{"id":4760,"date":"2010-09-22T15:16:15","date_gmt":"2010-09-22T14:16:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=4760"},"modified":"2011-09-29T03:21:35","modified_gmt":"2011-09-29T02:21:35","slug":"le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/","title":{"rendered":"Le monstre, le titan et la nouvelle gnose par Theodore Roszak"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 16\u00a0: <em>La fin du monde<\/em>. Janvier-F\u00e9vrier 1977)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Ce que la science nous offre, est-ce bien la connaissance ? \u2014 Sur l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;esprit de Platon, la science au-dessous de la connaissance \u2014 Le Prom\u00e9th\u00e9e moderne ne rapporte plus que les chandelles de l&rsquo;information \u2014 Quand il ne reste que la machinerie du monde \u2014 Et pourtant, nous voulons conna\u00eetre le sens de notre existence \u2014 Revenir \u00e0 la tradition herm\u00e9tique d\u00e9laiss\u00e9e.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le livre avait pour titre Frankenstein et pour sous-titre le Prom\u00e9th\u00e9e moderne. Minute inspir\u00e9e s&rsquo;il en fut que celle o\u00f9 Mary Shelley <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a> d\u00e9cida qu&rsquo;un cr\u00e9ateur de monstres pouvait n\u00e9anmoins \u00eatre un Titan de la d\u00e9couverte, un personnage dont les recherches pourraient, de nos jours, lui valoir les lauriers du Nobel. Au dire de Mary Shelley elle-m\u00eame, le sujet de son histoire lui serait venu \u00e0 l&rsquo;esprit dans un \u00ab r\u00eave \u00e9veill\u00e9\u00a0\u00bb. Ne serait-ce pas par quelque intuition privil\u00e9gi\u00e9e qu&rsquo;une personne si jeune a ainsi r\u00e9uni, en la seule image dramatique de Victor Frankenstein, les qualit\u00e9s antith\u00e9tiques de m\u00e9decin fou et de demi-dieu ? Gr\u00e2ce \u00e0 cette unique mais remarquable intuition, cette jeune fille de dix-neuf ans r\u00e9ussit \u00e0 se classer d&#8217;embl\u00e9e parmi les grands faiseurs de mythe de l&rsquo;histoire. Seul un mythe peut, en effet, avoir une telle r\u00e9sonance de v\u00e9rit\u00e9, transcrire avec autant d&rsquo;acuit\u00e9 toute la tension morale de cette \u00e9trange passion intellectuelle que nous appelons la science ? Et n&rsquo;est-il pas sinistrement proph\u00e9tique que cette science, le plus bel enfant du si\u00e8cle des lumi\u00e8res, ait trouv\u00e9 l&rsquo;\u00e9nonciation classique de son mythe dans un conte gothique, plein d&rsquo;ossuaires et de cimeti\u00e8res, de cauchemars et de meurtres sanglants ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il nous fallait d\u00e9signer un successeur digne de la cr\u00e9ature macabre issue de l&rsquo;esprit de Victor Frankenstein, que choisirions-nous dans notre panoplie actuelle d&rsquo;\u00e9pouvantes ? La bombe, l&rsquo;andro\u00efde g\u00e9n\u00e9tiquement synth\u00e9tis\u00e9 ? La machine \u00e0 laver le cerveau ? l&rsquo;ordinateur roi ? la science moderne ne nous offre-t-elle pas une surabondance de monstres ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sais que de nombreux savants \u2014 la majorit\u00e9 d&rsquo;entre eux, peut-\u00eatre \u2014 estiment que ces contes, et mille autres perversions de leur g\u00e9nie, leur ont \u00e9t\u00e9 injustement imput\u00e9s. Ceux-ci, insistent-ils, sont les b\u00e2tards de la technologie, les p\u00e9ch\u00e9s de la science appliqu\u00e9e et non de la science pure. Peut-\u00eatre leur suffit-il d&rsquo;invoquer cette division du travail assez ambigu\u00eb pour soulager leur conscience, mais je dois avouer que, pour ma part, la ligne de d\u00e9marcation entre la recherche et le d\u00e9veloppement industriel actuel me semble d&rsquo;une finesse arachn\u00e9enne, \u00e0 peine une sorte de cordon sanitaire moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;invisible d\u00e9mon<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sais \u00e9galement que certains savants, ceux qui pr\u00f4nent une \u00ab science pour le peuple \u00bb, tiennent les docteurs fous pour une aberration de la science \u00e0 imputer enti\u00e8rement aux desperados militaires et aux mafias de profiteurs. Leurs ennemis sont \u00e9galement les miens. J&rsquo;ai parfaitement conscience de la fa\u00e7on dont certains pouvoirs politiques dans le monde d\u00e9tournent les promesses de la science. Mais je crains qu&rsquo;il y ait dans les laboratoires de leurs coll\u00e8gues des curiosit\u00e9s actives plus malsaines que celles dont on peut accuser le capitalisme, ses grands lieutenants et ses supports. Ces savants ne peuvent donc que partager mon angoisse \u00e0 voir les pires exc\u00e8s de la psychologie du comportement et du mat\u00e9rialisme r\u00e9ductionniste promus au rang des canons indiscutables dans les soci\u00e9t\u00e9s socialistes. J&rsquo;accorderai \u00e0 ces deux points de vue quelque cr\u00e9dibilit\u00e9 (plut\u00f4t moins au premier et nettement plus au second). Mais, en fait, je n&rsquo;ai pas l&rsquo;intention d&rsquo;approfondir leurs implications, car j&rsquo;ai \u00e0 l&rsquo;esprit un autre monstre qui me pr\u00e9occupe autant que tous les autres r\u00e9unis, un monstre qui n&rsquo;est l&rsquo;enfant de personne d&rsquo;autre que du savant et dont la ma\u00eetrise n&rsquo;a aucune implication politique. Je veux parler de l&rsquo;invisible d\u00e9mon qui agit subtilement en empoisonnant non la chair et les os, mais l&rsquo;esprit : le monstre du non-sens, le malaise psychique, le vide existentiel o\u00f9 l&rsquo;homme moderne cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment son \u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La science s&rsquo;est toujours enorgueillie d&rsquo;un humanisme au grand c\u0153ur. Quelle place, peut-on se demander, y a-t-il pour le d\u00e9sespoir dans la philosophie humaniste ? Mais l&rsquo;humanisme a plusieurs visages, bien qu&rsquo;on ait facilement tendance \u00e0 l&rsquo;oublier. Dans l&rsquo;Occident moderne, nous avons, au cours des trois derniers si\u00e8cles, parcouru une sombre pente nous menant d&rsquo;un humanisme d&rsquo;aurore \u00e0 un humanisme de cr\u00e9puscule, d&rsquo;un humanisme de c\u00e9l\u00e9bration \u00e0 un humanisme de r\u00e9signation. L&rsquo;humanisme de c\u00e9l\u00e9bration, celui de Pic de La Mirandole et de Michel-Ange, de Bacon et de Newton, jaillit de la rencontre de l&rsquo;homme avec le divin. Mais dans l&rsquo;humanisme de r\u00e9signation, il n&rsquo;y a aucune exp\u00e9rience du divin, il n&rsquo;y a que l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;infinie solitude de l&rsquo;homme. Et c&rsquo;est de l\u00e0 qu&rsquo;est n\u00e9 un humanisme anxieux et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, qui se raccroche \u00e0 l&rsquo;humain comme \u00e0 une \u00e9pave d\u00e9rivant sur une mer inconnue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un univers glac\u00e9 de solitude<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette situation d&rsquo;abandon, nous ne sommes pas des humanistes par libre choix, mais par d\u00e9faut, nous sommes des humanistes, faute d&rsquo;avoir trouv\u00e9 une autre identit\u00e9 convaincante, des humanistes parce que notre seule possibilit\u00e9 est l&rsquo;ab\u00eeme nihiliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si je dis que c&rsquo;est la science qui nous a men\u00e9s d&rsquo;un humanisme \u00e0 l&rsquo;autre, que c&rsquo;est la science qui a fait de notre univers un th\u00e9\u00e2tre illimit\u00e9 de l&rsquo;absurde&#8230; ai-je l&rsquo;air de porter une accusation ? Peut-\u00eatre. Mais je n&rsquo;ai pas l&rsquo;intention de faire un r\u00e9quisitoire, car je pense qu&rsquo;\u00e0 chaque \u00e9tape les intentions des savants ont \u00e9t\u00e9 parfaitement honn\u00eates et honorables. Ils ont cherch\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 et ont suivi courageusement la voie qu&rsquo;elle ouvrait, m\u00eame si elle les a conduits en fin de parcours au n\u00e9ant inhumain. De toute fa\u00e7on, je me contente de me faire l&rsquo;\u00e9cho de quelques savants qui se sont pench\u00e9s sur le probl\u00e8me \u2014 dans certains cas, d&rsquo;ailleurs, non sans un certain orgueil. Ainsi, Jacques Monod :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0D&rsquo;un trait, [la science] a pr\u00e9tendu effacer une tradition cent fois mill\u00e9naire assimil\u00e9e \u00e0 la nature humaine elle-m\u00eame. Elle d\u00e9non\u00e7ait l&rsquo;ancienne alliance animiste de l&rsquo;homme avec la nature, ne laissant, \u00e0 la place de ce pr\u00e9cieux lien, qu&rsquo;une qu\u00eate anxieuse dans un univers glac\u00e9 de solitude <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou, comme l&rsquo;\u00e9nonce Steven Weinberg ailleurs (dans le m\u00eame ouvrage) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Les lois de la nature sont aussi impersonnelles et d\u00e9pourvues de toute valeur humaine que les lois de l&rsquo;arithm\u00e9tique. Nous n&rsquo;avons pas voulu qu&rsquo;il en soit ainsi, mais il en est ainsi [&#8230;]. Il s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 que tout le syst\u00e8me des \u00e9toiles visibles n&rsquo;est qu&rsquo;une petite partie d&rsquo;une spirale d&rsquo;une des innombrables galaxies qui nous entourent de tous c\u00f4t\u00e9s. Nulle part nous ne voyons de valeur humaine ou de signification humaine&#8230; Autrement dit, l&rsquo;univers dans lequel nous vivons \u2014 dans la mesure o\u00f9 nous le reconnaissons comme l&rsquo;univers dans lequel la science nous dit que nous vivons \u2014 est un univers inhumain. Nous partageons quelque portion minuscule de la mati\u00e8re morte, mais il ne partage aucune portion de notre esprit vivant. