{"id":8208,"date":"2011-09-14T03:35:28","date_gmt":"2011-09-14T02:35:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=8208"},"modified":"2011-09-14T03:35:28","modified_gmt":"2011-09-14T02:35:28","slug":"itineraire-7-experience-mystique-et-haute-science-par-pierre-d%e2%80%99angkor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/itineraire-7-experience-mystique-et-haute-science-par-pierre-d%e2%80%99angkor\/","title":{"rendered":"Itin\u00e9raire 7: Exp\u00e9rience mystique et haute science par Pierre D\u2019Angkor"},"content":{"rendered":"<h4>Pierre d\u2019ANGKOR \u2013 Itin\u00e9raire d\u2019un P\u00e8lerin de l\u2019Absolu 1953<\/h4>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>CHAPITRE V<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>EXP\u00c9RIENCE MYSTIQUE ET HAUTE SCIENCE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\">\u00ab Heureux qui a gard\u00e9 la jeunesse de son app\u00e9tit m\u00e9taphysique! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">PEGUY<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi que nous l&rsquo;avons dit, les religions, si v\u00e9n\u00e9rables soient-elles, ne peuvent nous donner la r\u00e9elle connaissance. Elles nous apportent une connaissance symbolique, approximative, et souvent alt\u00e9r\u00e9e, h\u00e9las, de la science des Ma\u00eetres. Si haute soit cette derni\u00e8re, elle n&rsquo;est pourtant que la connaissance d&rsquo;autrui et n&rsquo;est donc, pour nous, qu&rsquo;une connaissance de seconde main. Or, la vraie connaissance n&rsquo;est pas bas\u00e9e sur l&rsquo;autorit\u00e9 ext\u00e9rieure de qui que ce soit. Conna\u00eetre, c&rsquo;est apprendre par soi-m\u00eame et non par personne interpos\u00e9e. La vraie connaissance est personnelle, initiatique : elle r\u00e9sulte d&rsquo;une illumination int\u00e9rieure de l&rsquo;\u00e2me, d&rsquo;une extension de notre propre conscience, d&rsquo;une exp\u00e9rience v\u00e9cue. Sur quoi porte cette exp\u00e9rience? De tout ce que nous avons dit pr\u00e9c\u00e9demment, il r\u00e9sulte deux conclusions : La premi\u00e8re est que Dieu ou l&rsquo;\u00catre en soi, dans sa nature absolue, non-manifest\u00e9e, est inconnaissable, au sens pr\u00e9cis de ce mot, mais qu&rsquo;Il peut \u00eatre atteint, per\u00e7u, dans l&rsquo;exp\u00e9rience transcendantale de l&rsquo;union mystique. C&rsquo;est l\u00e0, peut-on dire, un postulat de l&rsquo;exp\u00e9rience mystique universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La seconde est que cet Absolu en tant que manifest\u00e9 dans et par l&rsquo;univers visible et invisible, en tant qu&rsquo;Il fait l&rsquo;Unit\u00e9 de Vie et d&rsquo;intelligence de cet Univers (Logos, Ishv\u00e2ra, etc.) est connaissable. Cet univers, qui personnifie l&rsquo;Absolu, est alors objet de ce que nous appelons la science, celle-ci n&rsquo;\u00e9tant que l&rsquo;\u00e9tage, inf\u00e9rieur en quelque sorte, d&rsquo;une science int\u00e9grale que nous nommons la Haute science.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;o\u00f9 r\u00e9sulte la division de ce chapitre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">I. <em>L&rsquo;exp\u00e9rience mystique de l&rsquo;Union divine<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sages et les saints, \u00e0 quelque climat religieux qu&rsquo;ils appartiennent, nous disent tous que pour atteindre l&rsquo;Absolu, le Supr\u00eame, il nous faut une puissance sup\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;intellect. Pourquoi donc notre intellect ne peut-il y suffire ? Pourquoi ne pourrait-il, sinon nous faire comprendre, du moins nous faire conna\u00eetre l&rsquo;Absolu, en retrait en quelque sorte de l&rsquo;existence manifest\u00e9e? Et si, comme l&rsquo;affirme la Bible, l&rsquo;homme est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&rsquo;image de Dieu, pourquoi ne pourrions-nous, \u00e0 l&rsquo;instar des th\u00e9ologiens, attribuer \u00e0 l&rsquo;Absolu Lui-m\u00eame, au Non-manifest\u00e9, ces trois facult\u00e9s humaines que les religions attribuent au \u00ab Seigneur \u00bb de l&rsquo;Univers, \u00e0 sa Vie manifest\u00e9e, soit la Volont\u00e9, la Sagesse et l&rsquo;Amour, port\u00e9es toutes trois \u00e0 la supr\u00eame puissance?