{"id":6958,"date":"2011-04-25T16:53:39","date_gmt":"2011-04-25T15:53:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=6958"},"modified":"2012-01-26T23:38:37","modified_gmt":"2012-01-26T22:38:37","slug":"classification-des-jeux-par-roger-caillois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/classification-des-jeux-par-roger-caillois\/","title":{"rendered":"Classification des Jeux par Roger Caillois"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Synth\u00e8ses. No 140-141. Janvier-F\u00e9vrier 1958)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>On conna\u00eet l&rsquo;extr\u00eame qualit\u00e9 d&rsquo;attention que <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Roger_Caillois\" target=\"_blank\">Roger Caillois<\/a> (1913-1978) voue aux objets qu&rsquo;il appr\u00e9hende, son approche du Sacr\u00e9, non certes \u00e0 la mani\u00e8re de Georges Bataille dont la philosophie du sacr\u00e9 est, elle, li\u00e9e au primat de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure, mais bien plut\u00f4t ici par un entier regard, oui le regard de Caillois qui envahit, p\u00e9n\u00e8tre toutes les donn\u00e9es, tous les aspects d&rsquo;un m\u00eame probl\u00e8me du sacr\u00e9, en l&rsquo;occurrence, celui des Jeux : ils nous communiquent, si nous m\u00e9ditons sur eux, cette sorte de ferveur ou mieux peut-\u00eatre d&rsquo;\u00e9moi intellectuel que nous apportent aussi la po\u00e9sie et certains r\u00eaves.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Maurice Lambilliotte<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La multitude et la vari\u00e9t\u00e9 infinies des jeux font d&rsquo;abord d\u00e9sesp\u00e9rer de d\u00e9couvrir un principe de classement qui permette de les r\u00e9partir tous entre un petit nombre de cat\u00e9gories bien d\u00e9finies. En outre, ils pr\u00e9sentent tant d&rsquo;aspects diff\u00e9rents que de multiples points de vue sont possibles. Le vocabulaire courant montre assez \u00e0 quel point l&rsquo;esprit demeure h\u00e9sitant et incertain : en fait, il emploie plusieurs classifications concurrentes. Opposer les jeux de cartes aux jeux d&rsquo;adresse n&rsquo;a pas de sens, ni opposer les jeux de soci\u00e9t\u00e9 aux jeux du stade. Dans un cas, en effet, on choisit comme crit\u00e8re de r\u00e9partition l&rsquo;instrument du jeu; dans un autre, la qualit\u00e9 principale qu&rsquo;il exige; dans un troisi\u00e8me, le nombre de joueurs et l&rsquo;atmosph\u00e8re de la partie; dans le dernier enfin, le lieu o\u00f9 l&rsquo;\u00e9preuve est disput\u00e9e. En outre, ce qui complique tout, on peut jouer \u00e0 un m\u00eame jeu seul ou \u00e0 plusieurs. Un jeu d\u00e9termin\u00e9 peut mobiliser plusieurs qualit\u00e9s \u00e0 la fois ou n&rsquo;en n\u00e9cessiter aucune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En un m\u00eame lieu, on peut jouer \u00e0 des jeux fort diff\u00e9rents : les chevaux de bois et le diabolo sont tous les deux des amusements de plein air : mais l&rsquo;enfant qui jouit passivement du plaisir d&rsquo;\u00eatre entra\u00een\u00e9 par la rotation du man\u00e8ge, n&rsquo;est pas dans le m\u00eame \u00e9tat d&rsquo;esprit que celui qui s&#8217;emploie de son mieux \u00e0 rattraper correctement son diabolo. D&rsquo;autre part, beaucoup de jeux se jouent sans instruments ni accessoires. A quoi s&rsquo;ajoute qu&rsquo;un m\u00eame accessoire peut remplir des fonctions disparates suivant le jeu consid\u00e9r\u00e9. Les billes sont en g\u00e9n\u00e9ral l&rsquo;instrument d&rsquo;un jeu d&rsquo;adresse, mais l&rsquo;un des joueurs peut essayer d&rsquo;en deviner le nombre pair ou impair dans la main ferm\u00e9e de son adversaire: elles deviennent alors l&rsquo;instrument d&rsquo;un jeu de hasard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m&rsquo;arr\u00eate cependant sur cette derni\u00e8re expression. Pour une fois, elle fait allusion au caract\u00e8re fondamental d&rsquo;une sorte bien d\u00e9termin\u00e9e de jeux. Que ce soit lors d&rsquo;un pari ou \u00e0 la loterie, \u00e0 la roulette ou au baccara, il est clair que le joueur observe la m\u00eame attitude. Il ne fait rien, il attend la d\u00e9cision du sort. Au contraire, le boxeur, le coureur \u00e0 pied, le joueur d&rsquo;\u00e9checs ou de marelle mettent tout en \u0153uvre pour gagner. Peu importe que tant\u00f4t ces jeux soient athl\u00e9tiques et tant\u00f4t intellectuels. L&rsquo;attitude du joueur est la m\u00eame : l&rsquo;effort de vaincre un rival plac\u00e9 dans les m\u00eames conditions que soi. Il para\u00eet ainsi justifi\u00e9 d&rsquo;opposer les jeux de hasard et les jeux de comp\u00e9tition. Surtout, il devient tentant de rechercher s&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de d\u00e9couvrir d&rsquo;autres attitudes non moins fondamentales, qui fourniraient \u00e9ventuellement les rubriques d&rsquo;une classification raisonn\u00e9e des jeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s examen des diff\u00e9rentes possibilit\u00e9s, je propose \u00e0 cette fin une division en quatre rubriques principales selon que, dans les jeux consid\u00e9r\u00e9s, pr\u00e9domine le r\u00f4le de la comp\u00e9tition, du hasard, du simulacre ou du vertige. Je les appelle respectivement <em>Ag\u00f4n<\/em>, <em>Alea<\/em>, <em>Mimicry<\/em> et <em>Ilinx<\/em>. Toutes quatre appartiennent bien au domaine des jeux : on joue au football ou aux billes ou \u00e0 la loterie (alea), on joue au pirate ou on joue N\u00e9ron ou Hamlet (mimicry), on joue \u00e0 provoquer en soi, par un mouvement rapide de rotation ou de chute, un \u00e9tat organique de confusion et de d\u00e9sarroi (ilinx). Pourtant, ces d\u00e9signations ne recouvrent pas encore en entier l&rsquo;univers du jeu. Elles le distribuent en quadrants que gouverne chacun un principe original. Elles d\u00e9limitent des secteurs qui rassemblent des jeux de m\u00eame esp\u00e8ce. Mais \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ces secteurs, les diff\u00e9rents jeux s&rsquo;\u00e9tagent dans le m\u00eame ordre, selon une progression comparable. Aussi peut-on en m\u00eame temps les ranger entre deux p\u00f4les antagonistes. A une extr\u00e9mit\u00e9 r\u00e8gne, presque sans partage, un principe commun de divertissement, de turbulence, d&rsquo;improvisation libre et d&rsquo;\u00e9panouissement insouciant, par o\u00f9 se manifeste une certaine fantaisie incontr\u00f4l\u00e9e qu&rsquo;on peut d\u00e9signer sous le nom de <em>paidia<\/em>. A l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e, cette exub\u00e9rance espi\u00e8gle et primesauti\u00e8re est presque enti\u00e8rement absorb\u00e9e, en tout cas disciplin\u00e9e, par une tendance compl\u00e9mentaire, inverse \u00e0 quelques \u00e9gards, mais non \u00e0 tous, de sa nature anarchique et capricieuse : un besoin croissant de la plier des conventions arbitraires, imp\u00e9ratives et \u00e0 dessein g\u00eanantes, de la contrarier toujours davantage en dressant devant elle des chicanes sans cesse plus embarrassantes, afin de lui rendre plus malais\u00e9 de parvenir au r\u00e9sultat d\u00e9sir\u00e9. Celui-ci demeure parfaitement inutile, quoiqu&rsquo;il exige une somme constamment accrue d&rsquo;efforts, de patience, d&rsquo;adresse ou d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9. Je nomme <em>ludus<\/em> cette seconde composante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;est pas dans mon intention, en recourant \u00e0 ces d\u00e9nominations \u00e9trang\u00e8res, de constituer je ne sais quelle mythologie p\u00e9dante, totalement d\u00e9pourvue de sens. Mais, dans l&rsquo;obligation de rassembler sous une m\u00eame \u00e9tiquette des manifestations disparates, il m&rsquo;a paru que le moyen le plus \u00e9conomique d&rsquo;y parvenir consistait \u00e0 emprunter \u00e0 telle ou telle autre langue le vocable \u00e0 la fois le plus significatif et le plus compr\u00e9hensif possible, afin d&rsquo;\u00e9viter que chaque ensemble examin\u00e9 ne se trouve uniform\u00e9ment marqu\u00e9 par la qualit\u00e9 particuli\u00e8re d&rsquo;un des \u00e9l\u00e9ments qu&rsquo;il r\u00e9unit, ce qui ne manquerait pas d&rsquo;arriver si le nom de celui-ci servait \u00e0 d\u00e9signer le groupe tout entier. Chacun du reste, au fur et \u00e0 mesure que je tenterai d&rsquo;\u00e9tablir la classification \u00e0 laquelle je me suis arr\u00eat\u00e9, aura l&rsquo;occasion de se rendre compte par lui-m\u00eame de la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 je me suis trouv\u00e9 d&rsquo;utiliser une nomenclature qui ne renvoie pas trop directement \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience concr\u00e8te, qu&rsquo;elle est en partie destin\u00e9e \u00e0 distribuer selon un principe in\u00e9dit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le m\u00eame esprit, je me suis efforc\u00e9 de meubler chaque rubrique avec les jeux en apparence les plus diff\u00e9rents, afin de mieux faire ressortir leur parent\u00e9 fondamentale. J&rsquo;ai m\u00eal\u00e9 les jeux du corps et ceux de l&rsquo;intelligence, ceux qui reposent sur la force \u00e0 ceux qui font appel \u00e0 l&rsquo;adresse ou au calcul. Je n&rsquo;ai pas non plus distingu\u00e9, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de chaque classe, entre les jeux des enfants et ceux des adultes; et chaque fois que j&rsquo;ai pu, j&rsquo;ai recherch\u00e9 dans le monde animal des conduites homologues. Il s&rsquo;agissait, ce faisant, de souligner le principe m\u00eame de la classification propos\u00e9e, qui aurait moins de port\u00e9e si l&rsquo;on n&rsquo;apercevait pas avec \u00e9vidence que les divisions qu&rsquo;elle \u00e9tablit, correspondent \u00e0 des impulsions essentielles et irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">a) Cat\u00e9gories fondamentales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ag\u00f4n.