{"id":5938,"date":"2010-11-20T16:12:47","date_gmt":"2010-11-20T15:12:47","guid":{"rendered":"http:\/\/pro.ovh.net\/~emillena\/blog\/?p=5938"},"modified":"2011-09-24T14:27:38","modified_gmt":"2011-09-24T13:27:38","slug":"spinoza-lhomme-ivre-de-dieu-par-michele-reboul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/spinoza-lhomme-ivre-de-dieu-par-michele-reboul\/","title":{"rendered":"Spinoza, l&rsquo;homme ivre de dieu par Mich\u00e8le Reboul"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 19. Juillet-Ao\u00fbt 1977)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Rarement un philosophe a \u00e9t\u00e9 autant rejet\u00e9 par ses contemporains (excommuni\u00e9 par ses coreligionnaires, les juifs, honni par les catholiques, Malebranche en t\u00eate, ou par les protestants, avec Leibniz qui le renia) et autant trahi par la post\u00e9rit\u00e9. Si Spinoza a \u00e9t\u00e9, bien involontairement, un scandale, c&rsquo;est que, n&rsquo;\u00e9tant rattach\u00e9 \u00e0 aucune \u00e9cole, \u00e0 aucune croyance, il montrait par la libert\u00e9 de son existence et de sa pens\u00e9e, la relativit\u00e9, la partialit\u00e9 de toute v\u00e9rit\u00e9 humaine et, par suite, la fausset\u00e9 de toute v\u00e9rit\u00e9 qui se donne pour particuli\u00e8re, isol\u00e9e par rapport \u00e0 toute autre. Hegel a pu \u00e9crire : \u00ab L&rsquo;alternative est : Spinoza ou pas de philosophie \u00bb, et Bergson : \u00ab Tout philosophe a deux philosophies, la\u00a0 sienne et celle de Spinoza \u00bb, parce que Spinoza est peut-\u00eatre le seul vrai philosophe, celui pour qui le salut, la lib\u00e9ration de l&rsquo;homme, consiste \u00e0 vivre la v\u00e9rit\u00e9 et non pas \u00e0 essayer de d\u00e9couvrir quelle est ma v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le \u00ab connais-toi toi-m\u00eame \u00bb socratique est remplac\u00e9 par \u00ab\u00a0connais Dieu et ainsi tu te conna\u00eetras\u00a0\u00bb. Spinoza a effectu\u00e9 un total renversement ontologique : il ne part pas de l&rsquo;homme, mais de Dieu. Dieu ne se comprend pas par rapport \u00e0 l&rsquo;homme. Tandis que pour Descartes, c&rsquo;est le caract\u00e8re imparfait de l&rsquo;homme qui permet de remonter \u00e0 la source de la conscience de cette imperfection, donc d&rsquo;un manque par rapport au parfait qui est Dieu, pour Spinoza, c&rsquo;est l&rsquo;homme qui se comprend en Dieu, car \u00ab <em>tout ce qui est, est en Dieu, et rien, sans Dieu, ne peut ni \u00eatre ni \u00eatre con\u00e7u<\/em> \u00bb (Eth. I, prop. XV, p. 378). Spinoza est le philosophe de Dieu, mais non pas le dieu de la religion, form\u00e9 des oripeaux de nos impuissances, de nos craintes et de nos d\u00e9sirs, et qui n&rsquo;est que le masque de nos superstitions, mais le dieu de la Raison, qu&rsquo;on atteint par une \u00e9puration de notre entendement, c&rsquo;est-\u00e0-dire une lib\u00e9ration de nos illusions et, plus particuli\u00e8rement, de celle qui nous fait croire \u00e0 notre \u00eatre comme retranch\u00e9 des autres \u00eatres (humains) et de l&rsquo;\u00catre (divin).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe des mystiques philosophes, mais Spinoza est le seul pour qui le mysticisme est la philosophie, si l&rsquo;on entend par mysticisme l&rsquo;union \u00e0 l&rsquo;\u00catre, puisque philosopher, c&rsquo;est vivre dans la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00catre. Plotin <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a>, lui aussi, au III<sup>e<\/sup> si\u00e8cle apr\u00e8s J.-C., avait form\u00e9 un syst\u00e8me philosophique \u00e0 partir de son exp\u00e9rience mystique, de sa rencontre avec Dieu ; mais, apr\u00e8s l&rsquo;extase o\u00f9 il s&rsquo;unissait \u00e0 Dieu, il retombait dans son corps, il redevenait l&rsquo;homme s\u00e9par\u00e9 de Dieu et aspirant \u00e0 nouveau avec nostalgie, \u00e0 l&rsquo;union amoureuse. Au contraire, pour Spinoza, l&rsquo;homme ne peut \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab L&rsquo;Ethique \u00bb de Spinoza : un ouvrage de philosophie pr\u00e9sent\u00e9 comme un trait\u00e9 de g\u00e9om\u00e9trie<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab L&rsquo;\u00c9thique \u00bb (nous ne nous r\u00e9f\u00e9rerons qu&rsquo;\u00e0 ce seul ouvrage de Spinoza, car il est capital) est la prise de conscience de notre \u00eatre comme \u00e9tant en Dieu et, par cela m\u00eame, la morale n&rsquo;est pas, pour Spinoza, affaire de m\u0153urs relative \u00e0 un pays et \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, mais elle est soumission absolue \u00e0 la seule V\u00e9rit\u00e9, Dieu. \u00ab <em>Par Dieu, j&rsquo;entends un \u00eatre absolument infini, c&rsquo;est-\u00e0-dire une substance consistant en une infinit\u00e9 d&rsquo;attributs, dont chacun exprime une essence \u00e9ternelle et infinie<\/em> \u00bb (\u00c9th. I, D\u00e9finition III, p. 366). La substance \u00e9tant, comme l&rsquo;indique l&rsquo;\u00e9tymologie, sub-stare, ce qui subsiste par soi-m\u00eame, \u00ab <em>ce qui est en soi et est con\u00e7u par soi<\/em> \u00bb (\u00c9th. I, D\u00e9f. III, p. 366), ce qui, ayant une raison d&rsquo;\u00eatre en soi-m\u00eame et par soi-m\u00eame, est n\u00e9cessaire et \u00e9ternel la n\u00e9cessit\u00e9 intrins\u00e8que incluant l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, alors que ce qui est dans le temps est contingent puisque, devant son \u00eatre \u00e0 quelqu&rsquo;un, il aurait pu ne pas \u00eatre. Dieu \u00e9tant le seul \u00catre, \u00ab <em>toutes choses ont n\u00e9cessairement d\u00e9coul\u00e9 ou en suivent toujours avec la m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9, de la m\u00eame fa\u00e7on que de la nature du triangle, il suit de toute \u00e9ternit\u00e9 et pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 que ses trois angles \u00e9galent deux droits<\/em> \u00bb (\u00c9th. I, scolie de la Proposition XVII, p. 385).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi l&rsquo;\u00c9thique est-elle d\u00e9montr\u00e9e selon la m\u00e9thode g\u00e9om\u00e9trique, comme il nous le montre d\u00e8s son titre. Si Spinoza pr\u00e9sente l&rsquo;\u00c9thique \u00e0 la fa\u00e7on des \u00c9l\u00e9ments d&rsquo;Euclide, c&rsquo;est peut-\u00eatre par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Mishnah ou au Moreh Nebukim de Maimonide qui \u00e9tablissait les preuves de l&rsquo;existence de Dieu chez Aristote par une s\u00e9rie de vingt-six propositions ou plut\u00f4t, plus profond\u00e9ment, parce que la m\u00e9thode g\u00e9om\u00e9trique lui apparaissait la seule expression possible de la v\u00e9rit\u00e9 qui se laisse d\u00e9duire d&rsquo;elle-m\u00eame, sans intervention humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le panth\u00e9isme de Spinoza : une fausse interpr\u00e9tation <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la philosophie de Spinoza est centr\u00e9e sur cette certitude : Tout est en Dieu, Dieu est Tout, mais rien n&rsquo;est Dieu. C&rsquo;est pourquoi il est faux, comme le disent trop souvent bien des commentateurs (qui semblent n&rsquo;avoir jamais lu directement Spinoza), de parler de panth\u00e9isme spinoziste. Il y aurait panth\u00e9isme si le monde et tout ce qu&rsquo;il contient \u00e9tait Dieu. Mais il y a une totale diff\u00e9rence de sens et m\u00eame une opposition entre le fait de penser que tout est Dieu (panth\u00e9isme) et que tout est en Dieu. Dans premier cas (le panth\u00e9isme), tout est identique\u00a0; dans\u00a0\u00a0 l&rsquo;autre (le spinozisme), tout est uni \u00e0 Dieu, car Dieu \u00e9tant l&rsquo;Un, unifie toutes choses et tout \u00eatre en Lui. Dans l&rsquo;identit\u00e9, il n&rsquo;y a ni mouvement, ni vie, ni amour. L&rsquo;unit\u00e9, elle, permet une union de plus en plus consciente dans une vie de d\u00e9sir et \u00ab d&rsquo;amour intellectuel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;amour intellectuel est un amour lib\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;anthropocentrisme, de tout d\u00e9sir de r\u00e9ciprocit\u00e9, o\u00f9 c&rsquo;est encore l&rsquo;homme qui s&rsquo;aime en Dieu. Spinoza n&rsquo;attend pas d&rsquo;amour de Dieu, il n&rsquo;attend rien, il vit \u00ab <em>la jouissance infinie d&rsquo;\u00eatre<\/em> \u00bb (Lettre \u00e0 Louis Meyer, 20 avril 1663, p. 1152). Il aime d&rsquo;un \u00ab vrai \u00bb amour, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;amour qui est pur d\u00e9sint\u00e9ressement, joie de conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 en elle-m\u00eame et non cet amour-sentiment o\u00f9 je m&rsquo;aime moi-m\u00eame par le truchement d&rsquo;un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Spinoza, l&rsquo;amour est l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;Absolu. La substance divine est une et c&rsquo;est pourquoi tout est un : le monde et Dieu, l&rsquo;\u00e9tendue et la pens\u00e9e, la volont\u00e9 et l&rsquo;intelligence, l&rsquo;\u00e2me et le corps&#8230; sont un, un mais non pas identiques. Effectivement, leur unit\u00e9 n&rsquo;est pas intrins\u00e8que (elle se r\u00e9duirait alors \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;absolutisation de ces attributs <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a> que sont l&rsquo;\u00e9tendue et la pens\u00e9e, en substances). Or, il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule substance, Dieu, en qui sont tous les attributs et les modes <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a>, elle provient de leur union \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Comment un