{"id":7389,"date":"2011-06-18T05:07:09","date_gmt":"2011-06-18T04:07:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=7389"},"modified":"2011-09-17T16:32:34","modified_gmt":"2011-09-17T15:32:34","slug":"la-mort-et-son-enjeu-par-jean-chevalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/la-mort-et-son-enjeu-par-jean-chevalier\/","title":{"rendered":"La mort et son enjeu par Jean Chevalier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 27. Novembre-D\u00e9cembre 1978)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La mort, dit-on, est devenue bavarde. Jamais autant d&rsquo;articles et de livres ne lui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9s. Et pourtant, tout concourt aujourd&rsquo;hui \u00e0 \u00e9carter sa pr\u00e9sence : science et m\u00e9decine gu\u00e9rissent ou r\u00e9animent le comateux, prolongent la vie, font r\u00eaver d&rsquo;immortalit\u00e9 terrestre ; en attendant, on meurt \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital dans l&rsquo;anonymat, on supprime le deuil, on inhume \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart. La mort des grands se transforme en un glorieux spectacle : rappelons-nous les fun\u00e9railles d&rsquo;un Churchill ou, r\u00e9centes, celles de Paul VI. Les morts lointaines ou massives, s\u00e9ismes, inondations, guerres, gu\u00e9rillas, d\u00e9raillements, chutes d&rsquo;avions, naufrages, collisions se muent aussi en spectacles ou en abstractions : elles \u00e9veillent tout au plus, avec le go\u00fbt de l&rsquo;image, un sentiment de solidarit\u00e9 humaine. Leur fr\u00e9quence quasi quotidienne sur les ondes, les \u00e9crans, les journaux finit par les banaliser. La violence m\u00eame contribue \u00e0 r\u00e9duire la mort \u00e0 un accident. Elle n&rsquo;atteint plus en profondeur, tout tend \u00e0 endormir l&rsquo;angoisse. Si le discours abonde, comme l&rsquo;image, c&rsquo;est encore pour exorciser l&rsquo;angoisse ou s&rsquo;assurer qu&rsquo;elle est bien ma\u00eetris\u00e9e. Une attitude moderne de d\u00e9n\u00e9gation s&rsquo;oppose ainsi \u00e0 l&rsquo;inexorable, \u00e0 l&rsquo;in\u00e9luctable, \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9versible soit par un vague espoir d&rsquo;en triompher un jour, soit par refus d&rsquo;admettre la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une perception traumatisante.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>C&rsquo;est tenter de mieux comprendre et nous-m\u00eames et notre temps que de parcourir quelques-uns des livres les plus r\u00e9cents et les plus significatifs sur la mort.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;HOMME DEVANT LA MORT<\/strong> de Philippe Ari\u00e8s (Paris, Seuil, 1977)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;homme devant la mort<\/em>, de Philippe Ari\u00e8s, est l&rsquo;\u0153uvre principale, jamais parue, sur l&rsquo;\u00e9volution des id\u00e9es, des attitudes, des rites concernant la mort, du Moyen Age \u00e0 nos jours. Elle se limite toutefois \u00e0 l&rsquo;Occident, surtout au monde latin et au monde anglo-saxon, et particuli\u00e8rement \u00e0 la France. On souhaiterait un livre analogue sur l&rsquo;Asie, avec toutes les diff\u00e9rences qui s\u00e9parent les univers culturels de l&rsquo;Inde, de la Chine, du Nord, du Moyen-Orient islamique et de l&rsquo;Extr\u00eame-Orient. Gr\u00e2ce \u00e0 la remarquable \u00e9tude de L.-V. Thomas, <em>Anthropologie de la mort<\/em> (Paris, Payot, 1975), on conna\u00eet mieux les peuples africains, les croyances, coutumes et pratiques qui les distinguent de celles d&rsquo;Occident. La synth\u00e8se sur l&rsquo;homme devant la mort reste donc \u00e0 \u00e9crire. Le titre de l&rsquo;ouvrage de Philippe Ari\u00e8s d\u00e9passe son champ d&rsquo;investigation et ne doit pas donner \u00e0 croire que l&rsquo;homme se r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;Occidental. Il est cependant permis de penser que la profondeur des analyses atteint ici ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;universel dans l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autre part, quand on choisit certains traits pour caract\u00e9riser une \u00e9poque ou un milieu, on ne les consid\u00e8re pas comme exclusifs. Certains d&rsquo;entre eux peuvent se v\u00e9rifier en d&rsquo;autres temps et d&rsquo;autres secteurs. C&rsquo;est leur pr\u00e9dominance socio-psychologique, leur place dans un