{"id":5680,"date":"2010-10-27T16:08:35","date_gmt":"2010-10-27T15:08:35","guid":{"rendered":"http:\/\/pro.ovh.net\/~emillena\/blog\/?p=5680"},"modified":"2011-09-26T00:59:24","modified_gmt":"2011-09-25T23:59:24","slug":"un-cheminement-celte-par-kenneth-white","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/un-cheminement-celte-par-kenneth-white\/","title":{"rendered":"Un cheminement celte par Kenneth White"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue 3<sup>e<\/sup> Mill\u00e9naire. Ancienne S\u00e9rie. N<sup>o<\/sup> 3. Juillet-Ao\u00fbt 1982)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab <em>Qu&rsquo;en est-il du sujet par-del\u00e0 <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>les chemins du temps ?<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(Manuel de Di\u00e9guez, Science et Nescience)<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab <em>L&rsquo;essentiel est de savoir servir et <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>agir l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore la grande vie <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>universelle<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(Harry Martinson, Voyages sans but)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Promenade dans un univers mal connu,<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>la recherche des voies qui nous aideraient<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00e0 \u00ab retrouver le monde \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>C&rsquo;est \u00e0 la recherche de nos racines culturelles les moins connues que nous invite Kenneth White. Un espace euro-celte que nous connaissons peu ou tr\u00e8s mal. Pourtant, une grande part de notre culture en porte la marque et il est regrettable que nous ayons perdu le fil de cette tradition qui a rayonn\u00e9 sur notre continent et que le christianisme triomphant et colonisateur a su si bien \u00e9touffer jusqu&rsquo;\u00e0 nous faire perdre le souvenir de ses beaut\u00e9s. Qu&rsquo;en serait-il de notre monde, si nous le retrouvions ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s le titre de cet essai, je prends mes pr\u00e9cautions en pr\u00e9cisant la nature de la recherche dont je vais pr\u00e9senter les \u00e9tapes. En effet, il ne s&rsquo;agira pas ici, en l&rsquo;espace de quelques pages, de brosser un tableau de la \u00ab culture celte \u00bb, ni de faire le point sur les \u00e9tudes celtiques aujourd&rsquo;hui. Il se peut que la notion g\u00e9n\u00e9rale de \u00ab culture celte \u00bb se profile, sporadiquement, ici ou l\u00e0 au cours de ces pages, et je me r\u00e9f\u00e8rerai surement, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, aux \u00e9tudes celtiques pass\u00e9es et actuelles, mais il s&rsquo;agit avant tout d&rsquo;un cheminement \u2014 je souligne a la fois le substantif et l&rsquo;article ind\u00e9fini. C&rsquo;est insister sur la nature subjective de cette recherche. Aujourd&rsquo;hui o\u00f9, \u00e9pist\u00e9mologiquement, la notion d&rsquo;objectivit\u00e9 est s\u00e9rieusement mise en br\u00e8che, il ne peut gu\u00e8re en \u00eatre autrement. Mais renoncer a l&rsquo;objectivit\u00e9 n&rsquo;implique pas pour autant tomber dans le d\u00e9lire ou dans un relativisme plat o\u00f9 toute pens\u00e9e est noy\u00e9e dans un brouhaha d&rsquo;opinions. Acceptons de plein gr\u00e9 le subjectivisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;id\u00e9alisme, mais n&rsquo;abandonnons pas tout crit\u00e8re de jugement : essayons de voir la subjectivit\u00e9 qui ouvre le plus de perspectives et qui offre les plus fortes et les plus belles images de vie. Si j&rsquo;insiste tant sur la notion de cheminement (un cheminement), c&rsquo;est aussi parce que je tiens \u00e0 \u00e9viter toute confusion entre l&rsquo;approche du \u00ab celtisme \u00bb propos\u00e9e ici, et d&rsquo;autres approches (sans parler de conclusions) avec lesquelles je n&rsquo;ai pas forc\u00e9ment d&rsquo;accointances. Et puis la notion de cheminement contient celle de \u00ab voie \u00bb, qui , est, \u00e0 mon sens, au centre des pr\u00e9occupations philosophiques actuelles. Si les m\u00e9thodologies de la modernit\u00e9 se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es partielles, s\u00e9paratrices et limitatives, la notion de \u00ab voie \u00bb invite \u00e0 ne pas s\u00e9parer la mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre au monde et la m\u00e9thode de pens\u00e9e. Au fond, ce dont il s&rsquo;agit, radicalement, aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est de retrouver une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre au monde un peu plus ad\u00e9quate que celle que nous avons connue ces derniers