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C&rsquo;est (pour citer encore Jacques Monod) une immensit\u00e9 insensible, de laquelle [l&rsquo;homme] n&rsquo;a \u00e9merg\u00e9 que par hasard et o\u00f9, tel un tzigane, il est en marge de l&rsquo;univers o\u00f9 il doit vivre. Univers sourd \u00e0 sa musique, indiff\u00e9rent \u00e0 ses espoirs, comme \u00e0 ses souffrances ou \u00e0 ses crimes \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La \u00ab perception esth\u00e9tique \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les lecteurs ne seront peut-\u00eatre pas d&rsquo;accord avec moi lorsque j&rsquo;affirme que l&rsquo;absence de signification est un monstre. Si tel est le cas, c&rsquo;est que nos sensibilit\u00e9s sont d&rsquo;un ordre radicalement diff\u00e9rent et qu&rsquo;\u00e0 ce stade nous ferions mieux de nous quitter, car nous ne sommes pas ici pour essayer de combler le foss\u00e9 creus\u00e9 entre nous. Mais je crois que plus d&rsquo;un savant s&rsquo;est, de temps en temps, pench\u00e9 sur \u00ab l&rsquo;immensit\u00e9 insensible \u00bb de l&rsquo;univers avec un certain malaise. Rappelons la phrase de Weinberg : \u00ab Nous n&rsquo;avons pas voulu qu&rsquo;il en soit ainsi&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les lecteurs n&rsquo;envisagent peut-\u00eatre pas la d\u00e9gradation de la signification de la nature sous un angle moral. Mais moi, je le fais. Car l&rsquo;absence de signification implique le d\u00e9sespoir, et le d\u00e9sespoir est, \u00e0 mon avis, un destructeur secret de l&rsquo;esprit humain, une menace aussi r\u00e9elle et mortelle pour notre sant\u00e9 culturelle que la mauvaise utilisation potentielle de l&rsquo;atome l&rsquo;est pour notre survie physique. Selon mes crit\u00e8res du moins, tuer les anciens dieux est une transgression de la conscience aussi terrible que fabriquer des nouveau-n\u00e9s dans des \u00e9prouvettes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais m\u00eame si les savants acceptaient que leur discipline paie tr\u00e8s cher en signification existentielle ses progr\u00e8s, que vont-ils faire ? Steven Weinberg pose carr\u00e9ment la question dans son \u00e9tude et propose une r\u00e9ponse qui devrait \u00eatre, \u00e0 mon sens, accept\u00e9e par un grand nombre de ses coll\u00e8gues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon lui, \u00ab d&rsquo;autres modes de la connaissance (l&rsquo;exemple qu&rsquo;il en donne est la perception esth\u00e9tique)\u00a0 pourraient coexister avec la science, mais ne pourraient trouver place au sein de la science pour contribuer \u00e0 changer radicalement les sensibilit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230; La science ne pourrait se modifier ainsi sans se d\u00e9truire elle-m\u00eame, car quel que soit le nombre de valeurs humaines impliqu\u00e9es dans le processus scientifique ou affect\u00e9es par les r\u00e9sultats de la recherche scientifique, il reste dans la science un \u00e9l\u00e9ment essentiel qui est froid, objectif, et non humain [&#8230;]. Ayant adopt\u00e9, en mati\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9, les normes scientifiques, nous nous sommes trouv\u00e9s fort \u00e9loign\u00e9s de la sensibilit\u00e9 rhapsodique. En fin de compte, le choix est moral, ou m\u00eame religieux. Ayant accept\u00e9 au d\u00e9part d&rsquo;\u00e9tudier la nature selon ses propres crit\u00e8res, nous mettons presque un point d&rsquo;honneur \u00e0 ne pas reculer devant ce que nous voyons. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;univers, insiste Weinberg, est-ce qu&rsquo;il est. \u00bb Et la science, philosophie naturelle d\u00e9finitive, ne peut que le d\u00e9crire tel qu&rsquo;il est, \u00ab sans d\u00e9faillance \u00bb. On ne peut s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;admirer la candeur d&rsquo;une telle r\u00e9ponse et de d\u00e9plorer un peu le path\u00e9tique de sa r\u00e9signation. N\u00e9anmoins, voil\u00e0 une r\u00e9ponse prom\u00e9th\u00e9enne, une r\u00e9ponse qui nous rappelle que la libre recherche de la connaissance est, apr\u00e8s tout, une valeur supr\u00eame, un besoin de l&rsquo;esprit aussi pressant que le besoin du corps de manger. Quels que soient les reproches que l&rsquo;on puisse adresser \u00e0 la science pour avoir d\u00e9senchant\u00e9 nos vies, on est oblig\u00e9 t\u00f4t ou tard d&rsquo;en venir aux mains avec l&rsquo;esprit directeur de cette discipline avec le mythe qui lui conf\u00e8re une grandeur \u00e9pique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un dilemme insoluble<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9voquez le monstre, et le savant \u00e9voquera le Titan. Mettez l&rsquo;accent sur les besoins spirituels, et le savant mettra l&rsquo;accent sur l&rsquo;identification de l&rsquo;intellect au souverain bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute critique de la science qui remet en cause le principe du bien supr\u00eame de la connaissance risque de devenir une crucifixion de l&rsquo;intellect. Si Prom\u00e9th\u00e9e doit cesser de procr\u00e9er des monstres, que ce ne soit pas au d\u00e9triment de ses vertus titanesques ! La recherche de la connaissance doit \u00eatre une aventure libre, mais, dans le cadre de sa libert\u00e9, elle ne doit pas choisir la voie qui nous fasse souffrir en notre corps, en notre esprit ou en notre \u00e2me. D\u00e8s que l&rsquo;on pose ainsi le probl\u00e8me, il appara\u00eet comme un dilemme insoluble. Nous demandons que l&rsquo;esprit, \u00e0 la recherche de la connaissance, soit laiss\u00e9 totalement libre et, dans le m\u00eame temps, qu&rsquo;il soit moralement disciplin\u00e9. Est-ce possible ? Je crois que cela l&rsquo;est, mais seulement dans la mesure o\u00f9 nous admettons qu&rsquo;il existe des styles de connaissance au m\u00eame titre qu&rsquo;il existe des domaines de connaissance. En dehors de ce que nous connaissons, il y a la fa\u00e7on dont nous le connaissons, prudemment, joyeusement, avec exaltation. La vie de l&rsquo;esprit est un dialogue constant entre la connaissance et l&rsquo;\u00eatre, chacun fa\u00e7onnant l&rsquo;autre. Cela permet de soulever une question qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, para\u00eet extr\u00eamement \u00e9trange :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pouvons-nous \u00eatre s\u00fbrs que ce que la science nous offre est bien la connaissance ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La connaissance dans l&rsquo;\u00e9chelle platonicienne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour la plupart des intellectuels occidentaux, cette question peut para\u00eetre absurde, car, depuis maintenant pr\u00e8s de trois si\u00e8cles, la science sert d&rsquo;\u00e9talon de la connaissance dans notre soci\u00e9t\u00e9. Mais la poser ne fait que rappeler la tradition platonicienne, qui tenait notre science pour une transaction intellectuelle d&rsquo;un niveau nettement inf\u00e9rieur \u00e0 celui de la connaissance. Il est difficile de dire avec certitude \u00e0 quel niveau Platon aurait plac\u00e9 le travail th\u00e9orique spectaculaire des meilleurs cerveaux scientifiques du monde moderne, mais je pense qu&rsquo;il l&rsquo;aurait trait\u00e9 comme une \u00ab information \u00bb, un compte rendu coh\u00e9rent de la structure physique et de la fonction des choses, une construction \u00e9labor\u00e9e qui permettrait de \u00ab sauver les apparences \u00bb, comme il aimait \u00e0 caract\u00e9riser l&rsquo;astronomie de son \u00e9poque. Il y a l\u00e0 un travail de l&rsquo;intellect, exigeant et appr\u00e9ciable ; mais sur la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9chelle de l&rsquo;esprit \u00e0 quatre degr\u00e9s de Platon, la science serait plac\u00e9e quelque part entre le second et le troisi\u00e8me niveau de la hi\u00e9rarchie, au-dessus de la simple \u00ab opinion \u00bb ignorante, mais nettement au-dessous de la \u00ab connaissance \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait certes facile de r\u00e9futer Platon comme r\u00e9trograde ou de mauvaise foi pour avoir refus\u00e9 de placer la science plus haut dans l&rsquo;\u00e9chelle. Mais il est bien plus int\u00e9ressant de suivre la voie qu&rsquo;il a trac\u00e9e en nous invitant \u00e0 regarder, au-del\u00e0 de l&rsquo;exp\u00e9rience, de la th\u00e9orie et de la formulation math\u00e9matique, vers un objet plus \u00e9lev\u00e9 de la connaissance qu&rsquo;il appelle \u00ab la nature essentielle de Dieu [&#8230;], d&rsquo;o\u00f9 d\u00e9rive tout ce qui est bon et juste pour nous \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est significatif de noter que, lorsque Platon a essay\u00e9 d&rsquo;exprimer en mots cet objet de la connaissance, il a fait appel, comme de nombreux autres mystiques, au mythe et \u00e0 l&rsquo;all\u00e9gorie ou a mis l&rsquo;accent sur tout ce qui ne peut s&rsquo;\u00e9noncer en paroles. \u00ab