ensemble, leur extension quantitative qui les rendent significatifs et distinctifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces r\u00e9serves faites, observons l&rsquo;extraordinaire vari\u00e9t\u00e9 et le nombre des documents \u00e9tudi\u00e9s par Philippe Ari\u00e8s : litt\u00e9raires, iconographiques, \u00e9pigraphiques, rituels, etc. Paroles, gestes, \u0153uvres, c\u00e9r\u00e9monies, tous les signes et symboles sont analys\u00e9s pour cerner le conscient et l&rsquo;inconscient, le dit et le non-dit, en relation avec la mort. Plus de vingt ann\u00e9es de recherches et de r\u00e9flexion. Afin de classer cette richesse disparate, produite durant deux mill\u00e9naires, l&rsquo;auteur emprunte \u00e0 Edgar Morin et \u00e0 Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch quelques id\u00e9es directrices, en particulier celle-ci : l&rsquo;attitude devant la mort varie avec les degr\u00e9s de la conscience qu&rsquo;a un \u00eatre humain de son individualit\u00e9. D&rsquo;o\u00f9, en face de chacun de ces documents, quatre questions : que r\u00e9v\u00e8le-t-il sur la conscience de soi, sur la croyance en une survie, sur les mesures sociales de d\u00e9fense contre la mort, sur le sentiment de l&rsquo;existence du mal ? Les variations et combinaisons de ces quatre param\u00e8tres autorisent \u00e0 discerner sch\u00e9matiquement cinq mod\u00e8les historiques d&rsquo;attitudes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle, o\u00f9 l&rsquo;individu vit en \u00e9troite solidarit\u00e9 avec son groupe, la mort physique est accept\u00e9e sans drame, comme une des phases d&rsquo;un cycle communautaire (\u00ab nous mourrons tous \u00bb : la mort apprivois\u00e9e). Le d\u00e9funt continue d&rsquo;appartenir \u00e0 son groupe, comme un futur r\u00e9incarn\u00e9, un endormi, un conseiller, un protecteur ou un acteur invisible, dans un syst\u00e8me de relations r\u00e9gl\u00e9 soigneusement et ritualis\u00e9. La mort est \u00e9prouv\u00e9e sans doute comme un malheur, mais un mal ins\u00e9parable de la condition humaine et indispensable au renouvellement social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers le XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une conscience de soi plus aigu\u00eb s&rsquo;\u00e9veille, d&rsquo;abord chez les lettr\u00e9s, puis se r\u00e9pand : la destin\u00e9e personnelle devient plus pr\u00e9occupante que le destin collectif (la mort de soi et l&rsquo;assurance pour l&rsquo;au-del\u00e0). Le dualisme du corps, qui va se d\u00e9composer, et de l&rsquo;\u00e2me, vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9, s&rsquo;accuse. Des mesures sont prises pour assurer \u00e0 l&rsquo;individu une \u00e9ternit\u00e9 bienheureuse, une th\u00e9ologie des fins derni\u00e8res se d\u00e9veloppe. L&rsquo;heure de la mort, qui fixe \u00e0 jamais le sort d&rsquo;une \u00e2me, devient path\u00e9tique. Le ph\u00e9nom\u00e8ne naturel prend l&rsquo;allure d&rsquo;un drame \u00e9thique qui se joue entre le p\u00e9ch\u00e9, le repentir et la gr\u00e2ce. Le macabre appara\u00eet dans les arts et les c\u00e9r\u00e9monies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle se pr\u00e9pare une \u00e9volution qui se manifestera surtout au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (la mort ensauvag\u00e9e). La mort est per\u00e7ue comme une violence de la nature, une attaque sauvage et sournoise, un d\u00e9fi de l&rsquo;irrationnel lanc\u00e9 \u00e0 une raison qui entreprend de fonder le progr\u00e8s sur la science et de frayer la voie au bonheur, cette \u00ab id\u00e9e neuve \u00bb. La peur d&rsquo;une mort impr\u00e9visible, mena\u00e7ante, indomptable, qui contrarie sans piti\u00e9 le go\u00fbt de vivre, devient panique et, pour la premi\u00e8re fois, se diffuse la terreur d&rsquo;\u00eatre enterr\u00e9 vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l&rsquo;essor de l&rsquo;\u00e8re industrielle s&rsquo;accompagne paradoxalement d&rsquo;une nouvelle vague de sensibilit\u00e9. Entre l&rsquo;appartenance \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce (\u00ab nous mourrons tous \u00bb) et la conscience d&rsquo;une destin\u00e9e personnelle (la mort de soi), apr\u00e8s la r\u00e9volte panique contre l&rsquo;irrationnel (la mort ensauvag\u00e9e), intervient le sens romantique de l&rsquo;Autre (la mort de toi), qu&rsquo;exaltent une affectivit\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e