<\/em> \u2014 Tout un groupe de jeux appara\u00eet comme comp\u00e9tition, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme un combat o\u00f9 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances est artificiellement cr\u00e9\u00e9e pour que les antagonistes s&rsquo;affrontent dans des conditions id\u00e9ales, susceptibles de donner une valeur pr\u00e9cise et incontestable au triomphe du vainqueur. Il s&rsquo;agit donc chaque fois d&rsquo;une rivalit\u00e9 qui porte sur une seule qualit\u00e9 (rapidit\u00e9, endurance, vigueur, m\u00e9moire, adresse, ing\u00e9niosit\u00e9), s&rsquo;exer\u00e7ant dans des limites d\u00e9finies et sans aucun secours ext\u00e9rieur, de telle fa\u00e7on que le gagnant apparaisse comme le meilleur dans une certaine cat\u00e9gorie d&rsquo;exploits. Telle est la r\u00e8gle des \u00e9preuves sportives et la raison d&rsquo;\u00eatre de leurs multiples subdivisions, qu&rsquo;elles opposent deux individus ou deux \u00e9quipes (polo, tennis, football, boxe, escrime), ou qu&rsquo;elles soient disput\u00e9es entre un nombre ind\u00e9termin\u00e9 de concurrents (courses de toute esp\u00e8ce, concours de tir, golf, athl\u00e9tisme). A la m\u00eame classe appartiennent encore les jeux o\u00f9 les adversaires disposent au d\u00e9part d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments exactement de m\u00eame valeur et de m\u00eame nombre. Le jeu de dames, les \u00e9checs, le billard en offrent des exemples parfaits. La recherche de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances au d\u00e9part est si manifestement le principe essentiel de la rivalit\u00e9 qu&rsquo;on la r\u00e9tablit par un handicap entre des joueurs de classe diff\u00e9rente, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances d&rsquo;abord \u00e9tablie, on m\u00e9nage une in\u00e9galit\u00e9 seconde, proportionnelle \u00e0 la force relative suppos\u00e9e des participants. Il est significatif qu&rsquo;un tel usage existe aussi bien pour l&rsquo;ag\u00f4n de caract\u00e8re musculaire (les rencontres sportives) que pour l&rsquo;ag\u00f4n du type le plus c\u00e9r\u00e9bral (les parties d&rsquo;\u00e9checs, par exemple, o\u00f9 l&rsquo;on fait avantage au joueur le plus faible d&rsquo;un pion, d&rsquo;un cavalier, d&rsquo;une tour).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si soigneusement qu&rsquo;on essaie de la m\u00e9nager, une \u00e9galit\u00e9 absolue ne semble pourtant pas enti\u00e8rement r\u00e9alisable. Quelquefois, comme aux dames ou aux \u00e9checs, le fait de jouer le premier procure un avantage, car cette priorit\u00e9 permet au joueur favoris\u00e9 d&rsquo;occuper des positions-cl\u00e9s ou d&rsquo;imposer sa strat\u00e9gie. A l&rsquo;inverse, dans les jeux \u00e0 ench\u00e8res, qui d\u00e9clare le dernier, profite des indications que lui fournissent les annonces de ses adversaires. De m\u00eame, au croquet, sortir le dernier multiplie les ressources du joueur. Dans les rencontres sportives, l&rsquo;exposition, le fait d&rsquo;avoir le soleil de face ou de dos; le vent qui aide ou qui g\u00eane l&rsquo;un des deux camps; le fait, dans les courses disput\u00e9es sur une piste ferm\u00e9e, de se trouver \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ou \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la courbe, constituent le cas \u00e9ch\u00e9ant autant d&rsquo;atouts ou d&rsquo;inconv\u00e9nients dont l&rsquo;influence n&rsquo;est pas forc\u00e9ment n\u00e9gligeable. On annule ou on temp\u00e8re ces in\u00e9vitables d\u00e9s\u00e9quilibres par le tirage au sort de la situation initiale, ensuite par une stricte alternance de la position privil\u00e9gi\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ressort du jeu est pour chaque concurrent le d\u00e9sir de voir reconnue son excellence dans un domaine donn\u00e9. C&rsquo;est pourquoi la pratique de l&rsquo;ag\u00f4n suppose une attention soutenue, un entra\u00eenement appropri\u00e9, des efforts assidus et la volont\u00e9 de vaincre. Elle implique discipline et pers\u00e9v\u00e9rance. Elle laisse le champion \u00e0 ses seules ressources, l&rsquo;invite \u00e0 en tirer le meilleur parti possible, l&rsquo;oblige enfin \u00e0 s&rsquo;en servir loyalement et dans les limites fix\u00e9es, qui, \u00e9gales pour tous, aboutissent en revanche \u00e0 rendre indiscutable la sup\u00e9riorit\u00e9 du vainqueur. L&rsquo;ag\u00f4n se pr\u00e9sente comme la forme pure du m\u00e9rite personnel et sert \u00e0 le manifester.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Hors du jeu ou \u00e0 la limite du jeu, on retrouve l&rsquo;esprit de l&rsquo;ag\u00f4n dans d&rsquo;autres ph\u00e9nom\u00e8nes culturels qui ob\u00e9issent au m\u00eame code : le duel, le tournoi, certains aspects constants et remarquables de la guerre dite courtoise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En principe, il semblerait que les animaux dussent ignorer l&rsquo;ag\u00f4n, ne concevant ni limites, ni r\u00e8gles, et recherchant seulement dans un combat sans merci une brutale victoire. Il est clair que ni les courses de chevaux, ni les combats de coqs ne sauraient \u00eatre invoqu\u00e9s : ce sont luttes o\u00f9 les hommes font s&rsquo;affronter des b\u00eates dress\u00e9es, suivant des normes qu&rsquo;eux seuls ont fix\u00e9es. Toutefois, \u00e0 consid\u00e9rer certains faits, il semble que les animaux, d\u00e9j\u00e0, ont le go\u00fbt de s&rsquo;opposer en des rencontres o\u00f9, si la r\u00e8gle fait d\u00e9faut, comme on doit s&rsquo;y attendre, une limite du moins est implicitement convenue et spontan\u00e9ment respect\u00e9e. C&rsquo;est le cas, notamment, pour les jeunes chats, les jeunes chiens, les jeunes phoques et les oursons, qui prennent plaisir \u00e0 se renverser en se gardant bien de se blesser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus convaincante encore est l&rsquo;habitude des bovid\u00e9s qui, t\u00eate baiss\u00e9e, front \u00e0 front, essaient de se faire reculer l&rsquo;un l&rsquo;autre. Les chevaux pratiquent le m\u00eame genre de duel amical et en connaissent un autre : pour mesurer leur force, ils se dressent sur leurs pattes de derri\u00e8re et se laissent tomber l&rsquo;un sur l&rsquo;autre avec une vigoureuse pouss\u00e9e oblique, de tout leur poids, afin de faire perdre l&rsquo;\u00e9quilibre \u00e0 leur adversaire. De m\u00eame, les observateurs ont signal\u00e9 de nombreux jeux de poursuite, qui ont lieu apr\u00e8s d\u00e9fi ou invitation. L&rsquo;animal rejoint n&rsquo;a rien \u00e0 craindre de son vainqueur. Le cas le plus \u00e9loquent est sans doute celui des petits paons sauvages appel\u00e9s \u00ab combattants \u00bb. Ils choisissent un champ de bataille \u00ab une place quelque peu \u00e9lev\u00e9e, dit Karl Groos <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a>, toujours humide et couverte de gazon ras, d&rsquo;un diam\u00e8tre d&rsquo;un m\u00e8tre et demi \u00e0 deux m\u00e8tres \u00bb. Des m\u00e2les s&rsquo;y rassemblent quotidiennement. Le premier arriv\u00e9 attend un adversaire et la lutte commence. Les champions tremblent et inclinent la t\u00eate \u00e0 plusieurs reprises. Leurs plumes se h\u00e9rissent. Ils se ruent l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, le bec en avant, et frappent. Jamais il n&rsquo;y a poursuite ou lutte en dehors de l&rsquo;espace d\u00e9limit\u00e9 pour le tournoi. C&rsquo;est pourquoi, il me para\u00eet l\u00e9gitime ici et pour les exemples pr\u00e9c\u00e9dents, d&rsquo;\u00e9voquer le terme d&rsquo;ag\u00f4n : tant il est clair que le but des rencontres n&rsquo;est pas pour chaque antagoniste de causer un dommage s\u00e9rieux \u00e0 son rival, mais de d\u00e9montrer sa propre sup\u00e9riorit\u00e9. Les hommes n&rsquo;ajoutent que les raffinements de la r\u00e8gle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les enfants, d\u00e8s que la personnalit\u00e9 s&rsquo;affirme, et avant l&rsquo;apparition des comp\u00e9titions r\u00e9gl\u00e9es, on constate la fr\u00e9quence d&rsquo;\u00e9tranges d\u00e9fis, o\u00f9 les adversaires s&rsquo;efforcent de prouver leur plus grande endurance. On les voit concourir \u00e0 qui, le plus longtemps, fixera le soleil, r\u00e9sistera aux chatouillis, ne respirera pas, ne clignera pas des yeux. Parfois l&rsquo;enjeu est plus grave, il s&rsquo;agit de r\u00e9sister \u00e0 la faim ou \u00e0 la douleur, sous forme de fustigation, de pin\u00e7ons, de piq\u00fbres, de br\u00fblures. Alors, ces jeux d&rsquo;asc\u00e9tisme, comme on les a nomm\u00e9s, inaugurent des \u00e9preuves s\u00e9v\u00e8res. Ils anticipent sur les s\u00e9vices et les brimades que doivent supporter les adolescents lors de l&rsquo;initiation. On s&rsquo;\u00e9carte d&rsquo;autant de l&rsquo;ag\u00f4n, qui ne tarde pas \u00e0 trouver ses formes parfaites, soit avec les jeux et sports de comp\u00e9tition proprement dits, soit avec les jeux et sports de prouesse (chasse, alpinisme, mots crois\u00e9s, probl\u00e8mes d&rsquo;\u00e9checs), o\u00f9 les champions, sans s&rsquo;affronter directement, ne cessent de participer \u00e0 un immense concours diffus et incessant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Alea<\/em>. \u2014 C&rsquo;est en latin le nom du jeu de d\u00e9s. Je l&#8217;emprunte ici pour d\u00e9signer tous jeux fond\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;exact oppos\u00e9 de l&rsquo;ag\u00f4n, sur une d\u00e9cision qui ne d\u00e9pend pas du joueur, sur laquelle il ne saurait avoir la moindre prise, et o\u00f9 il s&rsquo;agit par cons\u00e9quent de gagner bien moins sur un adversaire que sur le destin. Pour mieux dire, le destin est le seul artisan de la victoire et celle-ci, quand il y a rivalit\u00e9, signifie exclusivement que le vainqueur a \u00e9t\u00e9 plus favoris\u00e9 par le sort que le vaincu. Des exemples purs de cette cat\u00e9gorie de jeux sont fournis par les d\u00e9s, la roulette, pile ou face, le baccara, la loterie. Ici, non seulement on ne cherche pas \u00e0 \u00e9liminer l&rsquo;injustice du hasard, mais c&rsquo;est l&rsquo;arbitraire pur de celui-ci qui constitue le ressort unique du jeu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;alea marque et r\u00e9v\u00e8le la faveur du destin. Le joueur y est enti\u00e8rement passif, il n&rsquo;y d\u00e9ploie pas ses qualit\u00e9s ou ses dispositions, les ressources de son adresse, de ses muscles, de son intelligence. Il ne fait qu&rsquo;attendre, dans l&rsquo;espoir et le tremblement, l&rsquo;arr\u00eat du sort. Il risque un enjeu. La justice \u2014 toujours recherch\u00e9e, mais cette fois autrement, et qui tend \u00e0 s&rsquo;exercer l\u00e0 encore dans des conditions id\u00e9ales \u2014 le r\u00e9compense proportionnellement \u00e0 son risque avec une rigoureuse exactitude. Toute l&rsquo;application mise nagu\u00e8re \u00e0 \u00e9galiser les chances des concurrents, est ici employ\u00e9e \u00e0 \u00e9quilibrer scrupuleusement le risque et le profit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;inverse de l&rsquo;ag\u00f4n, l&rsquo;alea nie le travail, la patience, l&rsquo;habilet\u00e9, la qualification; il \u00e9limine la valeur professionnelle, la r\u00e9gularit\u00e9, l&rsquo;entra\u00eenement. Il en abolit en un instant les r\u00e9sultats accumul\u00e9s. Il est disgr\u00e2ce totale ou faveur absolue. Il apporte au joueur heureux, infiniment plus que ne saurait lui procurer une vie de labeur, de discipline et de fatigue. Il appara\u00eet comme une insolente et souveraine d\u00e9rision du m\u00e9rite. Il suppose de la part du joueur une attitude exactement oppos\u00e9e \u00e0 celle dont il fait preuve dans l&rsquo;ag\u00f4n. Dans celui-ci, il ne compte que sur lui; dans l&rsquo;alea, il compte sur tout, sur le plus l\u00e9ger indice, sur la moindre particularit\u00e9 ext\u00e9rieure qu&rsquo;il tient aussit\u00f4t pour un signe ou un avertissement, sur chaque singularit\u00e9 qu&rsquo;il aper\u00e7oit, \u2014 sur tout, except\u00e9 sur lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ag\u00f4n est une revendication de la responsabilit\u00e9 personnelle, l&rsquo;alea une d\u00e9mission de la