{"id":5511,"date":"2010-10-31T02:31:02","date_gmt":"2010-10-31T01:31:02","guid":{"rendered":"http:\/\/pro.ovh.net\/~emillena\/blog\/?p=5511"},"modified":"2011-09-26T00:52:14","modified_gmt":"2011-09-25T23:52:14","slug":"sur-la-chute-en-montagne-par-michel-hulin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/sur-la-chute-en-montagne-par-michel-hulin\/","title":{"rendered":"Sur la chute en montagne par Michel Hulin"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue \u00caTRE. N\u00b01. 1983)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure peut rev\u00eatir une infinie diversit\u00e9 de formes. L&rsquo;histoire de la mystique a toujours eu tendance, comme il est naturel, \u00e0 privil\u00e9gier celles de ces formes qui s&rsquo;inscrivent dans une perspective philosophique ou religieuse bien d\u00e9finie. Mais il existe aussi des variantes \u00ab\u00a0sauvages\u00a0\u00bb, spontan\u00e9es ou artificiellement provoqu\u00e9es, qui m\u00e9ritent tout autant d&rsquo;\u00eatre prises en consid\u00e9ration. Appartiennent \u00e0 cette cat\u00e9gorie, outre les \u00e9tats de conscience alt\u00e9r\u00e9s induits par les stup\u00e9fiants et les hallucinog\u00e8nes, certaines r\u00e9actions paradoxales de la psych\u00e9 confront\u00e9e \u00e0 des situations d&rsquo;extr\u00eame danger qui seraient, normalement, g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;effroi. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de telles exp\u00e9riences, dont la \u00ab\u00a0vision panoramique des noy\u00e9s\u00a0\u00bb constitue un exemple classique, r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans leur mani\u00e8re de superposer une certaine transcendance extatique \u00e0 une profonde d\u00e9tresse existentielle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un livre r\u00e9cent <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a>, encore in\u00e9dit en langue fran\u00e7aise, a le m\u00e9rite d&rsquo;attirer notre attention sur une vari\u00e9t\u00e9 remarquable de ce type d&rsquo;exp\u00e9rience-limite, la chute en montagne. Son auteur, Reinhold Messner, est l&rsquo;un des plus grands alpinistes de notre temps. Il est connu pour avoir \u00e9t\u00e9, entre autres exploits, le premier homme \u00e0 gravir l&rsquo;Everest sans le secours d&rsquo;un masque \u00e0 oxyg\u00e8ne. Mais c&rsquo;est aussi un homme qui s&rsquo;int\u00e9resse aux arri\u00e8re-plans \u00ab\u00a0spirituels\u00a0\u00bb de l&rsquo;alpinisme. Son livre se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;une sorte d&rsquo;anthologie qui rassemble et commente les t\u00e9moignages de personnes miraculeusement sorties indemnes (ou presque) de chutes gravissimes en haute montagne. Certains de ces t\u00e9moignages remontent au XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle et avaient d\u00e9j\u00e0 fait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque l&rsquo;objet de publications dans diverses revues de Clubs Alpins en Suisse ou en Allemagne, d&rsquo;autres sont in\u00e9dits. On se propose ici de traduire quelques passages choisis parmi les plus significatifs, de grouper les plus saillants de leurs traits communs et d&rsquo;en esquisser une interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous commencerons par le r\u00e9cit du Professeur Albert Heim, un alpiniste suisse du si\u00e8cle dernier qui est en m\u00eame temps l&rsquo;auteur de la premi\u00e8re anthologie consacr\u00e9e \u00e0 la chute en montagne <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a>. En 1871, un matin de printemps, A. Heim d\u00e9rape dans un couloir d&rsquo;avalanche : \u00ab&#8230; Je filai \u00e0 la vitesse du vent vers une pointe rocheuse \u00e0 ma gauche, vins rebondir contre elle et basculai par dessus, planai quelque vingt m\u00e8tres dans les airs pour, finalement, atterrir sur une plaque de neige au pied de la paroi rocheuse [&#8230;] Ce que j&rsquo;ai pens\u00e9 et ressenti durant ces cinq ou dix secondes, je ne parviendrais pas \u00e0 l&rsquo;exprimer en dix fois plus de minutes. Tout d&rsquo;abord, j&rsquo;examinai la situation : \u00ab La pointe rocheuse par dessus laquelle je vais \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 se prolonge visiblement vers le bas par une paroi verticale. Toute la question est de savoir s&rsquo;il y a encore de la neige en bas. Si oui, je pourrai m&rsquo;en tirer. S&rsquo;il n&rsquo;y en a plus, je vais \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 dans les \u00e9boulis tout en bas et alors, avec une telle vitesse de chute, la mort est in\u00e9vitable. Si, arriv\u00e9 en bas, je ne suis pas mort ou inconscient, je devrai prendre aussit\u00f4t le petit flacon d&rsquo;\u00e9ther de vinaigre qui se trouve dans la poche de ma veste et m&rsquo;en mettre quelques gouttes sur la langue. Je ne dois pas non plus laisser \u00e9chapper mon b\u00e2ton d&rsquo;alpiniste car il peut encore \u00eatre utile, je dois donc le tenir d&rsquo;une main ferme. Je pensai aussi \u00e0 jeter mes lunettes pour \u00e9viter que des \u00e9clats ne viennent me blesser les yeux mais j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 ce point secou\u00e9 et ballott\u00e9 par la chute que mes mains n&rsquo;y parvinrent pas [&#8230;] Je songeai aussi \u00e0 ma le\u00e7on inaugurale de \u00ab Privat-Dozent \u00bb <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a> qui devait avoir lieu cinq jours plus tard et que, de toute mani\u00e8re, je ne pourrais pas assurer. J&rsquo;assistai \u00e0 la sc\u00e8ne o\u00f9 mes proches recevaient la nouvelle de ma mort et je les consolai en pens\u00e9e. Ensuite, je contemplai \u00e0 une certaine distance, comme si elle se d\u00e9roulait sur une sc\u00e8ne, l&rsquo;ensemble de ma vie pass\u00e9e. Tout \u00e9tait transfigur\u00e9, d\u00e9pourvu d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et de souffrance [&#8230;] Je me sentis de plus en plus entour\u00e9 par un ciel d&rsquo;un bleu splendide, parsem\u00e9 de petits nuages ros\u00e9s et surtout d&rsquo;une tendre nuance de violet. Au moment o\u00f9 je pris mon vol dans l&rsquo;air libre je me sentis glisser en lui d&rsquo;un mouvement doux et