et le culte de l&rsquo;amour-passion. Ce qui devient intol\u00e9rable, c&rsquo;est la s\u00e9paration de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, non plus le fait de mourir soi-m\u00eame. Bien plus, la mort, quasi personnifi\u00e9e, se drape du manteau d&rsquo;une lib\u00e9ratrice, qui vous emporte dans ses plis loin de cette vall\u00e9e de larmes. Une esth\u00e9tique de la \u00ab belle \u00bb mort se forme et l&#8217;emporte sur les aspects naturels, \u00e9thiques, contradictoires, qui pr\u00e9dominaient aux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents. Les repr\u00e9sentations de l&rsquo;Enfer, du Paradis, du Purgatoire, qui p\u00e2lissaient depuis trois si\u00e8cles dans les consciences jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;effacer, c\u00e8dent la place \u00e0 un autre symbole : le lieu des retrouvailles, l\u00e0 o\u00f9 se rejoignent les vives affections n\u00e9es sur terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais voici qu&rsquo;un bouleversement se produit : la mort invers\u00e9e. C&rsquo;est notre temps : celui du camouflage. Les croyances en un au-del\u00e0 ont disparu, ou presque ; l&rsquo;espoir en un salut terrestre, immortel, obtenu par les progr\u00e8s de la science, recule devant les p\u00e9rils qui, au contraire, s&rsquo;annoncent ; la pr\u00e9sence de la mort, \u00e9cart\u00e9e du foyer familial et de la rue, se r\u00e9fugie dans les h\u00f4pitaux et dans les cimeti\u00e8res suburbains. La mort est occult\u00e9e ou banalis\u00e9e. Les nombreux \u00e9crits qui lui sont r\u00e9serv\u00e9s depuis quelques ann\u00e9es la traitent comme un objet d&rsquo;\u00e9tudes m\u00e9dicales, psychologiques, statistiques, la situant comme une sorte d&rsquo;\u00e9trang\u00e8re au sujet qu&rsquo;elle menace pourtant au premier chef. Les jeux des symboles, dans lesquels la personne et la communaut\u00e9 se sentaient impliqu\u00e9es, se sont \u00e9croul\u00e9s dans le silence ou l&rsquo;insignifiance. La mort n&rsquo;est plus qu&rsquo;un accident, une d\u00e9chirure dans la trame des jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces rapides esquisses sont infiniment nuanc\u00e9es dans l&rsquo;\u0153uvre de Philippe Ari\u00e8s et illustr\u00e9es de tableaux exemplaires. C&rsquo;est miracle que de cette multitude d&rsquo;observations aient pu se d\u00e9gager quelques lignes de cr\u00eates et s&rsquo;ouvrir un panorama psychologique du plus grand int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LA MORT A PARIS<\/strong> de Pierre Chaunu (Paris, Fayard. 1978)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est d&rsquo;une recherche analogue, mais plus limit\u00e9e que t\u00e9moigne Pierre Chaunu dans <em>la Mort \u00e0 Paris, XVI<sup>e<\/sup>, XVII<sup>e<\/sup>, XXVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles<\/em>. Sous sa direction, des \u00e9tudiants d&rsquo;un de ses s\u00e9minaires, \u00e0 la Sorbonne, ont d\u00e9pouill\u00e9 plus de 10000 testaments, 1500 inventaires apr\u00e8s d\u00e9c\u00e8s, conserv\u00e9s au Minutier central des notaires parisiens ; ils ont consult\u00e9 des milliers d&rsquo;estampes et toute une litt\u00e9rature. Le professeur s&rsquo;efforce dans ce livre \u00e0 une synth\u00e8se de ces travaux. Pour ne pas se perdre dans une telle masse documentaire, il est indispensable, comme l&rsquo;a fait \u00e0 sa mani\u00e8re Philippe Ari\u00e8s, de se fixer, sinon une grille d&rsquo;analyse, du moins des termes de r\u00e9f\u00e9rence. La r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9thodologique pour Pierre Chaunu se trouve dans les \u00e9tudes de Michel Vovelle, qui a examin\u00e9 de fa\u00e7on exemplaire des milliers de testaments, \u00ab m\u00e9ditations au bout de la vie \u00bb, dans le Sud-Est de la France. La r\u00e9f\u00e9rence id\u00e9ologique, c&rsquo;est la mort chr\u00e9tienne, par rapport \u00e0 laquelle il pourra situer l&rsquo;\u00e9volution des id\u00e9es, des sentiments et des m\u0153urs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;\u00e9tude de la mort chr\u00e9tienne est r\u00e9serv\u00e9e la premi\u00e8re partie, soit un tiers du livre. L&rsquo;Ancien et le Nouveau Testament des th\u00e9ologiens et des philosophes du 1<sup>er<\/sup> au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sont cit\u00e9s et comment\u00e9s, dans un ensemble riche de connaissances, mais alourdi de redites, prolixe et d\u00e9sordonn\u00e9. Trop