Dieu parfait et bon a-t-il pu cr\u00e9er le monde imparfait et mauvais ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La r\u00e9ponse de Spinoza<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi Spinoza r\u00e9sout-il le probl\u00e8me de la cr\u00e9ation et les multiples contradictions qu&rsquo;il comportait. Comment un Dieu, pur esprit, tel que l&rsquo;entendaient les juifs ou les chr\u00e9tiens, pouvait-il avoir fond\u00e9 quelque chose de si oppos\u00e9 \u00e0 lui, la mati\u00e8re ? Comment un Dieu \u00e9ternel pouvait-il avoir engendr\u00e9 le temps ? Kant, apr\u00e8s Spinoza, montrera bien les antinomies <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a> auxquelles se heurte ainsi la raison. Comment un Dieu, seul n\u00e9cessaire, peut-il \u00eatre l&rsquo;auteur du contingent, de ce qui aurait pu ne pas \u00eatre ? Enfin, comment un Dieu parfait, peut-il cr\u00e9er un monde o\u00f9 l&rsquo;imperfection, le mal et la souffrance r\u00e8gnent ? Un Dieu parfait se d\u00e9finit comme tout-puissant et bon, alors que la pr\u00e9sence du mal dans le monde et dans le c\u0153ur humain nous am\u00e8ne \u00e0 supposer, soit que Dieu est impuissant \u00e0 combattre le mal ext\u00e9rieur \u00e0 lui (et, par suite, il y a la cons\u00e9quence logique du manich\u00e9isme qui fait du mal une force \u00e9gale et oppos\u00e9e \u00e0 celle du bien), soit qu&rsquo;il est pervers et cruel, sa toute-puissance se r\u00e9jouissant du mal qu&rsquo;elle inflige aux hommes. Toutes ces croyances qui mettent notre \u00ab raison au rouet \u00bb, comme aurait dit Montaigne, ne sont, pour Spinoza, que superstitions et proviennent du fait que nous concevons Dieu \u00e0 notre image, c&rsquo;est-\u00e0-dire un Dieu qui a des sentiments, de l&rsquo;amour-propre (il souhaite \u00eatre glorifi\u00e9, ador\u00e9&#8230;), de la cruaut\u00e9 (il nous fait souffrir), de la versatilit\u00e9 (le destin peut changer pour nous, du jour au lendemain) et nous pensons que, comme nous, il agit toujours en vue d&rsquo;une fin. Or Dieu ne peut avoir de fin, de but \u00e0 poursuivre, ni hors de lui ni en lui. Puisque Dieu est nature, Deus sive natura (\u00c9th. IV, pr\u00e9f. p. 544), \u00e9tant l&rsquo;Unit\u00e9 dans sa Pl\u00e9nitude Absolue, \u00ab <em>que toutes choses sont en Dieu et d\u00e9pendent de Lui de telle sorte que, sans Lui, elles ne peuvent ni \u00eatre ni \u00eatre con\u00e7ues<\/em> \u00bb (\u00c9th. I, Appendice, p. 402), il n&rsquo;a besoin de rien, il n&rsquo;est pas libre, au sens qu&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e0 choisir. Le choix est, en effet, le signe de l&rsquo;impuissance humaine qui ne poss\u00e8de pas tout et qui est oblig\u00e9e de d\u00e9cider en se limitant dans ses d\u00e9sirs ou \u00e0 travers son ignorance du meilleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Qu&rsquo;est-ce que la vraie libert\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La vraie LIBERT\u00c9 n&rsquo;est donc pas celle de la servitude et de la limitation du choix, mais celle de suivre sa propre n\u00e9cessit\u00e9, non pas par une contrainte ext\u00e9rieure, mais dans un d\u00e9ploiement, une affirmation de sa propre perfection <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a>. La perfection de l&rsquo;homme provient du fait qu&rsquo;il a son essence en Dieu et, par suite, de sa soumission \u00e0 sa nature divine, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 sa reconnaissance d&rsquo;\u00eatre uni \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;\u00e9thique de l&rsquo;homme commence par un DE DEO, \u00ab De Dieu \u00bb, car la lib\u00e9ration de l&rsquo;homme ne proviendra que par l&rsquo;abandon de ses propres pr\u00e9jug\u00e9s qui lui font tout opposer et en ramenant tout \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 de Dieu : l&rsquo;esprit et la mati\u00e8re, l&rsquo;\u00e2me et le corps, la causalit\u00e9 et la finalit\u00e9, la libert\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9, le bien et le mal&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le sage, conscient de l&rsquo;Unit\u00e9, a \u00ab la satisfaction de l&rsquo;\u00e2me \u00bb <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi l&rsquo;homme doit-il passer de cette connaissance du premier genre, o\u00f9 nos opinions sont le reflet de nos propres confusions et de notre propre division interne, \u00e0 la connaissance du second genre, o\u00f9 l&rsquo;on saisit les liens des \u00eatres, en les d\u00e9passant dans l&rsquo;unit\u00e9 commune qui les fonde, et arriver ensuite \u00e0 la connaissance du troisi\u00e8me genre o\u00f9 il se situe et situe toutes choses dans l&rsquo;Un : c&rsquo;est l&rsquo;intuition, or intuere, c&rsquo;est voir, et, effectivement, on ne peut se voir que dans la