volont\u00e9, un abandon au destin. Certains jeux comme les dominos, le jacquet, la plupart des jeux de cartes, combinent l&rsquo;ag\u00f4n et l&rsquo;alea : le hasard pr\u00e9side \u00e0 la composition des \u00ab mains \u00bb de chaque joueur et ceux-ci exploitent ensuite, de leur mieux et suivant leur force, le lot qu&rsquo;un sort aveugle leur attribua. Dans un jeu comme le bridge, ce sont le savoir et le raisonnement qui constituent la d\u00e9fense propre du joueur et qui lui permettent de tirer le meilleur parti des cartes qu&rsquo;il a re\u00e7ues; dans un jeu du type du poker, ce sont plut\u00f4t des qualit\u00e9s de p\u00e9n\u00e9tration psychologique et de caract\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En g\u00e9n\u00e9ral, le r\u00f4le de l&rsquo;argent est d&rsquo;autant plus consid\u00e9rable que la part du hasard est plus grande et par cons\u00e9quent la d\u00e9fense du joueur plus faible. La raison en appara\u00eet clairement: l&rsquo;alea n&rsquo;a pas pour fonction de faire gagner de l&rsquo;argent aux plus intelligents, mais tout au contraire d&rsquo;abolir les sup\u00e9riorit\u00e9s naturelles ou acquises des individus, afin de mettre chacun sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 absolue devant le verdict aveugle de la chance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;ag\u00f4n est n\u00e9cessairement incertain et doit se rapprocher paradoxalement de l&rsquo;effet du hasard pur, \u00e9tant donn\u00e9 que les chances des concurrents sont en principe les plus \u00e9quilibr\u00e9es possibles, il suit que toute rencontre qui poss\u00e8de les caract\u00e8res d&rsquo;une comp\u00e9tition r\u00e9gl\u00e9e id\u00e9ale peut faire l&rsquo;objet de paris, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;al\u00e9as : ainsi les courses de chevaux ou de l\u00e9vriers, les matches de football ou de la pelote basque, les combats de coqs. Il arrive m\u00eame que le taux des enjeux varie sans cesse, durant la partie, selon les p\u00e9rip\u00e9ties de l&rsquo;ag\u00f4n <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les jeux de hasard apparaissent jeux humains par excellence. Les animaux connaissent les jeux de comp\u00e9tition, de simulacre et de vertige. K. Groos, notamment, apporte des exemples frappants pour chacune de ces cat\u00e9gories. En revanche, les animaux, trop engag\u00e9s dans l&rsquo;imm\u00e9diat et trop esclaves de leurs impulsions, ne sauraient imaginer une puissance abstraite et insensible, au verdict de laquelle ils se soumettraient d&rsquo;avance par jeu et sans r\u00e9agir. Attendre passivement et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la d\u00e9cision d&rsquo;une fatalit\u00e9, risquer sur elle un bien pour le multiplier proportionnellement aux chances de le perdre, est une attitude qui exige une possibilit\u00e9 de pr\u00e9vision, de repr\u00e9sentation et de sp\u00e9culation, dont seule est capable une r\u00e9flexion objective et calculatrice. C&rsquo;est peut-\u00eatre dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;enfant reste proche de l&rsquo;animal que les jeux de hasard n&rsquo;ont pas pour lui l&rsquo;importance qu&rsquo;ils prennent pour l&rsquo;adulte. Pour lui, jouer c&rsquo;est agir. D&rsquo;autre part, priv\u00e9 d&rsquo;ind\u00e9pendance \u00e9conomique et sans argent qui lui appartienne, il ne trouve pas dans les jeux de hasard ce qui fait leur attrait principal. Ils sont impuissants \u00e0 le faire frissonner. Certes, les billes sont pour lui une monnaie. Cependant pour les gagner, il compte sur son adresse plut\u00f4t que sur sa chance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ag\u00f4n et l&rsquo;alea traduisent des attitudes oppos\u00e9es et en quelque sorte sym\u00e9triques, mais ils ob\u00e9issent tous deux \u00e0 une m\u00eame loi : la cr\u00e9ation artificielle entre les joueurs des conditions d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 pure que la r\u00e9alit\u00e9 refuse aux hommes. Car rien dans la vie n&rsquo;est clair, sinon pr\u00e9cis\u00e9ment que tout y est trouble au d\u00e9part, les chances comme les m\u00e9rites. Le jeu, ag\u00f4n ou alea, est donc une tentative pour substituer \u00e0 la confusion normale de l&rsquo;existence courante, des situations parfaites. Celles-ci sont telles que le r\u00f4le du m\u00e9rite ou du hasard s&rsquo;y montre net et indiscutable. Elles impliquent aussi que tous doivent jouir exactement des m\u00eames possibilit\u00e9s de prouver leur valeur ou, dans l&rsquo;autre \u00e9chelle, exactement des m\u00eames chances de recevoir une faveur. De l&rsquo;une ou de l&rsquo;autre fa\u00e7on, on s&rsquo;\u00e9vade du monde en le faisant autre. On peut aussi s&rsquo;en \u00e9vader en se faisant autre. C&rsquo;est \u00e0 quoi r\u00e9pond la mimicry.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mimicry<\/em>. \u2014 Tout jeu suppose l&rsquo;acceptation temporaire, sinon d&rsquo;une illusion (encore que ce dernier mot ne signifie pas autre chose qu&rsquo;entr\u00e9e en jeu : <em>in-lusio<\/em>), du moins d&rsquo;un univers clos, conventionnel, et \u00e0 certains \u00e9gards, fictif. Le jeu peut consister, non pas \u00e0 d\u00e9ployer une activit\u00e9 ou \u00e0 subir un destin dans un milieu imaginaire, mais \u00e0 devenir soi-m\u00eame un personnage illusoire et \u00e0 se conduire en cons\u00e9quence. On se trouve alors en face d&rsquo;une s\u00e9rie vari\u00e9e de manifestations qui ont pour caract\u00e8re commun de reposer sur le fait que le sujet joue \u00e0 croire, \u00e0 se faire croire ou \u00e0 faire croire aux autres qu&rsquo;il est un autre que lui-m\u00eame. Il oublie, d\u00e9guise, d\u00e9pouille passag\u00e8rement sa personnalit\u00e9 pour en feindre une autre. Je choisis de d\u00e9signer ces manifestations par le terme de mimicry, qui nomme en anglais le mim\u00e9tisme, notamment des insectes, afin de souligner la nature fondamentale et \u00e9l\u00e9mentaire, quasi organique, de l&rsquo;impulsion qui les suscite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le monde des insectes appara\u00eet en face du monde humain comme la solution la plus divergente que fournisse la nature. Ce monde est oppos\u00e9 terme \u00e0 terme \u00e0 celui de l&rsquo;homme, mais il est non moins \u00e9labor\u00e9, complexe et surprenant. Aussi me semble-t-il l\u00e9gitime de prendre ici en consid\u00e9ration les ph\u00e9nom\u00e8nes de mim\u00e9tisme dont les insectes pr\u00e9sentent les plus troublants exemples. En effet, \u00e0 une conduite libre de l&rsquo;homme, versatile, arbitraire, imparfaite et qui surtout aboutit \u00e0 une \u0153uvre ext\u00e9rieure, correspond chez l&rsquo;animal, et plus particuli\u00e8rement chez l&rsquo;insecte, une modification organique, fixe, absolue qui marque l&rsquo;esp\u00e8ce et qu&rsquo;on voit infiniment et exactement reproduite de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration chez des milliards d&rsquo;individus : par exemple, les castes des fourmis et des termites en face de la lutte des classes, les dessins des ailes des papillons en face de l&rsquo;histoire de la peinture. Pour peu qu&rsquo;on admette cette hypoth\u00e8se, sur la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de laquelle je ne nourris aucune illusion, l&rsquo;inexplicable mim\u00e9tisme des insectes fournit soudain une extraordinaire r\u00e9plique au go\u00fbt de l&rsquo;homme de se d\u00e9guiser, de se travestir, de porter un masque, de jouer un personnage. Seulement, cette fois, le masque, le travesti fait partie du corps, au lieu d&rsquo;\u00eatre un accessoire fabriqu\u00e9. Mais, dans les deux cas, il sert exactement aux m\u00eames fins : changer l&rsquo;apparence du porteur et faire peur aux autres <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les vert\u00e9br\u00e9s, la tendance \u00e0 imiter se traduit d&rsquo;abord par une contagion toute physique, quasi irr\u00e9sistible, analogue \u00e0 la contagion du b\u00e2illement, de la course, de la claudication, du sourire et surtout du mouvement. Hudson a cru pouvoir affirmer que spontan\u00e9ment un jeune animal \u00ab\u00a0suit tout objet qui s&rsquo;\u00e9loigne, fuit tout objet qui s&rsquo;approche \u00bb. A ce point qu&rsquo;un agneau sursaute et se sauve si sa m\u00e8re se retourne et se dirige vers lui, sans la reconna\u00eetre, alors qu&rsquo;il embo\u00eete le pas \u00e0 l&rsquo;homme, au chien, au cheval qu&rsquo;il voit s&rsquo;\u00e9loigner. Contagion et imitation ne sont pas encore simulacre, mais elles le rendent possible et font na\u00eetre l&rsquo;id\u00e9e, le go\u00fbt de la mimique. Chez les oiseaux, cette tendance aboutit aux parades nuptiales, aux c\u00e9r\u00e9monies et exhibitions vaniteuses auxquelles, suivant les cas, m\u00e2les ou femelles se livrent avec une rare application et un \u00e9vident plaisir. Quant aux crabes oxyrhinques qui plantent sur leur carapace toute algue ou polype qu&rsquo;ils peuvent saisir, leur aptitude au d\u00e9guisement, quelle que soit l&rsquo;explication qu&rsquo;elle re\u00e7oive, ne laisse pas de place au doute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mimique et travesti sont ainsi les ressorts compl\u00e9mentaires de cette classe de jeux. Chez l&rsquo;enfant, il s&rsquo;agit d&rsquo;abord d&rsquo;imiter l&rsquo;adulte. D&rsquo;o\u00f9 le succ\u00e8s des panoplies et des jouets-miniatures qui reproduisent les outils, les engins, les armes, les machines dont se servent les grandes personnes. La fillette joue \u00e0 la maman, \u00e0 la cuisini\u00e8re, \u00e0 la blanchisseuse, \u00e0 la repasseuse; le gar\u00e7on feint d&rsquo;\u00eatre un soldat, un mousquetaire, un agent de police, un pirate, un cow-boy, un martien <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a>. Il fait l&rsquo;avion en \u00e9tendant les bras et en faisant le bruit du moteur. Mais les conduites de mimicry d\u00e9bordent largement de l&rsquo;enfance dans la vie adulte. Elles couvrent \u00e9galement tout divertissement auquel on se livre, masqu\u00e9 ou travesti, et qui consiste dans le fait m\u00eame que le joueur est masqu\u00e9 ou travesti et dans ses cons\u00e9quences. Enfin il est clair que la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale et l&rsquo;interpr\u00e9tation dramatique entrent de droit dans ce groupe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plaisir est d&rsquo;\u00eatre autre ou de se faire passer pour un autre. Mais, comme il s&rsquo;agit d&rsquo;un jeu, il n&rsquo;est pas essentiellement question de tromper le spectateur. L&rsquo;enfant qui joue au train peut bien refuser le baiser de son p\u00e8re en lui disant qu&rsquo;on n&#8217;embrasse pas les locomotives, il ne cherche pas \u00e0 lui faire croire qu&rsquo;il est une vraie locomotive. Au Carnaval, le masque ne cherche pas \u00e0 faire croire qu&rsquo;il est un vrai marquis, un vrai tor\u00e9ador, un vrai Peau Rouge, il cherche \u00e0 faire peur et \u00e0 mettre \u00e0 profit la licence ambiante, elle-m\u00eame