temps. Voil\u00e0 le besoin qui anime tant de recherches et qui cr\u00e9e des liens entre des domaines qui, hier, furent nettement d\u00e9limit\u00e9s les uns par rapport aux autres, chacun construisant, en toute autonomie, en toute inconscience, sa partie de la tour de Babel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, si je m&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la culture celte, si je me suis engag\u00e9 dans une exploration du territoire celte, c&rsquo;est parce que le celtisme, ou disons mieux le champ euro-celte, en dehors de toute celtomanie et je dirais aussi en dehors de toute celtitude, me semble offrir des perspectives qui peuvent inspirer nos recherches aujourd&rsquo;hui, contribuer \u00e0 la r\u00e9alisation de notre d\u00e9sir, nous aider \u00e0 retrouver le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>1. Landes et rivages.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Il se promenait souvent seul sur la lande. A ces moments le pass\u00e9 venait s&rsquo;agripper \u00e0 lui de sa main d&rsquo;ombre, pour lui raconter son histoire. Son imagination peuplait le lieu de ses anciens habitants : des tribus celtes disparues marchaient sur les chemins autour de lui, et il arrivait presque \u00e0 vivre parmi eux, \u00e0 scruter leurs visages, \u00e0 les voir debout pr\u00e8s des tumuli qu&rsquo;ils avaient \u00e9rig\u00e9s et qui restaient intacts comme au premier jour&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans, je lisais le <em>Retour au pays natal<\/em> de Thomas Hardy, ainsi que <em>Salamb\u00f4<\/em> : \u00ab Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes dress\u00e9es au fond d&rsquo;un golfe sombre parsem\u00e9 d&rsquo;\u00eelots&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si je lisais beaucoup, je marchais aussi beaucoup \u2014 sur les landes, sur le rivage, comme si je cherchais \u00e0 renouer un contact primordial. Petit \u00e0 petit, par-del\u00e0 ce qu&rsquo;un intellectuel celte, Victor Segalen, appelle \u00ab la forme pu\u00e9rile du roman \u00bb (dira-t-on jamais assez le mal que la \u00ab romanisation \u00bb a fait \u00e0 la culture celte ?), j&rsquo;arrivai, au moyen d&rsquo;\u00e9tudes anthropologiques et arch\u00e9ologiques, \u00e0 mieux conna\u00eetre ces tribus (nos \u00ab peaux rouges \u00bb) et \u00e0 mieux comprendre leur culte des pierres et des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels en g\u00e9n\u00e9ral. Certes, pour l&rsquo;interpr\u00e9tation de tel signe grav\u00e9 sur les pierres, les controverses font encore rage et toutes les hypoth\u00e8ses sont ouvertes. Comment lire, par exemple, les signes grav\u00e9s sur les dalles du dolmen de Gavrinnis dans le Golfe du Morbihan ? On les d\u00e9crit comme des haches, des signes en <strong>U<\/strong>, des serpents, des crosses. S&rsquo;agirait-il, encore une fois, d&rsquo;un symbolisme sexuel ? D&rsquo;une matrice de formes ? Ou bien d&rsquo;une image des flux d&rsquo;\u00e9nergie qui parcourent le monde ? Pourrait-on parler d&rsquo;un mod\u00e8le ondulatoire ? Les pierres sont presque enti\u00e8rement recouvertes de ces signes, mais peut-on parler, comme le font certains, d&rsquo;une \u00ab horreur du vide \u00bb ? Ne pourrait-il pas s&rsquo;agir, au contraire, de l&rsquo;id\u00e9e que tout est li\u00e9 \u00e0 tout, que rien n&rsquo;existe s\u00e9par\u00e9ment \u2014 ce qui est une interpr\u00e9tation orientale du vide ? Questions&#8230; Images&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on se reporte au chaudron de Gundestrup, trouv\u00e9 dans le Jutland en 1891, mais qui provient sans doute de l&rsquo;extr\u00eame-orient du territoire celte, du c\u00f4t\u00e9 de la Hongrie, on peut se poser le m\u00eame genre de questions extravagantes. Qui est ce personnage assis (en posture yogique ?), portant sur la t\u00eate des cornes de cerf ? Le dieu Cernunnos, dit-on. Oui, sans doute. Un tel dieu existe dans la mythologie celte. Mais pourquoi tient-il dans la main droite un collier et dans la main gauche un serpent ? Pourquoi est-il entour\u00e9 d&rsquo;animaux ? S&rsquo;agirait-il de l&rsquo;image d&rsquo;un \u00eatre humain compl\u00e8tement int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;univers gr\u00e2ce \u00e0 une m\u00e9ditation zoologico-cosmique ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela est bien primitif, \u00e9videmment, tr\u00e8s obscur et fort \u00e9trange, sans doute \u00ab dangereux \u00bb, comme on dit chaque fois qu&rsquo;une pens\u00e9e sort du cadre de nos repr\u00e9sentations famili\u00e8res. Mais si l&rsquo;on se reporte \u00e0 des images plus famili\u00e8res, plus \u00ab humaines \u00bb, on se rend compte qu&rsquo;elles sont tout aussi obscures et dangereuses, sinon plus. Voici, par exemple, ce qu&rsquo;on peut lire dans la Bible (Apocalypse 19 : 12-16) : \u00ab Ses yeux ? Une flamme ardente. Sur sa t\u00eate, plusieurs diad\u00e8mes. Inscrit sur lui, un nom qu&rsquo;il est seul \u00e0 conna\u00eetre. Le manteau qui l&rsquo;enveloppe est tremp\u00e9 de sang. Et son nom ? Le Verbe de Dieu&#8230; De sa bouche sort une \u00e9p\u00e9e ac\u00e9r\u00e9e pour en frapper les pa\u00efens. C&rsquo;est lui qui les m\u00e8nera avec un sceptre de fer. C&rsquo;est lui qui foule dans la cuve le vin de l&rsquo;ardente col\u00e8re de Dieu, le Ma\u00eetre de tout. Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 le genre d&rsquo;image avec laquelle une grande partie du monde a v\u00e9cu pendant longtemps. Faut-il s&rsquo;\u00e9tonner que le r\u00e9sultat soit une n\u00e9vrose collective ? Toute recherche existentielle radicale aujourd&rsquo;hui consiste \u00e0 essayer de sortir de cette n\u00e9vrose. Et si la Polyn\u00e9sie et l&rsquo;Extr\u00eame-Orient ont pu sembler des sources f\u00e9condes o\u00f9 il est bon de se tremper, il existe aussi, ici en Europe, la source celte. N&rsquo;est-il pas d&rsquo;ailleurs curieux de constater combien facilement des esprits d&rsquo;origine celte prennent contact avec les hautes cultures de l&rsquo;Oc\u00e9anie et de l&rsquo;Asie ? Je pense, bien s\u00fbr, l\u00e0 aussi, \u00e0 Segalen. Non seulement les Celtes furent plus naturalistes que la tradition \u00e9voqu\u00e9e plus haut, ils \u00e9taient moins paternalistes, en fait nettement plus f\u00e9ministes, et ils n&rsquo;ont jamais fond\u00e9 d&rsquo;\u00c9tat vou\u00e9 aux guerres saintes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Une grande partie de la tradition celte, du moins en \u00c9cosse et en Irlande, concerne le personnage de Finn (\u00ab Le Blanc\u00a0\u00bb), dont l&rsquo;origine remonte sans doute au culte des cervid\u00e9s que nous avons vu repr\u00e9sent\u00e9 sur le chaudron de Gundestrup : le nom du fils de Finn, Ossian, signifie \u00ab le faon \u00bb, et le nom de son petit-fils, Oscar, signifie \u00ab qui aime les cerfs \u00bb. Toujours est-il que vers le d\u00e9but de notre \u00e8re existait une troupe de po\u00e8tes-guerriers (des sortes de samoura\u00ef ?) qui s&rsquo;appelaient les Compagnons de Finn (Fianna). Pour \u00eatre un Compagnon, il fallait renoncer \u00e0 toute attache familiale et clanique, \u00eatre un athl\u00e8te accompli, et conna\u00eetre par coeur les 12 livres de po\u00e9sie. Ce compagnonnage devait dispara\u00eetre vers le 3<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 cause de l&rsquo;arriv\u00e9e du christianisme, mais il a marqu\u00e9 la litt\u00e9rature et les imaginations, et on retrouve encore ses traces dans le paysage. En \u00c9cosse, dans la vall\u00e9e de Glencoe, se trouve la Falaise des Fianna (Sgor nam Fionnaidh) et la Caverne d&rsquo;Ossian. Selon la l\u00e9gende, sur chaque cr\u00eate du massif dort un Compagnon \u2014 le vent est leur respiration, et un jour ils se r\u00e9veilleront. Ils se sont r\u00e9veill\u00e9s, l&rsquo;espace d&rsquo;un moment, vers la fin du 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pour inspirer le mouvement romantique, le dernier soubresaut qu&rsquo;ait connu l&rsquo;Europe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici un po\u00e8me appartenant la tradition de Finn, un des plus beaux (c&rsquo;est pour cela que je le cite souvent, car un beau po\u00e8me, on ne l&rsquo;entend jamais trop) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Ton chant est doux, merle, nulle part au monde je n&rsquo;ai entendu musique plus douce que la tienne. Toi, pr\u00eatre, tu aurais tort de ne pas l&rsquo;\u00e9couter, tu pourras toujours reprendre tes pri\u00e8res apr\u00e8s. Si tu connaissais la vraie histoire du merle, pr\u00eatre, tu verserais des larmes, tu cesserais m\u00eame un instant de penser \u00e0 ton Dieu. C&rsquo;est dans le pays de Norv\u00e8ge aux rivi\u00e8res bleues que Finn, celui qui tenait dans ses mains les gobelets rouges, a pris l&rsquo;oiseau que tu vois maintenant. Et il le mit dans un bois \u00e0 l&rsquo;ouest, dans le bois aux beaux arbres o\u00f9 aimaient se reposer les Fianna. Finn aimait prendre son repos en \u00e9coutant chanter le merle ou bramer le cerf. Il aimait aussi le chant des coqs de bruy\u00e8re, le bruit que fait la loutre en se glissant dans l&rsquo;eau, et le cri de l&rsquo;aigle. Il se d\u00e9lectait du bruit des vagues le matin sur les plages de galets blancs. Quand vivaient Finn et les Fianna, lande et rivage leur \u00e9taient plus chers que l&rsquo;\u00e9glise. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour compl\u00e9ter l&rsquo;image de cette Celtie premi\u00e8re, je voudrais citer un autre texte auquel je reviens souvent : <em>Le Colloque des deux sages<\/em> (Imacallam in da thuarad) qui \u00e9voque un certain Nede, envoy\u00e9 par son p\u00e8re, irlandais, en \u00c9cosse, pour y apprendre \u00ab les arts \u00bb. Nede accumule les savoirs de toutes sortes, mais il passe le plus clair de son temps dans des exercices de m\u00e9ditation dont l&rsquo;un consistait \u00e0 marcher le long d&rsquo;une \u00ab plage de galets blancs \u00bb en se r\u00e9citant ces paroles : \u00ab Je suis un fils de la po\u00e9sie, et la po\u00e9sie est fille de la r\u00e9flexion, et la r\u00e9flexion est fille de la science, et la science est fille de la recherche, et la recherche est fille de la grande connaissance, et la grande connaissance est fille de la grande intelligence, et la grande intelligence est fille de la sagesse&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 une voie enti\u00e8re, dont nous nous effor\u00e7ons aujourd&rsquo;hui de retrouver les traces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>2. Ermites et errants<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Dans une pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9tude sur l&rsquo;habitation monastique en Egypte, lit-on dans un article \u00ab Au pays des Celtes \u00bb paru dans <em>La Vie B\u00e9n\u00e9dictine<\/em> (1937) et sign\u00e9 Pierre Minard (je cite expr\u00e8s un chercheur chr\u00e9tien pour montrer que je ne suis pas sectaire !), nous avons vu comment les premiers moines, d\u00e9sireux de fuir l&rsquo;agitation du monde, se retir\u00e8rent dans les d\u00e9serts de Nitrie, de Sc\u00e9t\u00e9 et de la Th\u00e9ba\u00efde, o\u00f9 ils trouv\u00e8rent dans le calme d\u00e9sir\u00e9 un milieu propice \u00e0 la pri\u00e8re et \u00e0 l&rsquo;asc\u00e8se&#8230; Transportons-nous maintenant \u00e0 une \u00e9poque tr\u00e8s voisine, aux V<sup>e<\/sup> et Vl<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du monde antique, chez les Celtes d&rsquo;Irlande et des deux Bretagnes, insulaire et armoricaine&#8230; Dans les d\u00e9serts d&rsquo;\u00c9gypte, ce ne sont que sables perte de vue, o\u00f9 la vie m\u00eame est rendue \u00e0 peine possible par les ardeurs excessives du soleil et la p\u00e9nurie d&rsquo;eau. Dans les \u00eeles d&rsquo;extr\u00eame-ouest, au contraire, la mer est ma\u00eetresse \u2014 \u00ab La mer sal\u00e9e o\u00f9 volent et crient les go\u00eblands \u00bb, dit un po\u00e8me de saint Columba&#8230; Quel ne sera pas notre \u00e9tonnement, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 les \u00ab P\u00e8res du d\u00e9sert \u00bb abrit\u00e9s dans leurs pauvres cellules de pierres et de briques crues recouvertes de chaume, de rencontrer, \u00e0 des centaines de lieues, sous les embruns de l&rsquo;oc\u00e9an, d&rsquo;analogues cabanes, mais plus pauvres encore, faites de branchages et de boue ou de pierres s\u00e8ches, ramass\u00e9es derri\u00e8re une enceinte de terre, ou diss\u00e9min\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0 parmi les rochers ou dans les profondeurs broussailleuses des for\u00eats, pr\u00e8s d&rsquo;une source qui jaillit sous les ch\u00eanes&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les pa\u00efens celtes se sont donc convertis, mais ils gardent certaines particularit\u00e9s. Non seulement ils fixent leur propre date de P\u00e2ques et se coiffent d&rsquo;une mani\u00e8re peu catholique, mais ils maintiennent une structure sociale nettement plus \u00ab anarchiste \u00bb que dans le mod\u00e8le romain (ils sont aussi loin de Rome en fait que les plus \u00ab extr\u00e9mistes \u00bb des hommes du d\u00e9sert) et ils gardent cet esprit naturaliste qui diff\u00e9rencie, par exemple, la pens\u00e9e et la mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre au monde d&rsquo;un moine celte comme P\u00e9lage, de celle d&rsquo;un saint Augustin, et qui pr\u00e9vient sans doute cette pathologie de l&rsquo;esprit que l&rsquo;on peut constater chez un saint Antoine. Voici, de saint Patrick, qui n&rsquo;est pas le plus anarcho-naturaliste des moines celtes, un hymne o\u00f9 s&rsquo;exprime un naturalisme cosmique bien rare dans le christianisme (saint Fran\u00e7ois lui-m\u00eame n&rsquo;est-il pas un peu mi\u00e8vre en comparaison ?) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je me lie aujourd&rsquo;hui<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la puissance du ciel<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la lumi\u00e8re du soleil<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la blancheur de la neige <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la force du feu<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 l&rsquo;illumination de l&rsquo;\u00e9clair <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la vitesse du vent<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la profondeur de la mer <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00e0 la stabilit\u00e9 de la terre&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame quelqu&rsquo;un qui, comme moi, trouve que le concept d&rsquo;un dieu unique est une id\u00e9e puissante, mais mauvaise, peut lire cela avec assentiment et plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les diff\u00e9rences entre l&rsquo;esprit celto-p\u00e9lagien et l&rsquo;esprit romano-augustinien \u00e9taient telles qu&rsquo;\u00e0 plusieurs reprises Rome envoya des \u00e9missaires pour convaincre les Celtes de leurs erreurs. L&rsquo;envoy\u00e9 de Rome au Synode de Whitby en 663 devait exprimer l&rsquo;opinion officielle en ces termes : \u00ab Les seules gens assez stupides pour se mettre en d\u00e9saccord avec le monde entier sont ces Scots et leurs alli\u00e9s obstin\u00e9s les Pictes et les Bretons qui habitent deux \u00eeles perdues au fin fond de l&rsquo;Oc\u00e9an&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais laissons l\u00e0 la querelle avec Rome (la pol\u00e9mique offre un champ trop \u00e9troit et trop sec pour le d\u00e9ploiement fertile des sensations et des id\u00e9es), et essayons de p\u00e9n\u00e9trer plus avant dans l&rsquo;espace spirituel, intellectuel du mare celticum, de la mer celte, d\u00e9crite ainsi dans le Livre des conqu\u00eates de l&rsquo;Irlande (Lebor Gabala Erenn) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mer poissonneuse <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00eeles fertiles<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>nu\u00e9es d&rsquo;oiseaux<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>gr\u00eale blanche<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>des centaines de saumons <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>grandes baleines<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>chant du port<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Blaise Cendrars \u00e9voque quelque part les moines celtes \u00ab portant sous leur robe de bure un texte de Platon \u00bb. En effet, s&rsquo;il a pu y avoir conflit dans le christianisme entre savoir et culture d&rsquo;une part et salut de l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;autre (on sait que saint Augustin se moquait de Virgile), ce fut beaucoup moins le cas chez les moines celtes. Certes, le conflit a exist\u00e9 en Celtie aussi \u2014 un vieux po\u00e8me ga\u00eblique le dit avec humour : \u00ab Triste, de voir que les fils du savoir vont br\u00fbler en enfer, tandis que des ignares qui n&rsquo;ont jamais lu une ligne vont briller au ciel. \u00bb Mais en g\u00e9n\u00e9ral ces moines de l&rsquo;Extr\u00eame-Occident arrivaient tr\u00e8s bien \u00e0 concilier savoir (druidique et classique) et salut (christique). En fait, la confluence de ces courants divers allait donner lieu \u00e0 une pr\u00e9sence au monde et \u00e0 une po\u00e9sie d&rsquo;une clart\u00e9, d&rsquo;une fra\u00eecheur et d&rsquo;une acuit\u00e9 telles qu&rsquo;il serait malais\u00e9 d&rsquo;en trouver l&rsquo;\u00e9quivalent ailleurs en Europe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Ce qui frappe le plus dans la litt\u00e9rature celte m\u00e9di\u00e9vale, dit Kenneth Jackson (<em>A Celtic Miscellany<\/em>), c&rsquo;est la puissance imaginative et la fra\u00eecheur d&rsquo;esprit. C&rsquo;est comme si chaque po\u00e8te, dou\u00e9 superlativement de vision et d&rsquo;intuition, red\u00e9couvrait le monde par lui-m\u00eame \u00bb. Dans son \u00e9tude sur la vieille po\u00e9sie irlandaise, Kuno Meyer de son c\u00f4t\u00e9 \u00e9crit ceci : \u00ab En mati\u00e8re de po\u00e9sie de la nature, la litt\u00e9rature ga\u00eblique n&rsquo;a rien \u00e0 envier \u00e0 aucune autre. En fait, ces po\u00e8mes sont uniques dans la litt\u00e9rature mondiale. A aucun autre peuple qu&rsquo;au peuple celte il ne fut donn\u00e9, si pr\u00e9cocement et si pleinement, d&rsquo;observer et de contempler la nature dans toutes ses manifestations. Des centaines de po\u00e8mes ga\u00ebliques et gallois sont l\u00e0 pour le prouver. Ce qui caract\u00e9rise ces po\u00e8mes, c&rsquo;est qu&rsquo;aucun ne nous pr\u00e9sente une description d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;un paysage ou d&rsquo;un \u00e9v\u00e8nement. On trouve plut\u00f4t une suite d&rsquo;images, de touches successives, comme chez un peintre impressionniste. Comme les Japonais, les Celtes \u00e9taient toujours prompts \u00e0 saisir le d\u00e9tail r\u00e9v\u00e9lateur. \u00bb Et Robin Flower (<em>The Irish Tradition<\/em>): \u00ab Si, les premiers en Europe, ces ermites surent atteindre cette vision d&rsquo;une puret\u00e9 presque surnaturelle