{"id":4798,"date":"2010-09-17T19:31:37","date_gmt":"2010-09-17T18:31:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=4798"},"modified":"2011-10-01T01:29:31","modified_gmt":"2011-10-01T00:29:31","slug":"la-sociobiologie-peut-nous-aider-a-nous-mieux-comprendre-par-yves-christen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/la-sociobiologie-peut-nous-aider-a-nous-mieux-comprendre-par-yves-christen\/","title":{"rendered":"La sociobiologie peut nous aider \u00e0 nous mieux comprendre ? par Yves Christen"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue 3<sup>e<\/sup> Mill\u00e9naire. Ancienne S\u00e9rie. N<sup>o<\/sup> 1. Mars-Avril 1982)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Sociologie et biologie se r\u00e9concilieront-elles un jour ? Il le faudrait bien car elles paraissent intimement li\u00e9es. Mais qui aura le pas sur l&rsquo;autre ? Est-il raisonnable m\u00eame d&rsquo;imaginer que l&rsquo;une puisse dominer l&rsquo;autre et pourtant elles entrent constamment en interaction. Vaine querelle et pourtant guerre \u00e0 outrance. Yves Christen, biologiste, tente ici de faire le point. <\/em>Bien qu&rsquo;il ne soit pas tout \u00e0 fait neutre<em> suivons-le dans son exploration des g\u00e8nes. Dans ce milieu infiniment petit, la guerre est \u00e0 son comble.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>La vieille expression des \u00ab atomes crochus \u00bb trouve son explication. De l\u00e0 \u00e0 extraposer toute une sociologie du comportement humain il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas. Franchissons-le avec Yves Christen et avec lui tentons de nous mieux comprendre g\u00e9n\u00e9tiquement, puisque dans la g\u00e9n\u00e9tique m\u00eame se retrouvent les notions d&rsquo;altruisme, d&rsquo;\u00e9go\u00efsme, de comp\u00e9tition et d&rsquo;amour. L\u00e0 encore, cette recherche nous rapproche d&rsquo;une meilleure compr\u00e9hension de l&rsquo;homme du 3<sup>e<\/sup> mill\u00e9naire.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dix ans d\u00e9j\u00e0 ! La guerre de la sociobiologie a d\u00e9but\u00e9 en 1975 avec la parution du volumineux ouvrage d&rsquo;un entomologiste de Harvard, Edward O. Wilson : Sociobiology<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Ce conflit, l&rsquo;un des plus s\u00e9v\u00e8res de l&rsquo;histoire des sciences, s&rsquo;est aussit\u00f4t envenim\u00e9. Injures, pol\u00e9miques, articles et contre-articles, se sont accumul\u00e9s. Sans doute le temps est-il venu de dresser un premier bilan et s&rsquo;interroger sur l&rsquo;avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui dit sociobiologie dit m\u00e9lange de biologie et de sociologie. Une vieille pr\u00e9occupation si l&rsquo;on songe que le glissement de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 contenu en germe dans la classification des sciences d&rsquo;Auguste Comte et qu&rsquo;il se trouve au centre des pr\u00e9occupations d&rsquo;une multitude de philosophes et de chercheurs. De Marx \u00e0 Darwin<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, en passant par Kropotkine et Lorenz, on n&rsquo;en finirait pas de citer tous les penseurs qui se sont interrog\u00e9s sur les rapports entre la biologie et les sciences humaines. Les uns pour d\u00e9tacher l&rsquo;homme du r\u00e8gne de la nature, les autres pour l&rsquo;y ins\u00e9rer. Ainsi, Darwin n&rsquo;h\u00e9site-t-il pas \u00e0 \u00e9crire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab (&#8230;) <em>Si consid\u00e9rable qu&rsquo;elle soit, la diff\u00e9rence entre l&rsquo;esprit de l&rsquo;homme et celui des animaux les plus \u00e9lev\u00e9s n&rsquo;est certainement qu&rsquo;une diff\u00e9rence de degr\u00e9 et non d&rsquo;esp\u00e8ce&#8230; Des sentiments, des intuitions, des \u00e9motions et des facult\u00e9s diverses, telles que l&rsquo;amiti\u00e9, la m\u00e9moire, l&rsquo;attention, la curiosit\u00e9, l&rsquo;imitation, la raison, etc., dont l&rsquo;homme s&rsquo;enorgueillit, peuvent s&rsquo;observer \u00e0 un \u00e9tat naissant, ou m\u00eame parfois \u00e0 un \u00e9tat assez d\u00e9velopp\u00e9, chez les animaux inf\u00e9rieurs<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette interpr\u00e9tation biologisante que l&rsquo;on retrouve chez Lorenz, Marx oppose la c\u00e9l\u00e8bre parabole de l&rsquo;abeille et du tisserand :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>Une araign\u00e9e fait des op\u00e9rations qui ressemblent \u00e0 celles du tisserand, et l&rsquo;abeille confond par la structure de ses cellules de cire l&rsquo;habilet\u00e9 de plus d&rsquo;un architecte. Mais ce qui distingue d\u00e8s l&rsquo;abord le plus mauvais architecte de l&rsquo;abeille la plus experte, c&rsquo;est qu&rsquo;il a construit la cellule dans sa t\u00eate avant de la construire dans la ruche. Le r\u00e9sultat auquel le travail aboutit pr\u00e9existe id\u00e9alement dans l&rsquo;imagination du travailleur. Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;il op\u00e8re seulement un changement de forme dans les mati\u00e8res naturelles ; il y r\u00e9alise du m\u00eame coup son propre but dont il a conscience, qui d\u00e9termine comme loi son mode d&rsquo;action, et auquel il doit subordonner sa volont\u00e9.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces conditions, autant dire que le livre de Wilson ne s&rsquo;ins\u00e9rait pas dans un contexte vierge. D&rsquo;autant plus que le vocable biosociologie avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par le Fran\u00e7ais Georges Vacher de Lapouge, th\u00e9oricien des s\u00e9lections sociales et chantre de la race aryenne, avant d&rsquo;\u00eatre curieusement repris en 1980 par un antiraciste militant tel que Jacques Ruffi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, l&rsquo;\u0153uvre de Wilson, m\u00eame si l&rsquo;entomologiste a choisi de la focaliser elle aussi sur la zone situ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;interface des sciences biologiques et sociales, ne saurait \u00eatre situ\u00e9e sur le m\u00eame plan. Alors que le propos d&rsquo;un Ruffi\u00e9 est principalement d&rsquo;ordre id\u00e9ologique, celui de Wilson est strictement de type scientifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;entomologiste de Harvard d\u00e9finit la sociobiologie comme la science qui \u00e9tudie les bases biologiques des comportements sociaux chez l&rsquo;homme et les animaux. Une d\u00e9finition qui, quelques adversaires irr\u00e9ductibles de la biologie mis \u00e0 part, devrait faire l&rsquo;unanimit\u00e9, mais qui dissimule en r\u00e9alit\u00e9 une proposition plus pr\u00e9cise. Les sociobiologistes consid\u00e8rent en effet les \u00eatres vivants comme en perp\u00e9tuelle comp\u00e9tition pour am\u00e9liorer leur gain, le principal de ces gains \u00e9tant la transmission de leurs g\u00e8nes (les particules qui codent pour les facteurs h\u00e9r\u00e9ditaires). La sociobiologie se pr\u00e9occupera donc pour une large part des strat\u00e9gies utilis\u00e9es par les \u00eatres vivants afin de transmettre au mieux leurs g\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi pr\u00e9sent\u00e9e, la d\u00e9finition de la sociobiologie peut sembler un tantinet \u00e9sot\u00e9rique. Pour en mesurer l&rsquo;importance il faut la situer dans son cadre historique. La sociobiologie est n\u00e9e en r\u00e9ponse \u00e0 un probl\u00e8me : comment l&rsquo;altruisme peut-il exister dans la nature ? Le darwinisme, en effet, implique que les \u00eatres vivants g\u00e9n\u00e9tiquement altruistes sont d\u00e9savantag\u00e9s puisqu&rsquo;ils favorisent les autres, donc les g\u00e8nes des autres, et, par voie de cons\u00e9quence, pas les g\u00e8nes de l&rsquo;altruisme qu&rsquo;ils v\u00e9hiculent. L&rsquo;existence de ces g\u00e8nes de l&rsquo;altruisme, v\u00e9ritables \u00e9quivalents de g\u00e8nes de suicide, appara\u00eet donc en premi\u00e8re approximation comme un non-sens. Or l&rsquo;altruisme existe dans la nature : l&rsquo;altruisme des parents \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de leurs enfants, l&rsquo;altruisme des guetteurs qui dans diverses soci\u00e9t\u00e9s animales \u00ab acceptent \u00bb de signaler la pr\u00e9sence des pr\u00e9dateurs au lieu de se sauver imm\u00e9diatement, l&rsquo;altruisme des ouvri\u00e8res dans les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;hym\u00e9nopt\u00e8res (abeilles, fourmis, gu\u00eapes), etc. Ce dernier cas a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 avec soin, particuli\u00e8rement par le biologiste Hamilton. Ce chercheur s&rsquo;est aper\u00e7u que, compte tenu d&rsquo;une particularit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique (tenant au fait que les m\u00e2les n&rsquo;ont dans cette esp\u00e8ce qu&rsquo;un simple lot de chromosomes), les ouvri\u00e8res se trouvent avoir en commun, non pas la moiti\u00e9 (comme c&rsquo;est normalement la r\u00e8gle entre fr\u00e8res et s\u0153urs), mais trois quarts de leurs g\u00e8nes. En d&rsquo;autres termes, elles sont g\u00e9n\u00e9tiquement plus proches de leurs s\u0153urs que de leurs \u00e9ventuels enfants si elles en avaient. Cela signifie qu&rsquo;elles ont g\u00e9n\u00e9tiquement int\u00e9r\u00eat \u00e0 s&rsquo;occuper de la naissance de leurs s\u0153urs (ce qui constitue leur t\u00e2che dans la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;hym\u00e9nopt\u00e8res). En clair, ce qui apparaissait comme une marque d&rsquo;altruisme g\u00e9n\u00e9tique est en r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme g\u00e9n\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00eame chose, bien entendu, vaut pour l&rsquo;altruisme parental, qui consiste de ce point de vue \u00e0 d\u00e9fendre les copies des g\u00e8nes que les