planant, sans aucune souffrance, tandis que je voyais s&rsquo;approcher le champ de neige sous mes pieds [&#8230;] Alors je per\u00e7us un choc sourd et ce fut la fin de ma chute. A cet instant, un objet noir passa furtivement devant mes yeux et je criai trois ou quatre fois : Je n&rsquo;ai absolument rien ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1887, dans le massif du Cervin, Eugen Guido Lammer, entra\u00een\u00e9 par une avalanche, fait une chute d&rsquo;environ deux cents m\u00e8tres :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab &#8230; Durant ce vol sinistre mes sens rest\u00e8rent en \u00e9veil. Et je puis vous le certifier, amis, c&rsquo;est une belle mort. On ne souffre pas ! Une piq\u00fbre d&rsquo;\u00e9pingle fait plus mal qu&rsquo;une telle chute. Pas d&rsquo;angoisse de mort non plus, ou seulement au d\u00e9but. D\u00e8s que mes ultimes man\u0153uvres de sauvetage se furent av\u00e9r\u00e9es vaines ce fut pour moi le grand abandon. Ce personnage chass\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9troit couloir d&rsquo;avalanche, projet\u00e9 par dessus le corps de son compagnon, propuls\u00e9 dans le vide par la traction de la corde, \u00e9tait un \u00e9tranger, un quelconque morceau de bois, et mon Moi flottait au-dessus de toute cette sc\u00e8ne avec la tranquille curiosit\u00e9 du spectateur au cirque. Une seule chose me g\u00eanait : le fait d&rsquo;\u00eatre \u00e9bloui par le soleil qui, juste en face de moi \u2014 il \u00e9tait environ 17h30 \u2014 brillait \u00e0 travers un tourbillon de neige poudreuse. Un raz de mar\u00e9e d&rsquo;images et de pens\u00e9es envahit mon cerveau. Beaucoup de souvenirs d&rsquo;enfance, mon pays natal, ma m\u00e8re, le choc \u00e9lastique des boules sur le billard. \u00ab Ah\u00a0! Ah ! \u2014 pensai-je \u2014 le Professeur Schulz pourra \u00e9crire, triomphant, \u00ab voil\u00e0 ce que c&rsquo;est ! \u00bb [&#8230;] Je devrais remplir des centaines de pages pour traduire cette masse d&rsquo;id\u00e9es et d&rsquo;images. Et pendant tout ce temps, le calcul froidement objectif de la distance restant \u00e0 parcourir avant d&rsquo;\u00eatre \u00e9tendu, mort, en bas. Tout cela, sans cris, sans agitation, sans tristesse ; enti\u00e8rement d\u00e9livr\u00e9 de la cha\u00eene du Moi ! Des ann\u00e9es, des si\u00e8cles s&rsquo;\u00e9coul\u00e8rent durant cette chute. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;alpiniste allemande Charlotte Wolny d\u00e9croche d&rsquo;une paroi rocheuse, dans les Alpes bavaroises, en ao\u00fbt 1975 : \u00ab&#8230; A l&rsquo;instant o\u00f9 je perdis ma prise, je r\u00e9alisai qu&rsquo;apr\u00e8s tant d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;escalade j&rsquo;\u00e9tais en train de tomber et que j&rsquo;allais mourir. Je ne ressentais pas d&rsquo;angoisse. Je sentis seulement mon corps culbuter vers l&rsquo;arri\u00e8re et je m&rsquo;\u00e9tonnais m\u00eame de ne pas en souffrir. La nuit, aussit\u00f4t, s&rsquo;\u00e9tait faite autour de moi. Je pensai que j&rsquo;allais bient\u00f4t revoir mon mari, mort sept mois auparavant jour pour jour, et je m&rsquo;en r\u00e9jouissais. Je sais seulement encore que, dans l&rsquo;obscurit\u00e9 qui m&rsquo;entourait, mon c\u0153ur se mit \u00e0 battre avec une violence atroce et j&rsquo;\u00e9tais persuad\u00e9e que j&rsquo;allais mourir mais, derechef, sans angoisse. Je m&rsquo;\u00e9merveillais de constater \u00e0 quel point cela \u00e9tait facile et je me r\u00e9jouissais \u00e0 la pens\u00e9e que toute souffrance allait bient\u00f4t cesser. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Norbert Baumgartner commence par d\u00e9crire, en termes hautement techniques, les circonstances de sa chute. Puis il encha\u00eene : \u00ab Voil\u00e0 ce qu&rsquo;apr\u00e8s coup je suis en mesure de reconstruire. Mais de la chute elle-m\u00eame je prends conscience sur un tout autre mode, un mode d&rsquo;une effrayante \u00e9tranget\u00e9, toute nouvelle pour moi. Ce n&rsquo;est pas moi qui tombe, qui est pr\u00e9cipit\u00e9 vers le bas, qui s&rsquo;\u00e9corche au contact du rocher. Mais j&rsquo;assiste \u00e0 la chute de quelqu&rsquo;un. Ce quelqu&rsquo;un me ressemble trait pour trait. Je pourrais \u00eatre lui et pourtant je ne le suis pas, je ne puis pas l&rsquo;\u00eatre puisque, justement, je le vois tomber. Celui-l\u00e0 porte ma vieille veste rouge, mes chaussures en triste \u00e9tat, mon pantalon d&rsquo;un vert sale avec ses \u00e9ternels accrocs \u00bb [&#8230;] Il est suspendu \u00e0 une plaque rocheuse qui se d\u00e9tache et roule vers la vall\u00e9e avec un bruit de tonnerre. Et lui tombe, d\u00e9rape, s&rsquo;\u00e9corche, s&rsquo;immobilise et reste l\u00e0 \u00e9tendu. Curieux ! C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je suis le t\u00e9moin d&rsquo;une chute. Lui est-il arriv\u00e9 quelque chose ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Terminons par le r\u00e9cit du Professeur Hias Rebitsch, peut-\u00eatre le plus \u00e9trange de tous. Dans la phase la plus d\u00e9licate d&rsquo;une ascension, soudain, une prise c\u00e8de : \u00ab &#8230; Mon buste est repouss\u00e9 vers l&rsquo;arri\u00e8re comme par le poing d&rsquo;un g\u00e9ant. Je ne dois pas culbuter, surtout ne pas tomber sur le dos, la t\u00eate en bas [&#8230;] D&rsquo;une pouss\u00e9e des jambes je me d\u00e9tache de la paroi et me projette dans l&rsquo;air \u00e0 la rencontre du sinistre, de l&rsquo;impitoyable ab\u00eeme. Commence alors l&rsquo;insens\u00e9e, la terrifiante descente aux enfers. Un bref \u00e0-coup : le premier piton a c\u00e9d\u00e9 ; le second [&#8230;] Je glisse le long de la roche, m&rsquo;y heurte, cherche \u00e0 m&rsquo;y cramponner. Mais une force \u00e9l\u00e9mentaire, irr\u00e9sistible, me catapulte vers le bas. Perdu, termin\u00e9 [&#8230;] Et voici que je ne ressens plus d&rsquo;angoisse. La peur de la mort s&rsquo;est \u00e9cart\u00e9e de moi. Toute esp\u00e8ce d&rsquo;\u00e9motion a disparu de m\u00eame que toute perception ext\u00e9rieure. En moi il n&rsquo;y a plus que le vide, un abandon total, et hors de moi il fait nuit.