Je n&rsquo;ai rien \u00e9crit sur ce sujet \u00bb, nous dit-il dans un passage de la septi\u00e8me \u00c9pitre (qui pourrait \u00eatre une description du Satori <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a> des bouddhistes zen), \u00ab et n&rsquo;\u00e9crirai jamais rien. Car cette connaissance n&rsquo;est pas quelque chose qui puisse \u00eatre traduit en mots comme les autres sciences ; ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s des relations suivies entre le professeur et l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, dans une recherche commune, que soudain, telle une flamme jaillissant d&rsquo;un feu que l&rsquo;on attise, elle sort de la gl\u00e8be et se nourrit imm\u00e9diatement d&rsquo;elle-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;association intime avec un guru<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, une conception aussi intangible de la connaissance para\u00eetra, \u00e0 premi\u00e8re vue, peu cr\u00e9dible aux yeux de nombreux savants. Mais les remarques de Platon ne devraient pas nous sembler si paradoxales. Platon nous rappelle l&rsquo;existence de certaines subtilit\u00e9s qui ne peuvent avoir lieu que de personne \u00e0 personne, dans quelque communication non verbale ; enfermer ces intuitions dans des mots ou dans une p\u00e9dagogie formelle \u00e9quivaudrait \u00e0 les d\u00e9truire. Si nous voulons en faire l&rsquo;exp\u00e9rience, nous n&rsquo;avons gu\u00e8re d&rsquo;autre choix que l&rsquo;association intime avec un guru ; seul lui peut faire en sorte que chaque initiation soit judicieusement adapt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 l&rsquo;endroit et \u00e0 la personne. Il en est de m\u00eame dans la science, ainsi d&rsquo;ailleurs que dans toute technique, dans tout art. Une grande partie de ce qui est essentiel \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude n&rsquo;est-elle pas laiss\u00e9e aux soins d&rsquo;un ma\u00eetre, qui l&rsquo;enseignera par des nuances et des suggestions, suivant son go\u00fbt personnel et le contexte \u00e9motionnel ? Et cela n&rsquo;inclut-il pas les aspects fondamentaux de tout enseignement : l&rsquo;esprit de hardiesse, le choix du probl\u00e8me \u00e0 \u00e9tudier, le sens instinctif de ce qui est ou non une approche scientifique valable d&rsquo;un sujet, le sentiment qu&rsquo;une hypoth\u00e8se a \u00e9t\u00e9 suffisamment d\u00e9montr\u00e9e pour pouvoir \u00eatre publi\u00e9e ? Une large part de tout cela n&rsquo;est-elle pas enseign\u00e9e par un certain \u00e9clat dans le regard, une intonation dans la voix, une raillerie subtile ou le plus simple des gestes d&rsquo;approbation ? Les sciences exactes, elles-m\u00eames, ne pourraient se passer de l&rsquo;apport des opinions personnelles et des jugements intuitifs, talents que les \u00e9tudiants acqui\u00e8rent par la pratique ou par l&rsquo;exemple. Certes, Platon va beaucoup plus loin dans ses r\u00e9serves. Il affirme qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire d&rsquo;exploiter \u00e0 son maximum la dimension tacite de la communication entre le guru et l&rsquo;\u00e9tudiant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, elle permet de trouver la voie d&rsquo;une connaissance r\u00e9elle qui embrasse en un tout la nature et la valeur des choses, et ainsi de nous \u00e9lever \u00e0 un niveau o\u00f9 l&rsquo;intellect et la conscience deviennent un tout indissociable dans l&rsquo;acte m\u00eame de la connaissance. \u00ab Sans cette connaissance, insiste-t-il, savoir quoi que ce soit, si bien soit-il, ne nous servirait \u00e0 rien, de m\u00eame qu&rsquo;il ne sert \u00e0 rien de poss\u00e9der quelque chose si l&rsquo;on n&rsquo;en profite pas. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Il ne reste rien d&rsquo;autre que&#8230; l&rsquo;information<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0 encore, il me semble que les implications de la pens\u00e9e platonicienne ne sont gu\u00e8re \u00e9loign\u00e9es d&rsquo;une exp\u00e9rience scientifique famili\u00e8re qui surgit g\u00e9n\u00e9ralement dans le sillage de toute d\u00e9couverte significative. C&rsquo;est le sentiment que, au-del\u00e0 et au-dessus de ce que ladite d\u00e9couverte particuli\u00e8re a mis en \u00e9vidence, l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;esprit mise en jeu s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e bonne ; elle nous a, en tant que projet humain, \u00e9lev\u00e9 au niveau d&rsquo;une existence supr\u00eamement satisfaisante. On n&rsquo;a pas seulement d\u00e9couvert quelque chose d&rsquo;exact (c&rsquo;est peut-\u00eatre, \u00e0 longue \u00e9ch\u00e9ance, l&rsquo;aspect le moins important), mais on a \u00e9t\u00e9 quelque chose de valable. C&rsquo;est une exp\u00e9rience qu&rsquo;ont faite de nombreuses personnes, au moins fugitivement, dans leur travail d&rsquo;artiste, d&rsquo;artisan, de professeur, d&rsquo;athl\u00e8te, de m\u00e9decin, etc. Nous pourrions l&rsquo;appeler \u00ab une exp\u00e9rience par excellence \u00bb et nous en tenir l\u00e0. Mais l&rsquo;intention de Platon \u00e9tait d&rsquo;isoler cette exp\u00e9rience comme un objet de la connaissance et de la traiter non comme le sous-produit d&rsquo;une autre activit\u00e9 de moindre importance, mais comme un but en soi. Il voulait conna\u00eetre le Bien en lui-m\u00eame, que nous semblons seulement effleurer au passage, de temps en temps, lorsque nous allons d&rsquo;une t\u00e2che occasionnelle \u00e0 l&rsquo;autre. Rien n&rsquo;aurait davantage constern\u00e9 Platon dans la science moderne que la fa\u00e7on dont un article scientifique professionnel pr\u00e9tend, au nom de l&rsquo;objectivit\u00e9, se d\u00e9personnaliser, au point de refuser toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cette \u00ab exp\u00e9rience par excellence \u00bb \u2014 ce fugace aper\u00e7u du supr\u00eame Bien. A mon avis, en effet, Platon aurait estim\u00e9 que, dans la mesure o\u00f9 ce genre d&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9tait exclu, le travail devenait inutile ; si, au contraire, elle existait, pourquoi ne pas en parler puisqu&rsquo;elle recouvrait certainement toute la signification et la valeur de la science ? Si vous omettez cela, il ne vous reste rien d&rsquo;autre que&#8230; l&rsquo;information.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le sens des choses selon le sorcier Don Juan<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si j&rsquo;\u00e9voque ici Platon, ce n&rsquo;est pas parce que je souscris \u00e0 sa th\u00e9orie de la connaissance, mais seulement parce qu&rsquo;il me fournit un point de d\u00e9part pratique. Je suis conscient des d\u00e9fauts de logique qui ont poursuivi son \u00e9pist\u00e9mologie \u00e0 travers les si\u00e8cles, et tiens plusieurs d&rsquo;entre eux pour injustifiables dans le cadre de son \u0153uvre. Il n&rsquo;en demeure pas moins le porte-parole le plus c\u00e9l\u00e8bre d&rsquo;un style de connaissance beaucoup plus ancien que la philosophie formelle ; son \u0153uvre nous transmet une tradition visionnaire qui se retrouve dans presque toutes les cultures, civilis\u00e9es ou primitives. Le grand m\u00e9rite de Platon, \u00e0 ce qu&rsquo;il m&rsquo;a toujours sembl\u00e9, ne r\u00e9side pas tant dans la place pr\u00e9\u00e9minente qu&rsquo;il occupe dans le domaine intellectuel que dans sa d\u00e9termination obstin\u00e9e \u00e0 maintenir ouverte une porte qui permette \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;aller de la philosophie \u00e0 l&rsquo;extase, de l&rsquo;intellect \u00e0 l&rsquo;illumination. Ses dialogues frisent sans cesse une sensibilit\u00e9 transrationnelle dont le charme semble un trait permanent de la culture humaine \u2014 sensibilit\u00e9 peut-\u00eatre aussi ancienne que l&rsquo;esprit lui-m\u00eame et, pourtant, aussi contemporaine que la derni\u00e8re liste des best-sellers. Rappelons que le shaman indien yaqui, Don Juan, se nomme lui-m\u00eame dans les r\u00e9centes \u00e9tudes de Carlos Castaneda : \u00ab un homme de connaissance <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a> \u00bb. Et, compte tenu de toutes les diff\u00e9rences de style personnel et de savoir qui s\u00e9parent les deux hommes, le vieux sorcier entend par \u00ab connaissance \u00bb exactement ce qu&rsquo;entend Platon, \u00e0 savoir une intuition extatique du but et de la place de l&rsquo;existence de l&rsquo;homme dans l&rsquo;univers, un aper\u00e7u de l&rsquo;\u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La connaissance que recherchent le philosophe Platon et le sorcier Don Juan est pr\u00e9cis\u00e9ment ce sens des choses que la science a \u00e9t\u00e9 incapable de d\u00e9celer dans les caract\u00e8res \u00ab objectifs \u00bb de la nature. Accepter une telle conception de la connaissance n&rsquo;implique pas de d\u00e9nigrer la valeur ou la fascination de l&rsquo;information. Il n&rsquo;est nullement question de se poser en antiscientifique ou antirationnel. Il ne s&rsquo;ensuit pas d&rsquo;effectuer un choix, mais de reconna\u00eetre des priorit\u00e9s dans un contexte philosophique global.