des choses de la nature, c&rsquo;est non seulement qu&rsquo;ils vivaient par vocation dans un environnement de for\u00eat et d&rsquo;oc\u00e9an, mais aussi que leurs yeux \u00e9taient lav\u00e9s par des exercices spirituels \u00bb : on pourrait multiplier les exemples :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vers l&rsquo;est et vers le nord<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>si tu prom\u00e8nes ton regard<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>tu verras des mers<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>pleines de phoques et de baleines<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Qui siffle dans le saule<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>au bec jaune, au dos noir ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>c&rsquo;est le merle<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l&rsquo;on peut \u00eatre s\u00fbr que le merle vu par cet ermite celto-chr\u00e9tien est tout autant le merle de Finn que le merle de Dieu. Le sens naturaliste est si fort que m\u00eame enferm\u00e9 dans un scriptorium (sur l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Iona, par exemple) un moine occup\u00e9 \u00e0 copier laborieusement le commentaire des psaumes de Cassiodore s&rsquo;interrompt pour \u00e9crire dans la marge de sa feuille : \u00ab Qu&rsquo;il est plaisant de voir trembler la lumi\u00e8re du soleil sur cette page ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Brandan (\u00ab dur bourlingueur de l&rsquo;id\u00e9al \u00bb, dit Robert-Yves Creston dans le beau livre qu&rsquo;il lui a consacr\u00e9) part en bateau \u00e0 la recherche du Paradis :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Entendez ci de saint Brandent<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Qui fu nez devers occident<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Qui VII ans erra par la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Por plus douter Dieu et amer&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa \u00ab peregrinatio \u00bb continuant la tradition des immrama pa\u00efens, dont un des plus beaux est la navigation de Bran vers l&rsquo;\u00cele des Femmes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Bran pense que c&rsquo;est grande merveille<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>d&rsquo;aller en barque sur la mer claire<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>les yeux de Bran<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>voient les vagues de la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Bran aime contempler la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>la mer blanche que fendent les rames<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Moins navigateur, mais tout aussi \u00ab erratique \u00bb intellectuellement fut le groupe de po\u00e8tes gallois r\u00e9uni dans le Pays du Nord, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la r\u00e9gion qui s&rsquo;\u00e9tend autour du rocher de Dumbarton, sur la Clyde, en \u00c9cosse. Amergein donne le ton, ouvre le champ, pr\u00e9sente sa notion \u00e9l\u00e9mentale et extravagante de l&rsquo;identit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je suis le vent qui souffle sur la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis vague de la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis mugissement de la mer<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis le taureau aux sept combats<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis oiseau de proie sur la falaise<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> je suis rayon de soleil<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis navigateur habile<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis sanglier cruel<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je suis lac dans la plaine<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis parole de science<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Taliesin lui fait \u00e9cho, dans ses \u00ab migrations \u00bb\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ai rev\u00eatu une multitude d&rsquo;aspects<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>avant d&rsquo;acqu\u00e9rir ma forme d\u00e9finitive<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>il m&rsquo;en souvient tr\u00e8s clairement :<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 une lance \u00e9troite et dor\u00e9e<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 goutte de pluie dans les airs<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 la plus profonde des \u00e9toiles<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 mot parmi les lettres<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 