V\u00e9rit\u00e9, car la V\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 la fois notre regard et notre vision. C&rsquo;est en s&rsquo;unifiant, en prenant conscience de sa relation avec tout, que le sage vivra dans la b\u00e9atitude o\u00f9 connaissance et joie ne font qu&rsquo;un. \u00ab <em>L&rsquo;ignorant, outre qu&rsquo;il est pouss\u00e9 de mille fa\u00e7ons par les causes ext\u00e9rieures et ne poss\u00e8de jamais la vraie satisfaction de l&rsquo;\u00e2me, vit en outre presque inconscient de lui-m\u00eame, de Dieu et des choses et, sit\u00f4t qu&rsquo;il cesse de p\u00e2tir, il cesse aussi d&rsquo;\u00eatre. Au contraire, le sage \u2014 consid\u00e9r\u00e9 comme tel \u2014 dont l&rsquo;\u00e2me s&rsquo;\u00e9meut \u00e0 peine, mais qui, par une certaine n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9ternelle, est conscient de lui-m\u00eame, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d&rsquo;\u00eatre, mais poss\u00e8de toujours la vraie satisfaction de l&rsquo;\u00e2me<\/em> \u00bb (\u00c9th. V, scolie de la prop. XLII, p. 652).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab L&rsquo;\u00e2me est l&rsquo;id\u00e9e du corps \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est avec tout notre \u00eatre que nous prenons conscience de Dieu. Loin que le corps soit un obstacle \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement de l&rsquo;\u00e2me, \u00ab <em>l&rsquo;\u00e2me est l&rsquo;id\u00e9e du corps<\/em> \u00bb (Eth. II, prop. XIII, p. 423), c&rsquo;est-\u00e0-dire quelle est l&rsquo;essence du corps dans son \u00e9ternit\u00e9. L&rsquo;aptitude du corps ne se mesure pas \u00e0 son habilet\u00e9 ou \u00e0 sa force physique, mais \u00e0 sa relation avec les autres corps, les autres \u00eatres, puisque \u00ab <em>la Nature, dans sa totalit\u00e9, est un seul Individu<\/em> \u00bb (Eth. II, lemme VII de la prop. XIII, p. 429). Plus nous sommes conscients, plus nous exp\u00e9rimentons notre propre \u00e9ternit\u00e9, \u00ab <em>nous sentons et exp\u00e9rimentons que nous sommes \u00e9ternels<\/em> \u00bb (Eth. V, scolie de la prop. 23, p. 638), et plus nous saisissons la n\u00e9cessit\u00e9 et la perfection (c&rsquo;est la m\u00eame chose) de ce qui est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab Vouloir, c&rsquo;est aimer ce qui est \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si \u00ab la volont\u00e9 et l&rsquo;entendement sont une seule et m\u00eame chose \u00bb (Eth. II), si penser c&rsquo;est vouloir, c&rsquo;est parce Que la pens\u00e9e n&rsquo;est pas une chose inerte, passive, dans notre esprit, mais qu&rsquo;elle est d\u00e9sir (conatus) d&rsquo;affirmation. Comprendre (intelligere), c&rsquo;est vouloir ce qui est, et vouloir, c&rsquo;est aimer ce qui est (on retrouvera cette id\u00e9e chez Nietzsche). \u00ab <em>Nous agissons par la seule volont\u00e9 de Dieu et nous participons de la nature divine, d&rsquo;autant plus que nos actions sont plus parfaites et que nous comprenons Dieu de mieux en mieux<\/em> [&#8230;]. <em>Notre b\u00e9atitude consiste dans la seule connaissance de Dieu<\/em> [&#8230;]. <em>La vertu et la soumission \u00e0 Dieu sont la f\u00e9licit\u00e9 m\u00eame et la supr\u00eame libert\u00e9<\/em> \u00bb (Eth. II, scolie de la proposition XLXX, p. 466). L&rsquo;\u00e9thique de Spinoza est la b\u00e9atitude. C&rsquo;est la b\u00e9atitude qui est la route de la b\u00e9atitude, la voie pour y parvenir, \u00ab <em>la b\u00e9atitude n&rsquo;est pas la r\u00e9compense de la vertu, mais la vertu elle-m\u00eame ; et nous n&rsquo;en \u00e9prouvons pas de la joie parce que nous r\u00e9primons nos penchants ; au contraire, c&rsquo;est parce que nous en \u00e9prouvons de la joie que nous pouvons r\u00e9primer nos penchants<\/em> \u00bb (Eth. V, prop. XLII, p. 651).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La joie d&rsquo;\u00eatre, signe de notre r\u00e9alisation, de notre union \u00e0 Dieu, en est en m\u00eame temps le moyen, \u00ab <em>passage d&rsquo;une moindre \u00e0 une plus grande perfection<\/em> \u00bb (Eth. III, D\u00e9f. Des sentiments, II, p. 526). Il va de soi que la perfection est pl\u00e9nitude, mais si Spinoza parle de degr\u00e9s dans la perfection, c&rsquo;est parce que, bien que nous soyons en soi parfaits, puisque tout ce qui est est parfait, \u00e9tant en Dieu, nous avons \u00e0 devenir ce que nous sommes, \u00e0 exp\u00e9rimenter, dans notre dur\u00e9e individuelle et contingente, le pr\u00e9sent de notre \u00e9ternit\u00e9. \u00ab <em>Par \u00e9ternit\u00e9, j&rsquo;entends l&rsquo;existence elle-m\u00eame<\/em> \u00bb (Eth. D\u00e9f. 8, I, p. 366).