et trop peu ! L&rsquo;une des id\u00e9es centrales et des mieux mises en relief, des plus importantes aussi, car elle \u00e9clairera toute la suite du livre, c&rsquo;est la distinction entre deux conceptions chr\u00e9tiennes de l&rsquo;eschatologie, qui commandent deux attitudes diff\u00e9rentes devant la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re eschatologie, encore sous l&rsquo;influence de l&rsquo;Ancien Testament et, d&rsquo;ailleurs, assez flottante, envisage apr\u00e8s la mort, pour les m\u00e9chants, soit une disparition d\u00e9finitive et totale, soit une survie t\u00e9n\u00e9breuse ; pour les justes, une p\u00e9riode de dormition, jusqu&rsquo;au Jugement universel, \u00e0 la R\u00e9surrection et \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement du Nouveau Royaume. C&rsquo;est l&rsquo;homme total, corps et \u00e2me, qui est ainsi consid\u00e9r\u00e9, aucune activit\u00e9 particuli\u00e8re de l&rsquo;\u00e2me sans corps n&rsquo;\u00e9tant concevable dans cette situation ind\u00e9termin\u00e9e entre le temps de la mort et la r\u00e9surrection pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, \u00e0 mesure que la venue du Royaume s&rsquo;\u00e9loigne dans un futur ind\u00e9fini et que se d\u00e9veloppe la conscience de la personnalit\u00e9 humaine, une seconde eschatologie \u00e9merge d&rsquo;une obscure tradition et s&rsquo;affirme avec \u00e9clat. Le Jugement universel devient le Jugement dernier, car il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par un Jugement particulier, prononc\u00e9 par Dieu imm\u00e9diatement \u00e0 la mort de l&rsquo;\u00eatre humain et aussit\u00f4t suivi de la sanction. Le dualisme platonicien, corps-\u00e2me, reprend toute sa vigueur. Toute une th\u00e9ologie sur la vie des \u00e2mes s\u00e9par\u00e9es s&rsquo;\u00e9labore, les sp\u00e9culations sur le Paradis et l&rsquo;Enfer se pr\u00e9cisent, la notion de Purgatoire, antichambre du Paradis ou substitut adouci de l&rsquo;Enfer, d\u00e9veloppe toutes ses cons\u00e9quences : pri\u00e8res pour les morts, indulgences, legs pour la c\u00e9l\u00e9bration de messes (par milliers) en faveur du d\u00e9funt, etc. Les testaments pr\u00e9voient le maximum pour adoucir et abr\u00e9ger les peines du Purgatoire. Rien de plus saisissant que la r\u00e9percussion de ces id\u00e9es sur les sentiments m\u00eal\u00e9s de crainte et d&rsquo;esp\u00e9rance, sur les d\u00e9cisions des mourants \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9reuses (envers le clerg\u00e9) et \u00e9go\u00efstes (pour le salut personnel), sur les pratiques culturelles, sur la structure m\u00eame de l&rsquo;Eglise. La rupture de la R\u00e9forme et de la Contre-R\u00e9forme est en partie li\u00e9e \u00e0 cette \u00e9volution de la pens\u00e9e chr\u00e9tienne sur la mort et l&rsquo;au-del\u00e0. Pierre Chaunu excelle, en grand historien, \u00e0 manifester ces interactions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi, se demandera-t-on, Paris est-il pris pour \u00e9picentre de ces bouleversements ? Ce n&rsquo;est pas seulement pour la n\u00e9cessit\u00e9 de limiter un champ d&rsquo;observation trop vaste. Dans la p\u00e9riode envisag\u00e9e, du d\u00e9clin de la Renaissance italienne \u00e0 l&rsquo;essor du Royaume-Uni, Paris est la premi\u00e8re ville d&rsquo;Europe, le principal foyer de rayonnement de la chr\u00e9tient\u00e9, le point de convergence et de d\u00e9part des id\u00e9es et des m\u0153urs. De plus, \u00ab Paris a poss\u00e9d\u00e9 le plus bel \u00e9tat civil ancien&#8230; de m\u00eame que la plus ancienne mercuriale \u00bb. Bref ! le paradis des notaires&#8230; et un pr\u00eatre pour mille habitants, juste avant la R\u00e9volution ! Paris est un miroir, refl\u00e9tant des images qui d\u00e9passent de loin son cadre. Tous les t\u00e9moignages analys\u00e9s gravitent autour de ces conceptions eschatologiques, partag\u00e9es ou rejet\u00e9es, de l&rsquo;obsession du jugement particulier et du Purgatoire au scepticisme du jouisseur, pour qui les r\u00e9alit\u00e9s du pr\u00e9sent pr\u00e9valent sur les incertitudes de l&rsquo;au-del\u00e0, jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9apparition d&rsquo;une sourde inqui\u00e9tude et \u00e0 la fascination romantique de la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette savante \u00e9tude il ressortirait qu&rsquo;aucune anthropologie de la mort n&rsquo;est \u00e9labor\u00e9e, ni m\u00eame