livre dans l&rsquo;origine\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pur d\u00e9lire \u00ab po\u00e9tique \u00bb, rodomontades fantaisistes ? \u2014 ou bien conscience tr\u00e8s nette de la dimension cosmique. de rare humain ? J&rsquo;opte pour la deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se, et quand Taliesin affirme qu&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00ab un barde confus et radoteur \u00bb, je le crois sur parole, car je reconnais dans ce qu&rsquo;il dit toute une tradition qui a encore un sens aujourd&rsquo;hui\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Je suis un habile compositeur, un clair chanteur<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis druide, je suis architecte<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis homme de science<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je suis serpent, je suis amour<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>connais la loi de l&rsquo;inspiration profonde<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>l&rsquo;inspiration que je chante<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>je l&rsquo;apporte des profondeurs\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant A Llywarch-fien, il n&rsquo;a pas de temps \u00e0 perdre en \u00ab vains bavardages \u00bb, et Aneurin dit \u00ab Tant qu&rsquo;il y aura des choses \u00e0 chercher, il y aura des chercheurs&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce furent de tels esprits \u2014 \u00ab studieux philologues\u00a0\u00bb, \u00ab hardis philosophes \u00bb, \u00ab ma\u00eetres en grammaire et en litt\u00e9rature pour tout l&rsquo;Occident dit Renan (<em>La Po\u00e9sie des races celtiques<\/em>) \u2014 qui allaient sillonner l&rsquo;Europe pendant tout le Moyen Age. On les trouvait dans les universit\u00e9s, dans les monast\u00e8res et sur les routes, Si l&rsquo;on a pu parler, malgr\u00e9 tant d&rsquo;obscurantisme, de la \u00ab grande clart\u00e9 \u00bb du Moyen Age, il faut reconna\u00eetre que cette clart\u00e9 fut en grande partie due \u00e0 des Scot Erig\u00e8ne, \u00e0 des Richard de Saint Victor et autres intelligences de la m\u00eame envergure, au m\u00eame rayonnement, sorties de la tradition. celte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>3. Partout et nulle part<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9voquant la grande musique (ceol mor)\u00a0\u00a0\u00a0 la culture celte, Hugh MacDiarmid \u00e9crit dans un de ses plus, beaux po\u00e8mes \u00ab Se souvenir de la grande musique et contempler l&rsquo;\u00c9cosse et le monde entier aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est entendre An Barr Buadh (la corne de Finn), sachant que personne ne r\u00e9pondra,\u00a0 c&rsquo;est se sentir comme Ossian d\u00e9is na Feine, apr\u00e8s le d\u00e9part des Fianna&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut se lamenter sur la disparition (quelques vestiges folkloriques mis a part) d&rsquo;une telle culture, on peut d\u00e9dier sa vie \u00e0 sa renaissance dans le cadre d&rsquo;une nation. Je pense a Yeats en Irlande et \u00e0 MacDiarmid en \u00c9cosse&#8230; Mais \u00e0 la fin de sa vie, Yeats pr\u00e9f\u00e9rait \u00ab marcher seul et nu \u00bb (seul objet de contemplation la beaut\u00e9 d&rsquo;une jeune fille, ou bien un os blanchi par les vagues et abandonn\u00e9 sur le sable), et quand MacDiarmid se lance dans les longues explorations po\u00e9tiques o\u00f9 culmine son \u0153uvre, l&rsquo;\u00c9cosse pour lui n&rsquo;est plus qu&rsquo;une m\u00e9taphore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la culture celte n&rsquo;existe plus, il se peut que l&rsquo;essentiel, malgr\u00e9 tout, subsiste. Pour s\u2019en rendre compte, il suffit peut-\u00eatre de constater que certains parmi les plus grands \u00e9crivains du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sont d&rsquo;origine ou d&rsquo;inspiration celtes : les d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9s Yeats et MacDiarmid, mais aussi James Joyce, John Cowper Powys. Dylan Thomas&#8230; Il n&rsquo;est pas difficile non plus, une fois qu&rsquo;on est conscient de la pr\u00e9sence de ce courant intempestif, de trouver des traces celtes chez C\u00e9line, Cendrars, Andr\u00e9 Breton. Et si l&rsquo;on remonte dans le temps, tout en restant dans \u00ab nos contr\u00e9es \u00bb, il est \u00e9vident que Rabelais, que certains pr\u00e9senteraient sans doute comme un pur fruit de la culture gr\u00e9co-latine, est impr\u00e9gn\u00e9 de g\u00e9nie celte. La \u00ab diversit\u00e9 exub\u00e9rante de ses productions jovialissimes \u00bb, comme disait son traducteur \u00e9cossais Urquhart (17<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), est