<a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\"> [1]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi donc l\u00e0 o\u00f9 r\u00e8gne l&rsquo;Absolu, l&rsquo;Etre en soi (et non la dualit\u00e9 oppos\u00e9e Dieu et le monde) ne peut-il y avoir ni intelligence, ni amour, ni activit\u00e9, au sens humain de ces mots ? Un tel probl\u00e8me est-il insoluble ? D\u00e9passe-t-il trop notre esprit ? Ou bien au contraire la r\u00e9ponse est-elle simple? Cette seconde hypoth\u00e8se semble vraie, du moins du point de vue simpliste de notre logique : car comment l&rsquo;intelligence serait-elle possible dans l&rsquo;unit\u00e9, l&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 absolue, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a rien \u00e0 conna\u00eetre, l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a pas la dualit\u00e9 du connaisseur et de l&rsquo;objet \u00e0 conna\u00eetre puisque, par hypoth\u00e8se, l&rsquo;Absolu est seul. Mais pourquoi l&rsquo;Absolu ne pourrait-il se conna\u00eetre par r\u00e9flexion sur Lui-m\u00eame ? Parce que se conna\u00eetre comme Soi implique un non-soi auquel on s&rsquo;oppose, donc la dualit\u00e9. Pour que l&rsquo;Absolu puisse se conna\u00eetre comme Moi unique, Il doit donc se diff\u00e9rencier, se d\u00e9doubler en quelque sorte, en s&rsquo;opposant fictivement quelque chose qui ne soit pas Lui. D&rsquo;o\u00f9 la cr\u00e9ation de ce Non-Moi, l&rsquo;univers, qui, dans l&rsquo;Absolu, ne peut appara\u00eetre que comme r\u00e9alit\u00e9 illusoire, passag\u00e8re, may\u00e2vique, refl\u00e9tant comme dans un miroir magique un mirage limitatif de Lui-m\u00eame. Il est \u00e9vident que, du point de vue absolu, ce Non-Moi n&rsquo;est rien, mais en tant qu&rsquo;Id\u00e9e divine il devient quelque chose. Les univers p\u00e9riodiques et temporels <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a> sont donc le moyen par lequel l&rsquo;Absolu exprime \u00e9ternellement ses possibilit\u00e9s ind\u00e9finies d&rsquo;existence manifest\u00e9e, et se conna\u00eet Lui-m\u00eame. N\u00e9anmoins l&rsquo;Existence ne peut jamais entamer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de l&rsquo;\u00catre en soi, non-manifest\u00e9 ; le relatif ne peut modifier, ni augmenter, ni diminuer, l&rsquo;Absolu. De m\u00eame, aucun attribut de l&rsquo;Existence ne peut convenir \u00e0 l&rsquo;\u00catre en soi, qui est impensable. Non-manifest\u00e9 et manifest\u00e9 forment pourtant ins\u00e9parablement la R\u00e9alit\u00e9-une, comme est une l&rsquo;aiguille de la boussole qui est blanche en haut et noire en bas, et qui est pourtant la m\u00eame aiguille, subissant une identique impulsion qu&rsquo;elle traduit par des mouvements inverses vers des p\u00f4les oppos\u00e9s : Absolu-existence, aspir et expir de Brahman, l&rsquo;Unit\u00e9 de l&rsquo;\u00catre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous disons donc que les univers p\u00e9riodiques, proc\u00e9dant les uns des autres et qui se succ\u00e8dent \u00e9ternellement, sont les seules manifestations possibles par lesquelles se traduit \u00e0 Elle-m\u00eame l&rsquo;Intelligence de Dieu ou Conscience absolue. Ainsi, lorsque l&rsquo;Absolu cesse d&rsquo;\u00eatre comme tel, en quelque sorte, la dualit\u00e9 appara\u00eet : Dieu et le Monde, le Cr\u00e9ateur et sa cr\u00e9ature. L&rsquo;intelligence (l&rsquo;\u00e9tymologie du mot l&rsquo;indique : inter legere) implique donc non pas unit\u00e9, mais dualit\u00e9 et multiplicit\u00e9. Comment en effet dans l&rsquo;Absolu, dans la R\u00e9alit\u00e9-une, homog\u00e8ne, pourrait-il y avoir cette multiplicit\u00e9 de rapports que suppose le jeu de l&rsquo;intelligence? Il y a ici contradiction formelle<a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\"> [3]<\/a>. L&rsquo;intelligence, c&rsquo;est le discernement entre des similitudes, des diff\u00e9rences, des analogies, des oppositions, des nuances, Elle suppose la diversit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, et exclut donc l&rsquo;unit\u00e9. Elle cr\u00e9e des barri\u00e8res, des limitations. Nous sommes ici dans le domaine du relatif, non de l&rsquo;Absolu. L&rsquo;intelligence ne peut donc na\u00eetre qu&rsquo;au sein d&rsquo;une multiplicit\u00e9 d&rsquo;\u00eatres ou d&rsquo;essences qui entrent en contact, en relations mutuelles. Il en est de m\u00eame de la Volont\u00e9 qui doit trouver hors de soi un terrain pour s&rsquo;ext\u00e9rioriser, se manifester, et de l&rsquo;Amour, qui suppose \u00e9galement un autre que soi-m\u00eame, sur qui se porter. Du point de vue simplement logique donc, la notion double du Soi divin, corr\u00e9lative \u00e0 celle du Non-Soi, est contradictoire, nous l&rsquo;avons dit, avec la notion totalitaire de l&rsquo;Absolu, lequel repr\u00e9sente la R\u00e9alit\u00e9 homog\u00e8ne, sans attributs, sans qualit\u00e9s (Nirgun\u00e2 Brahma).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est ce qu&rsquo;exprimait la Sagesse herm\u00e9tique du Pymandre : \u00ab Dieu n&rsquo;est pas une intelligence mais la cause qui fait que l&rsquo;intelligence existe ; Il n&rsquo;est pas un Esprit mais la cause qui fait que l&rsquo;esprit existe ; Il n&rsquo;est pas la lumi\u00e8re mais la cause qui fait que la lumi\u00e8re existe \u00bb. Il transcende en fait toutes nos cat\u00e9gories parce qu&rsquo;Il transcende la may\u00e2 de l&rsquo;existence. L&rsquo;Unit\u00e9 de l&rsquo;Etre est au del\u00e0 de toute dualit\u00e9 manifest\u00e9e : le bien et le mal, le statique et le dynamique, le continu et le discontinu, etc. Mais l&rsquo;Univers, sa manifestation, est tout cela. L&rsquo;Existence universelle est la trinit\u00e9 divine : Intelligence, Amour, Volont\u00e9. Nous disons donc que du moment que l&rsquo;Absolu (solutus ab omni re) entre en relations, en tant que cr\u00e9ateur, avec un Non-Soi, un Univers, il sort de sa condition absolue pour devenir le Seigneur, le D\u00e9miurge (Logos, Ishvara, Saguna, Brahma), le Soi qui s&rsquo;oppose un Non-Soi, une Ame qui se distingue et s&rsquo;oppose au Corps qui la limite <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a>. Le Cr\u00e9ateur est donc conditionn\u00e9 par sa cr\u00e9ation m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour autant que la raison humaine puisse ici s&rsquo;exercer sans d\u00e9railler, on pressent ainsi le pourquoi de cette manifestation p\u00e9riodique de l&rsquo;univers. C&rsquo;est le r\u00e9veil cyclique de l&rsquo;intelligence, de l&rsquo;amour, de l&rsquo;activit\u00e9 au sein de l&rsquo;Absolu, le rythme \u00e9ternel, les jours et les nuits de Brahman. Dieu a besoin du monde pour que puisse na\u00eetre la Conscience de Soi. La Conscience absolue est une potentialit\u00e9 infinie et c&rsquo;est seulement par le contact avec le non-soi que peut se d\u00e9velopper graduellement en l&rsquo;Unit\u00e9 la conscience de soi par le d\u00e9veloppement des facult\u00e9s de sensation, d&rsquo;\u00e9motion, de d\u00e9sir, sources de l&rsquo;intelligence et de pouvoirs plus \u00e9lev\u00e9s. Sans ce d\u00e9doublement, sans la perception d&rsquo;une opposition, la conscience de soi demeurerait