r\u00e9sultat du fait que le masque dissimule le personnage social et lib\u00e8re la personnalit\u00e9 v\u00e9ritable. L&rsquo;acteur non plus ne cherche pas \u00e0 faire croire qu&rsquo;il est \u00ab pour de vrai \u00bb Lear ou Charles-Quint. Ce sont l&rsquo;espion et le fugitif qui se d\u00e9guisent pour tromper r\u00e9ellement, parce que, eux, ne jouent pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Activit\u00e9, imagination, interpr\u00e9tation, la mimicry ne saurait gu\u00e8re avoir de rapport avec l&rsquo;alea, qui impose au joueur l&rsquo;immobilit\u00e9 et le frisson de l&rsquo;attente, mais il n&rsquo;est pas exclu qu&rsquo;elle se compose avec l&rsquo;ag\u00f4n. Je ne pense pas aux concours de travestis o\u00f9 l&rsquo;alliance est toute ext\u00e9rieure. Une complicit\u00e9 plus intime se laisse ais\u00e9ment d\u00e9celer. Pour ceux qui n&rsquo;y participent pas, tout ag\u00f4n est un spectacle. Seulement c&rsquo;est un spectacle qui, pour \u00eatre valable, exclut le simulacre. Les grandes manifestations sportives n&rsquo;en sont pas moins des occasions privil\u00e9gi\u00e9es de mimicry, pour peu qu&rsquo;on se souvienne qu&rsquo;ici le simulacre est transf\u00e9r\u00e9 des acteurs aux spectateurs : ce ne sont pas les athl\u00e8tes qui miment, mais bien les assistants. D\u00e9j\u00e0 l&rsquo;identification au champion, \u00e0 elle seule, constitue une mimicry parente de celle qui fait que le lecteur se reconna\u00eet dans le h\u00e9ros du roman, le spectateur dans le h\u00e9ros du film. Pour s&rsquo;en convaincre, il n&rsquo;est que de consid\u00e9rer la fonction parfaitement sym\u00e9trique du champion et de la vedette sur laquelle j&rsquo;aurai l&rsquo;occasion de revenir de fa\u00e7on plus explicite. Les champions, triomphateurs de l&rsquo;ag\u00f4n, sont les vedettes des r\u00e9unions sportives. Les vedettes, \u00e0 l&rsquo;inverse, sont les vainqueurs d&rsquo;une comp\u00e9tition diffuse dont l&rsquo;enjeu est la faveur populaire. Les uns et les autres re\u00e7oivent un courrier abondant, donnent des interviews \u00e0 une presse avide, signent des autographes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, la course cycliste, le match de boxe ou de lutte, la partie de football, de tennis ou de polo constituent en soi des spectacles avec costumes, ouverture solennelle, liturgie appropri\u00e9e, d\u00e9roulement r\u00e9gl\u00e9. En un mot, ce sont des drames dont les diff\u00e9rentes p\u00e9rip\u00e9ties tiennent le public en haleine et aboutissent \u00e0 un d\u00e9nouement qui exalte les uns et d\u00e9\u00e7oit les autres. La nature de ces spectacles demeure celle d&rsquo;un ag\u00f4n, mais ils apparaissent avec les caract\u00e8res ext\u00e9rieurs d&rsquo;une repr\u00e9sentation. Les assistants ne se contentent pas d&rsquo;encourager de la voix et du geste l&rsquo;effort des athl\u00e8tes de leur pr\u00e9f\u00e9rence, sinon \u00e0 l&rsquo;hippodrome celui des chevaux de leur choix. Une contagion physique les conduit \u00e0 esquisser l&rsquo;attitude des hommes ou des b\u00eates, pour les aider, \u00e0 la mani\u00e8re dont on sait qu&rsquo;un joueur de quilles incline son corps imperceptiblement dans la direction qu&rsquo;il voudrait voir prendre \u00e0 la lourde boule \u00e0 la fin de son parcours. Dans ces conditions, outre le spectacle, prend naissance au sein du public, une comp\u00e9tition par mimicry, qui double l&rsquo;ag\u00f4n v\u00e9ritable du terrain ou de la piste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;exception d&rsquo;une seule, la mimicry pr\u00e9sente toutes les caract\u00e9ristiques du jeu : libert\u00e9, convention, suspension du r\u00e9el, espace et temps d\u00e9limit\u00e9s. Toutefois la soumission continue \u00e0 des r\u00e8gles imp\u00e9ratives et pr\u00e9cises ne s&rsquo;y laisse pas constater. On l&rsquo;a vu : la dissimulation de la r\u00e9alit\u00e9, la simulation d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 seconde en tiennent lieu. La mimicry est invention incessante. La r\u00e8gle du jeu est unique : elle consiste pour l&rsquo;acteur \u00e0 fasciner le spectateur, en \u00e9vitant qu&rsquo;une faute conduise celui-ci \u00e0 refuser l&rsquo;illusion; elle consiste pour le spectateur \u00e0 se pr\u00eater \u00e0 l&rsquo;illusion sans r\u00e9cuser de prime abord le d\u00e9cor, le masque, l&rsquo;artifice auquel on l&rsquo;invite \u00e0 ajouter foi, pour un temps donn\u00e9, comme \u00e0 un r\u00e9el plus r\u00e9el que le r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ilinx<\/em>. \u2014 Une derni\u00e8re esp\u00e8ce de jeux rassemble ceux qui reposent sur la poursuite du vertige et qui consistent en une tentative de d\u00e9truire pour un instant la stabilit\u00e9 de la perception et d&rsquo;infliger \u00e0 la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse. Dans tous les cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une sorte de spasme, de transe ou d&rsquo;\u00e9tourdissement qui an\u00e9antit la r\u00e9alit\u00e9 avec une souveraine brusquerie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le trouble que provoque un l\u00e9ger vertige est recherch\u00e9 pour lui-m\u00eame depuis longtemps : je n&rsquo;en citerai pour exemple que les exercices des derviches tourneurs et des <em>voladores<\/em> mexicains. Je les choisis \u00e0 dessin, car les premiers se rattachent, pour la technique employ\u00e9e, \u00e0 certains jeux enfantins, tandis que les seconds \u00e9voquent plut\u00f4t les ressources raffin\u00e9es de l&rsquo;acrobatie et de la haute voltige : ils touchent ainsi aux deux p\u00f4les des jeux de vertige. Les derviches recherchent l&rsquo;extase en tournant sur eux-m\u00eames, selon un mouvement qu&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent des battements de tambour toujours plus pr\u00e9cipit\u00e9s. La panique et l&rsquo;hypnose de la conscience est atteinte par le paroxysme d&rsquo;une rotation fr\u00e9n\u00e9tique contagieuse et partag\u00e9e <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a>. Au Mexique, les <em>voladores<\/em> \u2014 Huast\u00e8ques ou Totonaques \u2014 se hissent au sommet d&rsquo;un m\u00e2t haut de vingt \u00e0 trente m\u00e8tres. De fausses ailes pendues \u00e0 leurs poignets les d\u00e9guisent en aigles. Ils s&rsquo;attachent par la taille \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;une corde. Celle-ci passe ensuite entre leurs orteils de fa\u00e7on qu&rsquo;ils puissent effectuer la descente enti\u00e8re la t\u00eate en bas et les bras \u00e9cart\u00e9s. Avant de parvenir au sol, ils font plusieurs tours complets, treize selon Torquemada, d\u00e9crivant une spirale qui va s&rsquo;\u00e9largissent. La c\u00e9r\u00e9monie, qui comprend plusieurs vols et commence \u00e0 midi, est volontiers interpr\u00e9t\u00e9e comme une danse du soleil couchant, qu&rsquo;accompagnent des oiseaux, morts divinis\u00e9s. La fr\u00e9quence des accidents a conduit les autorit\u00e9s mexicaines \u00e0 interdire ce dangereux exercice <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est du reste assez peu n\u00e9cessaire d&rsquo;invoquer ces exemples rares et prestigieux. Chaque enfant conna\u00eet aussi bien, en tournant rapidement sur lui-m\u00eame, le moyen d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un \u00e9tat centrifuge de fuite et d&rsquo;\u00e9chapp\u00e9e, o\u00f9 le corps ne retrouve qu&rsquo;avec peine son assiette et la perception sa nettet\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de doute que l&rsquo;enfant ne le fasse par jeu et qu&rsquo;il ne s&rsquo;y complaise. Tel est le jeu de <em>toton<\/em>, o\u00f9 il pivote sur un talon le plus vite qu&rsquo;il peut. D&rsquo;une mani\u00e8re analogue, dans le jeu ha\u00eftien du <em>ma\u00efs d&rsquo;or<\/em>, deux enfants se tiennent par la main, face \u00e0 face, les bras tendus. Le corps raidi et inclin\u00e9 en arri\u00e8re, les pieds joints et affront\u00e9s, ils tournent \u00e0 perdre haleine pour le plaisir de tituber apr\u00e8s l&rsquo;arr\u00eat. Crier \u00e0 tue-t\u00eate, d\u00e9valer une pente, le toboggan, le man\u00e8ge, pourvu qu&rsquo;il tourne assez vite, la balan\u00e7oire, si elle s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve assez haut, procurent des sensations analogues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Des traitements physiques vari\u00e9s les provoquent : la voltige, la chute ou la projection dans l&rsquo;espace, la rotation rapide, la glissade, la vitesse, l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration d&rsquo;un mouvement rectiligne ou sa combinaison avec un mouvement giratoire. Mais il existe aussi un vertige d&rsquo;ordre moral, un emportement qui saisit soudain l&rsquo;individu. Ce vertige s&rsquo;apparie volontiers avec le go\u00fbt normalement r\u00e9prim\u00e9 du d\u00e9sordre et de la destruction. Il traduit des formes frustes et brutales de l&rsquo;affirmation de la personnalit\u00e9. Chez les enfants, on le constate notamment aux jeux de la main chaude, de pigeon-vole, de saute-mouton qui, tout \u00e0 coup, se pr\u00e9cipitent et tournent \u00e0 la simple m\u00eal\u00e9e. Chez les adultes, rien de plus r\u00e9v\u00e9lateur en ce domaine que l&rsquo;\u00e9trange excitation qu&rsquo;ils continuent \u00e0 \u00e9prouver en fauchant d&rsquo;une badine les hautes fleurs d&rsquo;une prairie ou en faisant tomber en avalanche la neige d&rsquo;un toit, ou encore que l&rsquo;ivresse qu&rsquo;ils apprennent \u00e0 conna\u00eetre dans les baraques foraines, par exemple en fracassant \u00e0 grand bruit des monceaux de vaisselle de rebut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour couvrir les diverses vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un tel transport qui est en m\u00eame temps un d\u00e9sarroi, tant\u00f4t organique, tant\u00f4t psychique, je propose le terme <em>ilinx<\/em>, nom grec de tourbillon d&rsquo;eau, d&rsquo;o\u00f9 d\u00e9rive pr\u00e9cis\u00e9ment, dans la m\u00eame langue, le nom du vertige (<em>ilingos<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce plaisir, lui non plus, n&rsquo;est pas le privil\u00e8ge de l&rsquo;homme. Il convient d&rsquo;abord d&rsquo;\u00e9voquer le tournis de certains mammif\u00e8res, en particulier des moutons. M\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une manifestation pathologique, elle est trop significative pour \u00eatre pass\u00e9e sous silence. Au reste, les exemples dont le caract\u00e8re de jeu ne fait aucun doute ne manquent pas. Les chiens tournent sur eux-m\u00eames pour attraper leur queue, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils tombent. D&rsquo;autres fois, ils sont pris d&rsquo;une fi\u00e8vre de courir qui ne les abandonne qu&rsquo;\u00e9puis\u00e9s. Les antilopes, les gazelles, les chevaux sauvages sont fr\u00e9quemment saisis d&rsquo;une panique qui ne correspond \u00e0 aucun danger r\u00e9el, ni m\u00eame \u00e0 la moindre apparence de p\u00e9ril, et qui traduit plut\u00f4t l&rsquo;effet