{"id":5211,"date":"2010-10-12T20:14:16","date_gmt":"2010-10-12T19:14:16","guid":{"rendered":"http:\/\/pro.ovh.net\/~emillena\/blog\/?p=5211"},"modified":"2010-10-12T20:14:16","modified_gmt":"2010-10-12T19:14:16","slug":"laube-retrouvee-par-pascal-ruga","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/laube-retrouvee-par-pascal-ruga\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Aube retrouv\u00e9e par Pascal Ruga"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue \u00catre Libre. N<sup>o<\/sup> 108-110. Septembre-D\u00e9cembre 1954)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(CONTE)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La seule ouverture de ce lieu \u00e9tait une vieille porte de grange, entrouverte sur la maigre lueur d&rsquo;un jour perdu dans le temps. Au centre, il y avait une sorte de pierre tombale d&rsquo;un caract\u00e8re uniforme, sur laquelle j&rsquo;\u00e9tais assis, tournant \u00e0 demi le dos \u00e0 trois hommes, dont les voix monocordes aggravaient encore l&rsquo;angoisse de ma solitude. Elles m&rsquo;atteignaient telles un mal familier dont je ne connaissais que trop la progression. Je ne pensais pas cependant qu&rsquo;elles fussent responsables de cet \u00e9tat, elles y participaient plut\u00f4t dans une certaine mesure, en tant qu&rsquo;attribut fatal d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle j&rsquo;\u00e9tais asservi. De plus en plus, j&rsquo;\u00e9tais sous l&#8217;emprise d&rsquo;une sourde inqui\u00e9tude. Un arri\u00e8re-monde me paralysait dans sa m\u00e9diocrit\u00e9, et je ne pouvais plus rien contre la torpeur qui m&rsquo;envahissait comme une lente asphyxie. Bient\u00f4t, cela devint si intol\u00e9rable que toute r\u00e9sistance devint nulle. Je glissais dans le d\u00e9go\u00fbt et la tristesse. L&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tait plus que l&rsquo;incarnation d&rsquo;une fatalit\u00e9 dont le seul aboutissement \u00e9tait la mort. J&rsquo;appelais au plus vite cette d\u00e9livreuse de mirage, mieux valait s&rsquo;oublier, abr\u00e9ger le sursis qui m&rsquo;\u00e9tait donn\u00e9. Que tenais-je donc tant \u00e0 d\u00e9fendre contre cette douleur qui me prenait dans sa griffe et me projetait dans un gouffre de n\u00e9gation? De toute \u00e9vidence, je devais m&rsquo;abandonner au flot des ombres, consacrer l&rsquo;ultime sacrifice, ne plus savoir que j&rsquo;appartenais \u00e0 un monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est alors que j&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux. Je me suis donn\u00e9 sans r\u00e9serve \u00e0 la nuit des grands fonds. J&rsquo;ai l\u00e2ch\u00e9 prise sur toute r\u00e9alit\u00e9. Les voix s&rsquo;att\u00e9nu\u00e8rent. Puis elles ne furent plus qu&rsquo;un imperceptible et lointain bourdonnement. Elles disparurent enfin me laissant envelopp\u00e9 de silence. Je ne sentais plus mon existence, j&rsquo;\u00e9tais au del\u00e0 du temps et de l&rsquo;espace ; je \u00ab\u00a0m&rsquo;impersonnalisais\u00a0\u00bb dans l&rsquo;obscur liquide amniotique d&rsquo;une matrice originelle retrouv\u00e9e. \u00c9tait-ce la paix ? Ou bien peut-\u00eatre \u00e9tait-ce la mort? Mais ici, toute question corrompait d\u00e9j\u00e0 cet oc\u00e9an de calme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain, semblable au plongeur remontant vers le ciel, j&rsquo;\u00e9mergeais \u00e0 nouveau dans la vie. Je retrouvais le monde. Une nouvelle naissance me transfigurait presque \u00e0 mon insu. J\u2019\u00e9prouvais une impression \u00e9trange \u00e0 sentir la forme de mon front dans la paume de ma main, comme si mon corps eut acquis d&rsquo;autres propri\u00e9t\u00e9s. J&rsquo;approchais d&rsquo;une