impossible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en est de m\u00eame d&rsquo;ailleurs pour l&rsquo;homme microcosme du macrocosme. L&rsquo;homme apprend \u00e0 se conna\u00eetre, \u00e0 discerner qu&rsquo;il a une \u00e2me, quand il sent en lui une opposition entre des aspirations sup\u00e9rieures et ses instincts, ou les app\u00e9tits de son corps. C&rsquo;est toujours par des oppositions, par des d\u00e9doublements successifs (moi physique, moi \u00e9motif, moi mental) que l&rsquo;individu apprend \u00e0 se conna\u00eetre mieux, \u00e0 s&rsquo;approfondir, \u00e0 distinguer sa nature essentielle de ses instruments de conscience. Et il en est de m\u00eame aussi, je l&rsquo;ai dit, de cet autre aspect de la conscience qu&rsquo;est l&rsquo;amour. L&rsquo;amour implique cette dualit\u00e9, celui qui aime et celui qui est aim\u00e9. Avant de pouvoir passer au p\u00f4le divin de l&rsquo;amour cosmique, de l&rsquo;amour cr\u00e9ateur qui se d\u00e9verse avec la joie du don gratuit dans la cr\u00e9ation toute enti\u00e8re, l&rsquo;\u00eatre doit passer par l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;amour \u00e9go\u00efste, de l&rsquo;amour qui prend pour soi, pour le petit moi particulier, \u00e0 l&rsquo;effet d&rsquo;apprendre petit \u00e0 petit par la d\u00e9ception et la douleur \u00e0 transcender ce moi \u00e9go\u00efste et s\u00e9paratif. Et il en est encore ainsi pour la volont\u00e9 particuli\u00e8re de l&rsquo;homme, en tant qu&rsquo;elle m\u00e9conna\u00eet la loi cosmique, qu&rsquo;elle se dissocie d&rsquo;avec la Volont\u00e9-une de l&rsquo;univers et pr\u00e9tend s&rsquo;opposer \u00e0 elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi donc s&rsquo;\u00e9veillent progressivement dans l&rsquo;univers les pouvoirs divins de l&rsquo;Intelligence, de l&rsquo;Amour et de la Volont\u00e9 universels, attributs de la Vie cosmique : potentiels seulement dans l&rsquo;Absolu, ils apparaissent personnifi\u00e9s, limit\u00e9s, dans le Soi cosmique, dans le \u00ab Seigneur \u00bb de l&rsquo;Univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce \u00ab Seigneur \u00bb, ce Logos de l&rsquo;Univers, qui, \u00e0 nos regards, se confond avec l&rsquo;Absolu, comment pouvons-nous le conna\u00eetre, si, ainsi que le disent les Sages, Il \u00e9chappe en soi \u00e0 l&#8217;emprise de notre intellect, si nous ne pouvons l&rsquo;approcher par les d\u00e9tours du raisonnement, le d\u00e9finir, le cerner, par des attributs, des concepts, des images, bref par un langage emprunt\u00e9 \u00e0 notre monde sensible et qui nous ferait verser dans l&rsquo;anthropomorphique ? Une autre voie, nous assure-t-on, nous est ici ouverte. L\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;intellect se montre impuissant, la force de l&rsquo;amour peut nous mener. Et il semble qu&rsquo;ici encore tous les grands mystiques soient d&rsquo;accord. L&rsquo;intelligence, nous disent-ils, \u00e9tant la facult\u00e9 sup\u00e9rieure du \u00ab moi \u00bb est influenc\u00e9e par les passions du \u00ab moi \u00bb et sujette \u00e0 l&rsquo;orgueil. Elle nous perd. Rappelons ici la parabole de l&rsquo;Evangile. J\u00e9sus nous pr\u00e9sente la parabole du P\u00e8re accueillant avec amour, sur le seuil de sa demeure, l&rsquo;enfant prodigue, la brebis perdue, rentrant au bercail. Pourquoi donc la brebis s&rsquo;est-elle perdue? Parce qu&rsquo;elle a suivi les fantaisies dangereuses de l&rsquo;intellect. L&rsquo;orgueil l&rsquo;avait perdue, mais elle est r\u00e9dim\u00e9e par l&rsquo;amour du foyer natal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici aussi, nous trouvons chez Krishnamurti un enseignement analogue, mais explicit\u00e9 plus directement et non sous le voile d&rsquo;une parabole. Il nous dit qu&rsquo;on n&rsquo;atteint pas le R\u00e9el par la