d&rsquo;une imp\u00e9rieuse contagion et d&rsquo;une complaisance imm\u00e9diate \u00e0 y c\u00e9der <a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a>. Les rats d&rsquo;eau se divertissent \u00e0 rouler sur eux-m\u00eames, comme s&rsquo;ils \u00e9taient entra\u00een\u00e9s par les remous du courant. Le cas des chamois est plus remarquable encore. Selon Karl Groos, ils montent sur les n\u00e9v\u00e9s, et chacun prenant de l&rsquo;\u00e9lan, se laisse glisser \u00e0 son tour le long d&rsquo;une pente abrupte, pendant que les autres le regardent faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le gibbon choisit une branche flexible, la courbe de son poids jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle se d\u00e9tende et le projette dans les airs. Il se rattrape comme il peut et recommence sans fin cet exercice inutile et inexplicable autrement que par sa s\u00e9duction intime. Mais les oiseaux surtout sont amateurs de jeux de vertige. Ils se laissent choir, comme une pierre, d&rsquo;une grande hauteur, et n&rsquo;ouvrent leurs ailes qu&rsquo;\u00e0 quelques m\u00e8tres du sol, donnant l&rsquo;impression qu&rsquo;ils vont s&rsquo;y \u00e9craser. Puis ils remontent et de nouveau se laissent tomber. A la saison des amours, ils utilisent ce vol de prouesse pour s\u00e9duire la femelle. Le faucon nocturne d&rsquo;Am\u00e9rique, d\u00e9crit par Audubon, est un amateur virtuose de cette impressionnante acrobatie <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hommes, apr\u00e8s le toton, le ma\u00efs d&rsquo;or, la glissade, le man\u00e8ge et l&rsquo;escarpolette de leur enfance, disposent d&rsquo;abord des effets de l&rsquo;ivresse et de nombreuses danses, depuis le tourbillon mondain, mais insidieux, de la valse, jusqu&rsquo;\u00e0 maintes gesticulations forcen\u00e9es, tr\u00e9pidantes, convulsives. Ils tirent un plaisir du m\u00eame ordre de la griserie provoqu\u00e9e par une extr\u00eame vitesse, telle qu&rsquo;elle est ressentie, par exemple, en skis, \u00e0 motocyclette ou dans une voiture d\u00e9couverte. Pour donner \u00e0 cette sorte de sensations l&rsquo;intensit\u00e9 et la brutalit\u00e9 capables d&rsquo;\u00e9tourdir les organismes adultes, on a d\u00fb inventer des machineries puissantes. Il ne faut donc pas s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;on ait d\u00fb souvent attendre l&rsquo;\u00e2ge industriel pour voir le vertige devenir v\u00e9ritablement une cat\u00e9gorie du jeu. Il est d\u00e9sormais dispens\u00e9 \u00e0 une multitude avide par mille appareils implacables, install\u00e9s sur les champs de foire et dans les parcs d&rsquo;attractions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces engins d\u00e9passeraient \u00e9videmment leur but, s&rsquo;il ne s&rsquo;agissait que d&rsquo;affoler les organes de l&rsquo;oreille interne, dont d\u00e9pend le sens de l&rsquo;\u00e9quilibre. Mais c&rsquo;est tout le corps qui se trouve soumis \u00e0 des traitements tels que chacun les redouterait, s&rsquo;il ne voyait pas les autres se bousculer pour les subir. De fait, il vaut la peine d&rsquo;observer la sortie de ces machines \u00e0 vertige. Elles rendent des \u00eatres bl\u00eames, chancelants, \u00e0 la limite de la naus\u00e9e. Ils viennent de pousser des hurlements d&rsquo;effroi, ils ont eu le souffle coup\u00e9 et ont ressenti l&rsquo;affreuse impression, qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;eux-m\u00eames, jusqu&rsquo;\u00e0 leurs organes avaient peur et se faisaient petits comme pour \u00e9chapper \u00e0 un horrible assaut. Pourtant la plupart, avant m\u00eame de s&rsquo;\u00eatre rass\u00e9r\u00e9n\u00e9s, se h\u00e2tent d\u00e9j\u00e0 au guichet pour acheter le droit d&rsquo;\u00e9prouver encore une fois le m\u00eame supplice, dont ils attendent une jouissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut dire jouissance, car on h\u00e9site \u00e0 nommer distraction un pareil transport, qui s&rsquo;apparente plus au spasme qu&rsquo;au divertissement. Il importe d&rsquo;autre part de remarquer que la violence du choc ressenti est telle que les propri\u00e9taires des appareils s&rsquo;efforcent, dans les cas extr\u00eames, d&rsquo;app\u00e2ter les na\u00effs par la gratuit\u00e9 de l&rsquo;attraction. Ils annoncent mensong\u00e8rement que \u00ab cette fois encore \u00bb, elle ne co\u00fbte rien, alors qu&rsquo;il en est ainsi syst\u00e9matiquement. En revanche, on fait payer aux spectateurs leur privil\u00e8ge de consid\u00e9rer tranquillement du haut d&rsquo;une galerie les affres des victimes consentantes ou surprises, expos\u00e9es \u00e0 des forces redoutables ou \u00e0 d&rsquo;\u00e9tranges caprices.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait t\u00e9m\u00e9raire de tirer des conclusions trop pr\u00e9cises au sujet de cette curieuse et cruelle r\u00e9partition des r\u00f4les. Celle-ci n&rsquo;est pas caract\u00e9ristique d&rsquo;une sorte de jeux : elle se retrouve dans la boxe, le catch et dans les combats de gladiateurs. L&rsquo;essentiel ici r\u00e9side dans la poursuite de ce d\u00e9sarroi sp\u00e9cifique, de cette panique momentan\u00e9e que d\u00e9finit le terme de vertige et des indubitables caract\u00e8res de jeu qui s&rsquo;y trouvent associ\u00e9s : libert\u00e9 d&rsquo;accepter ou de refuser l&rsquo;\u00e9preuve, limites strictes et immuables, s\u00e9paration d&rsquo;avec le reste de la r\u00e9alit\u00e9. Que l&rsquo;\u00e9preuve donne en outre mati\u00e8re \u00e0 spectacle ne diminue pas, mais renforce sa nature de jeu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">b) De la turbulence \u00e0 la r\u00e8gle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e8gles sont ins\u00e9parables du jeu sit\u00f4t que celui-ci acquiert ce que j&rsquo;appellerai une existence institutionnelle. A partir de ce moment, elles font partie de sa nature. Ce sont elles qui le transforment en instrument de culture f\u00e9cond et d\u00e9cisif. Mais il reste qu&rsquo;\u00e0 la source du jeu r\u00e9side une libert\u00e9 premi\u00e8re, besoin de d\u00e9tente et tout ensemble distraction et fantaisie. Cette libert\u00e9 en est le moteur indispensable et elle demeure \u00e0 l&rsquo;origine de ses formes les plus complexes et les plus strictement organis\u00e9es. Pareille puissance primaire d&rsquo;improvisation et d&rsquo;all\u00e9gresse, que je nomme <em>paidia<\/em>, se conjugue avec le go\u00fbt de la difficult\u00e9 gratuite, que je propose d&rsquo;appeler <em>ludus<\/em>, pour aboutir aux diff\u00e9rents jeux auxquels une vertu civilisatrice peut \u00eatre attribu\u00e9e sans exag\u00e9ration. Ils illustrent, en effet, les valeurs morales et intellectuelles d&rsquo;une culture. Ils contribuent en outre \u00e0 les pr\u00e9ciser et \u00e0 les d\u00e9velopper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai choisi le terme de <em>paidia<\/em> parce qu&rsquo;il a pour racine le nom de l&rsquo;enfant et accessoirement par souci de ne pas d\u00e9concerter inutilement le lecteur en recourant \u00e0 un terme emprunt\u00e9 \u00e0 une langue des antipodes. Mais le sanscrit <em>kredati<\/em> et le chinois <em>wan<\/em> paraissent \u00e0 la fois plus riches et plus r\u00e9v\u00e9lateurs, par la vari\u00e9t\u00e9 et la nature de leurs significations annexes. Il est vrai qu&rsquo;ils pr\u00e9sentent aussi les inconv\u00e9nients d&rsquo;une trop grande richesse, entre autres un certain danger de confusion. <em>Kredati<\/em> d\u00e9signe le jeu des adultes, des enfants et des animaux. Il s&rsquo;applique plus sp\u00e9cialement \u00e0 la gambade, c&rsquo;est-\u00e0-dire aux mouvements brusques et capricieux provoqu\u00e9s par une surabondance de gaiet\u00e9 ou de vitalit\u00e9. Il s&#8217;emploie \u00e9galement pour les relations \u00e9rotiques illicites, pour le va-et-vient des vagues et pour toute chose qui ondule au gr\u00e9 du vent. Le mot <em>wan<\/em> est plus explicite encore, tant par ce qu&rsquo;il nomme que par ce qu&rsquo;il \u00e9carte, c&rsquo;est-\u00e0-dire les jeux d&rsquo;adresse, de comp\u00e9tition, de simulacre et de hasard. En revanche, il manifeste de nombreux d\u00e9veloppements de sens sur lesquels j&rsquo;aurai l&rsquo;occasion de revenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A la lumi\u00e8re de ces rapprochements et de ces exclusives s\u00e9mantiques, quelles peuvent \u00eatre l&rsquo;extension et la signification du terme de <em>paidia<\/em> ? Je le d\u00e9finirai, quant \u00e0 moi, comme le vocable qui embrasse les manifestations spontan\u00e9es de l&rsquo;instinct de jeu\u00a0: le chat emp\u00eatr\u00e9 dans une pelote de laine, le chien qui s&rsquo;\u00e9broue, le nourrisson qui rit \u00e0 son hochet, repr\u00e9sentent les premiers exemples identifiables de cette sorte d&rsquo;activit\u00e9. Elle intervient dans toute exub\u00e9rance heureuse que traduit une agitation imm\u00e9diate et d\u00e9sordonn\u00e9e, une r\u00e9cr\u00e9ation primesauti\u00e8re et d\u00e9tendue, volontiers excessive, dont le caract\u00e8re impromptu et d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 demeure l&rsquo;essentiel, sinon l&rsquo;unique raison d&rsquo;\u00eatre. De la galipette au gribouillis, de la chamaille au tintamarre, il ne manque pas d&rsquo;illustrations parfaitement claires de semblables prurits de mouvements, de couleurs ou de bruits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce besoin \u00e9l\u00e9mentaire d&rsquo;agitation et de vacarme, appara\u00eet d&rsquo;abord comme impulsion de toucher \u00e0 tout, de saisir, de go\u00fbter, de flairer, puis de laisser tomber tout objet accessible. Il devient volontiers go\u00fbt de d\u00e9truire ou de briser. Il explique le plaisir de couper sans fin du papier avec des ciseaux, de mettre de l\u2019\u00e9toffe en charpie, de faire s&rsquo;\u00e9crouler un assemblage, de traverser une file, d&rsquo;apporter le d\u00e9sordre dans le jeu ou l&rsquo;occupation des autres. Bient\u00f4t vient l&rsquo;envie de mystifier ou de d\u00e9fier, en tirant la langue, en faisant des grimaces, en faisant semblant de toucher ou de jeter l&rsquo;objet\u00a0 interdit. Il s&rsquo;agit pour l&rsquo;enfant de s&rsquo;affirmer, de se sentir cause, de forcer les autres \u00e0 lui pr\u00eater attention. De cette mani\u00e8re, K. Groos rapporte le cas d&rsquo;un singe qui prenait plaisir \u00e0 tirer la queue d&rsquo;un chien qui cohabitait avec lui, chaque fois que celui-ci faisait mine de s&rsquo;endormir. La joie primitive de d\u00e9truire et de renverser a \u00e9t\u00e9 notamment observ\u00e9e chez un singe capucin, par la s\u0153ur de C.J. Romanes, avec une pr\u00e9cision de d\u00e9tails des plus significatives <a id=\"ftnref9\" href=\"#ftn9\">[9]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;enfant ne s&rsquo;en tient pas l\u00e0. Il aime \u00e0 jouer avec sa propre douleur, par exemple en aga\u00e7ant de sa langue une dent malade. Il aime aussi qu&rsquo;on lui fasse peur. Il recherche ainsi tant\u00f4t un mal physique, mais