\u00a0 Je ne \u00ab tombe \u00bb m\u00eame plus, je flotte doucement dans l&rsquo;espace, install\u00e9 sur un nuage, lib\u00e9r\u00e9 de toute adh\u00e9rence \u00e0 la terre. Nirvana ? Ai-je d\u00e9j\u00e0 franchi le sombre portail qui m\u00e8ne au royaume des morts ? Voici que soudain lumi\u00e8res et mouvements font irruption au milieu des t\u00e9n\u00e8bres. Des flots m\u00eal\u00e9s de l&rsquo;ombre et de la clart\u00e9 se d\u00e9tachent certaines lignes : d&rsquo;abord confus\u00e9ment esquiss\u00e9es, elles en viennent \u00e0 dessiner des silhouettes reconnaissables. Une repr\u00e9sentation naturaliste de silhouettes et de visages humains. Sur un \u00e9cran int\u00e9rieur un film muet, en noir et blanc, est projet\u00e9. Je suis le spectateur et me vois dans le film, \u00e2g\u00e9 de trois ans \u00e0 peine, trottinant vers la boutique de l&rsquo;\u00e9picier, toute proche. Je serre bien fort dans ma menotte le Kreuzer <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a> que m&rsquo;a donn\u00e9 ma m\u00e8re pour que je m&rsquo;ach\u00e8te quelques sucreries. Changement de sc\u00e8ne : petit enfant, un empilement de planches s&rsquo;\u00e9croule sur ma jambe droite. Mon vieux grand-p\u00e8re qui clopine, appuy\u00e9 sur son b\u00e2ton, s&rsquo;\u00e9vertue \u00e0 soulever les planches. Ma m\u00e8re rafra\u00eechit et caresse mon pied meurtri. Deux incidents dont je ne me serais jamais souvenu autrement [&#8230;] Le film se poursuit mais les sc\u00e8nes qu&rsquo;il montre n&rsquo;appartiennent plus \u00e0 mon existence actuelle [&#8230;] Me voici page portant blason dans une haute salle d&rsquo;armes : nobles en habits d&rsquo;apparat, ch\u00e2telaines avec tous leurs atours, hanaps passant de mains en mains, toute une vie pleine de couleur et de mouvement [&#8230;] Ensuite, comme d&rsquo;une autre couche d&rsquo;images, se d\u00e9tache un motif plus persistant : je marche dans une vaste plaine, labourant mon champ avec une charrue de bois, tandis qu&rsquo;une armada de nuages d\u00e9file dans le ciel. C&rsquo;est alors qu&rsquo;un audacieux fondu encha\u00een\u00e9 me transporte au c\u0153ur d&rsquo;une m\u00eal\u00e9e : des cavaliers sauvages, barbares, la chevelure en broussaille, attaquent : des javelots volent ; d\u00e9tresse mortelle ! Le tout silencieux, spectral. Soudain, un appel venant de tr\u00e8s loin : \u00ab Hias ! \u00bb et de nouveau : \u00ab Hias, Hias ! \u00bb Un appel int\u00e9rieur ? Celui d&rsquo;un fr\u00e8re d&rsquo;armes ? Brusquement il n&rsquo;y a plus de combats, plus de cavaliers, plus d&rsquo;angoisse mortelle. Rien que le calme autour de moi et le rocher inond\u00e9 de soleil devant mes yeux qui se sont ouverts. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cherchons maintenant \u00e0 rassembler les \u00e9l\u00e9ments constitutifs de cette exp\u00e9rience tout \u00e0 fait singuli\u00e8re qu&rsquo;est la chute en montagne. Premi\u00e8re surprise : l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;attend \u00e0 rencontrer la panique, l&rsquo;agitation d\u00e9sordonn\u00e9e du corps, les hurlements de terreur, r\u00e8gne \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur un profond silence et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur une parfaite s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Les accident\u00e9s tombent comme dans un r\u00eave, calmes, recueillis, sans pousser un cri. Il y a toutefois \u00e0 cela une condition : le d\u00e9clenchement de la chute doit avoir \u00e9t\u00e9 brusque, impr\u00e9visible, comme dans le cas d&rsquo;un \u00ab d\u00e9vissage \u00bb soudain au milieu d&rsquo;une paroi verticale. Ou bien une premi\u00e8re phase de d\u00e9rapage ou de glissage \u2014 o\u00f9 certaines man\u0153uvres de sauvetage pouvaient encore avoir un sens \u2014 doit avoir fait place \u00e0 une seconde phase de chute libre dans laquelle la vanit\u00e9 de telles man\u0153uvres est devenue \u00e9vidente. Ce qui conf\u00e8re \u00e0 la chute en montagne (ou d&rsquo;un gratte-ciel, etc., \u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre accidentelle) son caract\u00e8re sp\u00e9cifique, parmi bien d&rsquo;autres situations de danger extr\u00eame, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;abandon, de d\u00e9r\u00e9liction du \u00ab tombant \u00bb, devenu le jouet passif des forces cosmiques. Cette simplicit\u00e9 tragique ne se retrouve pas au m\u00eame degr\u00e9 dans des situations comme la noyade, l&rsquo;incendie, le bombardement, etc., qui toujours laissent au moins entrouverte une porte de salut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre trait caract\u00e9ristique est fourni par le d\u00e9doublement du sujet. Un Moi spectateur, un T\u00e9moin assiste, pour ainsi dire d&rsquo;en haut, \u00e0 la chute d&rsquo;un certain personnage qui, m\u00eame rev\u00eatu des habits du moi (cf. le t\u00e9moignage de N. Baumgartner) est vu essentiellement comme \u00ab il \u00bb ou \u00ab lui \u00bb. Il est clair que ce second trait renvoie au premier : l&rsquo;homme qui tombe demeure vraiment lui-m\u00eame qui tombe. Il restera cependant \u00e0 d\u00e9terminer si ce d\u00e9doublement \u2014 quel que soit son m\u00e9canisme psychologique \u2014 est la v\u00e9ritable cause de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, ou bien son effet (ou l&rsquo;une de ses expressions privil\u00e9gi\u00e9es).