parents ont dans la prog\u00e9niture, et, des \u00e9tudes r\u00e9centes l&rsquo;ont d\u00e9montr\u00e9, pour l&rsquo;altruisme des animaux guetteurs. Les sociobiologistes montrent qu&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cet altruisme unissant les sujets apparent\u00e9s (la <em>kin selection<\/em> des anglo-saxons), une autre forme d&rsquo;altruisme est possible : l&rsquo;altruisme r\u00e9ciproque. Il s&rsquo;agit l\u00e0 du traditionnel donnant-donnant. Des animaux (ou des humains) non apparent\u00e9s peuvent s&rsquo;entraider sous r\u00e9serve d&rsquo;en tirer b\u00e9n\u00e9fice l&rsquo;un et l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que toutes ces th\u00e9ories n&rsquo;aient rien de particuli\u00e8rement choquant, elles ont suscit\u00e9 d&rsquo;extraordinaires pol\u00e9miques<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>. Le groupe de scientifiques gauchistes regroup\u00e9s autour de la revue am\u00e9ricaine <em>Science for the people<\/em> a orchestr\u00e9 le conflit et d\u00e9nonc\u00e9 Wilson comme un penseur crypto-fasciste. Du <em>New York Times<\/em> \u00e0 <em>Newsweek<\/em>, en passant par le <em>Times<\/em>, toute la grande presse s&rsquo;est faite l&rsquo;\u00e9cho du conflit. Souvent en premi\u00e8re page et sous des titres provocateurs : \u00ab Genes \u00fcber alles \u00bb (les g\u00e8nes au-dessus de tout) pour le <em>Times<\/em> du 13 d\u00e9cembre 1976 !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;affaire n&rsquo;en est pas rest\u00e9e au stade de l&rsquo;opposition litt\u00e9raire. Aux lettres de critiques voire d&rsquo;injures se sont ajout\u00e9s une multitude de coups bas. Une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision est all\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 mutiler les propos de sociobiologistes am\u00e9ricains tout en les pr\u00e9sentant sur fond d&rsquo;images de guerre du Vietnam. Wilson a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises. On lui a d\u00e9vers\u00e9 des seaux d&rsquo;eau sur la figure. Cela ne l&rsquo;a pas emp\u00each\u00e9 de participer, imperturbable, au d\u00e9bat avec ses adversaires et cela sans jamais se d\u00e9partir de son incroyable s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les reproches \u00e9taient, et restent, \u00e0 peu pr\u00e8s toujours les m\u00eames : la sociobiologie insiste trop sur l&rsquo;importance des g\u00e8nes dans le comportement humain ; elle est raciste et sexiste ; elle conforte l&rsquo;ordre \u00e9tabli, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart des media, en France surtout, ont embo\u00eet\u00e9 le pas des seuls opposants, faisant courir les bruits les plus farfelus. A telle enseigne que, dans notre pays au moins, de nombreux lecteurs moyennement cultiv\u00e9s et dignes de foi doivent imaginer que la sociobiologie est chose d\u00e9pass\u00e9e et rejet\u00e9e par la science.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9alit\u00e9, en fait, est tout autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il suffit de consulter les p\u00e9riodiques scientifiques les plus lus du monde (<em>Science<\/em> aux Etats-Unis, <em>Nature<\/em> en Angleterre) pour comprendre que la sociobiologie constitue d\u00e9sormais le c\u0153ur de la biologie moderne. Une multitude d&rsquo;articles la confortent ; quelques autres la critiquent, mais dans tous les cas on la consid\u00e8re comme la th\u00e9orie centrale \u00e0 d\u00e9montrer ou \u00e0 falsifier. Des revues lui sont sp\u00e9cialement consacr\u00e9es : <em>Ethology and sociobiology, Behavioral Ecology and sociobiology, Journal of social and biological structure, Animal Behavior<\/em>, etc. Une multitude de livres sp\u00e9cialis\u00e9s paraissent chez les meilleurs \u00e9diteurs scientifiques, etc. Jamais sans doute le foss\u00e9 n&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 aussi grand (en France tout au moins) entre l&rsquo;importance acquise par une th\u00e9orie scientifique dans le milieu des sp\u00e9cialistes et le message diffus\u00e9 par les media.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut dire que la sociobiologie pr\u00e9sente, pour les chercheurs, un avantage incontestable : sa puissance conceptuelle. Elle associe th\u00e9orie \u00e9volutionniste moderne (n\u00e9o-darwinienne) et \u00e9thologie (science du comportement) comme jamais auparavant. Certes, on savait d\u00e9j\u00e0 gr\u00e2ce \u00e0 Konrad Lorenz, Robert Ardrey, Desmond Morris, Irena\u00fcs Eibl-Eibesfeld, et tous les autres \u00e9thologistes, que le comportement humain ne diff\u00e9rait pas autant qu&rsquo;on le croyait du comportement des autres animaux. Mais le c\u0153ur de la th\u00e9orie sociobiologique constitue une sorte de dogme central permettant de r\u00e9unir tous les faits observ\u00e9s autour d&rsquo;une seule id\u00e9e : la lutte des \u00eatres vivants pour