possible, d&rsquo;un point de vue purement philosophique. Toutes les attitudes ici d\u00e9crites se r\u00e9f\u00e8rent en effet \u00e0 une r\u00e9v\u00e9lation, admise ou ni\u00e9e, ainsi qu&rsquo;aux croyances et aux pratiques qui en d\u00e9coulent. Une culture n&rsquo;\u00e9chappe pas en trois si\u00e8cles \u00e0 une emprise symbolique plus que mill\u00e9naire, dont les mentalit\u00e9s restent impr\u00e9gn\u00e9es. M\u00eame quand les croyances religieuses s&rsquo;expriment en un langage \u00e9toff\u00e9 de concepts philosophiques, elles ne visent qu&rsquo;\u00e0 traduire et \u00e0 interpr\u00e9ter une r\u00e9v\u00e9lation divine. Il faudrait pouvoir se d\u00e9gager de ce cadre culturel historique pour tenter de d\u00e9finir une anthropologie de la mort, rationnelle et positive, all\u00e9g\u00e9e de toute incidence ou implication religieuses. Mais ne serait-ce pas abandonner le domaine des faits pour verser dans une abstraction sans lien avec la r\u00e9alit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>MORT ET POUVOIR de Louis-Vincent Thomas <\/strong>(Paris, Payot, 1978)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Edgar Morin (<em>L&rsquo;homme et la mort<\/em>, \u00e9dition revue et augment\u00e9e. Paris, Seuil, 1976 &#8211; 1<sup>re<\/sup> \u00e9dition : 1951). et Louis-Vincent Thomas (<em>Anthropologie de la mort.<\/em> Paris, Payot, 1975) ont tent\u00e9 cependant cette d\u00e9marche, cette prouesse qui, \u00e0 travers l&rsquo;histoire, la psychologie, l&rsquo;ethnologie, et au-del\u00e0, vise \u00e0 \u00ab une science totale qui nous permettra seule de conna\u00eetre simultan\u00e9ment la mort par l&rsquo;homme et l&rsquo;homme par la mort \u00bb. En d\u00e9pit des critiques, leurs livres repr\u00e9sentent, avec ceux de Philippe Ari\u00e8s, les contributions les plus importantes, encore qu&rsquo;ils les d\u00e9clarent inachev\u00e9es, de ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de \u00ab ce que l&rsquo;on sait et croit sur la mort \u00bb. Dans un petit volume paru ces jours-ci, <em>Mort et pouvoir<\/em>, L.-V. Thomas reprend et d\u00e9veloppe une id\u00e9e qui per\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 dans son <em>Anthropologie<\/em>. Non seulement la mort dispose d&rsquo;un pouvoir de r\u00e9gulation, de renouvellement et de m\u00e9tamorphose sur la soci\u00e9t\u00e9, mais elle sert de th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;op\u00e9ration et d&rsquo;instrument \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, pour que celle-ci exerce son pouvoir. Notre soci\u00e9t\u00e9, \u00e9crit-il, est \u00e0 la fois \u00ab n\u00e9crophage et mortif\u00e8re \u00bb, elle dissimule la mort et elle l&rsquo;apporte. Que le pouvoir veille \u00e0 garantir la s\u00e9curit\u00e9 publique, \u00e0 pr\u00e9venir ou \u00e0 gagner les guerres, \u00e0 am\u00e9liorer l&rsquo;\u00e9quipement hospitalier, \u00e0 \u00e9quilibrer la d\u00e9mographie, \u00e0 surmonter les conflits \u00e9conomiques, sociaux et politiques, c&rsquo;est la mort qui plane sur ses d\u00e9cisions. S&rsquo;il n&rsquo;est pas ob\u00e9i, en effet, la vie individuelle et la vie collective se trouvent menac\u00e9es. Comme il est ais\u00e9 de jouer sur l&rsquo;angoisse de la mort ! Vie, progr\u00e8s, libert\u00e9, slogans du pouvoir, hochets d&rsquo;une immense mystification. \u00ab Point de salut hors des normes qu&rsquo;il propose&#8230; Le chantage \u00e0 la vie rejoint le chantage \u00e0 la mort&#8230; Il y a des mots qui tuent, au moins symboliquement&#8230; (Les discours) par l&rsquo;intimidation, la persuasion ou la s\u00e9duction peuvent introduire un rapport de domination. Domination qui ne va pas sans la destruction plus ou moins partielle de l&rsquo;autre&#8230; \u00bb Quelle illusion de pr\u00e9tendre, pour ma\u00eetriser la mort, ma\u00eetriser le monde ! \u00ab Par une absurde involution, la civilisation technoscientifique qui se fonde sur la n\u00e9gation de la mort s\u00e8me la mort partout. \u00bb Si l&rsquo;homme est un \u00eatre-pour-la-mort, comme le rappelle Jacques Lacan, apr\u00e8s Heidegger, la soci\u00e9t\u00e9 actuelle n&rsquo;est-elle pas aussi un \u00eatre collectif-pour-la-mort ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9j\u00e0, les ma\u00eetres penseurs avaient discern\u00e9 un lien indissoluble entre la raison, le pouvoir et la mort (Voir mon <a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=6174\" target=\"_blank\">article