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;exp\u00e9rience de la chute se caract\u00e9rise encore par l&rsquo;extraordinaire intensit\u00e9 de l&rsquo;activit\u00e9 mentale \u00e0 laquelle elle donne lieu. Tous les t\u00e9moignages s&rsquo;accordent \u00e0 souligner le contraste entre la dur\u00e9e r\u00e9elle de la chute, toujours tr\u00e8s br\u00e8ve (m\u00eame une chute libre de 200 m ne dure gu\u00e8re plus de six ou sept secondes), et l&rsquo;incroyable densit\u00e9 de r\u00e9flexions, d&rsquo;images et d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements que la conscience est capable d&rsquo;y loger. Ce foisonnement des repr\u00e9sentations se pr\u00e9sente lui-m\u00eame sous deux formes distinctes, correspondant peut-\u00eatre \u00e0 deux niveaux de profondeur de l&rsquo;exp\u00e9rience. Tant\u00f4t (r\u00e9cit de A. Heim et d\u00e9but du r\u00e9cit de H. Rebitsch), il s&rsquo;agit d&rsquo;une anticipation active du choc : \u00e0 la vitesse inhumaine d&rsquo;un calculateur \u00e9lectronique le sujet envisage tous les \u00ab cas de figure \u00bb susceptibles de se produire et \u00e9labore une strat\u00e9gie pr\u00e9cise en rapport avec chacun d&rsquo;eux. L&rsquo;imagination de ce qui se passera apr\u00e8s l&rsquo;accident (par exemple, le deuil des parents, amis, etc.) est pr\u00e9sente aussi mais comme tenue en laisse par la priorit\u00e9 absolue accord\u00e9e \u00e0 la strat\u00e9gie de survie. La perception de l&rsquo;environnement (pentes, pointes rocheuses, bancs de neige, etc.) subsiste et atteint m\u00eame un exceptionnel degr\u00e9 d&rsquo;acuit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant\u00f4t, au contraire (r\u00e9cit de Ch. Wolny et corps du r\u00e9cit de H. Rebitsch), d\u00e8s le d\u00e9but de la chute, la nuit descend sur le monde, enfermant le sujet dans son espace int\u00e9rieur. Se produit alors la plong\u00e9e dans les profondeurs de la psych\u00e9, l&rsquo;\u00e9mergence des sc\u00e8nes d&rsquo;enfance depuis longtemps oubli\u00e9es, bref l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes habituellement regroup\u00e9s sous l&rsquo;appellation g\u00e9n\u00e9rale de \u00ab vision panoramique \u00bb. Notons cependant, d\u00e8s maintenant, que les t\u00e9moignages pr\u00e9sent\u00e9s ici donnent davantage l&rsquo;impression d&rsquo;un film, mais au d\u00e9roulement saccad\u00e9 et capricieux, avec des ruptures et des retours en arri\u00e8re. En somme, plut\u00f4t la possibilit\u00e9, quasi ludique, de voyager \u00e0 son gr\u00e9 \u00e0 travers son propre pass\u00e9 que la contemplation de celui-ci dans les facettes d&rsquo;un cristal fig\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dernier trait caract\u00e9ristique de l&rsquo;exp\u00e9rience est qu&rsquo;elle se d\u00e9roule \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un monde devenu silencieux et comme statique. Or, le silence qui entoure soudain ces alpinistes n&rsquo;est pas plus naturel que les t\u00e9n\u00e8bres o\u00f9 d&rsquo;autres sont brutalement plong\u00e9s en plein jour : bruits du vent, appels des compagnons, fracas des morceaux de rocher d\u00e9valant les pentes, rien de tout cela n&rsquo;est entendu. De m\u00eame, il est \u00e9trange que revienne dans tous ces r\u00e9cits (et dans bien d&rsquo;autres non cit\u00e9s ici) le verbe schweben qui signifie \u00ab planer \u00bb et m\u00eame, plus litt\u00e9ralement, \u00ab flotter immobile dans l&rsquo;espace \u00bb : la formidable traction de la pesanteur, le courant d&rsquo;air provoqu\u00e9 par la chute, le d\u00e9fil\u00e9 acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des rep\u00e8res spatiaux (arbres, parois rocheuses, etc.) ne semblent pas \u00eatre per\u00e7us.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que penser de tout cela ? En particulier devra-t-on dire que ce genre d&rsquo;exp\u00e9rience rel\u00e8ve de la pathologie de l&rsquo;affectivit\u00e9 \u2014 au m\u00eame titre, par exemple, que les hallucinations de certains malades mentaux \u2014 ou bien, au contraire, qu&rsquo;il nous r\u00e9v\u00e8le quelque chose d&rsquo;essentiel sur la condition humaine ? Nous ne pouvons esp\u00e9rer faire la lumi\u00e8re sur ce point que si d&rsquo;abord nous cherchons \u00e0 revivre cette exp\u00e9rience de l&rsquo;int\u00e9rieur, du point de vue m\u00eame de ceux qui l&rsquo;ont connue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e9vident, tout d&rsquo;abord, que cette exp\u00e9rience ne se manifeste qu&rsquo;au-del\u00e0 d&rsquo;un certain seuil. La simple conscience d&rsquo;un danger, m\u00eame extr\u00eame, ne suffit pas \u00e0 la d\u00e9clencher. Elle procure, certes, au sujet une sorte de choc \u00e9lectrique \u2014 certains t\u00e9moignages parlent d&rsquo;une vague de chaleur montant subitement \u00e0 la t\u00eate \u2014 qui l&rsquo;arrache \u00e0 la relative somnolence o\u00f9 il pouvait se trouver l&rsquo;instant d&rsquo;avant, \u00e0 un certain rel\u00e2chement de l&rsquo;attention qui a pu \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;origine de sa chute. Ainsi \u00ab r\u00e9veill\u00e9 \u00bb, le sujet acc\u00e8de \u00e0 une acuit\u00e9 de perception et \u00e0 une agilit\u00e9 de raisonnement exceptionnelles. Mais tout cela se d\u00e9roule dans une perspective d&rsquo;adaptation au monde, de \u00ab lutte pour la vie \u00bb qui ne comporte encore aucune rupture par rapport au pass\u00e9 du sujet et \u00e0 ses choix existentiels majeurs. Ce qui marque le franchissement du seuil, c&rsquo;est la prise de conscience d&rsquo;une d\u00e9tresse et d&rsquo;une impuissance totales face \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. A travers tous les t\u00e9moignages ce tournant d\u00e9cisif est signal\u00e9 par le retour des m\u00eames expressions ou interjections : \u00ab termin\u00e9 \u00bb, \u00ab fichu \u00bb, \u00ab plus rien \u00e0 faire \u00bb, \u00ab tout est perdu \u00bb, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, dans l&rsquo;homme livr\u00e9 au gouffre, quelque chose d&rsquo;essentiel \u00ab casse \u00bb subitement, \u00e0 savoir le ressort inconscient de son vouloir-vivre. Dans la mesure, en effet, o\u00f9 il per\u00e7oit clairement l&rsquo;inanit\u00e9 de toute tentative de sauvetage il se saisit comme \u00e9tant, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 mort. Les quelques secondes qui le s\u00e9parent de l&rsquo;\u00e9crasement tout en bas sont comme l&rsquo;intervalle entre sa condamnation \u00e0 mort et son ex\u00e9cution. Cela signifie qu&rsquo;une \u00e9vidence intellectuelle irr\u00e9sistible lui coupe litt\u00e9ralement le souffle en lui faisant toucher du doigt la contradiction flagrante qu&rsquo;il y aurait, pour lui qui est virtuellement an\u00e9anti, \u00e0 pr\u00e9tendre encore respirer, esp\u00e9rer, craindre, se projeter vers l&rsquo;avenir, en un mot vivre. On peut dire, en somme, qu&rsquo;un premier et involontaire l\u00e2cher prise, au sens propre, celui-l\u00e0 m\u00eame qui a provoqu\u00e9 la