l\u00e0 pour le prouver. Je rappelle aussi que pour Elie Faure, non suspect, je pense, de celtomanie. Montaigne fut un esprit ib\u00e9ro-celte. N&rsquo;oublions pas comment l&rsquo;esprit \u00ab divers et ondoyant \u00bb de Montaigne fut per\u00e7u au 17<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en France, par des intelligences plus orthodoxes, comme Guez de Balzac par exemple. Celui-ci reproche \u00e0 Montaigne sa \u00ab d\u00e9viance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00bb. Repr\u00e9sentant de l&rsquo;urbanit\u00e9 et de la biens\u00e9ance, Balzac est g\u00ean\u00e9 par la discontinuit\u00e9 de Montaigne, sa \u00ab fanfaronnerie \u00bb et son \u00ab mauvais go\u00fbt \u00bb ultramontain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble, justement, que c&rsquo;est \u00e0 une \u00ab d\u00e9viance \u00bb qu&rsquo;invite le celtisme : une d\u00e9viance radicale et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;abord, \u00e0 \u00e9tudier la culture celte, une autre Europe surgit, une Europe d&rsquo;avant l&rsquo;imp\u00e9rialisme romain, d\u00e9gag\u00e9e de tout ce que celui-ci a apport\u00e9 en fait d&rsquo;enr\u00e9gimentation, de mise en condition et \u00e0 la longue, d&rsquo;aplatissement. Je dis bien l&rsquo;Europe, car il ne faut jamais oublier que le celtisme n&rsquo;est pas limit\u00e9 \u00e0 ces pays qu&rsquo;on appelle commun\u00e9ment \u00ab celtes \u00bb (Irlande, \u00c9cosse, Pays de Galles, Bretagne), que c&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne europ\u00e9en. Et il s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 de l&rsquo;Europe. Le celtisme me semble offrir, justement, pour nous autres Europ\u00e9ens, un pont entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Asie d&rsquo;une part, l&rsquo;Europe et l&rsquo;Am\u00e9rique de l&rsquo;autre. J&rsquo;ai assez insist\u00e9, peut-\u00eatre, ici et ailleurs, sur l&rsquo;aspect \u00ab oriental \u00bb de la pens\u00e9e celte. Quant \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, L\u00e9vi-Strauss, par exemple, constate des parall\u00e8les \u00e9tonnants entre la mythologie celte et la mythologie am\u00e9rindienne. Cela proviendrait peut-\u00eatre, selon lui, du fait que les Celtes auraient emprunt\u00e9 une part de leur pens\u00e9e \u00e0 cette culture hyperbor\u00e9enne dont nous ne savons presque rien, sauf que c&rsquo;\u00e9tait un espace de communications intenses : \u00ab Pendant que l&rsquo;Occident vivait repli\u00e9 sur lui-m\u00eame, il semble que toutes les populations septentrionales, depuis la Scandinavie jusqu&rsquo;au Labrador en passant par la Sib\u00e9rie et le Canada, entretenaient les contacts les plus \u00e9troits \u00bb (<em>Tristes Tropiques<\/em>). Et il n&rsquo;y a pas jusqu&rsquo;aux Grecs eux-m\u00eames qui n&rsquo;aient eu vent de cette culture (t\u00e9moin leur \u00ab Apollon hyperbor\u00e9en \u00bb), de sorte qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas non plus de s&rsquo;enfermer, ou de se laisser enfermer, dans une opposition celte-grecque \u2014 ni m\u00eame dans une opposition celte-latine, car tous les Latins ne furent pas des imp\u00e9rialistes romains. Celtes, Grecs et Latins peuvent se retrouver dans un espace au-del\u00e0 d&rsquo;un humanisme \u00e9triqu\u00e9 et frileux. En fait, je ne peux concevoir l&rsquo;esprit celte que comme briseur de barri\u00e8res, ouvrant un espace au-del\u00e0 de toutes les cl\u00f4tures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour rem\u00e9dier \u00e0 la platitudinisation culturelle et intellectuelle de nos \u00c9tats, Nietzsche (\u00ab\u00a0Nous sommes des Hyperbor\u00e9ens, nous savons tr\u00e8s bien dans quelle distance nous vivons&#8230; \u00bb) pr\u00e9conisait la cr\u00e9ation d&rsquo;un nouveau type de monast\u00e8re. J&rsquo;ai souvent pens\u00e9, pour ma part, \u00e0 ce que pourrait \u00eatre l&rsquo;\u00e9quivalent moderne de la candida casa fond\u00e9e par Ninian dans le sud-ouest de l&rsquo;\u00c9cosse&#8230; Mais peut-\u00eatre vaut-il mieux penser en termes d&rsquo;un monast\u00e8re sans murs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hors du monde, au c\u0153ur du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est \u00e0 la recherche de nos racines culturelles les moins connues que nous invite Kenneth White. Un espace euro-celte que nous connaissons peu ou tr\u00e8s mal. Pourtant, une grande part de notre culture en porte la marque et il est regrettable que nous ayons perdu le fil de cette tradition qui a rayonn\u00e9 sur notre continent et que le christianisme triomphant et colonisateur a su si bien \u00e9touffer jusqu&rsquo;\u00e0 nous faire perdre le souvenir de ses beaut\u00e9s. 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