sur les nouveaux philosophes<\/a> et en particulier, l&rsquo;analyse du livre de Glucksmann : <em>les Ma\u00eetres penseurs<\/em>). Mais, si la vie humaine ne peut se d\u00e9velopper qu&rsquo;en soci\u00e9t\u00e9, et si la soci\u00e9t\u00e9 ne peut subsister que sous une autorit\u00e9, qui serait par essence mortif\u00e8re, dans quelles contradictions la condition humaine n&rsquo;est-elle pas enferm\u00e9e ! Nos brillants anthropologues, quand ils touchent \u00e0 la politique, excellent \u00e0 en d\u00e9noncer les m\u00e9faits et les menaces. Mais pour surmonter ou pr\u00e9venir ces dangers, quelles solutions proposer, qui ne mettraient pas \u00e0 leur tour en p\u00e9ril le progr\u00e8s, la libert\u00e9 et la vie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LA VIE APRES LA VIE <\/strong>du Dr Raymond Moody (Paris, Laffont, 1977)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourra-t-on jamais r\u00e9aliser ou dissiper le r\u00eave d&rsquo;immortalit\u00e9 ? Le succ\u00e8s mondial de son livre <em>La vie apr\u00e8s la vie<\/em> a incit\u00e9 le Dr Raymond Moody \u00e0 lui donner une suite, <em>Lumi\u00e8res nouvelles sur la vie apr\u00e8s la vie<\/em> (Paris, Laffont, 1978). Ce second livre n&rsquo;apporte gu\u00e8re de lumi\u00e8re nouvelle. Il r\u00e9sume et discute des r\u00e9actions suscit\u00e9es par le premier. C&rsquo;est une tendance contagieuse chez certains auteurs d&rsquo;\u00e9crire des livres sur les effets de leurs pr\u00e9c\u00e9dents livres ou sur leur mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9crire. Dans une Introduction, Paul Misraki confirme ici que les souvenirs d&rsquo;\u00ab apr\u00e8s la vie \u00bb, consign\u00e9s dans le premier livre ne prouvent aucunement \u00ab la permanence de la conscience apr\u00e8s la mort du corps \u00bb. N\u00e9anmoins, beaucoup de personnes ont trouv\u00e9 dans ces t\u00e9moignages des raisons de croire ou d&rsquo;esp\u00e9rer. Ils facilitent la transition, en donnant aux derniers moments un aspect moins effrayant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres r\u00e9cits, d&rsquo;une \u00e9gale port\u00e9e, s&rsquo;ajoutent ici aux premiers ainsi que des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 d&rsquo;autres auteurs : Larcher, K\u00fcbler-Ross, Carl G. Jung, Pierre Bockel, qui montrent que ce domaine de recherches n&rsquo;en est ni \u00e0 sa premi\u00e8re, ni \u00e0 sa derni\u00e8re exploration. Misraki soul\u00e8ve \u00e0 ce propos le probl\u00e8me du \u00ab double \u00bb, un \u00ab double \u00bb qui serait capable de conna\u00eetre une vie diff\u00e9rente de celle du corps \u00ab propre \u00bb, mais qui impliquerait le m\u00eame sujet. S&rsquo;il a hant\u00e9 les esprits depuis les temps les plus lointains, dans l&rsquo;antique Egypte et au Tibet par exemple, le \u00ab double \u00bb n&rsquo;est pas une divagation de po\u00e8te ou de romancier. Rejet\u00e9 par le scientisme, il fait aujourd&rsquo;hui l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tudes s\u00e9rieuses, tant en France qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, notamment aux Etats-Unis et en U.R.S.S. Misraki en chercherait m\u00eame une analogie dans la th\u00e9ologie thomiste du \u00ab corps glorieux \u00bb, nom donn\u00e9 aux corps ressuscit\u00e9s dans la gr\u00e2ce, parce qu&rsquo;ils seraient subtils, agiles et lumineux, distincts cependant des esprits purs et gardant une certaine mat\u00e9rialit\u00e9. Certains physiciens modernes n&rsquo;en viennent-ils pas \u00e0 consid\u00e9rer la mati\u00e8re comme une forme de l&rsquo;\u00e9nergie, une d\u00e9gradation de la conscience-\u00e9nergie ? (Voir <a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=2991\" target=\"_blank\">mon commentaire<\/a> sur le livre du Dr Th\u00e9r\u00e8se Brosse : <em>la Conscience-Energie<\/em>, Ed. Pr\u00e9sence).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les p\u00e8res Martelet et Oraison sont \u00e9gratign\u00e9s, en passant, parce qu&rsquo;ils croient pouvoir abandonner le dualisme du corps et de l&rsquo;\u00e2me \u00ab sous l&rsquo;influence conjugu\u00e9e des sciences de la nature et de l&rsquo;histoire \u00bb, afin d&rsquo;\u00e9laborer une nouvelle th\u00e9ologie d&rsquo;apr\u00e8s la mort, plus conciliable apparemment avec les anthropologies fluctuantes du jour. Ils oublient que le concordisme avec les th\u00e9ories scientifiques n&rsquo;a jamais bien servi ni la th\u00e9ologie, ni la philosophie, ni l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce nouveau livre, comme dans le premier, le Dr Moody reconna\u00eet loyalement que les sujets dont il publie les t\u00e9moignages ont seulement \u00ab pass\u00e9 par une mort apparente d&rsquo;une dur\u00e9e particuli\u00e8rement longue&#8230; Aucun de ces malades n&rsquo;a pu \u00eatre officiellement tenu pour mort \u00bb.