chute de l&rsquo;alpiniste, en entra\u00eene un second, pleinement libre et radical, dans lequel celui-ci, subjugu\u00e9 par l&rsquo;imminence in\u00e9luctable de sa propre fin, s&rsquo;immole en pens\u00e9e, se retranche lui-m\u00eame du monde des vivants. C&rsquo;est ce sacrifice du moi, sacrifice \u00e0 la fois spontan\u00e9 et arrach\u00e9 au sujet par les donn\u00e9es objectives de la situation, que l&rsquo;un des survivants (E.G. Lammer) appelle \u00ab le grand abandon \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour acc\u00e9der \u00e0 ce qui r\u00e9ellement se d\u00e9voile dans l&rsquo;exp\u00e9rience de la chute il est indispensable de bien comprendre le m\u00e9canisme d&rsquo;un tel renoncement. Il ne para\u00eet pas requ\u00e9rir une quelconque pr\u00e9disposition subjective, une sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re de caract\u00e8re philosophique ou religieux. En tout cas, rien dans les donn\u00e9es dont nous disposons n&rsquo;autorise \u00e0 l&rsquo;affirmer. Ce qui para\u00eet d\u00e9cisif, en revanche, c&rsquo;est l&rsquo;effet de surprise selon lequel un homme \u00ab ordinaire \u00bb, plus ou moins englu\u00e9 dans les joies et soucis du quotidien, bascule soudain dans l&rsquo;inimaginable et se trouve confront\u00e9 sans pr\u00e9paration \u00e0 la face terrible de l&rsquo;Etre. Le d\u00e9paysement est alors si brutal qu&rsquo;on n&rsquo;a m\u00eame pas le temps d&rsquo;avoir peur. La suspension du vouloir-vivre qui en r\u00e9sulte n&rsquo;a donc en elle-m\u00eame rien d&rsquo;h\u00e9ro\u00efque, m\u00eame si elle pr\u00e9sente l&rsquo;apparence d&rsquo;un sursaut d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme et produit pour un temps les m\u00eames effets. Sa nature est bien plut\u00f4t celle d&rsquo;une paralysie de l&rsquo;imagination d\u00e9sirante l\u00e0 o\u00f9, en un \u00e9clair, le monde s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 si hostile, si impraticable <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a> que plus aucun projet, plus aucun geste, plus aucune parole n&rsquo;y conserve le moindre sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne s&rsquo;\u00e9tonnera jamais assez de ces failles qui peuvent \u00e0 tout instant s&rsquo;ouvrir dans le sol r\u00e9put\u00e9 ferme de l&rsquo;exp\u00e9rience ordinaire. Une prise s&rsquo;effrite, un piton c\u00e8de \u00e0 l&rsquo;improviste et, en l&rsquo;espace de quelques br\u00e9vissimes secondes, un homme est arrach\u00e9 \u00e0 tout ce qui faisait sa vie et plong\u00e9 dans une solitude et une pauvret\u00e9 infinies. Lui qui \u00e9voluait dans la lumi\u00e8re est pr\u00e9cipit\u00e9 d&rsquo;un seul coup dans l&rsquo;Had\u00e8s. Encore tout ruisselant de vie il lui faut sur le champ abandonner toute esp\u00e9rance, consentir \u00e0 se laisser effacer \u00e0 jamais de ce monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le miracle est que ce bapt\u00eame de terreur renaisse un homme nouveau. Celui qui vient de passer par la Grande Capitulation se r\u00e9veille aussit\u00f4t et s&rsquo;\u00e9merveille d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un plan d&rsquo;exp\u00e9rience dont, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, il n&rsquo;avait jusqu&rsquo;alors m\u00eame pas soup\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;existence. Par sa soudainet\u00e9 et son caract\u00e8re apparemment irr\u00e9m\u00e9diable l&rsquo;exp\u00e9rience de la chute a d\u00e9cap\u00e9 dans le sujet tout ce qui \u00e9tait simplement acquis, superficiel, factice. Elle l&rsquo;a contraint \u00e0 consentir en pens\u00e9e \u00e0 des sacrifices d&rsquo;une ampleur telle qu&rsquo;il a maintenant conscience de ne plus rien poss\u00e9der et de n&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame absolument plus rien. D\u00e9pouill\u00e9, vid\u00e9 de sa substance, il se sent d\u00e9j\u00e0 mort. Mais, en r\u00e9alit\u00e9, la chute n&rsquo;a fait que dissoudre son individualit\u00e9 affective, mentale et sociale, son ego. Par l\u00e0 m\u00eame elle a mis \u00e0 nu, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 pour la premi\u00e8re fois le noyau permanent et indestructible de cette individualit\u00e9, le principe transcendant de la conscience, le Soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les manifestations psychiques \u00ab paranormales \u00bb caract\u00e9ristiques de la chute peuvent alors \u00eatre comprises comme les signes d&rsquo;une \u00e9mergence du Soi \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un champ de conscience o\u00f9 il n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 comme tel. C&rsquo;est le cas, en particulier, des modifications remarquables qui s&rsquo;introduisent dans la perception du temps. D&rsquo;une part, on assiste \u00e0 une intensification et \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration des processus mentaux telles que la chute, en d\u00e9pit de sa bri\u00e8vet\u00e9 objective, para\u00eet durer des si\u00e8cles. D&rsquo;autre part, la mar\u00e9e montante des souvenirs tend \u00e0 envahir l&rsquo;ensemble du champ de conscience, au point m\u00eame de d\u00e9tourner l&rsquo;attention de la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente. Il est facile de voir que les deux ph\u00e9nom\u00e8nes sont li\u00e9s et qu&rsquo;ils expriment, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, la transcendance de la conscience par rapport au temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;attitude naturelle nous admettons tacitement que \u00ab penser \u00bb est une activit\u00e9 comme une autre, qui proc\u00e8de de certaines causes et aboutit \u00e0 certains effets, qui s&rsquo;\u00e9tale dans la dur\u00e9e, exige du temps pour s&rsquo;accomplir. L&rsquo;exp\u00e9rience de la chute, dans la mesure o\u00f9 elle se traduit par une sorte d&#8217;emballement de la m\u00e9canique mentale, contribue \u00e0 \u00e9branler ce pr\u00e9jug\u00e9. Elle semble tendre vers une limite id\u00e9ale o\u00f9 un d\u00e9roulement infiniment acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des processus mentaux d\u00e9boucherait sur un \u00ab acte pur \u00bb, une copr\u00e9sence parfaite \u00e0 la conscience de tous ses contenus. De la m\u00eame mani\u00e8re, il para\u00eet naturel d&rsquo;admettre que les pens\u00e9es, con\u00e7ues comme des s\u00e9ries d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements psychiques, une fois pr\u00e9cis\u00e9ment qu&rsquo;elles sont \u00ab pass\u00e9es \u00bb, se trouvent d\u00e9truites, abolies en tant que telles et ne peuvent plus \u00eatre que reconstruites, \u00e0 partir des empreintes qu&rsquo;elles auraient \u00e9ventuellement laiss\u00e9es (\u0153uvres, traces c\u00e9r\u00e9brales, etc.), par une activit\u00e9 sp\u00e9cifique de rem\u00e9moration. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la vision panoramique du pass\u00e9 sugg\u00e8re tout autre chose : Loin de se dissoudre d&rsquo;instant en instant, la conscience serait install\u00e9e dans un pr\u00e9sent inamovible d&rsquo;o\u00f9 elle pourrait atteindre \u00e0 volont\u00e9 et comme toucher \u00e0 distance n&rsquo;importe quel \u00e9pisode de sa propre histoire. Elle envelopperait en droit la totalit\u00e9 de son pass\u00e9 et ne serait pas tributaire pour cela de l&rsquo;instrument pr\u00e9caire d&rsquo;une m\u00e9moire, con\u00e7ue comme une fonction sp\u00e9cialis\u00e9e <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a>. Il est significatif \u00e0 cet \u00e9gard que les t\u00e9moignages utilis\u00e9s ici ne font aucunement mention d&rsquo;un d\u00e9roulement continu des souvenirs, dans l&rsquo;ordre suppos\u00e9 de leur enregistrement depuis l&rsquo;instant de la naissance jusqu&rsquo;\u00e0 celui de la chute. Ils \u00e9voquent plut\u00f4t un libre vagabondage \u00e0 travers le pass\u00e9 (et l&rsquo;avenir), marqu\u00e9 certes par la r\u00e9surgence de sc\u00e8nes d&rsquo;enfance significatives mais aussi bien \u2014 semble-t-il \u2014 par celle, plus fantaisiste et gratuite, d&rsquo;\u00e9pisodes futiles, comme si la conscience cherchait ainsi \u00e0 se prouver \u00e0 elle-m\u00eame qu&rsquo;elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses pouvoirs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d&rsquo;autres termes, le sujet en vient \u00e0 se saisir sous la forme d&rsquo;une essence intemporelle, inalt\u00e9rable, qui contemple sereinement, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un autre absolu, son alter ego de chair et d&rsquo;os en train de plonger dans l&rsquo;ab\u00eeme. Les divers r\u00e9cits rapport\u00e9s plus haut utilisent tous, sans le savoir, le langage de la philosophie S\u00e2mkhya. Ils posent d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 le T\u00e9moin, la monade spirituelle (purush\u00e0), en derni\u00e8re analyse \u00e9trang\u00e8re aux vicissitudes de ce monde, et, de l&rsquo;autre, un fragment de nature soumis aux lois g\u00e9n\u00e9rales de la Nature (prakriti). L&rsquo;exp\u00e9rience du d\u00e9doublement, dont nos auteurs font presque tous \u00e9tat, n&rsquo;a en soi rien de pathologique. Elle ne fait que retrouver, en empruntant un raccourci dramatique, cette discrimination (viveka) de l&rsquo;Esprit et de la Nature \u00e0 laquelle la philosophie S\u00e2mkhya acc\u00e8de par d&rsquo;autres voies, infiniment plus complexes et sp\u00e9culatives. Mais le r\u00e9sultat, au moins pour un instant, est le m\u00eame. C&rsquo;est un \u00e9tat de d\u00e9sengagement absolu (kaivaly\u00e0), d&rsquo;indiff\u00e9rence bienheureuse \u00e0 tout ce qui peut encore vous advenir en ce bas monde, le tr\u00e9pas y compris. La m\u00e9taphore du vol plan\u00e9, qui revient d&rsquo;une mani\u00e8re obs\u00e9dante \u00e0 travers la plupart des t\u00e9moignages, exprime \u00e0 merveille cette situation de transcendance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On serait donc tent\u00e9 de dire que les accidents de montagne \u2014 et les autres exp\u00e9riences du m\u00eame type \u2014 r\u00e9alisent \u00ab \u00e0 chaud \u00bb, sous la contrainte directe des circonstances, ce m\u00eame d\u00e9pouillement lib\u00e9rateur vers lequel convergent les voies spirituelles reconnues dans les grandes religions. Ce que certains obtiennent \u2014 et que beaucoup n&rsquo;obtiennent pas ! \u2014 au terme de trente ann\u00e9es d&rsquo;asc\u00e8se et de m\u00e9ditation, d&rsquo;autres y parviendraient, sans l&rsquo;avoir cherch\u00e9, en quelques secondes de chute dramatique. Avant d&rsquo;ent\u00e9riner une conclusion aussi audacieuse nous devons cependant dire quelques mots des tentatives d&rsquo;explication de ces m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes qui les ram\u00e8nent \u00e0 des m\u00e9canismes purement psychologiques et, en tout cas, leur refusent une quelconque valeur de r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les plus caract\u00e9ristiques de ces sch\u00e9mas explicatifs sont, sans aucun doute, ceux propos\u00e9s dans le cadre de la psychanalyse freudienne <a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a>. Ils consistent \u00e0 inclure les ph\u00e9nom\u00e8nes paranormaux d\u00e9clench\u00e9s par l&rsquo;imminence de la mort dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral des \u00ab m\u00e9canismes de d\u00e9fense du moi \u00bb. Pour Freud, tout vivant est n\u00e9cessairement soumis au \u00ab principe de plaisir \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il tend \u00e0 abaisser au maximum le niveau de la tension interne (nerveuse et psychique) que repr\u00e9sentent ses propres pulsions, aussi longtemps qu&rsquo;elles n&rsquo;ont pas trouv\u00e9 d&rsquo;exutoire. Normalement, cette recherche du plaisir (ou plus exactement cet \u00e9vitement du d\u00e9plaisir) passe par une action exerc\u00e9e sur le monde physique et social. Dans l&rsquo;hypoth\u00e8se cependant o\u00f9 toute action de ce genre s&rsquo;av\u00e9rerait impossible \u2014 et c&rsquo;est bien le cas ici \u2014 la n\u00e9cessit\u00e9 de satisfaire \u00e0 tout prix le principe de plaisir imposerait une distorsion de la perception du monde ext\u00e9rieur, une transformation magique, hallucinatoire de celui-ci. On parle ainsi couramment de \u00ab d\u00e9r\u00e9alisation \u00bb : au moment le plus critique de sa chute