am\u00e9liorer leurs gains g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, les sciences ne prennent leur plein statut qu&rsquo;\u00e0 partir du moment o\u00f9 elles se trouvent unifi\u00e9es par de semblables dogmes centraux. Ainsi la g\u00e9n\u00e9tique existait-elle pratiquement depuis l&rsquo;antiquit\u00e9 (on avait bien remarqu\u00e9 que les enfants ressemblaient plus \u00e0 leurs parents qu&rsquo;aux autres individus), mais elle ne prit un statut de r\u00e9el s\u00e9rieux que lorsque Gregor Mendel formula ses fameuses lois sur l&rsquo;hybridation. Et, quand le code g\u00e9n\u00e9tique fut \u00e0 son tour \u00e9lucid\u00e9, elle prit une importance encore plus singuli\u00e8re. Dans le cas pr\u00e9sent on peut dire que l&rsquo;\u00e9tude du comportement, tant qu&rsquo;elle se limitait \u00e0 la mise en \u00e9vidence de certaines s\u00e9quences d&rsquo;attitudes ou m\u00eame de certaines parent\u00e9s entre les esp\u00e8ces, n&rsquo;avait pas un statut aussi imposant que celui que lui conf\u00e8re d\u00e9sormais la nouvelle synth\u00e8se que constitue la sociobiologie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A cela s&rsquo;ajoutent les efforts de cette nouvelle science en amont et en aval : vers la biologie mol\u00e9culaire et vers les sciences humaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour avoir \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e par les media, la rencontre sociobiologie-biologie mol\u00e9culaire n&rsquo;en est pas moins l&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments marquants de la recherche de ces derniers mois<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. En avril 1980, deux \u00e9quipes de chercheurs particuli\u00e8rement c\u00e9l\u00e8bres, ont cr\u00e9\u00e9, dans la revue <em>Nature<\/em>, le concept d&rsquo;ADN \u00e9go\u00efste. Ford Doolittle et Carmen Sapienza au Canada d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Leslie Orgel et Francis Crick, aux Etats-Unis d&rsquo;autre part, ont r\u00e9vis\u00e9 \u00e0 cette occasion ce qui avait jusqu&rsquo;alors constitu\u00e9 l&rsquo;essentiel de la conception de l&rsquo;ADN. Un ADN bien sagement enroul\u00e9 en double h\u00e9lice \u00e9tait con\u00e7u comme l&rsquo;arch\u00e9type de la structure ordonn\u00e9e. Or que constataient ces chercheurs ? Tout simplement que l&rsquo;ADN \u00e9tait le r\u00e8gne d&rsquo;une sorte de pagaille des g\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;on en juge : en quelques mois, on a d\u00e9couvert des g\u00e8nes baladeurs qui changent de place dans l&rsquo;ADN ; des g\u00e8nes reproduits en de multiples et apparemment inutiles copies ; des g\u00e8nes dont les produits sont coup\u00e9s en morceaux, en sorte qu&rsquo;une partie est purement et simplement \u00e9limin\u00e9e, exactement comme si elle ne servait \u00e0 rien, etc. D&rsquo;abord consid\u00e9r\u00e9e comme une sorte de curiosit\u00e9, cette anarchie g\u00e9n\u00e9tique se r\u00e9v\u00e9la bient\u00f4t \u00eatre la r\u00e8gle. Comment l&rsquo;interpr\u00e9ter ? En trouvant toutes sortes de fonctions possibles aux fragments de g\u00e8nes \u00e9limin\u00e9s ? C&rsquo;est ce que pensent plusieurs sp\u00e9cialistes. Mais ne peut-on tout simplement imaginer que tous ces morceaux d&rsquo;ADN sont de parfaits \u00e9go\u00efstes ne \u00ab pensant \u00bb qu&rsquo;\u00e0 eux-m\u00eames ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est en substance l&rsquo;hypoth\u00e8se formul\u00e9e par Doolittle, Sapienza, Orgel et Crick. Dans cette interpr\u00e9tation, les g\u00e8nes en multiples copies essaient de favoriser leur multiplication, les g\u00e8nes baladeurs tentent leur chance ailleurs, etc. Cette notion d&rsquo;ADN \u00e9go\u00efste fit d&rsquo;autant plus facilement l&rsquo;effet d&rsquo;une bombe qu&rsquo;elle \u00e9voque puissamment celle du g\u00e8ne \u00e9go\u00efste vulgaris\u00e9e par celui que d&rsquo;aucuns consid\u00e8rent comme le plus extr\u00e9miste et peut-\u00eatre le plus dou\u00e9 des sociobiologistes : Richard Dawkins<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. Le point de vue de Dawkins est simple : les organismes sont essentiellement des machines invent\u00e9es par les g\u00e8nes pour assurer leur survie. \u00ab <em>Un singe<\/em>, \u00e9crit Dawkins, <em>est une machine qui pr\u00e9serve les g\u00e8nes dans les arbres, le poisson est une machine qui pr\u00e9serve les g\u00e8nes dans l&rsquo;eau, il existe m\u00eame un ver qui pr\u00e9serve les g\u00e8nes dans le malt de la bi\u00e8re allemande. Les voies de l&rsquo;ADN sont imp\u00e9n\u00e9trables<\/em>. \u00bb Bien s\u00fbr on s&rsquo;est gauss\u00e9 de tout cela Mais la th\u00e8se de Dawkins n&rsquo;a jamais, quant au fond, \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e par personne. Elle est d\u00e9sormais admirablement confirm\u00e9e par les meilleurs des biologistes