\u00a0 Aucun \u00e9lectro-enc\u00e9phalogramme n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9 sur eux, car il s&rsquo;agissait toujours de cas d&rsquo;extr\u00eame urgence, ne permettant pas, faute de temps, d&rsquo;installer les appareils. Bien que ce contr\u00f4le ne soit pas absolument d\u00e9cisif, il e\u00fbt rendu moins abusive, s&rsquo;il avait donn\u00e9 un trac\u00e9 durablement plat, l&rsquo;expression du titre : \u00ab apr\u00e8s la mort \u00bb. Des d\u00e9clarations de ces personnes qui sont all\u00e9es jusqu&rsquo;au bord de l&rsquo;ab\u00eeme, le Dr Moody d\u00e9gage une quinzaine de th\u00e8mes, dont au moins huit se retrouvent, en des combinaisons variables, dans chaque t\u00e9moignage. En d\u00e9pit du caract\u00e8re inexprimable de l&rsquo;exp\u00e9rience elle-m\u00eame, des souvenirs, des impressions affleurent : calme et paix, s\u00e9paration du corps, prononc\u00e9 d&rsquo;un jugement, travers\u00e9e d&rsquo;un tunnel obscur, apparition d&rsquo;un \u00eatre de lumi\u00e8re, film panoramique de la vie, etc. Les t\u00e9moins avouent qu&rsquo;\u00e0 la suite de leur exp\u00e9rience des changements se sont produits dans leur comportement, qui s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9, dans leurs perspectives sur la mort qui a perdu son aspect effrayant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;auteur signale des concordances entre ces t\u00e9moignages et certains passages de la Bible, des dialogues de Platon, du Livre des morts tib\u00e9tain et des r\u00e9v\u00e9lations de Swedenborg. Il ne semble pas qu&rsquo;il y ait eu la moindre influence de ces \u0153uvres sur les d\u00e9clarations des rescap\u00e9s. L&rsquo;explication de cette convergence, par des causes naturelles (drogues, physiologiques, neurologiques, psychologiques) se r\u00e9v\u00e8le aussi insuffisante aux yeux de l&rsquo;auteur. On se trouverait donc en pr\u00e9sence d&rsquo;une exp\u00e9rience typique, dont la r\u00e9p\u00e9tition pose au moins un probl\u00e8me. Le Dr Moody redit en conclusion que ces t\u00e9moignages ne prouvent pas le bien-fond\u00e9 de l&rsquo;antique croyance \u00e0 la survie apr\u00e8s la mort, mais qu&rsquo;ils sont de nature, par leur sinc\u00e9rit\u00e9 et leur unanimit\u00e9, \u00e0 calmer \u00ab l&rsquo;angoisse humaine universelle devant le myst\u00e8re de la mort \u00bb et peut-\u00eatre \u00e0 orienter la psychoth\u00e9rapie vers des voies nouvelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LA MORT EN SURSIS <\/strong>du Dr Broussouloux (Paris, Tchou, 1978)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>La mort en sursis<\/em>, le Dr Broussouloux, ayant retrac\u00e9 les progr\u00e8s de l&rsquo;utilisation du froid, en m\u00e9decine et en chirurgie, en vient au probl\u00e8me essentiel de la cryog\u00e9nisation : pourra-t-on survivre gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9decine du froid ? Pour dissiper au pr\u00e9alable toute illusion, il observe, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, que seuls des cadavres ont \u00e9t\u00e9 congel\u00e9s et pr\u00e9serv\u00e9s ainsi de la d\u00e9composition. En plus perfectionn\u00e9, le froid s&rsquo;apparenterait aux techniques d&#8217;embaumement ou de momification. On reste encore loin du r\u00eave d&rsquo;immortalit\u00e9. Pour congeler un vivant et le d\u00e9geler ensuite sans d\u00e9g\u00e2t, apr\u00e8s un laps d&rsquo;ann\u00e9es plus ou moins long, il faudrait pouvoir abaisser et maintenir chaque organe, chaque type de tissus cellulaires, \u00e0 des vitesses et \u00e0 des degr\u00e9s variables de refroidissement, propres \u00e0 chacun d&rsquo;eux, car le c\u0153ur, les reins, les nerfs, la moelle, etc., ne supportent pas les m\u00eames temp\u00e9ratures, ni les m\u00eames cadences de changement. A supposer que des techniques raffin\u00e9es y parviennent, quel serait le r\u00e9sultat ? Aucune exp\u00e9rience n&rsquo;a r\u00e9pondu. Et l&rsquo;on peut imaginer toutes les cons\u00e9quences d&rsquo;un