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne tient qu&rsquo;\u00e0 nous que notre vie soit ivre de Dieu, de cet amour o\u00f9 Dieu s&rsquo;aime lui-m\u00eame en l&rsquo;homme et le comble de joie et de force. Il suffit de comprendre (par l\u00e0 m\u00eame d&rsquo;affirmer et de vouloir) tout ce qui est en le reliant \u00e0 la Raison de l&rsquo;Un, et ainsi de voir Dieu en tout et tout en Dieu. \u00ab <em>L&rsquo;amour intellectuel de l&rsquo;esprit envers Dieu est l&rsquo;amour m\u00eame de Dieu<\/em> \u00bb (Eth. V, Prop. XXXVI, p. 645).<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">M. Reboul<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>***<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>SPINOZA : EXCOMMUNIE PAR LES AUTORITES JUIVES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 24 novembre 1632, na\u00eet \u00e0 Amsterdam <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a> Baruch Spinoza (en h\u00e9breu, Baruch veut dire B\u00e9ni ou Beno\u00eet, en fran\u00e7ais). Ses parents \u00e9taient des juifs portugais, descendants des marranes ou juifs forc\u00e9s par l&rsquo;Inquisition \u00e0 se convertir au catholicisme puis secr\u00e8tement revenus \u00e0 leur religion. A la suite de pers\u00e9cutions, la famille de Spinoza avait quitt\u00e9 son village d&rsquo;Espinosa aux confins du sud de l&rsquo;Espagne et du Portugal, dans le district de Videgueirra, pour s&rsquo;installer \u00e0 Amsterdam. Son grand-p\u00e8re fut \u00e0 la t\u00eate de la communaut\u00e9 juive d\u00e8s 1628 et son p\u00e8re fut gardien de la synagogue et de l&rsquo;\u00e9cole juive ; sa m\u00e8re mourut lorsqu&rsquo;il eut six ans. Spinoza re\u00e7oit une \u00e9ducation assez compl\u00e8te. En plus de l&rsquo;espagnol, langue dans laquelle \u00e9taient donn\u00e9s les cours (la Hollande n&rsquo;acquerra son ind\u00e9pendance par rapport \u00e0 l&rsquo;Espagne qu&rsquo;en 1648, par le trait\u00e9 d&rsquo;Aix-la-Chapelle), il sait l&rsquo;h\u00e9breu (il \u00e9crira m\u00eame une grammaire h\u00e9bra\u00efque), le latin, le fran\u00e7ais, un peu d&rsquo;italien et d&rsquo;allemand. D\u00e8s 1646, tout en poursuivant ses \u00e9tudes, Spinoza travaille avec son p\u00e8re dans une maison de commerce que celui-ci poss\u00e9dait et o\u00f9 il s&rsquo;y montre excellent homme d&rsquo;affaires ; puis, \u00e0 la mort de son p\u00e8re, en 1654, i1 assiste un chr\u00e9tien ex-j\u00e9suite, libre penseur, Francis Van den Enden, qui avait ouvert une \u00e9cole. A son contact, il se passionne pour Descartes et, en particulier, nous dit son ami Colerus, pour sa maxime \u00ab <em>qui \u00e9tablit qu&rsquo;on ne doit jamais rien recevoir pour v\u00e9ritable qui n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 auparavant prouv\u00e9 par de bonnes et solides raisons<\/em> \u00bb<a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, Spinoza pensait que les principes des rabbins \u00e9taient \u00e9tablis uniquement sur l&rsquo;autorit\u00e9 des rabbins m\u00eames et non, comme ils le pr\u00e9tendaient, par la Parole de Dieu transmise dans la Torah. Spinoza s&rsquo;\u00e9loigna donc de plus en plus des synagogues et propagea autour de lui des id\u00e9es qui, bien que subversives pour les autorit\u00e9s officielles, n&rsquo;en \u00e9taient pas moins en l&rsquo;air depuis un certain temps. La Renaissance avait amen\u00e9 une tendance \u00e0 la r\u00e9volte contre la tradition pure, contre les principes \u00e9tablis, et plusieurs juifs avaient \u00e9t\u00e9 excommuni\u00e9s en raison de leurs opinions. Ainsi Uriel da Costa \u00e9tait oppos\u00e9 \u00e0 la croyance en l&rsquo;immortalit\u00e9 et \u00e0 diff\u00e9rents rites juifs sous pr\u00e9texte que leurs origines n&rsquo;\u00e9taient pas bibliques. Il fut excommuni\u00e9 par les autorit\u00e9s juives, se r\u00e9tracta, puis revenant \u00e0 la charge, fut \u00e0 nouveau excommuni\u00e9, puis, se r\u00e9tractant encore, accepta la flagellation publique de trente-neuf coups de fouets (\u00e0 laquelle Spinoza assista probablement), puis se suicida.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame qu&rsquo;Uriel da Costa ou Daniel de Prado, docteur juif d&rsquo;Amsterdam, excommuni\u00e9 lui aussi en raison de son opposition \u00e0 la tradition juive, Spinoza soutenait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait rien dans la Bible pour affirmer que Dieu n&rsquo;a pas de corps ou que l&rsquo;\u00e2me est immortelle. Colerus nous rapporte (\u00ab Vie de Spinoza \u00bb, p. 1509-1510) que Fran\u00e7ois Halma, dans sa \u00ab Vie de Spinoza \u00bb, certifie que les rabbins, voulant \u00e9viter un scandale, lui offrirent une pension de 1000 florins pour qu&rsquo;il vienne de temps en temps \u00e0 la synagogue. Mais Spinoza leur dit que m\u00eame s&rsquo;ils lui eussent offert dix fois autant, il n&rsquo;e\u00fbt pas accept\u00e9 leur offre, car il n&rsquo;\u00e9tait pas hypocrite et ne recherchait que la