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9unir des informations peut \u00eatre excitant, m\u00eame imp\u00e9rativement utile, parfois un instrument de survie. Mais ce n&rsquo;est pas comparable \u00e0 la connaissance que nous acqu\u00e9rons au cours des crises de notre vie. Lorsque nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une d\u00e9cision morale, \u00e0 la mort, \u00e0 la souffrance, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, ou lorsque nous sommes envahis par le sentiment de l&rsquo;immensit\u00e9 de la nature, de notre faiblesse et de notre caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, ce que l&rsquo;esprit demande \u00e0 grands cris est la signification des choses, le but qu&rsquo;elles enseignent, le sens permanent qu&rsquo;elles donnent \u00e0 notre existence. Et cela, je le pr\u00e9sume, est la connaissance du Bien pour Platon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mille chandelles n&rsquo;\u00e9galent pas une torche<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Appeler cela une autre sorte de connaissance peut para\u00eetre un compromis commode ou une concession g\u00e9n\u00e9reuse. Mais j&rsquo;estime que, compromis ou concession, cette politique de l&rsquo;apartheid cart\u00e9sien n&rsquo;est pas honn\u00eate. Au mieux, elle fait appel \u00e0 cette sorte de coexistence schizophr\u00e9nique qui divise cruellement la personnalit\u00e9 entre les faits et les sentiments. Au pire, c&rsquo;est la premi\u00e8re \u00e9tape visant \u00e0 refuser \u00e0 \u00ab l&rsquo;autre connaissance \u00bb tout statut de connaissance, \u00e0 la consid\u00e9rer comme une sorte de spasme irrationnel d\u00e9nu\u00e9 de toute v\u00e9rit\u00e9 ou r\u00e9alit\u00e9, peut-\u00eatre m\u00eame comme une faiblesse infantile de l&rsquo;ego, qui ne serait pardonnable que par son caract\u00e8re universellement humain. A ce stade, nous ne sommes pas loin de consid\u00e9rer le besoin de signification comme une question purement subjective, \u00e0 laquelle il n&rsquo;y a pas de r\u00e9ponse objective, comme un trait de comportement malheureux que nous abandonnons aux mains des psychologues ou des physiologistes du cerveau. A partir du moment o\u00f9 ce besoin n&rsquo;est plus le fondement de la connaissance, il peut devenir un simple pr\u00e9texte de th\u00e9rapie. Mon but est de rappeler le mode traditionnel de connaissance pour lequel la nature des choses \u00e9tait un r\u00e9servoir aussi bien de significations que de faits, un mode de connaissance actuellement remplac\u00e9 de fa\u00e7on agressive par la science dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s du monde. Nous appellerons cette connaissance la \u00ab gnose \u00bb, terme qui, pour nous, implique non pas un second type de connaissance, distinct, mais un type de connaissance plus ancien et plus vaste, d&rsquo;o\u00f9 d\u00e9coule notre mode actuel de connaissance par suite d&rsquo;une transformation soudaine et surprenante des sensibilit\u00e9s au cours des trois derniers si\u00e8cles. Et je pr\u00e9tends, personnellement, que ce processus de changement a \u00e9t\u00e9 spirituellement appauvrissant et psychiquement d\u00e9naturant. Il s&rsquo;en est suivi un r\u00e9tr\u00e9cissement de nos pleines potentialit\u00e9s humaines et surtout en sciences \u2014 une diminution du titanisme qui emprunte injustement ses champions au mythe. Lorsque le Prom\u00e9th\u00e9e moderne part en qu\u00eate de la connaissance, ce n&rsquo;est plus la torche de la gnose qu&rsquo;il rapporte ou m\u00eame recherche, mais les nombreuses chandelles de l&rsquo;information. Or un million de ces chandelles ne suffiraient pas, \u00e0 \u00e9galer la lumi\u00e8re de cette torche, car elles br\u00fblent d&rsquo;un feu d&rsquo;un ordre diff\u00e9rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La connaissance \u00ab augmentative \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au sens le plus large, la gnose est la connaissance \u00ab augmentative \u00bb, par opposition \u00e0 la connaissance \u00ab r\u00e9ductive \u00bb qui caract\u00e9rise les sciences. C&rsquo;est une forme d&rsquo;hospitalit\u00e9 de l&rsquo;esprit qui permet \u00e0 l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude de s&rsquo;\u00e9tendre et de devenir aussi important qu&rsquo;il lui est possible de l&rsquo;\u00eatre, sans restriction ni d\u00e9limitation. La gnose invite chaque objet \u00e0 se gonfler d&rsquo;implications personnelles, \u00e0 se distinguer, \u00e0 devenir prodigieux, \u00e0 \u00eatre peut-\u00eatre un tournant d\u00e9cisif dans la vie, \u00ab un moment de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Paul Tillich a qualifi\u00e9 la gnose de \u00ab connaissance par communion [&#8230;] aussi intime que les relations entre mari et femme\u00a0\u00bb. La gnose, nous dit-il, \u00ab n&rsquo;est pas le savoir qui d\u00e9coule d&rsquo;une recherche analytique et synth\u00e9tique. C&rsquo;est la connaissance de l&rsquo;union et du salut, la connaissance existentielle en opposition au savoir scientifique \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le principe directeur de la gnose est que seule la connaissance \u00ab augmentative \u00bb convient \u00e0 son objet. Tant que, parfaitement ouverts et r\u00e9cepteurs, nous sentons que, dans notre estimation d&rsquo;un objet, il y a quelque chose en trop ou en moins, nous restons \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la gnose. La gnose est ce murmure harcelant, aux fronti\u00e8res de l&rsquo;esprit, qui nous dit, lorsque nous cherchons \u00e0 comprendre compl\u00e8tement ou pr\u00e9tendons avoir compris pr\u00e9matur\u00e9ment : \u00ab Pas encore&#8230; pas tout \u00e0 fait. \u00bb C&rsquo;est la conscience imm\u00e9diate que nous avons, souvent \u00e0 un niveau plus profond que l&rsquo;intellect, de ne pas avoir rendu compte totalement de l&rsquo;objet, non parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement cern\u00e9 quantitativement, mais parce que sa qualit\u00e9 essentielle nous \u00e9chappe encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une invention d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je parle ici d&rsquo;une exp\u00e9rience faite par de nombreuses personnes plac\u00e9es devant une explication brutalement r\u00e9ductionniste de la conduite humaine. Nous sentons que l&rsquo;explication \u00ab r\u00e9duit \u00bb, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle ne tient pas compte d&rsquo;une grande partie de ce que notre exp\u00e9rience personnelle nous a appris spontan\u00e9ment sur la nature humaine. Nous regardons le mod\u00e8le du behavioriste <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a> et nous savons \u2014 aussi rapidement que notre \u0153il d\u00e9c\u00e8le qu&rsquo;un cercle n&rsquo;est pas un carr\u00e9 \u2014 que ce n&rsquo;est pas nous. Ce n&rsquo;est peut-\u00eatre m\u00eame pas une partie importante de nous-m\u00eames, mais seulement une invention d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. M\u00eame si une telle connaissance \u00ab marchait \u00bb \u2014 en ce sens qu&rsquo;elle permette aux autres de manipuler notre conduite aussi pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;un ing\u00e9nieur peut manipuler les formes m\u00e9caniques et \u00e9lectriques de l&rsquo;\u00e9nergie \u2014, ne contesterions-nous pas que savoir comment nous faire danser comme une marionnette n&rsquo;implique pas du tout qu&rsquo;on nous conna\u00eet ? Ne pourrions-nous pas affirmer plut\u00f4t qu&rsquo;un tel \u00ab savoir \u00bb va dans la direction strictement oppos\u00e9e, que c&rsquo;est une violation et une m\u00e9connaissance de notre nature ? Comme l&rsquo;a remarqu\u00e9 Abraham Maslow au cours de sa propre exp\u00e9rience en psychologie du comportement : \u00ab Quand je peux pr\u00e9dire ce que va faire une personne dans des circonstances donn\u00e9es, cette personne le prend souvent en mauvaise part [&#8230;]. Elle se sent g\u00e9n\u00e9ralement domin\u00e9e, contr\u00f4l\u00e9e, dup\u00e9e <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a>. \u00bb Entre \u00ab conna\u00eetre \u00bb et \u00ab savoir comment \u00bb, il peut y avoir une discordance effroyable,\u00a0 comme du Bach jou\u00e9 sur des casseroles et des po\u00eales : de la parodie plus que de la musique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce d\u00e9saccord surgit tr\u00e8s vite quand nous sommes personnellement concern\u00e9s. Dans ce cas, c&rsquo;est l&rsquo;objet d&rsquo;investigation qui juge lui-m\u00eame de la justesse des r\u00e9sultats. Nous pouvons alors d\u00e9fendre notre propre cause et repousser l&rsquo;assaut fait \u00e0 notre dignit\u00e9. Mais en est-il de m\u00eame pour les objets non humains du monde ? Y a-t-il quelque fondement \u00e0 dire que notre connaissance scientifique de ces objets est peut-\u00eatre qualitativement inappropri\u00e9e ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un d\u00e9cor de l&rsquo;esprit appel\u00e9 \u00ab beaut\u00e9 \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, nous commencerons par la comparaison classique de l&rsquo;art et de la science. On a maintes fois fait ressortir les nombreuses co\u00efncidences entre ces deux domaines, en particulier leur commune fascination pour la forme et la structure de la nature. Mais s&rsquo;il y a bien recoupement, il s&rsquo;agit uniquement, du point de vue des scientifiques, d&rsquo;un recoupement des int\u00e9r\u00eats et non des comp\u00e9tences intellectuelles. L&rsquo;art