mol\u00e9culaires. Et cette victoire rev\u00eat une importance exceptionnelle du point de vue \u00e9pist\u00e9mologique : elle fait de nouveau remonter la sociobiologie \u00e0 un niveau de conception encore plus puissant, celui de la mol\u00e9cule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au m\u00eame moment la sociobiologie a remport\u00e9 une victoire d&rsquo;importance dans une direction oppos\u00e9e et controvers\u00e9e : les sciences de l&rsquo;homme, D\u00e8s le d\u00e9but des pol\u00e9miques, c&rsquo;est sur cette question que s&rsquo;\u00e9taient focalis\u00e9es les critiques, scientifiques-gauchistes et autres commentateurs n&rsquo;avaient, du gros livre de Wilson, choisi que le dernier paragraphe : quelques pages seulement, portant sur la sociobiologie humaine. Le reste n&rsquo;avait pratiquement pas \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9. Mais ces pages suffisaient pour comprendre l&rsquo;intention de Wilson : englober dans sa d\u00e9cision la totalit\u00e9 des sciences humaines. L&rsquo;entomologiste en \u00e9tait si convaincu qu&rsquo;il poussa la provocation jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9crire un livre enti\u00e8rement consacr\u00e9 \u00e0 la sociobiologie humaine : La Nature humaine<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Qu&rsquo;expliquait-il en substance : tout simplement que \u00ab <em>la biologie est la cl\u00e9 de la nature humaine<\/em> \u00bb. Un point de vue qu&rsquo;un autre sociobiologiste, Robert Trivers, formule en ces termes : \u00ab <em>T\u00f4t ou tard, les sciences politiques, le droit, l&rsquo;\u00e9conomie, la psychologie, la psychiatrie et l&rsquo;anthropologie seront, sans exception, des branches de la sociobiologie<\/em>. \u00bb Une fa\u00e7on comme une autre de pr\u00e9tendre annexer tout un territoire de la connaissance ; et aussi, bien entendu, de se mettre \u00e0 dos tous ceux qui avaient pour fonction de l&rsquo;explorer. Cela explique que les adeptes des sciences humaines, tout particuli\u00e8rement ceux qui appr\u00e9cient l&rsquo;exercice verbal plus que la rationalit\u00e9 scientifique, aient, dans leur majorit\u00e9, rejet\u00e9 la sociobiologie jug\u00e9e trop envahissante. Pourtant des ethnologues exp\u00e9rimentateurs ne purent s&#8217;emp\u00eacher de constater d&rsquo;\u00e9tonnantes applications possibles \u00e0 leur propre discipline.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Napoleon Chagnon, grand sp\u00e9cialiste des Indiens Yanomamo a entrepris de d\u00e9crire en termes de sociobiologie les m\u0153urs de ces guerriers d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud. Tout en d\u00e9mantelant au passage quelques mythes toujours vivaces, \u00e0 commencer par celui du bon sauvage (les Yanomamo s&rsquo;exterminent joyeusement). Massacres, vol de femmes, scissions des villages devenus trop gros s&rsquo;ins\u00e8rent \u00e0 merveille dans la probl\u00e9matique sociobiologique. Irven de Vore, Richard Alexander, et d&rsquo;autres anthropologues modernes, ont, \u00e0 propos des diff\u00e9rents mod\u00e8les de soci\u00e9t\u00e9s humaines, montr\u00e9 l&rsquo;application possible des donn\u00e9es sociobiologiques au cas de notre esp\u00e8ce. Leurs recherches sont men\u00e9es avec un tel dynamisme, que, bien que minoritaires, les ouvrages qu&rsquo;ils ont publi\u00e9s en quelques ann\u00e9es sont en passe d&rsquo;\u00e9clipser compl\u00e8tement une bonne partie de la litt\u00e9rature ethnologique<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. A l&rsquo;\u00e9vidence, ils apportent aux sciences humaines donn\u00e9es exp\u00e9rimentales et support scientifique de base qui leur faisaient jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9faut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, ces recherches rendent compte d&rsquo;une fa\u00e7on homog\u00e8ne de pratiques telles que l&rsquo;altruisme, l&rsquo;infanticide, l&rsquo;inceste, sans doute les guerres, le sens de la propri\u00e9t\u00e9, etc. Le fait, essentiel du point de vue sociobiologique, que les \u00eatres vivants puissent transmettre leurs g\u00e8nes sans se reproduire eux-m\u00eames (en aidant leurs apparent\u00e9s) permet de rendre compte de toutes les structures de la parent\u00e9 ch\u00e8res \u00e0 L\u00e9vi-Strauss. Cette fois-ci, la possibilit\u00e9 est offerte de d\u00e9passer en ce domaine la dimension de l&rsquo;anecdote.