chose dont la gravit\u00e9 imm\u00e9diate me fit lever la t\u00eate et ouvrir les yeux. J&rsquo;\u00e9tais dans un \u00e9tat second tr\u00e8s proche d&rsquo;une r\u00e9v\u00e9lation que je sentais basculer au bord de mon r\u00eave ; et tout d&rsquo;un coup&#8230; l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement surgit avec une force irr\u00e9pressible&#8230; toute une paroi de la pi\u00e8ce s&rsquo;illumina&#8230; Au centre d&rsquo;une gerbe d&rsquo;or, jaillit le myst\u00e8re de la beaut\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce myst\u00e8re \u00e9tait femme, mais il d\u00e9passait la simple notion de m\u00e8re ou d&rsquo;amante. Sans intentionnalit\u00e9, il \u00e9tablissait dans l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;un monde pur, une subtile et secr\u00e8te relation de v\u00e9rit\u00e9. Le merveilleux se manifestait dans l&rsquo;ineffable, m&rsquo;apportait la preuve du feu, supprimait la pesanteur. Dans la ferveur, l&rsquo;extase ouvrait ses p\u00e9tales. Tout n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un grand silence de lumi\u00e8re, lourd d&rsquo;une authenticit\u00e9 que je retrouvais dans la moindre ligne de l&rsquo;apparition. Une musique bouleversante et muette transsubstantiait l&rsquo;image en une vision d&rsquo;universelle tendresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette majest\u00e9 dans l&rsquo;accueil o\u00f9 se jouait une simplicit\u00e9 \u00e9mouvante, ce don d&rsquo;all\u00e9gresse o\u00f9 l&rsquo;humain et le divin se m\u00ealaient sans que l&rsquo;un d\u00e9truise l&rsquo;autre, cette parfaite justesse dans la limite de ce qui m&rsquo;\u00e9tait accessible ; je les \u00e9prouvais dans l&rsquo;absolu d&rsquo;une pl\u00e9nitude dont je savais maintenant qu&rsquo;elle m&rsquo;appartenait, qu&rsquo;elle m&rsquo;avait toujours appartenue, et que dans ce corps o\u00f9 je me croyais encha\u00een\u00e9, elle y \u00e9tait latente, encourageant parfois d&rsquo;un l\u00e9ger rayon de certitude le constant d\u00e9sir que j&rsquo;avais de l&rsquo;atteindre. Ce lumineux et fervent visage aux yeux de nuit, peu importe qu&rsquo;il fut apparition ou hallucination ; d\u00e9sormais, je savais qu&rsquo;il existait, qu&rsquo;il \u00e9tait ce paysage confidentiel, ce vertige \u00e9blouissant d&rsquo;une partie perdue \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e des \u00e2ges, et qu&rsquo;il venait de resurgir transper\u00e7ant ma pr\u00e9sence au sein d&rsquo;un R\u00e9el que je m\u00e9connaissais. Ma vie n&rsquo;\u00e9tait plus s\u00e9par\u00e9e ; d\u00e9passant tout antagonisme, elle s&rsquo;unissait \u00e0 l&rsquo;image et se perdait en elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je n&rsquo;avais pas atteint les hauteurs qui me permettraient de maintenir une telle vision. Je devais repasser le seuil, revenir dans le monde o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais n\u00e9, continuer jusqu&rsquo;au bout l&rsquo;humble p\u00e9riple de vivre, accepter la duret\u00e9 des villes et l&rsquo;orni\u00e8re des temps. Je retrouvais les menus gestes quotidiens qui me gardaient dans le flux des formes pr\u00e9caires. Mes yeux encore \u00e9merveill\u00e9s s&rsquo;habitu\u00e8rent peu \u00e0 peu aux tristes murs qui m&rsquo;entouraient. Un fleuve de facticit\u00e9 m&#8217;emportait de nouveau vers la nuit. Je m&rsquo;y laissais aller sans r\u00e9volte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne souffrais plus de la pr\u00e9sence de mes compagnons. J&rsquo;\u00e9tais parmi eux le c\u0153ur en paix. Je pressentais aussi qu&rsquo;il devait se passer quelque chose, qu&rsquo;une action allait en encha\u00eener une autre, in\u00e9luctablement, et