l&rsquo;alpiniste cesserait de percevoir le monde objectivement. Fuyant l&rsquo;insoutenable r\u00e9alit\u00e9, il se r\u00e9fugierait dans une sorte de r\u00eave \u00e9veill\u00e9 o\u00f9 appara\u00eetraient toutes sortes de fantasmes compensatoires, surgis des couches les plus infantiles et les plus narcissiques de son inconscient. Certains auteurs \u00e9voquent m\u00eame la possibilit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9gression jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience intra-ut\u00e9rine et croient pouvoir ainsi expliquer l&rsquo;impression de \u00ab flottement immobile \u00bb (schweben) dont il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans vouloir examiner cette th\u00e8se dans toutes ses implications, nous nous contenterons de faire observer qu&rsquo;elle n&rsquo;est peut-\u00eatre pas totalement incompatible avec la n\u00f4tre. En principe, certes, les deux types d&rsquo;explications sont diam\u00e9tralement oppos\u00e9s. Nous faisons du \u00ab sacrifice du moi \u00bb le pivot de l&rsquo;exp\u00e9rience, le S\u00e9same qui ouvre la porte de la r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure, alors que l&rsquo;explication freudienne voit le moi sacrifier l&rsquo;objectivit\u00e9 et se r\u00e9fugier dans les purs fantasmes, \u00e0 seule fin de pr\u00e9server sa propre int\u00e9grit\u00e9. Mais, en r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;est pas possible de s&rsquo;en tenir \u00e0 une opposition aussi tranch\u00e9e. D&rsquo;une part, en effet, l&rsquo;auto-immolation accomplie en pens\u00e9e au cours de la chute a quelque chose d&rsquo;automatique et de forc\u00e9. Elle ne se produit que sous la pression des circonstances. Elle n&rsquo;intervient pas au terme d&rsquo;une longue et syst\u00e9matique purification du c\u0153ur et de l&rsquo;esprit. On ne saurait donc l&rsquo;assimiler \u00e0 un authentique acc\u00e8s \u00e0 la d\u00e9livrance. La preuve en est qu&rsquo;apr\u00e8s le miracle d&rsquo;un sauvetage intervenu in extremis le \u00ab vieil homme \u00bb reprend vite le dessus. Certes, de nombreux t\u00e9moignages insistent sur les r\u00e9percussions durables d&rsquo;un tel choc : beaucoup sont devenus plus m\u00e9ditatifs, ont modifi\u00e9 leur \u00e9chelle de valeurs et m\u00eame leur conception de la mort. Mais il demeure que ce genre d&rsquo;exp\u00e9rience, s&rsquo;il comporte bien la r\u00e9v\u00e9lation de la r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure, ne permet pas \u00e0 lui seul d&rsquo;entrer de plain-pied dans cette r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autre part, nous ne devons pas nous laisser abuser par des expressions comme \u00ab d\u00e9r\u00e9alisation \u00bb, \u00ab recours aux fantasmes \u00bb, etc. L&rsquo;explication freudienne admet bel et bien le caract\u00e8re rigoureusement \u00ab invivable \u00bb de certaines situations et donc l&rsquo;impossibilit\u00e9 de fait, pour le sujet, d&rsquo;y faire face autrement que par une radicale introversion. Et seul le maintien de certains pr\u00e9jug\u00e9s objectivistes l\u2019emp\u00eache alors de donner \u00e0 une telle conversion toute sa valeur, de sorte qu&rsquo;elle s&rsquo;obstine \u00e0 la qualifier n\u00e9gativement comme \u00ab fuite \u00bb, \u00ab \u00e9vitement \u00bb, \u00ab r\u00e9action de d\u00e9fense \u00bb, etc. L&#8217;emploi de ces qualificatifs ne serait justifi\u00e9 que si une autre attitude (\u00ab lucide \u00bb, \u00ab adulte \u00bb, \u00ab responsable \u00bb, etc.) \u00e9tait concevable face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience de la chute. Or, nous avons vu que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la reconnaissance du caract\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de la situation \u2014 aux antipodes de toute fuite dans des espoirs de sauvetage miraculeux \u2014 qui d\u00e9clenche le processus dit de d\u00e9r\u00e9alisation. On aura d&rsquo;ailleurs pu le constater, \u00e0 travers la lecture de certains t\u00e9moignages, que cette fameuse d\u00e9r\u00e9alisation ne se substitue pas n\u00e9cessairement \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation froidement objective des circonstances de la chute (\u00e9valuation de la distance \u00e0 parcourir, du point d&rsquo;impact probable, etc.) mais qu&rsquo;elle peut, au moins dans certains cas, se superposer \u00e0 elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En guise de conclusion nous proposerons de voir dans cette exp\u00e9rience de la chute en montagne une illustration particuli\u00e8rement frappante des ambigu\u00eft\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la notion m\u00eame de renoncement (sanny\u00e2sa). Que repr\u00e9sente-t-elle, en effet, sinon une forme \u00ab chirurgicale \u00bb de sanny\u00e2sa, un arrachement violent en lieu et place du lent et minutieux d\u00e9tachement dont la tradition hindoue s&rsquo;est ing\u00e9ni\u00e9e \u00e0 codifier les \u00e9tapes ? Or cette m\u00eame tradition n&rsquo;a cess\u00e9 de m\u00e9diter sur les contradictions du sanny\u00e2sa. On le voit g\u00e9n\u00e9ralement comme une condition, n\u00e9cessaire mais non suffisante, de la d\u00e9livrance. Pourtant, il a toujours \u00e9t\u00e9 reconnu qu&rsquo;un renoncement sinc\u00e8re, total, parfait, serait d\u00e9j\u00e0 en lui-m\u00eame l&rsquo;atteinte de la d\u00e9livrance. Si, en fait, il n&rsquo;en est que le moyen cela tient \u00e0 une certaine impuret\u00e9 qui s&rsquo;attache \u00e0 lui : rejet passionn\u00e9 des mis\u00e8res de l&rsquo;existence sociale et d\u00e9sir non moins passionn\u00e9 de la d\u00e9livrance envisag\u00e9e confus\u00e9ment comme une sorte de paradis. D&rsquo;o\u00f9 le paradoxe selon lequel la d\u00e9livrance n&rsquo;est atteinte que moyennant l&rsquo;extinction du d\u00e9sir m\u00eame de d\u00e9livrance. Notre d\u00e9bat avec la th\u00e8se psychanalytique relative \u00e0 la chute en montagne tourne autour de la m\u00eame situation paradoxale. Cette th\u00e8se ne se montre sensible qu&rsquo;\u00e0 son aspect n\u00e9gatif de fuite devant une souffrance psychique insupportable. Elle se refuse donc \u00e0 lui reconna\u00eetre