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce \u00e0 dire que la sociobiologie a d\u00e9sormais r\u00e9ponse \u00e0 tout ? S\u00fbrement pas. Ce qui constitue aujourd&rsquo;hui le plus important des probl\u00e8mes, l&rsquo;origine et la nature de la culture humaine, est \u00e0 peine effleur\u00e9<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. Associ\u00e9 au physicien Lumsden, Wilson a publi\u00e9 sa conclusion \u00e0 ce sujet : biologie et culture \u00e9voluent de pair. \u00ab <em>Apr\u00e8s que les guerres politiques autour de la sociobiologie eurent cess\u00e9, <\/em>explique Wilson<em>,\u00a0 il devint clair que deux des plus grandes objections soulev\u00e9es par des philosophes et des sp\u00e9cialistes des sciences sociales \u00e9taient valables. L&rsquo;une est que la sociobiologie n&rsquo;a pas d&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;origine de la pens\u00e9e et de ce que signifie la libert\u00e9. Et l&rsquo;autre est que cette th\u00e9orie n&rsquo;a pas d&rsquo;explication valable pour la remarquable diversit\u00e9 des cultures<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Lumsden et Wilson, la th\u00e9orie \u00e9volutionniste g\u00e8ne-culture explique non seulement ces ph\u00e9nom\u00e8nes, mais elle implique aussi que des mod\u00e8les culturels bas\u00e9s sur des d\u00e9terminismes g\u00e9n\u00e9tiques \u00e9voluent \u00e0 une rapidit\u00e9 surprenante. Cinquante g\u00e9n\u00e9rations, 1000 ans, suffiraient pour produire des changements g\u00e9n\u00e9tiques importants, m\u00eame avec une s\u00e9lection modeste. Les r\u00e9sultats de ce mod\u00e8le sugg\u00e8rent donc que depuis l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;agriculture, il y a quelque 10000 ans, \u00ab <em>le temps a \u00e9t\u00e9 plus que suffisant pour une co\u00e9volution substantielle et l&rsquo;\u00e9tablissement de quelques degr\u00e9s de d\u00e9viations \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques dans virtuellement chaque cat\u00e9gorie de comportement culturel<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Du coup, c&rsquo;est une des objections les plus classiques aux anciens mod\u00e8les liant g\u00e9n\u00e9tique et culture qui saute. Que disaient en effet les adversaires de ces mod\u00e8les ? Tout simplement que depuis le d\u00e9but de l&rsquo;histoire les changements biologiques avaient d\u00fb \u00eatre trop peu importants pour rendre compte d&rsquo;une fa\u00e7on quelconque des changements culturels. Ce que montrent Wilson et Lumsden, c&rsquo;est que quelques g\u00e9n\u00e9rations suffisent \u00e0 produire des changements g\u00e9n\u00e9tiques majeurs. Nul ne peut s\u00e9rieusement douter que des modifications physiques historiquement observ\u00e9es, comme l&rsquo;accroissement de la taille, soient, pour une part au moins, dus \u00e0 des variations g\u00e9n\u00e9tiques. Dans le cas des \u00e9volutions directement li\u00e9es aux processus culturels, les changements biologiques doivent \u00eatre particuli\u00e8rement rapides car, sit\u00f4t install\u00e9, un nouveau cadre culturel joue le r\u00f4le de milieu s\u00e9lectif favorisant l&rsquo;apprentissage de structures g\u00e9n\u00e9tiques nouvelles. Le caract\u00e8re in\u00e9vitable de ce processus d&rsquo;entra\u00eenement constitue d&rsquo;ailleurs l&rsquo;une des meilleures preuves de l&rsquo;existence de liens entre facteurs g\u00e9n\u00e9tiques et culturels. En effet, m\u00eame si l&rsquo;on admet que la culture est apparue ind\u00e9pendamment des g\u00e8nes (hypoth\u00e8se qui suppose pratiquement une intervention extra-terrestre) il est \u00e9vident qu&rsquo;une fois apparu, le cadre culturel a d\u00fb favoriser certaines structures g\u00e9n\u00e9tiques aux d\u00e9pens des autres (en particulier celles en rapport avec le d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien entendu, le fait de montrer que changements g\u00e9n\u00e9tiques et culturels ont pu et d\u00fb s&rsquo;effectuer dans un processus d&rsquo;interaction r\u00e9ciproque ne r\u00e9pond pas \u00e0 toutes les questions. Reste \u00e0 d\u00e9couvrir les modalit\u00e9s exactes de cette interaction ; \u00e0 \u00e9lucider la m\u00e9canique de formation de la culture (un peu comme l&rsquo;on \u00e9tudie une s\u00e9cr\u00e9tion hormonale), etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En outre, l&rsquo;existence de ce v\u00e9ritable r\u00e9seau de g\u00e8nes imagin\u00e9 par la th\u00e9orie sociobiologique pose de fascinants probl\u00e8mes. Tout d&rsquo;abord, et Jean Charon l&rsquo;a remarqu\u00e9, la sociobiologie r\u00e9introduit une certaine id\u00e9e d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 des \u00eatres vivants. Les plus simples d&rsquo;entre eux, les bact\u00e9ries, peuvent, on le savait d\u00e9j\u00e0, ne pas mourir. Se reproduisant par scissiparit\u00e9, ils peuvent toujours laisser, ici ou l\u00e0, une moiti\u00e9 d&rsquo;eux-m\u00eames, en sorte que chaque fois qu&rsquo;un individu meurt, sa moiti\u00e9 peut encore exister. D\u00e8s lors, paradoxe apparent, des individus meurent sans que leurs copies ancestrales soient elles-m\u00eames forc\u00e9ment mortes ! En ce sens l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 existe, et pas seulement sous l&rsquo;angle quelque peu m\u00e9taphorique amenant \u00e0 consid\u00e9rer une quelconque cha\u00eene des vivants ou