qu&rsquo;une stricte logique des rapports me liait \u00e0 ces jeunes gens. Je m&rsquo;\u00e9tais tourn\u00e9 vers leur groupe. Je les regardais en silence, presque avec amour. Enfin, l&rsquo;un d&rsquo;eux cligna de l&rsquo;\u0153il vers ses comparses et me regarda avec malice. \u00ab Il y a un trou sous cette pierre, me dit-il, oserais-tu y descendre? \u00bb C&rsquo;\u00e9tait donc cela! Je me levais sans dire mot. Ils se lev\u00e8rent \u00e9galement et se mirent en peine de faire glisser la lourde dalle. Un trou dont on n&rsquo;apercevait pas le fond apparut, dans lequel une \u00e9chelle de fer se perdait dans le vide. Calme, heureux, ob\u00e9issant \u00e0 un jeu dont le destin devait avoir toujours \u00e9t\u00e9 inscrit dans le temps de ma vie, je m&rsquo;ensevelis lentement dans les t\u00e9n\u00e8bres de la trappe, et la pierre fut repouss\u00e9e au-dessus de moi. Je le savais. Je les entendis rire, et je restais un instant immobile \u00e0 les \u00e9couter. Ils \u00e9taient pareils \u00e0 de vieux, tr\u00e8s vieux enfants. Maintenant que pouvais-je faire d&rsquo;autre que de continuer \u00e0 descendre?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;arrivais ainsi dans une cave baign\u00e9e d&rsquo;ombre. Des ouvriers dont les gestes m\u00e9caniques semblaient issus d&rsquo;une m\u00e9moire ancienne, s&rsquo;affairaient autour de quelques grandes douves. Celles-ci r\u00e9sonnaient \u00e0 intervalles r\u00e9guliers sous le choc des marteaux, comme le tambour d&rsquo;une fatalit\u00e9 ind\u00e9cise&#8230; Un avertissement que l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 donnerait \u00e0 ceux qui vont mourir avec leur peur&#8230; Cela sonnait creux, \u00e9touff\u00e9, avec cependant un arri\u00e8re-son cristallin que je supposais \u00eatre le seul espoir de ces insolites cr\u00e9atures. Mais je ne pouvais le savoir, car je sentais bien que nous vivions chacun sur un plan diff\u00e9rent, et que rien ne communiquait entre nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m&rsquo;appliquais \u00e0 marcher lentement parmi ces hommes cr\u00e9pusculaires. Aucun de ceux-ci ne parut s&rsquo;apercevoir de ma pr\u00e9sence. Puis, je fus surpris par une premi\u00e8re alarme, une pointe d&rsquo;angoisse me dit donner dangereusement de la bande. Le singulier tam-tam alanguissait tout mon \u00eatre, m&rsquo;attirait \u00e0 lui, me pr\u00e9disposait au sommeil et \u00e0 l&rsquo;oubli. Un filet invisible emprisonnait d\u00e9j\u00e0 mes gestes. Allais-je devenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal de ces hommes un esclave de ce caveau? Le n\u00e9ant me tendait un pi\u00e8ge. Je compris subitement que je devais fuir ce rythme qui me traversait, m&rsquo;envo\u00fbtait et m&rsquo;encha\u00eenait \u00e0 ce sous-sol larvaire. Je luttais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment contre la pesanteur qui s&#8217;emparait de tous mes membres. Une \u00e9cluse s&rsquo;\u00e9tait ouverte en moi, laissant jaillir une mortelle inqui\u00e9tude, et je ne sais enfin comment je r\u00e9ussis \u00e0 trouver une issue, au fond d&rsquo;un souterrain o\u00f9 r\u00e9gnait une odeur de moisissure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je quittais une prison pour une autre. A peine m&rsquo;\u00e9tais-je d\u00e9gag\u00e9 de ce cauchemar, que je me trouvais dans une affreuse courette entour\u00e9e de b\u00e2tisses aux fen\u00eatres mis\u00e9reuses. Bien au-dessus de moi, d&rsquo;un carr\u00e9 de ciel gris, la pluie tombait. Le sol asphalt\u00e9 luisait d&rsquo;une mauvaise lumi\u00e8re. Le d\u00e9sespoir d\u00e9roulait ses anneaux. Les choses se durcissaient, s&rsquo;acheminaient vers une froide rigidit\u00e9. Sous