et la science trouvent tous deux un aspect esth\u00e9tique \u00e0 la nature (bien que de nombreux scientifiques, bien s\u00fbr, aient fait des recherches importantes sans s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 cet aspect des choses). Mais l&rsquo;apparence esth\u00e9tique est, pour le scientifique, une surface ; la connaissance se situe derri\u00e8re cette surface, dans quelque m\u00e9canisme sous-jacent ou quelque activit\u00e9 \u00e0 analyser. Ce que voit l&rsquo;artiste n&rsquo;est pas consid\u00e9r\u00e9 par la science comme la connaissance de ce qui constitue une des propri\u00e9t\u00e9s fondamentales intrins\u00e8ques de l&rsquo;objet ; ce qui int\u00e9resse cet artiste est appel\u00e9 \u00ab beaut\u00e9 \u00bb (bien qu&rsquo;il soit souvent plus ad\u00e9quat de l&rsquo;appeler terreur, m\u00eal\u00e9e en bonne part de crainte, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et d&rsquo;\u00e9pouvante). Or, pour la science, la beaut\u00e9 est une sorte de suppl\u00e9ment subjectif \u00e0 la connaissance, un d\u00e9cor que l&rsquo;esprit ajoute avant ou apr\u00e8s l&rsquo;acte de connaissance et qui peut ou m\u00eame doit \u00eatre omis dans les publications professionnelles. La fascination esth\u00e9tique peut nous attirer vers l&rsquo;objet ; elle peut contribuer plus tard \u00e0 d\u00e9velopper la vulgarisation de la recherche. Mais, du point de vue scientifique, seule une \u00e9tude plus pouss\u00e9e (dissections, analyses en profondeur, comparaisons, exp\u00e9riences, mesures) permet de d\u00e9couvrir quelque chose sur l&rsquo;objet, quelque chose de d\u00e9montrable, de pr\u00e9visionnel, d&rsquo;utile. Compar\u00e9e \u00e0 un tel fait brut, la perception artistique n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e9merveillement muet, et les artistes n&rsquo;ont apparemment pas la rigueur intellectuelle qui leur permette de d\u00e9passer ce stade. Jacob Bronowski, par exemple, parle de la r\u00e9ponse de l&rsquo;artiste \u00e0 la nature comme d&rsquo;une \u00ab exp\u00e9rience informe, sans fondement et sans d\u00e9bouch\u00e9 \u00bb. Mais, continue-t-il, \u00ab la science est pour [cette exp\u00e9rience] une base qui renouvelle constamment l&rsquo;exp\u00e9rience et lui donne un sens coh\u00e9rent <a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi ne pas r\u00eaver et imaginer toute une branche de la science qui se consacrerait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des po\u00e8tes et des peintres de la nature ? Les biologistes \u00e9mailleraient leurs recherches de citations de Wordsworth ou de Goethe&#8230; les botanistes n\u00e9ophytes suivraient des cours obligatoires de peinture de paysage&#8230; les astronomes tireraient des hypoth\u00e8ses de la Nuit \u00e9toil\u00e9e, de Van de an Gogh&#8230; les physiciens \u00ab th\u00e9oristes \u00bb se pencheraient sur les \u00e9tranges conceptions du temps et de l&rsquo;espace que l&rsquo;on trouve dans la dod\u00e9caphonie s\u00e9rielle, le cubisme, le constructivisme ou Finnegans Wake, de James Joyce. Bien s\u00fbr, rien n&#8217;emp\u00eache les scientifiques de se perdre dans ces royaumes exotiques ; mais quel programme les oblige \u00e0 le faire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le th\u00e9\u00e2tre du monde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue gnostique, en revanche, ce que les artistes trouvent dans la nature est incontestablement la connaissance de l&rsquo;objet, une connaissance, en fait, d&rsquo;une qualit\u00e9 incomparable. Elle n&rsquo;est ni r\u00e9p\u00e9titive ni quantitative et ne permet ni applications utilitaires ni exp\u00e9rimentations. Comme elle n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement pas logiquement articulable, des langages particuliers ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9s pour transmettre son message sous forme de sons, de couleurs, de lignes, de textures, de m\u00e9taphores et de symboles, pratiquement de m\u00eame que les math\u00e9matiques se sont d\u00e9velopp\u00e9es comme langage propre \u00e0 la conscience objective. N\u00e9anmoins, ce message est une connaissance au m\u00eame titre que lorsque je discerne en vous, en dehors du fait que je connais votre composition chimique, une nature noble ou vile, admirable ou vicieuse. C&rsquo;est ainsi que les artistes d\u00e9couvrent l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit et la qualit\u00e9 de communication qui s&rsquo;attachent \u00e0 la forme, \u00e0 la couleur, au son, \u00e0 l&rsquo;image. Ils nous enseignent ces qualit\u00e9s qui deviennent d\u00e8s lors partie int\u00e9grante de notre r\u00e9ponse totale au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, ces qualit\u00e9s peuvent \u00eatre masqu\u00e9es si nous ne nous int\u00e9ressons qu&rsquo;\u00e0 une parcelle du tout, mais il ne s&rsquo;ensuit pas que les qualit\u00e9s sensorielles et esth\u00e9tiques n&rsquo;existent pas r\u00e9ellement en tant que propri\u00e9t\u00e9 constituante du monde, partie int\u00e9grante qui se manifeste dans l&rsquo;art. Ne serait-il pas, en fait, plus conforme \u00e0 notre exp\u00e9rience de concevoir le monde qui nous entoure comme un th\u00e9\u00e2tre, plut\u00f4t que comme un m\u00e9canisme ou comme un agr\u00e9gat d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements rassembl\u00e9s par les lois du hasard ? Il est tr\u00e8s frappant de constater la fr\u00e9quence avec laquelle la science pr\u00e9sente tout naturellement ses d\u00e9couvertes comme si elle d\u00e9ployait un spectacle devant nos yeux, faisant ainsi largement appel \u00e0 des sensibilit\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9es par les dramaturges et les conteurs. Toute la cosmologie est pr\u00e9sent\u00e9e de cette mani\u00e8re, ainsi qu&rsquo;une grande partie de la physique de l&rsquo;\u00e9nergie \u00a0et de la biologie mol\u00e9culaire. Tout ce que nous avons d\u00e9couvert derni\u00e8rement sur l&rsquo;\u00e9volution des \u00e9toiles est spontan\u00e9ment expos\u00e9 sur le mod\u00e8le d&rsquo;une biographie : naissance, jeunesse, maturit\u00e9, vieillesse, mort et, enfin, la myst\u00e9rieuse transformation en une apr\u00e8s-vie appel\u00e9e \u00ab trou noir \u00bb. Ou bien prenons l&rsquo;exemple classique de la perception esth\u00e9tique dans la science : peut-on mettre en doute le fait qu&rsquo;une bonne partie de l&rsquo;impact de la th\u00e9orie darwinienne de la s\u00e9lection naturelle est venue de la forme dramatique de l&rsquo;id\u00e9e ? La s\u00e9lection naturelle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une \u00e9pop\u00e9e mill\u00e9naire de luttes, de d\u00e9sastres tragiques, de d\u00e9livrances heureuses, de triomphes, de survies ing\u00e9nieuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La tumultueuse r\u00e9alisation de soi<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re la sensibilit\u00e9 \u00e0 laquelle fait appel la th\u00e9orie de Darwin, on retrouve trois g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;art romantique qui avaient pos\u00e9 les jalons d&rsquo;une perception des conflits, du dynamisme et du d\u00e9roulement de la nature. Derri\u00e8re Darwin se dressent le Manfred de Byron, le Faust de Goethe, les paysages d&rsquo;orage de Constable, les quatuors et les sonates fougueuses de Beethoven. Tout cela est devenu partie int\u00e9grante de l&rsquo;id\u00e9e darwinienne. Je ne pense pas qu&rsquo;il y ait encore des personnes qui n&rsquo;associent pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9volution cet arri\u00e8re-go\u00fbt romantique pour l&rsquo;effort, les conflits et la tumultueuse r\u00e9alisation de soi. Les qualit\u00e9s ne r\u00e9sident pas seulement dans l&rsquo;id\u00e9e, mais aussi dans le ph\u00e9nom\u00e8ne. Ce n&rsquo;est pas que ces qualit\u00e9s dramatiques ont \u00e9t\u00e9 \u00ab lues \u00bb par nous dans la nature, mais plut\u00f4t que la nature les a lues en nous et les rassemble maintenant dans le spectacle de l&rsquo;\u00e9volution qu&rsquo;elle nous offre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous devrions maintenant avoir nettement conscience du prix que nous payons en consid\u00e9rant la qualit\u00e9 esth\u00e9tique comme arbitraire et purement subjective et non comme une propri\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle de l&rsquo;objet. Une telle conception est la porte ouverte \u00e0 cette sauvagerie qui se croit permis de d\u00e9vaster l&rsquo;environnement sous pr\u00e9texte que la beaut\u00e9 n&rsquo;est que \u00ab question de go\u00fbt\u00a0\u00bb. Et comme le go\u00fbt d&rsquo;une personne vaut largement celui d&rsquo;une autre, qui pourrait dire \u2014 en fait \u2014 que le r\u00e9alisme brutal d&rsquo;une mine \u00e0 ciel ouvert est inf\u00e9rieur \u00e0 la majest\u00e9 d&rsquo;une montagne vierge ? Peut-on accuser la science d&rsquo;un tel barbarisme ? Certainement pas de mani\u00e8re directe. Mais il est profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans le principe de la r\u00e9alit\u00e9 scientifique qui traite les quantit\u00e9s en connaissances objectives et les qualit\u00e9s en sujets d&rsquo;\u00e9tudes subjectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le spectre de la gnose<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Poussons le raisonnement un peu plus