des apparent\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les \u00eatres plus \u00e9volu\u00e9s, l&rsquo;homme en particulier, seules les cellules sexuelles, ovules et spermatozo\u00efdes, passent d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&rsquo;autre. Au fil des temps la dilution est telle qu&rsquo;on ne peut gu\u00e8re parler d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 dans tout cela. Quant aux g\u00e8nes, s&rsquo;ils v\u00e9hiculent une partie de chaque organisme, ils se m\u00e9langent et se diluent de telle sorte que l&rsquo;individu finit vraiment par dispara\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela, bien entendu, ne vaut que si l&rsquo;on se polarise sur l&rsquo;individu. Si maintenant on consid\u00e8re comme Dawkins, l&rsquo;individu comme une machine \u00e0 g\u00e8nes, et que l&rsquo;on met, en cons\u00e9quence, l&rsquo;accent sur le cas des g\u00e8nes, l&rsquo;affaire prend une signification diff\u00e9rente. Les g\u00e8nes, eux, peuvent \u00eatre \u00e9ternels. Leurs copies sont susceptibles de se reproduire et de se multiplier sans fin. Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent cette \u00e9ternit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas con\u00e7ue comme signifiante ; le d\u00e9veloppement des th\u00e9ories sociobiologiques lui conf\u00e8re une sorte de dimension m\u00e9taphysique, d&rsquo;autant plus remarqu\u00e9e que des travaux modernes conduisent \u00e0 penser que les processus du vieillissement peuvent \u00eatre \u00e9tudi\u00e9s voire combattus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce \u00e0 dire que la biologie de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 devient un nouveau domaine de recherche ? L&rsquo;avenir le dira. Remarquons d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 que la science n&rsquo;ayant cess\u00e9 de d\u00e9rober \u00e0 la m\u00e9taphysique de nouveaux domaines de connaissance, on ne saurait s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;elle s&#8217;empare \u00e9galement de la question de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. La volont\u00e9 expansionniste de la sociobiologie autorise en tout cas \u00e0 envisager un processus de ce genre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;existence de ce r\u00e9seau de g\u00e8nes \u00e0 travers le temps et l&rsquo;espace pose \u00e9videmment quelques probl\u00e8mes. A commencer par celui-ci : comment les \u00eatres vivants font-ils pour s&rsquo;y reconna\u00eetre ? Les adversaires de la sociobiologie l&rsquo;ont not\u00e9 depuis le d\u00e9but : la g\u00e9n\u00e9tique n&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s connue des humains que depuis Mendel et comporte encore bien des myst\u00e8res, comment les membres d&rsquo;esp\u00e8ces plus frustes que la n\u00f4tre peuvent-ils faire pour d\u00e9tecter leurs int\u00e9r\u00eats g\u00e9n\u00e9tiques ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, ils n&rsquo;ont gu\u00e8re besoin de connaissances particuli\u00e8res. La s\u00e9lection naturelle a pourvu \u00e2 tout cela en retenant, au cours de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces, les processus susceptibles de favoriser cette reconnaissance des parent\u00e9s (par exemple l&#8217;empreinte, qui pousse le nouveau-n\u00e9 \u00e0 suivre le premier \u00eatre vu \u00e0 sa naissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire normalement la m\u00e8re). L&rsquo;animal ne sait rien, mais il est programm\u00e9 pour se comporter comme s&rsquo;il savait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce processus relativement banal s&rsquo;en superpose un second : les \u00eatres vivants semblent bel et bien capables de d\u00e9tecter leurs g\u00e8nes chez les autres sujets. Et cela dans des conditions non naturelles, sans les avoir vus auparavant. Quatre chercheurs de l&rsquo;universit\u00e9 de Washington \u00e0 Seattle, Hannah Wu, Warren Holmes, Steven Medina et Gene Sackett, l&rsquo;ont montr\u00e9 dans le cas des singes macaques. Ce travail, publi\u00e9 dans <em>Nature<\/em> en 1980, n&rsquo;a pas re\u00e7u l&rsquo;accueil qu&rsquo;il m\u00e9ritait. Il est pourtant l&rsquo;un des plus fascinants de l&rsquo;histoire des sciences. Ces chercheurs ont \u00e9tudi\u00e9 le comportement de singes macaques plac\u00e9s ensemble dans des cages. Ils ont montr\u00e9 que les sujets apparent\u00e9s, mais ne s&rsquo;\u00e9tant jamais rencontr\u00e9s auparavant, entretiennent entre eux des rapports pr\u00e9f\u00e9rentiels. Ils s&rsquo;entraident, \u00ab discutent \u00bb et jouent davantage qu&rsquo;avec les autres. Impossible cette fois-ci de faire appel \u00e0 l&rsquo;intervention de processus d&rsquo;apprentissage \u00e9labor\u00e9s \u00e0 l&rsquo;occasion de rencontres enfantines entre apparent\u00e9s. Force est d&rsquo;imaginer chez l&rsquo;animal une sorte de \u00ab