pens\u00e9e conceptuelle, mais par l&rsquo;Amour. Est-ce \u00e0 dire qu&rsquo;il faille dissocier l&rsquo;amour de l&rsquo;intelligence et exclure celle-ci dans cette approche ou cette recherche de Dieu? Non certes, et nous voyons les mystiques chr\u00e9tiens eux-m\u00eames le reconna\u00eetre. Sans doute, tous les vrais mystiques, chr\u00e9tiens et non chr\u00e9tiens, reconnaissent-ils cette n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;imposer le silence aux puissances du sentiment, de l&rsquo;imagination et de la pens\u00e9e discursive, avant d&rsquo;aborder les sommets de l&rsquo;union mystique. Pourquoi? Mais parce que ces puissances en nous sont naturellement orient\u00e9es vers le monde sensible. Or, comme le dit la grande sainte Th\u00e9r\u00e8se d&rsquo;Avila, \u00ab nous devons \u00eatre endormis pour les choses de la terre \u00bb. Mais ce sommeil ne doit pas \u00eatre l&rsquo;annihilation de la facult\u00e9. Ce sommeil momentan\u00e9 de la pens\u00e9e a pour but de permettre \u00e0 notre facult\u00e9 intellectuelle de changer son orientation. Il lui faut apprendre \u00e0 se hausser \u00e0 un plan sup\u00e9rieur o\u00f9 elle devra s&rsquo;\u00e9veiller. Faire taire le mental, soit la pens\u00e9e et l&rsquo;imagination, ce n&rsquo;est donc pas les supprimer, les d\u00e9truire, pour s&rsquo;abandonner \u00e0 une h\u00e9b\u00e9tude aveugle, passive et purement sentimentale. Fran\u00e7ois d&rsquo;Osuna, qui fut le ma\u00eetre de sainte Th\u00e9r\u00e8se et influen\u00e7a toute sa pens\u00e9e, insiste \u00e0 plusieurs reprises sur le caract\u00e8re intellectuel de l&rsquo;exp\u00e9rience mystique : \u00ab C&rsquo;est, dit-il, la partie la plus haute de la raison qui s&rsquo;unit imm\u00e9diatement \u00e0 Dieu par amour et non pas d&rsquo;une fa\u00e7on discursive \u00bb, car alors \u00ab cessent presque compl\u00e8tement les op\u00e9rations des puissances \u00bb <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a>. Il semble donc que l&rsquo;intelligence elle-m\u00eame doive en quelque sorte se scinder et que ce soit \u00e0 ses activit\u00e9s inf\u00e9rieures, orient\u00e9es vers la terre, qu&rsquo;il importe surtout d&rsquo;imposer le silence. Et aussi, ajouterons-nous, \u00e0 ces pr\u00e9formations mentales, qui emp\u00eachent le plus souvent les mystiques des diverses religions de comprendre, de saisir le sens ou la vraie signification de leurs visions quand celles-ci ne rentrent pas exactement dans les cadres rigides de leurs croyances. Nous en verrons un exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Krishnamurti nous dit \u00e9galement que ce qui nous fait voir ce qu&rsquo;il nomme le R\u00e9el, ce n&rsquo;est pas le sentiment aveugle de l&rsquo;amour, mais ce qu&rsquo;il appelle l&rsquo;amour-lucidit\u00e9. L&rsquo;amour-lucidit\u00e9, qu&rsquo;est-ce, sinon l&rsquo;amour \u00e9clair\u00e9, illumin\u00e9 par l&rsquo;intelligence, les deux ne faisant plus qu&rsquo;une seule facult\u00e9? Loin donc d&rsquo;isoler ou d&rsquo;opposer l&rsquo;intelligence et le sentiment, il les conjugue \u00e0 une octave sup\u00e9rieure, les associant \u00e9troitement en une facult\u00e9 nouvelle, unique, l&rsquo;intuition spirituelle, perception ou vision extatique, qui, unifiant le connaisseur \u00e0 son objet, lui permet ainsi d&rsquo;atteindre le R\u00e9el, l&rsquo;Unit\u00e9. R\u00e9p\u00e9tons ici le mot de sainte Th\u00e9r\u00e8se elle-m\u00eame : \u00ab Dans l&rsquo;extase, l&rsquo;esprit de l&rsquo;\u00e2me devient une m\u00eame chose avec Dieu \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On le voit, c&rsquo;est partout et toujours le m\u00eame enseignement des Sages et des Saints concernant l&rsquo;union ou la fusion divine : L&rsquo;Eternel est Un et l&rsquo;Un ne peut \u00eatre rejoint par l&rsquo;homme que