une quelconque valeur de salut. Nous avons, au contraire, cherch\u00e9 \u00e0 souligner le caract\u00e8re extr\u00eame du d\u00e9pouillement qu&rsquo;elle entra\u00eene et donc la dimension potentiellement religieuse qu&rsquo;elle comporte. Mais la prise en compte de la th\u00e8se freudienne nous interdira d&rsquo;aller trop loin dans cette direction en nous rappelant la pr\u00e9sence du d\u00e9sir brut, in\u00e9duqu\u00e9, \u00e0 la racine m\u00eame du d\u00e9tachement, d&rsquo;apparence surhumaine, auquel l&rsquo;exp\u00e9rience de la chute dorme lieu <a id=\"ftnref9\" href=\"#ftn9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Michel Hulin a d\u00e9velopp\u00e9 ses r\u00e9flexions dans d&rsquo;autres de ses travaux. Voir par exemple Michel Hulin : L<em>a Face cach\u00e9e du temps : l&rsquo;imaginaire de l&rsquo;au-del\u00e0<\/em> \u00e9d Fayard 1985<\/p>\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> Reinhold Messner, Grenzbereich Todeszone (\u00ab Zone mortelle ; Domaine-limite \u00bb), UUstein B\u00fbcher. 1980.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> A. Heim, Noiizen iiber den Tod durch Absturz, Jahrbuch des Schweizer Alpenclubs 27, 1892. (Traduction anglaise partielle par R. Noy\u00e9s et R. Kletti dans la revue am\u00e9ricaine Om\u00e9ga, vol. 3 (1), 1972 : \u00ab The Experience of Dying from falls \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> Titre port\u00e9 au XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, dans les universit\u00e9s de langue allemande, par certains enseignants non titulaires, directement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s par les \u00e9tudiants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Ancienne pi\u00e8ce de monnaie allemande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> Cette fermeture de toutes les issues dans le monde s&rsquo;exprime symboliquement par le manteau de nuit dont plusieurs des survivants attestent qu&rsquo;il a envelopp\u00e9 leur chute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Notre interpr\u00e9tation se rapproche ici de la th\u00e8se bergsonienne classique selon laquelle la m\u00e9moire filtre les souvenirs et ne laisse passer que ceux d&rsquo;entre eux qui sont directement utiles pour l&rsquo;action pr\u00e9sente. Or, pr\u00e9cis\u00e9ment, la chute en montagne repr\u00e9sente cette situation-limite o\u00f9 plus aucune action n&rsquo;est envisageable. L&rsquo;op\u00e9ration de filtrage devient alors sans objet.\u00a0 D&rsquo;o\u00f9 une double \u00e9volution possible. Tant\u00f4t l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude, la stupeur compl\u00e8te (certains t\u00e9moignages vont dans ce sens) ;\u00a0 tant\u00f4t, au contraire, le d\u00e9ferlement chaotique des souvenirs, les \u00e9cluses de la m\u00e9moire s&rsquo;\u00e9tant ouvertes toutes grandes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> Voir, par exemple, l&rsquo;article d&rsquo;O. Pfister : Schockdenken und Schockphan\u00efasien bel h\u00f4chster Todesgefahr (Pens\u00e9es et fantasmes dans l&rsquo;\u00e9tat de choc d\u00e9clench\u00e9 par un extr\u00eame danger de mort), Zeitschrift fur Psychoanalyse XVI, 1930, p. 430-455, qui fait largement r\u00e9f\u00e9rence aux cas pr\u00e9sent\u00e9s par A. Heim.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> Chez d&rsquo;autres auteurs encore ces sch\u00e8mes se combinent avec diverses hypoth\u00e8ses neurophysiologiques (s\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;endomorphines, etc.) dont il n&rsquo;est pas possible de faire \u00e9tat ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn9\" href=\"#ftnref9\">[9]<\/a> Ces quelques pages n&rsquo;ont pas la pr\u00e9tention de r\u00e9soudre toutes les questions qui pourraient \u00eatre soulev\u00e9es \u00e0 propos de la chute en montagne et des situations de danger extr\u00eames en g\u00e9n\u00e9ral. On n&rsquo;a m\u00eame pas \u00e9puis\u00e9 toute la substance des t\u00e9moignages pr\u00e9sent\u00e9s ici. En particulier, la fin du r\u00e9cit de H. Rebitsch s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9licate \u00e0 interpr\u00e9ter. Il serait certes tentant de voir dans ce r\u00e9cit (unique en son genre \u00e0 notre connaissance) l&rsquo;\u00e9quivalent du \u00ab rappel des existences ant\u00e9rieures \u00bb dont parlent les anciens trait\u00e9s de Yoga. Mais les choses ne sont pas si simples. Les sc\u00e8nes \u00e9voqu\u00e9es ici ne s&rsquo;encha\u00eenent pas les unes aux autres et ne se pr\u00e9sentent pas dans un ordre de succession univoque. Elles ne parlent pas non plus \u00e0 l&rsquo;imagination avec la m\u00eame force. Alors que l&rsquo;une semble renvoyer \u00e0 un Moyen Age de convention (pages, hanaps, etc.), la deuxi\u00e8me \u00e9voque une sorte d&rsquo;arch\u00e9type anhistorique ou protohistorique du laboureur et la troisi\u00e8me quelque chose comme les hordes d&rsquo;Attila ou la cavalerie de Gengis-Khan. Fragments d&rsquo;une biographie coextensive \u00e0 l&rsquo;histoire enti\u00e8re de l&rsquo;humanit\u00e9 ou simples bribes d&rsquo;un r\u00eave \u00e9veill\u00e9 induit par la chute ? Le texte est trop allusif et la notion m\u00eame de \u00ab vie ant\u00e9rieure \u00bb trop envelopp\u00e9e d&rsquo;obscurit\u00e9 pour que nous puissions d\u00e8s maintenant hasarder une r\u00e9ponse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En d&rsquo;autres termes, le sujet en vient \u00e0 se saisir sous la forme d&rsquo;une essence intemporelle, inalt\u00e9rable, qui contemple sereinement, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un autre absolu, son alter ego de chair et d&rsquo;os en train de plonger dans l&rsquo;ab\u00eeme. Les divers r\u00e9cits rapport\u00e9s plus haut utilisent tous, sans le savoir, le langage de la philosophie S\u00e2mkhya. Ils posent d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 le T\u00e9moin, la monade spirituelle (purush\u00e0), en derni\u00e8re analyse \u00e9trang\u00e8re aux vicissitudes de ce monde, et, de l&rsquo;autre, un fragment de nature soumis aux lois g\u00e9n\u00e9rales de la Nature (prakriti). 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