loin. Si, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;art recoupe la science, il recoupe la religion visionnaire, de l&rsquo;autre. Si des artistes ont trouv\u00e9 dans la nature la froide beaut\u00e9 d&rsquo;une structure organis\u00e9e, ils y ont aussi trouv\u00e9 la pr\u00e9sence br\u00fblante du sacr\u00e9. Pour certains artistes, comme pour les hommes de science d\u00e9istes de l&rsquo;\u00e9poque de Newton, la marque de Dieu est apparue dans le rythme des cycles et la majest\u00e9 des harmonies de la nature. Pour d&rsquo;autres artistes \u2014 Trahern, Blake, Keats, Hopkins \u2014, la grandeur divine du monde appara\u00eet tout d&rsquo;un coup, en l&rsquo;\u00e9clair d&rsquo;une extase, d&rsquo;un choc, d&rsquo;un \u00ab moment fort\u00a0\u00bb. Dans ce cas, nous voyons l&rsquo;artiste devenir voyant et proph\u00e8te. Pour ces sensibilit\u00e9s, un buisson ardent, un sommet de montagne battu par l&rsquo;orage peuvent \u00eatre, par la simple majest\u00e9 terrifiante de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, une rencontre imm\u00e9diate avec le divin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Conna\u00eetre Dieu par l&rsquo;ordonnance des choses est une d\u00e9duction, peut-\u00eatre fragile aux yeux des logiciens sceptiques, mais de caract\u00e8re au moins vaguement scientifique. Conna\u00eetre Dieu par la puissance de l&rsquo;instant est une \u00e9piphanie, une connaissance qui nous m\u00e8ne loin de la respectabilit\u00e9 scientifique. Pourtant, c&rsquo;est l\u00e0 que la gnose atteint son sommet, devient connaissance acceptant de se plier \u00e0 la discipline du sacr\u00e9. Elle ne se ferme pas devant les \u00e9piphanies qu&rsquo;offre la vie sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elles seraient \u00ab simplement subjectives\u00a0\u00bb. Elle permet plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience de s&rsquo;\u00e9tendre, elle l&rsquo;invite \u00e0 prendre tout son sens. Apr\u00e8s tout, si Galil\u00e9e avait raison de traiter de fous les hommes qui refusaient de regarder la Lune dans un t\u00e9lescope, que devrions-nous dire de ceux qui refusent l&rsquo;invitation de Blake \u00e0 voir l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 dans un grain de sable ? La gnose tente d&rsquo;int\u00e9grer ces moments d&rsquo;\u00e9merveillement extatique ; elle les consid\u00e8re comme une avance sur la r\u00e9alit\u00e9 et, de loin, la d\u00e9marche la plus excitante qu&rsquo;ait entreprise l&rsquo;esprit. Car l\u00e0 est la r\u00e9alit\u00e9 qui donne \u00e0 nos vies leur sens transcendant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La meilleure mani\u00e8re de r\u00e9sumer ce que j&rsquo;ai dit jusqu&rsquo;ici est peut-\u00eatre de se repr\u00e9senter l&rsquo;esprit comme un spectre de possibilit\u00e9s, toutes imbriqu\u00e9es correctement les unes dans les autres. A une extr\u00e9mit\u00e9, nous avons les lumi\u00e8res brillantes et vives de la science, o\u00f9 nous trouvons l&rsquo;information ; au centre, les teintes sensuelles de l&rsquo;art, o\u00f9 nous trouvons la perception esth\u00e9tique du monde ; \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9, les tons sombres et brumeux de l&rsquo;exp\u00e9rience religieuse qui s&rsquo;estompent en longueurs d&rsquo;onde au-del\u00e0 de toute perception et o\u00f9 nous trouvons la signification. La science fait bien partie de ce spectre. Mais la gnose est tout le spectre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les origines visionnaires de la science<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre science, s&rsquo;\u00e9tant coup\u00e9e de la gnose, se contente de se d\u00e9placer le long de la surface externe du r\u00e9el, mesurant, comparant, syst\u00e9matisant, mais ne p\u00e9n\u00e9trant jamais dans les possibilit\u00e9s visionnaires de l&rsquo;exp\u00e9rience. Son mod\u00e8le de connaissance est un rejet de la gnose dont toute trace est consid\u00e9r\u00e9e comme une tare subjective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, paradoxalement, la r\u00e9volution scientifique des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles a \u00e9t\u00e9 en grande partie lanc\u00e9e par des hommes dont la pens\u00e9e \u00e9tait empreinte d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments gnostiques de notre culture, dont la plupart \u00e9taient une survivance de divers courants occultes. Copernic eut presque recours \u00e0 l&rsquo;adoration pa\u00efenne du Soleil pour \u00e9tayer sa th\u00e9orie h\u00e9liocentrique, dont la simple beaut\u00e9 esth\u00e9tique semble lui avoir autant servi que la pr\u00e9cision math\u00e9matique. L&rsquo;astronomie de Kepler est issue d&rsquo;une recherche sur la musique des sph\u00e8res de Pythagore. Newton fut, toute sa vie, un alchimiste et un disciple de Jacob Boehme <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a>. L&rsquo;\u00e9tude des origines de la science a permis de trouver de plus en plus de relations m\u00e9connues entre la r\u00e9volution scientifique et les courants occultes de la Renaissance. Frances Yates a \u00e9t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 sugg\u00e9rer que la science ne s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e que dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 existait un fort courant officiel d&rsquo;\u00e9tudes herm\u00e9tiques et cabalistiques <a id=\"ftnref9\" href=\"#ftn9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;\u00ab ange de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb de Descartes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce colloque avec la tradition occulte am\u00e8ne \u00e0 penser que de nombreux grands esprits du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dont certains fondateurs de la science moderne, esp\u00e9raient que la Nouvelle Philosophie deviendrait une vraie gnose et remplacerait \u00e9ventuellement le dogmatisme rigide et d\u00e9cadent du christianisme. L&rsquo;ennui fut que leur nouvelle approche passionnante de la nature a progressivement masqu\u00e9 la v\u00e9ritable dimension de la conscience qui, seule, permet \u00e0 la gnose de se d\u00e9velopper : l&rsquo;intuition visionnaire. Cherchant \u00e0 ext\u00e9rioriser la gnose en l&rsquo;\u00e9levant \u00e0 un niveau d&rsquo;expression totalement articul\u00e9 et math\u00e9matique, les Nouveaux Philosophes ont d\u00e9laiss\u00e9 les disciplines mystiques et m\u00e9ditatives qui leur auraient appris que le silence introspectif et le symbolisme transcendantal sont des media n\u00e9cessaires \u00e0 la gnose. C&rsquo;\u00e9tait comme si quelqu&rsquo;un avait invent\u00e9 un ing\u00e9nieux instrument musical avec lequel il comptait remplacer tout l&rsquo;orchestre : toute la musique orchestrale en serait r\u00e9duite aux capacit\u00e9s du seul instrument. Et lorsque cela a \u00e9t\u00e9 fait, le musicien et le public ont commenc\u00e9 \u00e0 perdre l&rsquo;oreille pour les harmonies et les harmoniques que seul l&rsquo;orchestre pouvait d\u00e9velopper. Ainsi, la quantification est comparable \u00e0 cet instrument \u00e0 r\u00e9sonance tr\u00e8s r\u00e9duite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette p\u00e9riode de notre histoire offre des aspects troublants et angoissants. On pourrait presque croire que des forces mauvaises, visant \u00e0 mettre en \u00e9chec la compr\u00e9hension, op\u00e9raient sous la surface des \u00e9v\u00e9nements, transformant la science en quelque chose qui ne cadrait plus avec les personnalit\u00e9s de ses cr\u00e9ateurs. Qu&rsquo;est-ce qui, par exemple, a pouss\u00e9 Descartes \u00e0 consid\u00e9rer les math\u00e9matiques comme la nouvelle cl\u00e9 de la nature ? Un \u00ab ange de v\u00e9rit\u00e9 \u00bb qui lui est apparu en une s\u00e9rie de r\u00eaves pr\u00e9monitoires trois nuits de suite. Mais dans aucun de ses \u00e9crits il ne mentionne le statut \u00e9pist\u00e9mologique de ses r\u00eaves ni son exp\u00e9rience visionnaire. A l&rsquo;inverse, il tourne le dos \u00e0 tout ce qui n&rsquo;est pas stricte logique, optant pour une philosophie de la connaissance enti\u00e8rement subordonn\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique. Pourtant, cette philosophie acquiert son apparente simplicit\u00e9 par une r\u00e9duction brutale des subtilit\u00e9s vitales et des complexit\u00e9s psychiques qui forment la substance vivante de la propre autobiographie de Descartes. Newton, homme des tumultueuses profondeurs psychologiques, a pass\u00e9 la majeure partie de sa vie \u00e0 des sp\u00e9culations th\u00e9ologiques et alchimiques ; mais il a consciencieusement \u00e9limin\u00e9 de sa philosophie naturelle et de sa vie publique tout cet aspect. Il s&rsquo;est m\u00eame arrang\u00e9 pour qu&rsquo;on ne raconte pas de lui qu&rsquo;il assistait \u00e0 des r\u00e9unions de soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes \u00e0 Londres, de peur que cela n&rsquo;entache sa r\u00e9putation de savant. Arthur Koestler n&rsquo;est pas si loin de la v\u00e9rit\u00e9 lorsqu&rsquo;il appelle les premiers savants des \u00ab somnambules \u00bb, ces hommes qui ont inconsciemment conduit notre soci\u00e9t\u00e9 vers un univers sans Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Seule subsiste la machinerie du monde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 