limit\u00e9, gouvern\u00e9, dont il est cause, tant\u00f4t une angoisse psychique, mais sollicit\u00e9e par lui et qu&rsquo;il fait cesser \u00e0 son commandement. Ici et l\u00e0 sont d\u00e9j\u00e0 reconnaissables les aspects fondamentaux du jeu : activit\u00e9 volontaire, convenue, s\u00e9par\u00e9e et gouvern\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Bient\u00f4t na\u00eet le go\u00fbt d&rsquo;inventer des r\u00e8gles et de s&rsquo;y plier obstin\u00e9ment, quoi qu&rsquo;il en co\u00fbte : l&rsquo;enfant tient alors avec lui-m\u00eame ou avec ses camarades toutes sortes de paris, qui sont, comme on l&rsquo;a vu, les formes \u00e9l\u00e9mentaires de l&rsquo;ag\u00f4n, il marche \u00e0 cloche-pieds, \u00e0 reculons, en fermant les yeux, joue \u00e0 qui, le plus longtemps, regardera le soleil, supportera une douleur ou demeurera dans une position p\u00e9nible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En g\u00e9n\u00e9ral, les premi\u00e8res manifestations de la paidia n&rsquo;ont pas de nom et ne sauraient en avoir, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elles demeurent en de\u00e7\u00e0 de toute stabilit\u00e9, de tout signe distinctif, de toute existence nettement diff\u00e9renci\u00e9e, qui permettrait au vocabulaire de consacrer leur autonomie par une d\u00e9nomination sp\u00e9cifique. Mais aussit\u00f4t qu&rsquo;apparaissent les conventions, les techniques, les ustensiles, apparaissent avec eux les premiers jeux d\u00e9termin\u00e9s : saute-mouton, cache-cache, le cerf-volant, le toton, la glissade, colin-maillard, la poup\u00e9e. Ici, commencent \u00e0 bifurquer les voies contradictoires de l&rsquo;ag\u00f4n, de l&rsquo;alea, de la mimicry, de l&rsquo;ilinx. Ici, intervient \u00e9galement le plaisir qu&rsquo;on \u00e9prouve \u00e0 r\u00e9soudre une difficult\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 dessein, arbitrairement d\u00e9finie, telle, enfin, que le fait d&rsquo;en venir \u00e0 bout n&rsquo;apporte aucun autre avantage que le contentement intime de l&rsquo;avoir r\u00e9solue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce ressort, qui est proprement le ludus, se laisse lui aussi d\u00e9celer dans les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de jeux, sauf dans ceux qui reposent int\u00e9gralement sur une pure d\u00e9cision du sort. Il appara\u00eet comme le compl\u00e9ment et comme l&rsquo;\u00e9ducation de la paidia, qu&rsquo;il discipline et qu&rsquo;il enrichit. Il fournit l&rsquo;occasion d&rsquo;un entra\u00eenement et aboutit normalement \u00e0 la conqu\u00eate d&rsquo;une habilet\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;acquisition d&rsquo;une ma\u00eetrise particuli\u00e8re, dans le maniement de tel ou tel appareil ou dans l&rsquo;aptitude \u00e0 d\u00e9couvrir une r\u00e9ponse satisfaisante \u00e0 des probl\u00e8mes d&rsquo;ordre strictement conventionnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La diff\u00e9rence avec l&rsquo;ag\u00f4n est que, dans le ludus, la tension et le talent du joueur s&rsquo;exercent en dehors de tout sentiment explicite d&rsquo;\u00e9mulation ou de rivalit\u00e9 : on lutte contre l&rsquo;obstacle et non contre un ou plusieurs concurrents. Sur le plan de l&rsquo;habilet\u00e9 manuelle, on peut citer les jeux du genre du bilboquet, du diabolo ou du yoyo. Ces instruments simples utilisent volontiers les lois naturelles \u00e9l\u00e9mentaires; par exemple, la pesanteur et la rotation, dans le cas du yoyo, o\u00f9 il s&rsquo;agit de transformer un mouvement rectiligne alternatif, en mouvement circulaire continu. Le cerf-volant repose \u00e0 l&rsquo;inverse sur l&rsquo;exploitation d&rsquo;une situation atmosph\u00e9rique concr\u00e8te. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, le joueur effectue \u00e0 distance une sorte d&rsquo;auscultation du ciel. Il projette sa pr\u00e9sence au-del\u00e0 des limites de son corps. De m\u00eame, le jeu de colin-maillard offre l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9prouver les ressources de la perception en se passant de la vue <a id=\"ftnref10\" href=\"#ftn10\">[10]<\/a>. On aper\u00e7oit ais\u00e9ment que les possibilit\u00e9s du ludus sont quasi infinies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Des appareils comme le solitaire ou la baguenaude appartiennent d\u00e9j\u00e0, au sein de la m\u00eame esp\u00e8ce, \u00e0 un autre groupe de jeux : ils font un constant appel \u00e0 l&rsquo;esprit de calcul et de combinaison. Enfin les mots crois\u00e9s, les r\u00e9cr\u00e9ations math\u00e9matiques, les anagrammes, vers olorimes et logogriphes de diverses sortes, la lecture active de romans policiers (j&rsquo;entends en essayant d&rsquo;identifier le coupable), les probl\u00e8mes d&rsquo;\u00e9checs ou de bridge, constituent, sans instruments, autant de vari\u00e9t\u00e9s de la forme la plus r\u00e9pandue et la plus pure du ludus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On constate toujours une situation de d\u00e9part susceptible de se r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment, mais sur la base de laquelle des combinaisons toujours nouvelles peuvent se produire. Elles suscitent ainsi chez le joueur une \u00e9mulation avec lui-m\u00eame et elles lui permettent de constater les \u00e9tapes d&rsquo;un progr\u00e8s dont il s&rsquo;enorgueillit avec complaisance vis-\u00e0-vis de ceux qui partagent son go\u00fbt. Le rapport du ludus avec l&rsquo;ag\u00f4n est manifeste. D&rsquo;ailleurs, comme dans le cas des probl\u00e8mes d&rsquo;\u00e9checs ou de bridge, il peut arriver que ce soit le m\u00eame jeu qui apparaisse tant\u00f4t comme ag\u00f4n et tant\u00f4t comme ludus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La combinaison de ludus et d&rsquo;alea n&rsquo;est pas moins fr\u00e9quente : elle est notamment reconnaissable dans celles des \u00ab\u00a0r\u00e9ussites \u00bb, o\u00f9 l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 des man\u0153uvres influe tant soit peu sur le r\u00e9sultat, et dans les appareils \u00e0 sous, o\u00f9 le joueur peut, dans une faible mesure, calculer l&rsquo;impulsion donn\u00e9e \u00e0 la bille qui marque les points et en diriger le parcours. Il n&#8217;emp\u00eache que, dans ces deux exemples, le hasard d\u00e9cide pour l&rsquo;essentiel. Cependant, le fait que le joueur n&rsquo;est pas compl\u00e8tement d\u00e9sarm\u00e9 et qu&rsquo;il sait pouvoir compter, f\u00fbt-ce pour une part minime, sur son adresse ou sur son talent, suffit ici \u00e0 composer la nature du ludus\u00a0 avec celle de l&rsquo;alea <a id=\"ftnref11\" href=\"#ftn11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame le ludus se compose volontiers avec la mimicry. Dans le cas le plus simple, il donne les jeux de constructions qui sont toujours jeux d&rsquo;illusion, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des animaux fabriqu\u00e9s avec des tiges de mil par les enfants Dogons; des grues ou des automobiles construites en articulant les lames d&rsquo;acier perfor\u00e9es et les poulies de quelque meccano; ou des mod\u00e8les-r\u00e9duits d&rsquo;avion ou de bateau que les adultes ne d\u00e9daignent pas de b\u00e2tir m\u00e9ticuleusement. Mais c&rsquo;est la repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale qui, fournissant la conjonction essentielle, discipline la mimicry jusqu&rsquo;\u00e0 en faire un art riche de mille conventions diverses, de techniques raffin\u00e9es, de ressources subtiles et complexes. Par cette heureuse complicit\u00e9, le jeu montre en plein sa f\u00e9condit\u00e9 culturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire, de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;il ne saurait y avoir d&rsquo;alliance entre la paidia qui est tumulte et exub\u00e9rance, et l&rsquo;alea qui est attente passive de la d\u00e9cision du sort, frisson immobile et muet, il ne saurait y en avoir davantage entre le ludus, qui est calcul et combinaison, et l&rsquo;ilinx, qui est emportement pur. Le go\u00fbt de la difficult\u00e9 vaincue ne peut intervenir ici que pour combattre le vertige et l&#8217;emp\u00eacher de devenir d\u00e9sarroi ou panique. Il est alors \u00e9cole de ma\u00eetrise de soi, effort difficile pour conserver le sang-froid ou l&rsquo;\u00e9quilibre. Loin de se composer avec l&rsquo;ilinx, il procure comme dans l&rsquo;alpinisme et la haute voltige, la discipline propre \u00e0 en neutraliser les dangereux effets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9duit \u00e0 lui-m\u00eame, le ludus, semble-t-il, demeure incomplet, sorte de pis-aller destin\u00e9 \u00e0 tromper l&rsquo;ennui. Beaucoup ne s&rsquo;y r\u00e9signent qu&rsquo;en attendant mieux, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de partenaires qui leur permettent d&rsquo;\u00e9changer ce plaisir sans \u00e9cho pour un jeu disput\u00e9. Cependant, m\u00eame dans le cas des jeux d&rsquo;adresse ou de combinaison (r\u00e9ussites, puzzles, mots crois\u00e9s), qui excluent l&rsquo;intervention d&rsquo;autrui ou qui la rendent ind\u00e9sirable, le ludus n&rsquo;entretient pas moins chez le joueur l&rsquo;espoir de r\u00e9ussir au prochain essai l\u00e0 o\u00f9 il vient d&rsquo;\u00e9chouer ou celui d&rsquo;obtenir un nombre de points plus \u00e9lev\u00e9 que celui qu&rsquo;il vient d&rsquo;atteindre. De cette mani\u00e8re, l&rsquo;influence de l&rsquo;ag\u00f4n se manifeste \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait, elle colore l&rsquo;atmosph\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale du plaisir pris \u00e0 vaincre une difficult\u00e9 arbitraire. En effet, si chacun de ces jeux est pratiqu\u00e9 par un solitaire et ne donne lieu en principe \u00e0 aucune comp\u00e9tition, il est ais\u00e9 \u00e0 tout moment d&rsquo;en faire un concours, dot\u00e9 ou non de prix, que les journaux, \u00e0 l&rsquo;occasion,\u00a0 ne se font pas faute d&rsquo;organiser. Ce n&rsquo;est pas, non plus, par hasard si les appareils \u00e0 sous se trouvent dans les caf\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les endroits o\u00f9 l&rsquo;usager peut grouper autour de lui un embryon de public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est d&rsquo;ailleurs un caract\u00e8re du ludus qui s&rsquo;explique, \u00e0 mon avis, par la hantise de l&rsquo;ag\u00f4n qui ne cesse de peser sur lui : c&rsquo;est qu&rsquo;il est \u00e9minemment d\u00e9pendant de la mode. Le yoyo, le bilboquet, le diabolo, la baguenaude sont apparus et disparus comme par magie. Ils ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un engouement qui n&rsquo;a pas laiss\u00e9 de traces et qu&rsquo;un autre est venu bient\u00f4t remplacer. Pour \u00eatre plus stable, la vogue des divertissements de nature intellectuelle n&rsquo;est pas moins d\u00e9limit\u00e9e par le temps : le r\u00e9bus, l&rsquo;acrostiche, la charade ont eu leur heure. Il est probable que les mots crois\u00e9s et le roman policier subiront le m\u00eame sort. Un tel