v\u00e9rit\u00e9. Les rabbins l&rsquo;excommunient donc suivant la troisi\u00e8me sorte d&rsquo;excommunication (les deux premi\u00e8res permettent une r\u00e9int\u00e9gration dans la communaut\u00e9 apr\u00e8s repentir) ou Schammatha, grand anath\u00e8me, c&rsquo;est-\u00e0-dire bannissement des assembl\u00e9es ou synagogues, sans espoir d&rsquo;y pouvoir jamais rentrer. La formule d&rsquo;excommunication est terrible <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a> (\u00ab Qu&rsquo;il soit maudit par l&rsquo;Eternel, le Dieu d&rsquo;Isra\u00ebl&#8230; Que Dieu ne lui pardonne jamais ses p\u00e9ch\u00e9s&#8230; \u00bb), mais un paragraphe laissait supposer, dans le cas de Spinoza, qu&rsquo;on lui laissait une possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 dans la communaut\u00e9 juive. Spinoza fut donc excommuni\u00e9 \u00e0 vingt-trois ans, le 27 juillet 1656 ; il partit quelque temps \u00e0 Ouwerkerk, un village au sud d&rsquo;Amsterdam, puis retourna \u00e0 Amsterdam o\u00f9 il resta jusqu&rsquo;en 1660.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout au long de sa vie, il v\u00e9cut du polissage des lentilles et de la vente des verres de t\u00e9lescope (grande nouveaut\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1660, Spinoza s&rsquo;installe \u00e0 Rijnsburg, dans la banlieue de Leyde, et forme un cercle d&rsquo;\u00e9tudes de probl\u00e8mes philosophiques et religieux, puis \u00e0 Noorburg et, enfin, en 1670, \u00e0 La Haye, o\u00f9 il mourut de phtisie, \u00e0 quarante-quatre ans, le 21 f\u00e9vrier 1677.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 \u00e0 publier de son vivant que Les Principes de philosophie de M. Descartes d\u00e9montr\u00e9s g\u00e9om\u00e9triquement, en 1664, et, anonymement, le Trait\u00e9 th\u00e9ologico-politique, en 1670.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>SPINOZA NE CROIT PAS AU DIEU DE LA BIBLE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Spinoza, Dieu \u00e9tant n\u00e9cessaire, donc \u00e9ternel (Dieu est \u00ab cause de soi, autrement dit, ce dont la nature ne peut \u00eatre con\u00e7ue qu&rsquo;existante \u00bb Ethique I, I<sup>re<\/sup> partie, D\u00e9finition I, p. 365), et tout ce qui est, \u00e9tant en Dieu \u00e9ternellement (\u00ab Tout ce qui est, est en Dieu \u00bb Eth. I, id., Proposition XV, p. 378. \u00ab Nous sentons et nous exp\u00e9rimentons que nous sommes \u00e9ternels \u00bb Eth. V, scolie de la Prop. XXIII, p. 638), il ne croit pas au Dieu de la Bible. Dieu, pour la Torah, est cr\u00e9ateur d&rsquo;un monde contingent, qui aurait pu ne pas \u00eatre ; or, nous dit Spinoza, \u00ab dans la nature, il n&rsquo;y a rien de contingent ; mais toutes choses sont d\u00e9termin\u00e9es par la n\u00e9cessit\u00e9 de la nature divine \u00e0 exister et \u00e0 produire un effet d&rsquo;une certaine fa\u00e7on \u00bb (Eth. I, Prop. XXIX, p. 394), puisque la nature est en Dieu, et les hommes dou\u00e9s de libre arbitre, c&rsquo;est-\u00e0-dire de responsabilit\u00e9 dans le choix de leur vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La libert\u00e9 humaine ne consiste pas \u00e0 choisir un but, \u00e0 vouloir le bien, \u00e0 tenter de le r\u00e9aliser, car, pour Spinoza, \u00ab toutes les causes finales ne sont que des fictions humaines \u00bb (Eth. I, Appendice, p. 405), comme si chaque homme pouvait cr\u00e9er un monde \u00e0 sa mesure et qu&rsquo;il modifierait suivant son d\u00e9sir et son avantage. La libert\u00e9 consiste donc non \u00e0 vivre comme si on \u00e9tait le ma\u00eetre du monde, chacun ind\u00e9pendant dans sa propre sph\u00e8re, mais \u00e0 suivre le troisi\u00e8me genre de connaissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 se lib\u00e9rer de tout ce qui est faux-semblant (opinion ou imagination), afin de vivre sub specie aeternitatis, dans la vision intuitive de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, et \u00e0 accomplir la volont\u00e9 de Dieu : \u00ab Nul ne choisit sa mani\u00e8re de vivre et ne fait rien, sinon par une vocation singuli\u00e8re de Dieu qui a \u00e9lu tel individu de pr\u00e9f\u00e9rence aux autres pour telle \u0153uvre ou telle mani\u00e8re de vivre \u00bb (Trait\u00e9 des autorit\u00e9s th\u00e9ologique et politique, chap. III, p. 710).