quantitative de Galil\u00e9e et le dualisme de Descartes qui l&rsquo;ont emport\u00e9 en science, rejetant de la nature tout ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas mati\u00e8re en mouvement math\u00e9matiquement exprimable. C&rsquo;est l\u00e0 le point crucial o\u00f9 la connaissance scientifique s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9e de la gnose. La valeur, la qualit\u00e9, l&rsquo;\u00e2me, l&rsquo;esprit, la communion animiste furent tous brutalement rejet\u00e9s de la pens\u00e9e scientifique comme exc\u00e9dents superflus. Il ne resta que la machinerie du monde, lisse, morte et \u00e9trang\u00e8re. Quelle que soit la fa\u00e7on dont la physique a modifi\u00e9 \u00e0 notre \u00e9poque l&rsquo;imagerie m\u00e9caniste de la p\u00e9riode classique, le caract\u00e8re impersonnel de la vision newtonienne du monde continue \u00e0 dominer la vision de la nature du scientifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mod\u00e8les et m\u00e9taphores de la science peuvent changer, la sensibilit\u00e9 de la discipline n&rsquo;en reste pas moins ce qu&rsquo;elle \u00e9tait. Depuis la r\u00e9volution quantique, la physique moderne n&rsquo;est plus m\u00e9caniste, mais elle n&rsquo;en est pas devenue pour autant le moins du monde \u00ab mystique \u00bb. La preuve en est que, tant dans son contenu que dans son style, elle sert aujourd&rsquo;hui de base id\u00e9ale \u00e0 la biologie mol\u00e9culaire et \u00e0 la psychologie behaviouriste, sciences qui sont r\u00e9cemment devenues aussi m\u00e9canistes que le r\u00e9ductionnisme le plus intransigeant du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Aujourd&rsquo;hui, les biologistes sont pratiquement unanimes \u00e0 consid\u00e9rer la cellule comme un \u00ab facteur chimique \u00bb anim\u00e9 par une technologie de \u00ab transfert d&rsquo;information \u00bb. De m\u00eame, l&rsquo;archi-behaviouriste B.F. Skinner <a id=\"ftnref10\" href=\"#ftn10\">[10]<\/a> sugg\u00e8re que, puisque la physique n&rsquo;a commenc\u00e9 \u00e0 progresser que lorsqu&rsquo;elle \u00ab a arr\u00eat\u00e9 de personnifier les choses\u00a0\u00bb, la psychologie ne pourra pr\u00e9tendre \u00e0 un statut scientifique s\u00fbr que lorsqu&rsquo;elle se sera d\u00e9barrass\u00e9e des \u00ab r\u00e9f\u00e9rences inconsid\u00e9r\u00e9es au but et aura cess\u00e9 de rattacher le comportement aux \u00e9tats d&rsquo;esprit, aux sentiments, aux traits de caract\u00e8re, \u00e0 la nature humaine, etc. <a id=\"ftnref11\" href=\"#ftn11\">[11]<\/a>, ce qui implique, semble-t-il, que les progr\u00e8s en mati\u00e8re de psychologie passent par la suppression de la personnification des gens&#8230; et par l&rsquo;instauration de leur m\u00e9canisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le don d&rsquo;amour<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi la science se dirige-t-elle ainsi vers une d\u00e9personnalisation de plus en plus agressive ? Le mythe du Dr Frankenstein nous sugg\u00e8re peut-\u00eatre une r\u00e9ponse, une r\u00e9ponse tragique. A quel stade le grand projet du docteur a-t-il mal tourn\u00e9 ? Non au niveau de ses intentions, qui \u00e9taient bonnes, mais \u00e0 celui de la h\u00e2te f\u00e9brile et de la myopie \u00e9gotiste avec lesquelles il a poursuivi son but. Cette aptitude \u00e0 se laisser emporter par une id\u00e9e est un aspect de notre humanit\u00e9 aussi terrible que magnifique. C&rsquo;est pour les meilleures raisons du monde que Victor Frankenstein d\u00e9sirait cr\u00e9er un nouveau type humain, une sorte de surhomme. Certes, il connaissait le secret de l&rsquo;assemblage physique de sa cr\u00e9ature ; il savait comment manipuler les parties mat\u00e9rielles de la nature pour obtenir un r\u00e9sultat extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qu&rsquo;en revanche il ignorait, c&rsquo;\u00e9tait le secret de la personnalit\u00e9 dans la nature. Et pourtant il s&rsquo;est lanc\u00e9, impatient de jouer \u00e0 Dieu, sans conna\u00eetre le myst\u00e8re le plus divin de Dieu. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il cr\u00e9a quelque chose qui n&rsquo;avait pas d&rsquo;\u00e2me. Et quand cette chose monstrueuse lui demanda le seul don qui p\u00fbt racheter sa monstruosit\u00e9, il fut incapable de le lui donner. Rien dans sa science ne pouvait le lui apprendre. Et ce don, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;amour. Le docteur savait tout ce qu&rsquo;il y avait \u00e0 conna\u00eetre de sa cr\u00e9ature, sauf comment l&rsquo;aimer comme une personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour trouver le sens culturel de la science moderne, remplacez \u00ab le monstre de Frankenstein \u00bb par \u00ab la nature \u00bb telle que nous la concevons dans l&rsquo;Occident moderne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une v\u00e9rit\u00e9 envo\u00fbtante<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aux premiers jours de la r\u00e9volution scientifique, Robert Boyle <a id=\"ftnref12\" href=\"#ftn12\">[12]<\/a>, convaincu de l&rsquo;\u00ab excellence \u00bb de la nouvelle \u00ab hypoth\u00e8se m\u00e9caniste \u00bb, pr\u00e9conisait avec insistance de consid\u00e9rer la nature, si on voulait la ma\u00eetriser, comme une \u00a0\u00ab\u00a0machine \u00bb ou comme un \u00ab automate admirablement con\u00e7u \u00bb. Sa th\u00e8se rel\u00e9guait \u00e0 la poubelle de mani\u00e8re proph\u00e9tique tout effort tendant \u00e0 personnifier la nature, m\u00eame par une m\u00e9taphore \u00e9loign\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Boyle \u2014 comme Bacon, Descartes, Galil\u00e9e ou Hobbes \u2014 a compris que c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 que r\u00e9sidait la promesse de puissance mat\u00e9rielle. Par suite, on permit au scientifique d&rsquo;admirer la complexit\u00e9 m\u00e9canique de la nature, mais non de l&rsquo;aimer comme une pr\u00e9sence vivante, dou\u00e9e d&rsquo;une \u00e2me et refl\u00e9tant une r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un ordre sup\u00e9rieur. Une machine peut \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e avec z\u00e8le, mais ne peut \u00eatre aim\u00e9e. En vertu de ce changement des sensibilit\u00e9s \u2014 qui s&rsquo;est d&rsquo;ailleurs peut-\u00eatre produit \u00e0 un niveau de conscience subliminal \u2014, la Nouvelle Philosophie a pu pr\u00e9tendre \u00e0 la puissance (du moins \u00e0 une puissance de manipulation \u00e0 court terme), mais elle a perdu l&rsquo;anima mundi qui, en tant qu&rsquo;objet d&rsquo;amour, n&rsquo;appartient qu&rsquo;\u00e0 la gnose. N\u00e9anmoins, de temps en temps, quelque \u00e9l\u00e9ment de l&rsquo;esprit gnostique s&rsquo;introduit dans la pens\u00e9e scientifique, ne serait-ce qu&rsquo;une r\u00e9flexion \u00e9ph\u00e9m\u00e8re sur les desseins de la nature, sugg\u00e9rant qu&rsquo;il y a bien quelque chose au-del\u00e0 de ce que la recherche conventionnelle peut r\u00e9v\u00e9ler. De tels moments ne sont pas exclus de la science. Mais ils n&rsquo;apparaissent que comme des d\u00e9tails autobiographiques infimes, aux limites de la \u00ab connaissance \u00bb, de modestes professions de foi, des excentricit\u00e9s personnelles, une sorte de manie sous-professionnelle des grands personnages en renom. Ces aspects \u00e9thiques, esth\u00e9tiques et visionnaires sont devenus depuis longtemps des aspects humains marginaux de la science, une sorte d&rsquo;anecdote qui ne trouve jamais sa place dans les manuels ni dans les programmes officiels, si ce n&rsquo;est\u201e peut-\u00eatre en note humoristique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant les scientifiques ont-ils jamais remarqu\u00e9 \u00e0 quel point le public des non-initi\u00e9s se passionnait pour ces professions d&rsquo;\u00e9tonnement et de foi inconditionn\u00e9e et semblait plus fascin\u00e9 par elles que par les grandes d\u00e9couvertes ? Si les gens attendent de la science autre chose que de simples faits et des th\u00e9ories, c&rsquo;est que le besoin de la gnose r\u00e9side en chacun de nous. Nous voulons conna\u00eetre le sens de notre existence et nous voulons que cette connaissance rehausse notre vie en changeant de mani\u00e8re durable l&rsquo;univers. Nous y aspirons non par faiblesse infantile de notre esprit, mais parce que nous sentons au fond de nous-m\u00eames qu&rsquo;il y a l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qui nous appartient et qui compl\u00e8te notre condition. Et nous savons que d&rsquo;autres l&rsquo;ont trouv\u00e9e et qu&rsquo;ils en ont \u00e9t\u00e9 envo\u00fbt\u00e9s \u00e0 un point que nous envions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le mythe lib\u00e9rateur<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce stade \u2014 lorsque nous nous tournons vers nos savants pour avoir une r\u00e9ponse sur notre destin\u00e9e \u2014 que ceux-ci ont, en fait, un r\u00f4le prom\u00e9th\u00e9en \u00e0 jouer, au m\u00eame titre que tous les artistes, sages et voyants. Si les gens reconnaissent comme fondamentalement bonne la poursuite sans frein de la connaissance par les savants, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils esp\u00e8rent voir ces derniers s&rsquo;acquitter de leur r\u00f4le ; ils esp\u00e8rent trouver la gnose dans la connaissance scientifique. Dans la mesure