ph\u00e9nom\u00e8ne resterait \u00e9nigmatique si le ludus constituait une distraction aussi individuelle qu&rsquo;il para\u00eet. En r\u00e9alit\u00e9, il baigne dans une ambiance de concours. Il ne se maintient que dans la mesure o\u00f9 la ferveur de quelques passionn\u00e9s le transforme en un ag\u00f4n virtuel. Quand celle-ci lui manque, il est impuissant \u00e0 subsister par lui-m\u00eame. En effet, il est in- suffisamment entretenu par l&rsquo;esprit de comp\u00e9tition organis\u00e9e, qui pourtant ne lui est pas essentiel; et il ne fournit la mati\u00e8re d&rsquo;aucun spectacle capable d&rsquo;attirer les foules. Il demeure flottant et diffus ou il risque de tourner \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e fixe pour le maniaque isol\u00e9 qui s&rsquo;y consacre absolument et qui, pour s&rsquo;y adonner, n\u00e9glige de plus en plus ses rapports avec autrui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La civilisation industrielle a fait na\u00eetre une forme particuli\u00e8re de ludus\u00a0 : le hobby, activit\u00e9 seconde, gratuite, entreprise et continu\u00e9e pour le plaisir : collection, art d&rsquo;agr\u00e9ment, joies du bricolage ou de la petite invention, en un mot toute occupation qui appara\u00eet en premier lieu comme compensatrice de la mutilation de la personnalit\u00e9 entra\u00een\u00e9e par le travail \u00e0 la cha\u00eene, de nature automatique et parcellaire. On a constat\u00e9 que le hobby prenait volontiers la forme de la construction par l&rsquo;ouvrier, redevenu artisan, de mod\u00e8les r\u00e9duits, mais complets, des machines \u00e0 la fabrication desquelles il est condamn\u00e9 \u00e0 ne coop\u00e9rer que par un m\u00eame geste toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9, qui ne demande de sa part ni adresse ni intelligence. La revanche sur la r\u00e9alit\u00e9 est ici \u00e9vidente : elle est d&rsquo;ailleurs positive et f\u00e9conde. Elle r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;une des fonctions les plus hautes de l&rsquo;instinct du jeu. Il n&rsquo;est pas \u00e9tonnant que la civilisation technicienne contribue \u00e0 la d\u00e9velopper, m\u00eame \u00e0 titre de contrepoids \u00e0 ses aspects les plus r\u00e9barbatifs. Le hobby est \u00e0 l&rsquo;image des rares qualit\u00e9s qui en rendent possible le d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, le ludus propose au d\u00e9sir primitif de s&rsquo;\u00e9battre et de se divertir des obstacles arbitraires perp\u00e9tuellement renouvel\u00e9s; il invente mille occasions et mille structures o\u00f9 trouvent \u00e0 se satisfaire \u00e0 la fois le d\u00e9sir de d\u00e9tente et le besoin dont l&rsquo;homme ne semble pas pouvoir s&rsquo;affranchir, d&rsquo;utiliser en pure perte le savoir, l&rsquo;application, l&rsquo;adresse, l&rsquo;intelligence dont il dispose, sans compter la ma\u00eetrise de soi, la capacit\u00e9 de r\u00e9sister \u00e0 la souffrance, \u00e0 la fatigue, \u00e0 la panique ou \u00e0 l&rsquo;ivresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce titre, ce que j&rsquo;appelle ludus repr\u00e9sente dans le jeu l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dont la port\u00e9e et la f\u00e9condit\u00e9 culturelles apparaissent comme les plus saisissantes. Il ne traduit pas une attitude psychologique aussi tranch\u00e9e que l&rsquo;ag\u00f4n, l&rsquo;alea, la mimicry ou l\u2019ilinx, mais en disciplinant la paidia, il travaille indistinctement \u00e0 donner aux cat\u00e9gories fondamentales du jeu leur puret\u00e9 et leur excellence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ludus n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas la seule m\u00e9tamorphose concevable de la paidia. Une civilisation comme celle de la Chine classique inventa pour elle une destin\u00e9e diff\u00e9rente. Toute de sagesse et de circonspection, la culture chinoise est moins tourn\u00e9e vers l&rsquo;innovation de parti-pris. Le besoin de progr\u00e8s et l&rsquo;esprit d&rsquo;entreprise lui apparaissent volontiers comme une sorte de d\u00e9mangeaison sans fertilit\u00e9 d\u00e9cisive. Dans ces conditions, elle oriente naturellement la turbulence, le surcro\u00eet d&rsquo;\u00e9nergie de la paidia dans une direction mieux accord\u00e9e \u00e0 ses valeurs supr\u00eames. C&rsquo;est ici le lieu de revenir au terme wan. Selon certains, il d\u00e9signerait \u00e9tymologiquement l&rsquo;action de caresser ind\u00e9finiment un morceau de jade pour le polir, pour \u00e9prouver sa douceur ou pour accompagner une r\u00eaverie. Peut-\u00eatre est-ce \u00e0 cause de cette origine qu&rsquo;il met en lumi\u00e8re un autre destin de la paidia. La r\u00e9serve d&rsquo;agitation libre qui la d\u00e9finit au d\u00e9part semble en ce cas d\u00e9riv\u00e9e, non pas vers la prouesse, le calcul, la difficult\u00e9 vaincue, mais vers le calme, la patience, le songe vain. Le caract\u00e8re wan d\u00e9signe essentiellement en effet toutes sortes d&rsquo;occupations semi-machinales qui laissent l&rsquo;esprit distrait et vagabond, certains jeux complexes qui l&rsquo;apparentent au ludus, et en m\u00eame temps la m\u00e9ditation nonchalante, la contemplation paresseuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le tumulte, le vacarme sont d\u00e9sign\u00e9s par l&rsquo;expression <em>jeou-nao<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab ardent-d\u00e9sordre \u00bb. Compos\u00e9 avec ce m\u00eame terme nao, le caract\u00e8re wan \u00e9voque toute conduite exub\u00e9rante et joyeuse. Mais il doit \u00eatre compos\u00e9 avec ce caract\u00e8re. Avec caract\u00e8re <em>tchouang<\/em> (feindre), il signifie \u00ab s&rsquo;amuser \u00e0 faire semblant de&#8230; \u00bb. On voit qu&rsquo;il co\u00efncide assez exactement avec les diff\u00e9rentes manifestations possibles de la paidia, sans qu&#8217;employ\u00e9 seul, il puisse d\u00e9signer un genre de jeux particulier. Il n&rsquo;est utilis\u00e9 ni pour la comp\u00e9tition, ni pour les d\u00e9s, ni pour l&rsquo;interpr\u00e9tation dramatique. Autant dire qu&rsquo;il exclut les diverses cat\u00e9gories des jeux que j&rsquo;ai nomm\u00e9s institutionnels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Des termes plus sp\u00e9cialis\u00e9s d\u00e9signent ceux-ci. Le caract\u00e8re <em>hsi<\/em> correspond aux jeux de d\u00e9guisement ou de simulacre : il couvre le domaine du th\u00e9\u00e2tre et des arts du spectacle. Le caract\u00e8re <em>choua<\/em> renvoie aux jeux d&rsquo;adresse et d&rsquo;habilet\u00e9 : mais il s&#8217;emploie aussi pour les joutes de plaisanteries et de quolibets, pour l&rsquo;escrime, pour les exercices de perfectionnement dans un art difficile. Le caract\u00e8re <em>teou<\/em> d\u00e9signe la lutte proprement dite : les combats de coq, le duel. On l&#8217;emploie cependant pour les jeux de cartes. Enfin, le caract\u00e8re <em>tou<\/em>, qui ne saurait en aucun cas s&rsquo;appliquer \u00e0 un jeu d&rsquo;enfant, d\u00e9signe les jeux de hasard, les risques, les paris, les ordalies. Il nomme aussi le blasph\u00e8me, car tenter la chance est consid\u00e9r\u00e9 comme un pari sacril\u00e8ge contre la destin\u00e9e <a id=\"ftnref12\" href=\"#ftn12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vaste domaine s\u00e9mantique du terme <em>wan<\/em> n&rsquo;en appara\u00eet que plus digne d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Il inclut d&rsquo;abord le jeu enfantin et toute vari\u00e9t\u00e9 de divertissement insouciant et frivole, que peuvent \u00e9voquer par exemple les verbes fol\u00e2trer, batifoler, badiner. Il est employ\u00e9 pour les pratiques sexuelles d\u00e9sinvoltes, anormales ou \u00e9tranges. En m\u00eame temps, il est utilis\u00e9 pour les jeux qui demandent r\u00e9flexion et qui interdisent la h\u00e2te, comme les \u00e9checs, le jeu de pions, le puzzle (<em>Tai Kiao<\/em>) et le jeu des neuf anneaux <a id=\"ftnref13\" href=\"#ftn13\">[13]<\/a>. Il comprend aussi le plaisir d&rsquo;appr\u00e9cier la saveur d&rsquo;un mets ou le bouquet d&rsquo;un vin, le go\u00fbt de collectionner des \u0153uvres d&rsquo;art, ou encore celui d&rsquo;examiner, de manier avec volupt\u00e9 et m\u00eame de fa\u00e7onner de menus bibelots, ce qui l&rsquo;apparente \u00e0 la cat\u00e9gorie occidentale du hobby, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la manie collectionneuse ou bricoleuse. Il \u00e9voque enfin la douceur paisible et reposante du clair de lune, le plaisir d&rsquo;une partie de barque sur un lac limpide, la contemplation prolong\u00e9e d&rsquo;une cascade <a id=\"ftnref14\" href=\"#ftn14\">[14]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dernier exemple montre d\u00e9j\u00e0 que le destin des cultures se lit \u00e9galement dans les jeux. Donner la pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;ag\u00f4n, \u00e0 l&rsquo;alea, \u00e0 la mimicry ou \u00e0 l&rsquo;ilinx contribue \u00e0 d\u00e9cider l&rsquo;avenir d&rsquo;une civilisation. De m\u00eame, infl\u00e9chir la r\u00e9serve d&rsquo;\u00e9nergie disponible que repr\u00e9sente la paidia vers l&rsquo;invention ou vers la songerie, manifeste un choix, implicite sans doute, mais fondamental et d&rsquo;indiscutable port\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/Jeux.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-6968\" title=\"Jeux\" src=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/Jeux-300x170.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"170\" srcset=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/Jeux-300x170.jpg 300w, https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/Jeux-1024x582.jpg 1024w, https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/Jeux.jpg 1352w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">__________________________________________________________________________________________________________________________________________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Co\u00c9volution. N<sup>o<\/sup> 13. \u00c9t\u00e9 1983)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Approches de Roger Caillois par Dominique Auti\u00e9 \u00e9d. Privat, 1983<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A quelques mois pr\u00e8s Roger Caillois aurait pu \u00eatre un prestigieux parrain, fran\u00e7ais de surcro\u00eet, pour Co\u00c9volution. Mais il est mort en d\u00e9cembre 1978, alors que la premi\u00e8re \u00e9bauche du projet de la revue commen\u00e7ait juste \u00e0 appara\u00eetre sous mon stylo&#8230; Le pont que nous avons voulu lancer entre les formes de connaissances et d&rsquo;expressions n&rsquo;est-il pas en effet dans la droite ligne de l&rsquo;\u0153uvre et des recherches de l&rsquo;auteur de <em>L&rsquo;homme et le sacr\u00e9<\/em>, <em>Pierres r\u00e9fl\u00e9chies<\/em>, <em>Le mim\u00e9tisme animal<\/em> ou <em>La dissym\u00e9trie<\/em>, et de bien d&rsquo;autres essais, recherches domin\u00e9es par l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab Sciences diagonales \u00bb l&rsquo;affirmation d&rsquo;analogies et de m\u00e9taphores qui interpellent le scientifique ou le sp\u00e9cialiste \u00ab tout autant que le po\u00e8te qui sommeille en chacun de nous \u00bb ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 l&rsquo;excellente pr\u00e9sentation qu&rsquo;en a faite Marguerite Yourcenar lorsqu&rsquo;elle prit sa succession l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise, l&rsquo;\u0153uvre de Caillois reste encore mal connue du grand public. Ce petit livre d&rsquo;une lecture tr\u00e8s ais\u00e9e la pr\u00e9sente selon une m\u00e9thode (l&rsquo;\u00e9chiquier des interrogations et des hypoth\u00e8ses) inspir\u00e9e de Caillois lui-m\u00eame. Elle a en plus le m\u00e9rite de faire partager non seulement une \u0153uvre litt\u00e9raire, mais la rencontre avec un homme dont l&rsquo;itin\u00e9raire est \u00ab exemplaire de l&rsquo;aventure scientifique et philosophique qui se joue \u00e0 l&rsquo;approche du XXI<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">G.B.