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La Bible, lieu de l&rsquo;imaginaire et non de la v\u00e9rit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, pour Spinoza, la Bible est le lieu de l&rsquo;imaginaire et non de la v\u00e9rit\u00e9. Quant au Christ, il est le philosophe par excellence, summus philosophus (formule que rapporte l&rsquo;ami de Spinoza, Ehrenfried Tschirnhaus), puisqu&rsquo;il est le seul \u00e0 voir Dieu, non pas m\u00e9diatement comme les proph\u00e8tes qui, ayant une imagination plus vive que la plupart des hommes, peuvent avoir des visions et des auditions, non pas m\u00eame face \u00e0 face, comme Mo\u00efse, mais \u00ab d&rsquo;\u00e2me \u00e0 \u00e2me\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Spinoza, la religion \u00e9tant du domaine de l&rsquo;ext\u00e9rieur (culte&#8230;), elle ne peut \u00eatre que superstition, idol\u00e2trie. On ne peut se faire une image de Dieu, une id\u00e9e de Dieu, comme s&rsquo;il \u00e9tait un objet (ob-jectum, jet\u00e9 devant) que nous pouvons comprendre, enserrer dans les limites de notre intelligence qui lui serait, par suite, sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu n&rsquo;est pas un objet de foi, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;ob\u00e9issance, il n&rsquo;est pas un ma\u00eetre ext\u00e9rieur \u00e0 nous, qui nous commande et que l&rsquo;on peut s\u00e9duire, comme nous le pr\u00e9sente la Bible, et auquel il faudrait nous soumettre. La connaissance r\u00e9v\u00e9l\u00e9e doit laisser la place \u00e0 la connaissance naturelle, car la raison est seule habilit\u00e9e pour permettre de conna\u00eetre Dieu, et donc de l&rsquo;aimer : \u00ab La pens\u00e9e de Dieu et ses jugements \u00e9ternels sont inscrits en toute pens\u00e9e humaine, de sorte que chacun de nous (pour parler comme l&rsquo;Ecriture) saisit la pens\u00e9e divine \u00bb (Trait\u00e9 des autorit\u00e9s th\u00e9ologique et politique, chap. I, p. 638). La foi, ou \u00ab l&rsquo;ob\u00e9issance, fait place \u00e0 l&rsquo;amour, aussi indissolublement li\u00e9 \u00e0 la connaissance vraie que la lumi\u00e8re au soleil. Guid\u00e9s par la raison, nous ne pouvons d\u00e9sormais qu&rsquo;aimer Dieu, nous ne saurions plus lui ob\u00e9ir \u00bb (Ibid., chap. XVI, note, p. 894).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Spinoza lib\u00e8re l&rsquo;homme de tout ce dont le jud\u00e9o-christianisme l&rsquo;avait oppress\u00e9 : la n\u00e9cessit\u00e9 de la p\u00e9nitence pour atteindre le royaume de Dieu, la pr\u00e9destination et son fatalisme, l&rsquo;inqui\u00e9tude de la vie apr\u00e8s la mort, la culpabilit\u00e9 provenant de notre ignorance et de nos limitations face \u00e0 la toute-puissance de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Dieu n&rsquo;a rien dict\u00e9 aux hommes par l&rsquo;interm\u00e9diaire des proph\u00e8tes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Spinoza, Dieu n&rsquo;est pas une personne aux d\u00e9crets arbitraires, qui se plierait \u00e0 nos caprices et ferait des miracles : \u00ab Tant s&rsquo;en faut que les miracles, si l&rsquo;on entend par l\u00e0 des ouvrages contraires \u00e0 l&rsquo;ordre de la nature, nous prouvent l&rsquo;existence de Dieu ; ils nous en feraient douter, au contraire, alors que, sans les miracles, nous pourrions en \u00eatre certains, pourvu que nous sachions que tout, dans la nature, suit un ordre fixe et immuable [&#8230;], puisque les lois de la nature s&rsquo;\u00e9tendent \u00e0 une infinit\u00e9 d&rsquo;objets et sont con\u00e7ues par nous sous un certain aspect d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 et que la nature proc\u00e8de suivant ces lois dans un ordre fixe et immuable, ces lois m\u00eames manifestant, dans la mesure qui leur est propre, l&rsquo;infinit\u00e9 de Dieu, son \u00e9ternit\u00e9 et son immutabilit\u00e9 \u00bb (Trait\u00e9 des autorit\u00e9s th\u00e9ologique et politique, chap. VI, p. 754-755).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu n&rsquo;est rien de ce que peuvent en penser les hommes (en cela Spinoza est fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;anti-anthropomorphisme du juda\u00efsme pour qui le principal p\u00e9ch\u00e9 est de r\u00e9duire la transcendance divine \u00e0 notre mesure humaine), Dieu n&rsquo;a rien dict\u00e9 aux hommes par l&rsquo;interm\u00e9diaire des proph\u00e8tes les commandements divins s&rsquo;adressent aux hommes qui ont encore besoin d&rsquo;ob\u00e9ir comme des enfants, mais Il a donn\u00e9 \u00e0 chacun la possibilit\u00e9 de Le reconna\u00eetre et de L&rsquo;aimer, dans la connaissance rationnelle du vrai et dans le mod\u00e8le du Christ, incarnation de la \u00ab Sagesse de Dieu \u00bb (Ibid, chap. I, p. 681), mais non incarnation de Dieu lui-m\u00eame : \u00ab Quand certaines Eglises ajoutent que Dieu a pris une forme humaine, j&rsquo;ai express\u00e9ment averti que je ne sais pas ce qu&rsquo;elles veulent dire ; et, m\u00eame, \u00e0 dire vrai, affirmer cela ne me para\u00eet pas moins absurde que de dire que le cercle a pris la forme d&rsquo;un carr\u00e9 \u00bb (Lettre LXXIII, \u00e0 H. Oldenburg, 339). Le Christ nous indique la voie du salut, \u00ab autrement dit la b\u00e9atitude ou la libert\u00e9, qui consiste dans l&rsquo;amour constant et \u00e9ternel envers Dieu, autrement dit dans l&rsquo;amour de Dieu envers les hommes \u00bb (Eth. V, scolie de la Prop. XXXVI, p. 645).