la chape mouill\u00e9e de la destruction, j&rsquo;\u00e9touffais. Un frisson glac\u00e9 me saisit au c\u0153ur. Des larmes envahirent mon visage. Je sentais l&rsquo;\u00e9treinte d&rsquo;une force obscure. Un bourreau invisible m&#8217;emmenait vers un \u00e9chafaud \u00e9trange et symbolique plant\u00e9 triomphalement dans ma chair. Je sentis mes l\u00e8vres se distendre, mais aucun son ne se fit entendre. Je ne pouvais plus, pour \u00e9chapper \u00e0 la fixation de ma souffrance, que m&rsquo;abandonner au n\u00e9ant in\u00e9vitable. Je m&rsquo;acceptais ni\u00e9, perdu. Avec la terrible r\u00e9signation d&rsquo;un enterr\u00e9 vivant, je fermais les yeux pour ne plus voir. J&rsquo;oubliais mon corps, ma pr\u00e9sence dans ce lieu, mon horreur&#8230; et soudainement&#8230; comme un noy\u00e9 se ranime miraculeusement, le souvenir de la vision me bouleversa. Je me retournais. A c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;entr\u00e9e du souterrain d&rsquo;o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais venu, un escalier de bois conduisait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage au-dessus o\u00f9 je reconnus, le corps vacillant d&rsquo;une \u00e9motion sacr\u00e9e, la porte de grange entrouverte&#8230; et l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ressurgit avec la forme que je lui connaissais d\u00e9j\u00e0&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m&rsquo;\u00e9lan\u00e7ais vers la pi\u00e8ce o\u00f9 m&rsquo;\u00e9tait apparue la r\u00e9v\u00e9lation de lumi\u00e8re. Mon c\u0153ur chantait. La joie descendait profond\u00e9ment dans ma souffrance, en \u00e9cartait la nuit, me pr\u00e9parait \u00e0 l&rsquo;ineffable. Des chants de r\u00e9surrection me portaient au-devant d&rsquo;elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait assise sur la pierre que l&rsquo;on avait repouss\u00e9e sur moi. Son maintien \u00e9tait grave, mais combien plus humain, plus proche, plus perm\u00e9able que la premi\u00e8re fois&#8230; Elle avait perdu son caract\u00e8re hi\u00e9ratique et vivait simplement d&rsquo;une vie humaine. Sa poitrine se gonflait d&rsquo;une respiration r\u00e9guli\u00e8re et profonde. Elle avait le visage de la beaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai pos\u00e9 ma t\u00eate sur ses genoux, et sa main \u00e9tait de chair puisque j&rsquo;ai senti sa caresse comme les rayons d&rsquo;un premier soleil&#8230; Elle \u00e9tait esprit puisque son verbe se fit claire fontaine de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, midi tranquille et serein, fruit dor\u00e9. \u00ab Il y a toujours une aube \u00bb, me dit-elle. C&rsquo;\u00e9tait cela la certitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9j\u00e0 nous \u00e9tions debout l&rsquo;un pr\u00e8s de l&rsquo;autre. Une seule harmonie, une seule volont\u00e9. Nous avancions dans une aurore qui semblait venir d&rsquo;un autre monde que celui que j&rsquo;avais connu, et bient\u00f4t toutes limites s&rsquo;estomp\u00e8rent. Seule, subsistait une clart\u00e9 intense d&rsquo;o\u00f9 jaillissait un flot de musique muscl\u00e9e et noble. L&rsquo;amour seul \u00e9tait l&rsquo;\u00e2me de cette f\u00eate inou\u00efe. Tout cela existait dans une relation d&rsquo;amour, rien n&rsquo;\u00e9tait s\u00e9par\u00e9, rien m\u00eame n&rsquo;\u00e9tait diff\u00e9renci\u00e9. Le mouvement qui nous unissait dans la gr\u00e2ce se faisait de plus en plus pr\u00e9cis. Nous allions je ne sais vers quel miracle retrouv\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;immensit\u00e9 bleue s&rsquo;\u00e9levait une tendre colline ronde comme un sein. Sa terre \u00e9tait brune et chaude. Nous avancions dans le