radar \u00bb d\u00e9tecteur de g\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment fonctionne un tel syst\u00e8me ? on ne le sait pas encore. Peut-\u00eatre fait-il appel aux odeurs individuelles. On l&rsquo;a montr\u00e9 dans le cas des abeilles et d&rsquo;autres insectes. Tout se passe \u00e0 cet \u00e9gard comme si les g\u00e8nes avaient une odeur (en fait ils contribuent simplement \u00e0 la synth\u00e8se de substances odorif\u00e9rantes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le cas de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, rien ne dit qu&rsquo;un tel syst\u00e8me ne puisse fonctionner aussi. Cela expliquerait l&rsquo;existence des \u00ab atomes crochus \u00bb entre individus. D\u00e9j\u00e0 les psychologues \u00e9tudient les processus de reconnaissance individuelle, notamment au niveau de la face. Il se pourrait que ces codes de reconnaissance correspondent en quelque sorte \u00e0 l&rsquo;affichage du caryotype des individus. Je ne serais pas surpris que l&rsquo;on s&rsquo;aper\u00e7oive un jour que les individus portent sur leur figure une bonne partie de leur carte g\u00e9n\u00e9tique. Cela leur permet inconsciemment de se rep\u00e9rer, de s&rsquo;entraider en fonction de crit\u00e8res g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Une chose, en tout cas, est s\u00fbre : nous entrons dans l&rsquo;\u00e8re de la sociobiologie et cela ne d\u00e9bouchera pas sur la seule r\u00e9solution de probl\u00e8mes relativement simples, tels que l&rsquo;infanticide ou l&rsquo;inceste. D&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, il faut pr\u00e9voir que les grandes questions m\u00e9taphysiques auront \u00e0 se confronter \u00e0 cette pens\u00e9e scientifique sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> E.O. Wilson, <em>Sociobiology<\/em>, Belknap Press, 1975.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Y. Christen, <em>Le Grand Affrontement : Marx et Darwin<\/em>, Albin Michel, 1981.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Y. Christen \u00e9d., <em>Le Dossier Darwin<\/em>, Copernic, 1982.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Y. Christen, <em>L&rsquo;Heure de la sociobiologie<\/em>, Albin Michel, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Y. Christen, <em>Science Digest<\/em>, f\u00e9vrier 1982.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> R. Dawkins, <em>Le G\u00e8ne \u00e9go\u00efste<\/em>, Menges, 1978.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> E.O. Wilson, <em>L&rsquo;Humaine<\/em> Nature, Stock, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> D. Barash, <em>The Whisperings within<\/em>, Harper and Row, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M.S. Gregory, <em>Sociobiology and human nature<\/em>, Jassey-Brass, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N.A. Chagnon et W. Irons \u00e9ds., <em>Evolutionary biology and human social behavior<\/em>, Duxbury Press, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R.D. Alexander, <em>Darwinism and human affairs<\/em>, Pitman 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D.G. Freedman, <em>Human Sociobiology : a realistic approach<\/em>, The Free Press, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">P.L. Van Den Berghe<em>, Human Family systems : an evolutionary view<\/em>, Elsevier, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A. Rosenberg, <em>Sociobiology and the preemption of social science<\/em>, John Hopkins, 1981.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D. Symons, <em>The Evolution of human sexuality<\/em>, Oxford University Press, 1979.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G. Wilson, <em>Love and instinct<\/em>, Temple  Smitt, 1981.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">P. Singer, <em>The Expanding Circle ethics and sociobiology<\/em>, Ferrar, Straus et Giroux, 1981.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> C.J. Lumsden et E.O. Wilson, <em>Genes, mind and culture<\/em>, Harvard University Press, 1981.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J.J. Bonner, <em>The Evolution of culture in animals<\/em>, Princeton University Press, 1980.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui dit sociobiologie dit m\u00e9lange de biologie et de sociologie. Une vieille pr\u00e9occupation si l&rsquo;on songe que le glissement de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 contenu en germe dans la classification des sciences d&rsquo;Auguste Comte et qu&rsquo;il se trouve au centre des pr\u00e9occupations d&rsquo;une multitude de philosophes et de chercheurs. De Marx \u00e0 Darwin , en passant par Kropotkine et Lorenz, on n&rsquo;en finirait pas de citer tous les penseurs qui se sont interrog\u00e9s sur les rapports entre la biologie et les sciences humaines. 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