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelques ouvrages sur Spinoza<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ren\u00e9 Daumal : Chaque fois que l&rsquo;aube para\u00eet (Paris, Gallimard, 1953, p. 81 \u00e0 98).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Jean Guitton : Leibniz et Spinoza (1946).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Gilles Deleuze : Spinoza et le probl\u00e8me de l&rsquo;expression (Paris, \u00e9d. de Minuit, 1968).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Sylvain Zac : L&rsquo;id\u00e9e de vie dans la philosophie de Spinoza (Paris, P.U.F.).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Jean Lacroix : Spinoza et le probl\u00e8me du salut (Paris, coll. \u00ab Initiation philosophique \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> \u00ab <em>Souvent, je m&rsquo;\u00e9veille \u00e0 moi-m\u00eame, en m&rsquo;\u00e9chappant de mon corps ; \u00e9tranger \u00e0 toute autre chose, dans l&rsquo;intimit\u00e9 de moi-m\u00eame je vois une beaut\u00e9 aussi merveilleuse que possible. Je suis convaincu, surtout alors, que j&rsquo;ai une destin\u00e9e sup\u00e9rieure ; mon activit\u00e9 est le plus haut degr\u00e9 de la vie ; je suis uni \u00e0 l&rsquo;\u00eatre divin et, arriv\u00e9 \u00e0 cette activit\u00e9, je me fixe en lui au-dessus des autres \u00eatres intelligibles. Mais apr\u00e8s ce repos dans l&rsquo;\u00eatre divin, redescendu de l&rsquo;intelligence \u00e0 la pens\u00e9e r\u00e9fl\u00e9chie, je me demande comment j&rsquo;op\u00e8re actuellement cette descente et comment l&rsquo;\u00e2me a jamais pu venir dans le corps, \u00e9tant en elle-m\u00eame comme elle m&rsquo;est apparue bien qu&rsquo;elle soit en un corps<\/em> \u00bb (Plotin : Enn\u00e9ades, IV, 8-1, p. 216, trad. Br\u00e9hier-Vrin).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cf. aussi Djel\u00e2l-uddin-R\u00fbmi, po\u00e8te persan du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : \u00ab <em>L&rsquo;union avec toi ne dure qu&rsquo;un moment, la s\u00e9paration dure des ann\u00e9es<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Les attributs sont ce que nous percevons de la substance. Dieu a une infinit\u00e9 d&rsquo;attributs, mais nous n&rsquo;en connaissons que deux : l&rsquo;\u00e9tendue et la pens\u00e9e, \u00e9ternelles comme la substance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> Les modes sont des expressions contingentes de la substance : par ex., le corps en tant que particularit\u00e9 individuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> <em>Critique de la Raison pure<\/em>, d&rsquo;Emmanuel Kant (Paris P.U.F., 1950, p. 31 et suiv.).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> \u00ab\u00a0<em>Tout ce qui est, consid\u00e9r\u00e9 en soi&#8230; inclut une perfection&#8230; car l&rsquo;essence n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la perfection<\/em> \u00bb (Lettre 19 \u00e0 Blyenbergh, 5 janvier 1655, p. 1179.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Sa maison natale, aujourd&rsquo;hui transform\u00e9e en mus\u00e9e, se trouve au 41 du Waterlooplein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> La vie de B. de Spinoza, par Jean Colerus, p. 1509. La pagination est celle des \u0152uvres compl\u00e8tes de Spinoza (Ed. de La Pl\u00e9iade, Gallimard, 1954. Texte traduit ou revu, pr\u00e9sent\u00e9 et annot\u00e9 par Roland Caillois, Madeleine Frax\u00e8s et Robert Misrahi).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> Ceux qui voudraient lire le formulaire d&rsquo;excommunication g\u00e9n\u00e9rale en usage parmi les juifs peuvent le trouver dans les \u0152uvres de Spinoza (La Pl\u00e9iade, p. 1513 \u00e0 1517).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toute la philosophie de Spinoza est centr\u00e9e sur cette certitude : Tout est en Dieu, Dieu est Tout, mais rien n&rsquo;est Dieu. C&rsquo;est pourquoi il est faux, comme le disent trop souvent bien des commentateurs (qui semblent n&rsquo;avoir jamais lu directement Spinoza), de parler de panth\u00e9isme spinoziste. Il y aurait panth\u00e9isme si le monde et tout ce qu&rsquo;il contient \u00e9tait Dieu. Mais il y a une totale diff\u00e9rence de sens et m\u00eame une opposition entre le fait de penser que tout est Dieu (panth\u00e9isme) et que tout est en Dieu. Dans premier cas (le panth\u00e9isme), tout est identique ; dans l&rsquo;autre (le spinozisme), tout est uni \u00e0 Dieu, car Dieu \u00e9tant l&rsquo;Un, unifie toutes choses et tout \u00eatre en Lui. Dans l&rsquo;identit\u00e9, il n&rsquo;y a ni mouvement, ni vie, ni amour. 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