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2022 Toutefois, avant de mettre en avant notre propre s\u00e9lection, il nous semble indispensable de dire encore plus fermement quel \u00e9tat d&rsquo;esprit doit pr\u00e9sider \u00e0 une telle lecture : nous nous trouvons confront\u00e9s, avec Roger Caillois, \u00e0 un \u00ab \u00e9difice \u00bb qui offre sans doute moins de voies d&rsquo;acc\u00e8s qu&rsquo;il ne propose en fait de th\u00e8mes de r\u00e9flexion. Combien d&rsquo;amateurs de min\u00e9raux, de litt\u00e9rature fantastique ou d&rsquo;histoire des religions m&rsquo;ont dit leur parfaite ignorance des livres de Caillois concernant leur pr\u00e9occupation favorite !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2022 Allait\u00e9e par les \u00ab sciences humaines \u00bb encore naissantes, harcel\u00e9e par la confusion morale et id\u00e9ologique de la guerre, aiguillonn\u00e9e par les bonds spectaculaires de la science, la pens\u00e9e de Caillois s&rsquo;est fix\u00e9e un cap, le rectifiant au besoin avec clairvoyance et probit\u00e9, mais en donnant toujours le sentiment de se m\u00e9nager une encablure d&rsquo;avance sur le gros des r\u00e9gates. Non par sens indu de la proph\u00e9tie, mais par une promptitude exceptionnelle dans les associations, les analogies\u00a0; les rapprochements qu&rsquo;il \u00e9tablit entre les observations ou les \u00e9vidences apparemment les plus \u00e9loign\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2022 Mais n&rsquo;oublions pas que nous sommes en train d&rsquo;ouvrir un livre de sociologie, en 1938 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Au lieu de les \u00e9clairer l&rsquo;une par l&rsquo;autre, on a fait de l&rsquo;histoire litt\u00e9raire, de la mythographie, de la psychologie normale ou pathologique, etc., autant de provinces autonomes o\u00f9 l&rsquo;on \u00e9miette arbitrairement l&rsquo;unit\u00e9 de la vie de l&rsquo;esprit et dont on confronte rarement les donn\u00e9es, sinon pour le vain plaisir d&rsquo;en tirer quelques identifications grossi\u00e8res et futiles, d&rsquo;ordre si g\u00e9n\u00e9ral qu&rsquo;il devient difficile m\u00eame de les nier. On sait assimiler couramment l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre les pens\u00e9es mythique, po\u00e9tique, enfantine et morbide. Quelques d\u00e9clarations de mystiques, quelques vues de po\u00e8tes, quelques formules de MM. L\u00e9vy-Bruhl, Piaget ou Freud font l&rsquo;affaire dans les meilleurs cas. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> K. Groos : <em>Les Jeux des Animaux<\/em>, tract, fran\u00e7., Paris, 1902, pp. 150-151.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Par exemple, aux Iles Bal\u00e9ares pour la pelote, en Colombie et aux Antilles pour les combats de coqs. Il va de soi qu&rsquo;il ne convient pas de tenir compte des prix en esp\u00e8ces que peuvent toucher jockeys ou propri\u00e9taires, coureurs, boxeurs, joueurs de football, ou tels athl\u00e8tes qu&rsquo;on voudra. Ces prix, si consid\u00e9rables qu&rsquo;on les suppose, ne rentrent pas dans la cat\u00e9gorie de l&rsquo;alea. Ils r\u00e9compensent une victoire ardemment disput\u00e9e. Cette r\u00e9compense, qui va au m\u00e9rite, n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la faveur du sort, r\u00e9sultat de la chance qui demeure le monopole incertain des parieurs. Elle en est m\u00eame le contraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> On trouvera des exemples de mimiques terrifiantes des insectes (attitude spectrale de la mante, transe du Smerinthus oceltata) ou de morphologies dissimulantes dans mon \u00e9tude intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Mim\u00e9tisme et psychasth\u00e9nie l\u00e9gendaire\u00a0\u00bb, <em>Le Mythe et l&rsquo;Homme<\/em>, Paris, 1938, pp. 101-143. Cette \u00e9tude traite malheureusement du probl\u00e8me dans une perspective qui m&rsquo;appara\u00eet aujourd&rsquo;hui des plus fantaisistes. Je ne ferai plus, en effet, du mim\u00e9tisme, un trouble de la perception de l&rsquo;espace et une tendance \u00e0 retourner \u00e0 l&rsquo;inanim\u00e9, mais, comme je le propose ici, l&rsquo;\u00e9quivalent chez l&rsquo;insecte, des jeux, de simulacre chez l&rsquo;homme. Les exemples utilis\u00e9s gardent, n\u00e9anmoins, toute leur valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Comme on l&rsquo;a justement remarqu\u00e9, les panoplies des filles sont destin\u00e9es \u00e0 mimer des conduites proches, r\u00e9alistes, domestiques, celles des gar\u00e7ons \u00e9voquent des activit\u00e9s lointaines, romanesques, inaccessibles ou m\u00eame franchement irr\u00e9elles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> D. Depont et X. Coppolant : <em>Les confr\u00e9ries religieuses musulmanes<\/em>, Alger, 1887, pp. 156-159, 329-339.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Description et photographies dans Helga Larsen, \u00a0<em>Notes on the volador and its associated ceremonies and superstitions<\/em>, Ethnos vo. II, n<sup>o<\/sup> 4, July 1937. pp. 179-192, et clans Guy stresser-P\u00e9an, \u00ab\u00a0<em>Les origines du volador et du comelagatoazte<\/em> \u00bb, Actes du XXVIIII<sup>e<\/sup> Congr\u00e8s International des Am\u00e9ricanistes, Paris, 1947, pp. 327-334. Je reproduis dans le Dossier, p. 189 un fragment de la description procur\u00e9e dans ce dernier travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> Karl Groos, op. cit., p. 208.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> Karl Groos, ibid., pp. 111, 116, 265-266.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn9\" href=\"#ftnref9\">[9]<\/a> Observation cit\u00e9e par K. Groos, op, cit., pp. 88-89 et reproduite dans le Dossier p. 190.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn10\" href=\"#ftnref10\">[10]<\/a> Kant en avait d\u00e9j\u00e0 fait la remarque. Voir Y. Hirn : <em>Les Jeux d&rsquo;Enfants<\/em>, trad. fran\u00e7., Paris, 1926, p. 63.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn11\" href=\"#ftnref11\">[11]<\/a> Sur l&rsquo;\u00e9tonnant d\u00e9veloppement pris par les appareils \u00e0 sous dans le monde moderne et sur les conduites fascin\u00e9es ou obsessionnelles qu&rsquo;ils provoquent, voir le Dossier p. 191.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn12\" href=\"#ftnref12\">[12]<\/a> Le Chinois conna\u00eet en outre le terme <em>yeou<\/em> qui d\u00e9signe les fl\u00e2neries et les jeux de l&rsquo;espace, en particulier le cerf-volant, et d&rsquo;autre part les grandes randonn\u00e9es de l&rsquo;\u00e2me, les voyages mystiques des schamans, l&rsquo;errance des fant\u00f4mes et des damn\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn13\" href=\"#ftnref13\">[13]<\/a> Jeu analogue \u00e0 la baguenaude : neuf anneaux forment une cha\u00eene, ils sont engag\u00e9s les uns dans les autres et travers\u00e9s par une tringle attach\u00e9e \u00e0 un support. Le jeu consiste \u00e0 les d\u00e9gager. Avec de l&rsquo;exp\u00e9rience, on y r\u00e9ussit, sans faire grande attention \u00e0 une manipulation pourtant d\u00e9licate et compliqu\u00e9e, toujours longue et o\u00f9 la moindre erreur oblige \u00e0 tout reprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn14\" href=\"#ftnref14\">[14]<\/a> D&rsquo;apr\u00e8s les renseignements fournis par Duyvendak \u00e0 Huizinga (<em>Homo ludens<\/em>, trad. fran\u00e7., p. 64) une \u00e9tude du Dr. Chou Ling, de pr\u00e9cieuses indications de M. Andr\u00e9 d&rsquo;Hormon et le <em>Chinese-English Dictionary<\/em>, de Herbert A. Giles, 2<sup>e<\/sup> \u00e9dit., Londres, 1912, pp. 510-511 (<em>hsi<\/em>), 1250\u00a0 (<em>choua<\/em>), 1453 (<em>teou<\/em>), 1452 (<em>wan<\/em>), 1487-1488 (<em>tou<\/em>), 1662-1663 (<em>yeou<\/em>).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On conna\u00eet l&rsquo;extr\u00eame qualit\u00e9 d&rsquo;attention que Roger Caillois (1913-1978) voue aux objets qu&rsquo;il appr\u00e9hende, son approche du Sacr\u00e9, non certes \u00e0 la mani\u00e8re de Georges Bataille dont la philosophie du sacr\u00e9 est, elle, li\u00e9e au primat de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure, mais bien plut\u00f4t ici par un entier regard, oui le regard de Caillois qui envahit, p\u00e9n\u00e8tre toutes les donn\u00e9es, tous les aspects d&rsquo;un m\u00eame probl\u00e8me du sacr\u00e9, en l&rsquo;occurrence, celui des Jeux : ils nous communiquent, si nous m\u00e9ditons sur eux, cette sorte de ferveur ou mieux peut-\u00eatre d&rsquo;\u00e9moi intellectuel que nous apportent aussi la po\u00e9sie et certains r\u00eaves.<\/p>\n<p>Maurice Lambilliotte<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[918],"tags":[917],"class_list":["post-6958","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-caillois-roger","tag-jeux"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Classification des Jeux par Roger Caillois - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/classification-des-jeux-par-roger-caillois\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Classification des Jeux par Roger Caillois - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"On conna\u00eet l&#039;extr\u00eame qualit\u00e9 d&#039;attention que Roger Caillois (1913-1978) voue aux objets qu&#039;il appr\u00e9hende, son approche du Sacr\u00e9, non certes \u00e0 la mani\u00e8re de Georges Bataille dont la philosophie du sacr\u00e9 est, elle, li\u00e9e au primat de l&#039;exp\u00e9rience int\u00e9rieure, mais bien plut\u00f4t ici par un entier regard, oui le regard de Caillois qui envahit, p\u00e9n\u00e8tre toutes les donn\u00e9es, tous les aspects d&#039;un m\u00eame probl\u00e8me du sacr\u00e9, en l&#039;occurrence, celui des Jeux : ils nous communiquent, si nous m\u00e9ditons sur eux, cette sorte de ferveur ou mieux peut-\u00eatre d&#039;\u00e9moi intellectuel que nous apportent aussi la po\u00e9sie et certains r\u00eaves.  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