retour \u00e0 la vie vingt, trente, cent ans apr\u00e8s la mort de nos parents, conjoints, enfants, amis, etc., de trente ans plus jeunes que nos enfants ! La science-fiction s&rsquo;en donne \u00e0 c\u0153ur joie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est plus int\u00e9ressant d&rsquo;examiner les motifs qui inciteraient une personne \u00e0 se faire congeler si elle en avait les moyens financiers. Le Dr Broussouloux ne d\u00e9c\u00e8le dans ces motifs qu&rsquo;\u00ab une prodigieuse r\u00e9gression \u00bb. L&rsquo;appareil m\u00eame de la cryog\u00e9nisation, un cylindre et un liquide, trahit symboliquement le \u00ab regressus ad uterum \u00bb. Il n&rsquo;y aurait dans ce d\u00e9sir que les apparences de l&rsquo;audace ou de la curiosit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On n&rsquo;obtiendrait au mieux qu&rsquo;un d\u00e9lai avant l&rsquo;irr\u00e9versible. L&rsquo;espoir qu&rsquo;une maladie incurable aujourd&rsquo;hui pourrait \u00eatre gu\u00e9rie dans dix ou vingt ans, \u00e0 supposer que ce d\u00e9lai puisse \u00eatre obtenu par la cryog\u00e9nisation, ne ferait que reculer l&rsquo;heure de l&rsquo;affrontement d\u00e9finitif. Chez ceux qui d\u00e9sirent aujourd&rsquo;hui que leur cadavre soit congel\u00e9, l&rsquo;auteur discerne, plus ou moins confondus, un souci de pr\u00e9server leur corps de la d\u00e9gradation physique, un refus de la r\u00e9alit\u00e9, une fuite en avant, une d\u00e9marche n\u00e9gative, une preuve d&rsquo;irresponsabilit\u00e9 et, sous-jacent, \u00ab l&rsquo;espoir un peu fou de revivre \u00bb. Il a interrog\u00e9 \u00e0 ce sujet plusieurs personnes. La plupart y voient un signe d&rsquo;immaturit\u00e9, propre \u00e0 ceux qui sont incapables de s&rsquo;assumer, d&rsquo;affronter aujourd&rsquo;hui leurs probl\u00e8mes et repoussent toujours \u00e0 demain leur solution. Cette fa\u00e7on de lutter contre l&rsquo;angoisse supr\u00eame ne fait que l&rsquo;entretenir et dissimule un irr\u00e9ductible refus de la r\u00e9alit\u00e9, de la mortelle condition humaine. Elle r\u00e9v\u00e8le en fait une fondamentale inadaptation \u00e0 la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De nombreux autres sujets seraient \u00e0 examiner, en liaison avec la mort, tels que l&rsquo;avortement, l&rsquo;euthanasie, l&rsquo;acharnement th\u00e9rapeutique, le suicide, la thanatopraxie, etc. Chacun d&rsquo;eux exigerait une chronique sp\u00e9ciale. Si graves que soient les probl\u00e8mes moraux, m\u00e9dicaux, juridiques qu&rsquo;ils soul\u00e8vent, l&rsquo;enjeu principal est toujours le m\u00eame. C&rsquo;est celui que r\u00e9v\u00e8lent les attitudes fondamentales \u00e9voqu\u00e9es ici : la mort d&rsquo;un \u00eatre humain entra\u00eene-t-elle, aussit\u00f4t ou progressivement, la disparition totale d&rsquo;une personnalit\u00e9 ? La r\u00e9alisation ou la promesse d&rsquo;une telle personnalit\u00e9, construite par l&rsquo;amour et la connaissance, sombrera-t-elle dans le n\u00e9ant ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Car ce n&rsquo;est pas vivre que de survivre, par ses \u0153uvres seulement et un moment&#8230; Et comment la dur\u00e9e limit\u00e9e d&rsquo;une vie, si bien remplie f\u00fbt-elle, pourrait-elle d\u00e9terminer un destin \u00e9ternel ? La r\u00e9ponse \u00e9chappe aux donn\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience. La raison ne peut \u00e9mettre que des conjectures. La foi seule affirme. Mais tant de mythes l&rsquo;ont obscurcie ! Elle s&rsquo;est dissoute en tant de r\u00eaves ! Et elle ne dissipe pas l&rsquo;inqui\u00e9tude : \u00ab Mon c\u0153ur est sans repos, disait saint Augustin, tant qu&rsquo;il ne repose pas en toi. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\">Jean Chevalier<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La mort, dit-on, est devenue bavarde. Jamais autant d&rsquo;articles et de livres ne lui ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9s. Et pourtant, tout concourt aujourd&rsquo;hui \u00e0 \u00e9carter sa pr\u00e9sence : science et m\u00e9decine gu\u00e9rissent ou r\u00e9animent le comateux, prolongent la vie, font r\u00eaver d&rsquo;immortalit\u00e9 terrestre ; en attendant, on meurt \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital dans l&rsquo;anonymat, on supprime le deuil, on inhume \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart. 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