cort\u00e8ge de notre ferveur. Autour de nous, les multiples r\u00e9v\u00e9rences des plantes enfantines \u00e9taient une offrande \u00e0 notre pr\u00e9sence. Et subitement, je d\u00e9couvris sans \u00e9tonnement que nous n&rsquo;\u00e9tions plus deux. J&rsquo;allais seul vers le sommet. Je compris que l&rsquo;apparition \u00e9tait un autre moi-m\u00eame, le vrai, celui que j&rsquo;avais enfin rejoint et en qui je venais de retrouver l&rsquo;\u00catre Unique de toute chose. Celui qui est au del\u00e0 de l&rsquo;\u00eatre et du non-\u00eatre. Celui qui ne peut embrasser l&rsquo;univers car il est l&rsquo;univers m\u00eame, une harmonie absolue qui est le moindre et le tout, la seule paix possible, la seule r\u00e9alit\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s, le merveilleux repos dans lequel toute action conditionn\u00e9e se contredit et se d\u00e9truit. Une joie tranquille au-dessus des mondes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\">Pascal RUGA<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Gen\u00e8ve, 22 avril 1954<\/p>\n<p><strong>Le Chant de l&rsquo;Arbre par Pascal Ruga<\/strong><\/p>\n<p>(Revue \u00catre Libre. N<sup>o<\/sup> 104-107. Mai-Ao\u00fbt 1954)<\/p>\n<p>Arbre mon bel arbre<\/p>\n<p>Aux bras immobiles,<\/p>\n<p>Sis au centre<\/p>\n<p>Et portant ta lumi\u00e8re,<\/p>\n<p>Lumineuse frange allait\u00e9e d&rsquo;espace,<\/p>\n<p>Ruisselante dentelle,<\/p>\n<p>Ronde maturit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9ventail branchu<\/p>\n<p>O\u00f9 se d\u00e9livre le fruit,<\/p>\n<p>Que ne m&rsquo;accordes-tu de ta force?<\/p>\n<p>Que n&rsquo;agrandis-tu la blessure ?<\/p>\n<p>O\u00f9 ta beaut\u00e9 m&rsquo;habite.<\/p>\n<p>Tu es mon pr\u00e9cieux m\u00e9tal,<\/p>\n<p>Tel un joyau habit\u00e9 d&rsquo;oiseaux.<\/p>\n<p>Tu es une lyre ench\u00e2ss\u00e9e dans mon silence<\/p>\n<p>Verse dans ma soif tes fleuves de couleur,<\/p>\n<p>Illumine ma faim,<\/p>\n<p>Inonde la joie du pauvre.<\/p>\n<p>Tes feuilles scintillantes<\/p>\n<p>Sont des ventres de poissons,<\/p>\n<p>Tes aiguillons me transpercent,<\/p>\n<p>Drus et bruns de s\u00e8ve.<\/p>\n<p>O mon arbre, mon bel arbre,<\/p>\n<p>Stature plant\u00e9e dans les \u00e2ges,<\/p>\n<p>Que ne me verses-tu ta s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d&rsquo;\u00e9corce?<\/p>\n<p>Le sang vert<\/p>\n<p>De tes ramures mangeuses de soleil,<\/p>\n<p>J&rsquo;entends dialoguer ce premier jour,<\/p>\n<p>Dans les sources du ciel,<\/p>\n<p>O\u00f9 tout d\u00e9j\u00e0 m&#8217;emprisonne<\/p>\n<p>Et m&rsquo;identifie \u00e0 ta pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>O g\u00e9ant berceur,<\/p>\n<p>Avant que tu ne sois la futaie,<\/p>\n<p>Griffant les brouillards,<\/p>\n<p>Avant que tu deviennes l&rsquo;humide humus,<\/p>\n<p>Avant notre retour<\/p>\n<p>Dans les terreaux obscurs,<\/p>\n<p>Verse ta force dans la mienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Pascal RUGA<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est alors que j&rsquo;ai ferm\u00e9 les yeux. Je me suis donn\u00e9 sans r\u00e9serve \u00e0 la nuit des grands fonds. J&rsquo;ai l\u00e2ch\u00e9 prise sur toute r\u00e9alit\u00e9. Les voix s&rsquo;att\u00e9nu\u00e8rent. Puis elles ne furent plus qu&rsquo;un imperceptible et lointain bourdonnement. Elles disparurent enfin me laissant envelopp\u00e9 de silence. Je ne sentais plus mon existence, j&rsquo;\u00e9tais au del\u00e0 du temps et de l&rsquo;espace ; je \u00ab m&rsquo;impersonnalisais \u00bb dans l&rsquo;obscur liquide amniotique d&rsquo;une matrice originelle retrouv\u00e9e. \u00c9tait-ce la paix ? Ou bien peut-\u00eatre \u00e9tait-ce la mort? 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