o\u00f9 les savants refusent ce r\u00f4le, dans la mesure o\u00f9 leur conception de la science les emp\u00eache d&rsquo;essayer de conjuguer connaissance et sagesse, ils admettent implicitement que la science n&rsquo;est pas la gnose, mais quelque chose de bien moindre. Et, dans cette mesure, ils trahissent justement la foi et la confiance que leur soci\u00e9t\u00e9 avait plac\u00e9es en eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dr Faust, Dr Frankenstein, Dr Moreau, Dr Jekyll, Dr Cyclope, Dr Caligari, Dr Folamour&#8230; Le savant, qui ne prend pas conscience de l&rsquo;avertissement lanc\u00e9 par cette suite mythique de docteurs fous, est lui-m\u00eame le pire ennemi de la science. Ces images de notre culture populaire trahissent la l\u00e9gitime crainte du public devant la conception froide et d\u00e9personnalis\u00e9e que les savants ont de la connaissance \u2014 crainte de voir nos scientifiques, tout bien intentionn\u00e9s et honn\u00eates qu&rsquo;ils soient, continuer \u00e0 devenir des titans qui cr\u00e9ent des monstres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un monstre ? C&rsquo;est l&rsquo;enfant de la connaissance sans gnose, le produit de la puissance sans intelligence spirituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il est d\u00e9sesp\u00e9rant de tenter de discuter avec les scientifiques des \u00ab syst\u00e8mes alternatifs de connaissance \u00bb, c&rsquo;est parce que ceux-ci veulent in\u00e9vitablement un syst\u00e8me alternatif qui fasse exactement ce que fait d\u00e9j\u00e0 la science \u2014 produire des informations qui permettent de pr\u00e9voir et de manipuler la structure et la fonction de la nature \u2014, simplement, peut-\u00eatre, dans une optique plus rentable et plus rapide. Ce qu&rsquo;ils ne veulent pas comprendre, c&rsquo;est qu&rsquo;aucune somme d&rsquo;informations au monde n&rsquo;aurait appris \u00e0 Victor Frankenstein comment racheter de la monstruosit\u00e9 sa cr\u00e9ation rat\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, il y a dans la tradition herm\u00e9tique, que nous avons bien d\u00e9laiss\u00e9e, un mythe qui enseigne comment transformer magiquement la nature, par la m\u00e9ditation, la pri\u00e8re et le sacrifice, en pr\u00e9sence vivante du divin. Tel \u00e9tait l&rsquo;objet du Grand \u0152uvre de l&rsquo;alchimiste : un travail de l&rsquo;esprit entrepris avec amour, visant \u00e0 la perfection tant du macrocosme qu&rsquo;est l&rsquo;univers que du microcosme qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Theodore Roszak<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Theodore Roszak, n\u00e9 en 1933, \u00ab Philosophy Doctor \u00bb de l&rsquo;universit\u00e9 de Princeton. Il est l&rsquo;auteur de \u00ab Vers une contre-culture \u00bb (1969) et de \u00ab O\u00f9 finit le d\u00e9sert ? \u00bb (1973).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur Roszak : <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Theodore_Roszak\">http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Theodore_Roszak<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> Mary Shelley : romanci\u00e8re anglaise, auteur notamment du c\u00e9l\u00e8bre Frankenstein ou le Prom\u00e9th\u00e9e moderne, cr\u00e9atrice du personnage de Frankenstein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Jacques Monod : <em>Le Hasard et la N\u00e9cessit\u00e9<\/em> (Paris, Le Seuil, coll. \u00ab Points \u00bb, n<sup>o<\/sup> 43).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> Satori : \u00e9veil dans le bouddhisme zen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Carlos Castaneda : <em>Don Juan ou les Enseignements d&rsquo;un sorcier yaqui<\/em> (trad. fran\u00e7. parue aux \u00e9ditions France Empire) ; <em>L&rsquo;Herbe du diable et la petite fum\u00e9e<\/em> (Paris, Gallimard, 1976). Anthropologue am\u00e9ricain qui a suivi pendant plusieurs ann\u00e9es une initiation avec un sorcier yaqui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> B\u00e9haviorisme : de l&rsquo;am\u00e9ricain behavior, comportement. Th\u00e9orie qui fait consister la psychologie dans l&rsquo;\u00e9tude du comportement ; b\u00e9havioriste : qui se r\u00e9clame du behaviorisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Abraham Maslow: <em>The Psychology of Science<\/em> (New York, Harper and Row, 1966, p. 42).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> J. Bronowsky : <em>Science and Human Values<\/em> (New York, Harper Torchbook, 1965, p. 95).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> Jacob Boehme : surnomm\u00e9 \u00ab le Philosophe allemand \u00bb, un des principaux repr\u00e9sentants du mysticisme (seconde moiti\u00e9 du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), pr\u00e9curseur de Spinoza, Schelling et Hegel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn9\" href=\"#ftnref9\">[9]<\/a> Frances Yates : <em>Rosicrucien <\/em><em>Enlightenment<\/em> (Londres, Routledge, 1972).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn10\" href=\"#ftnref10\">[10]<\/a> B.F. Skinner : psychologue am\u00e9ricain contemporain, auteur de travaux sur le comportement (behaviour).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn11\" href=\"#ftnref11\">[11]<\/a> B.F. Skinner : <em>Beyond Freedom and Dignity<\/em> (New York, Knopf 1971, pp. 5-7)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn12\" href=\"#ftnref12\">[12]<\/a> Robert Boyle : physicien et chimiste anglo-irlandais. R\u00e9alisa en 1661 les exp\u00e9riences aboutissant \u00e0 la loi Boyle-Mariotte sur la compressibilit\u00e9 des gaz.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conna\u00eetre Dieu par l&rsquo;ordonnance des choses est une d\u00e9duction, peut-\u00eatre fragile aux yeux des logiciens sceptiques, mais de caract\u00e8re au moins vaguement scientifique. Conna\u00eetre Dieu par la puissance de l&rsquo;instant est une \u00e9piphanie, une connaissance qui nous m\u00e8ne loin de la respectabilit\u00e9 scientifique. Pourtant, c&rsquo;est l\u00e0 que la gnose atteint son sommet, devient connaissance acceptant de se plier \u00e0 la discipline du sacr\u00e9. 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Conna\u00eetre Dieu par la puissance de l'instant est une \u00e9piphanie, une connaissance qui nous m\u00e8ne loin de la respectabilit\u00e9 scientifique. Pourtant, c'est l\u00e0 que la gnose atteint son sommet, devient connaissance acceptant de se plier \u00e0 la discipline du sacr\u00e9. Elle ne se ferme pas devant les \u00e9piphanies qu'offre la vie sous pr\u00e9texte qu'elles seraient \u00ab simplement subjectives \u00bb. Elle permet plut\u00f4t \u00e0 l'exp\u00e9rience de s'\u00e9tendre, elle l'invite \u00e0 prendre tout son sens. Apr\u00e8s tout, si Galil\u00e9e avait raison de traiter de fous les hommes qui refusaient de regarder la Lune dans un t\u00e9lescope, que devrions-nous dire de ceux qui refusent l'invitation de Blake \u00e0 voir l'\u00e9ternit\u00e9 dans un grain de sable ? La gnose tente d'int\u00e9grer ces moments d'\u00e9merveillement extatique ; elle les consid\u00e8re comme une avance sur la r\u00e9alit\u00e9 et, de loin, la d\u00e9marche la plus excitante qu'ait entreprise l'esprit. Car l\u00e0 est la r\u00e9alit\u00e9 qui donne \u00e0 nos vies leur sens transcendant.","og_url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/","og_site_name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","article_published_time":"2010-09-22T14:16:15+00:00","article_modified_time":"2011-09-29T02:21:35+00:00","author":"3e mill\u00e9naire","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"3e mill\u00e9naire","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"45 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/"},"author":{"name":"3e mill\u00e9naire","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"headline":"Le monstre, le titan et la nouvelle gnose par Theodore Roszak","datePublished":"2010-09-22T14:16:15+00:00","dateModified":"2011-09-29T02:21:35+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/"},"wordCount":8942,"keywords":["gnose","Science et spiritualit\u00e9"],"articleSection":["Roszak Th\u00e9odore"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/","name":"Le monstre, le titan et la nouvelle gnose par Theodore Roszak - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website"},"datePublished":"2010-09-22T14:16:15+00:00","dateModified":"2011-09-29T02:21:35+00:00","author":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/"]}]},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-monstre-le-titan-et-la-nouvelle-gnose-par-theodore-roszak\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Le monstre, le titan et la nouvelle gnose par Theodore Roszak"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/","name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","description":"L&#039;Homme en devenir","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5","name":"3e mill\u00e9naire","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/author\/admin\/"}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4760","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4760"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4760\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4760"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}