lorsque son \u00ab moi \u00bb particulier est transcend\u00e9, d\u00e9pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce \u00e0 dire maintenant que l&rsquo;individu qui rejoint ainsi l&rsquo;Unit\u00e9 se perde enti\u00e8rement dans la Divinit\u00e9 ? L&rsquo;individualit\u00e9 est-elle alors dissoute, an\u00e9antie \u00e0 jamais ? La r\u00e9ponse que l&rsquo;on nous donne est n\u00e9gative. Un vieux texte sanscrit exprime par une image po\u00e9tique ce retour \u00e0 l&rsquo;Unit\u00e9 : \u00ab La goutte d&rsquo;eau retourne \u00e0 l&rsquo;Oc\u00e9an sans s&rsquo;y perdre \u00bb. Myst\u00e8re supr\u00eame assur\u00e9ment. Ce que l&rsquo;on nous affirme, c&rsquo;est que l&rsquo;individualit\u00e9 elle-m\u00eame n&rsquo;appara\u00eet plus alors comme une entit\u00e9 s\u00e9par\u00e9e, distincte, mais comme une potentialit\u00e9, un mode particulier, unique, original, de manifestation dans l&rsquo;Absolu, dou\u00e9 des m\u00eames propri\u00e9t\u00e9s et que Celui-ci contient en Lui-m\u00eame sans en \u00eatre autrement affect\u00e9 <strong>\u2014 <\/strong>ni enrichi, ni appauvri <strong>\u2014 <\/strong>dans sa propre substance. Mais h\u00e2tons-nous de quitter ces sommets o\u00f9 sombre notre raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment, dira-t-on, pouvons-nous savoir que cet Absolu existe r\u00e9ellement, que nous ne sommes pas ici le simple jouet de notre imagination mystique, de notre besoin d&rsquo;amour, si notre intellect lui-m\u00eame n&rsquo;est pas \u00e0 m\u00eame de d\u00e9celer et de prouver cette existence r\u00e9elle ? C&rsquo;est un fait, nous l&rsquo;avons dit, que tout homme d\u00e9couvre, ressent en lui, ce sentiment ou cette id\u00e9e de l&rsquo;Absolu. D&rsquo;o\u00f9 lui viennent-ils donc, puisque, de toute \u00e9vidence, l&rsquo;exp\u00e9rience de la vie quotidienne ne les lui donne pas ? Si l&rsquo;adage scolastique \u00ab Nihil est intellectu quod non prius fuerit in sensu \u00bb \u00e9tait vrai, comment expliquer que notre intelligence e\u00fbt jamais pu concevoir l&rsquo;id\u00e9e abstraite de l&rsquo;absolu, de l&rsquo;infini, de l&rsquo;\u00e9ternel? Nos sens ne nous donnant que l&rsquo;exp\u00e9rience du temporel, du limit\u00e9, du relatif, comment notre intelligence e\u00fbt-elle pu tirer de ses propres perceptions sensibles une id\u00e9e ou un sentiment qui en sont exactement l&rsquo;oppos\u00e9 et la n\u00e9gation? C&rsquo;est bien la preuve, nous objectent les sceptiques, que ces pseudo-notions d&rsquo;absolu ou d&rsquo;infini ne sont que des concepts n\u00e9gatifs, ne reposant sur aucune r\u00e9alit\u00e9 effectivement per\u00e7ue !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ne faudrait-il pas aussi bien alors en dire autant de la facult\u00e9 d&rsquo;abstraction elle-m\u00eame qui distingue et \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;homme au-dessus de l&rsquo;animal ? Et si leurs sens ne per\u00e7oivent que la multiplicit\u00e9 des \u00eatres et des choses, cette constatation emp\u00eache-t-elle l&rsquo;intelligence de nos sceptiques de percevoir l&rsquo;unit\u00e9 du monde? La r\u00e9ponse est sp\u00e9cieuse, protesteront ceux-ci, car l&rsquo;intelligence per\u00e7oit entre les \u00eatres et les choses une quantit\u00e9 de liens et de rapports qui les unit, les relie les uns aux autres ; elle per\u00e7oit l&rsquo;harmonie universelle-qui d\u00e9coule de ces rapports et prouve une unit\u00e9 sous-jacente \u00e0 ce tout harmonieux. C&rsquo;est l\u00e0 \u00e0 la fois une perception et une conclusion de l&rsquo;intelligence, auxquelles nos perceptions sensibles, si elles leur demeurent \u00e9trang\u00e8res, servent du moins de voie d&rsquo;acc\u00e8s. Il y a donc bien une base objective \u00e0 cette perception de l&rsquo;unit\u00e9 du monde. Mais en est-il bien de m\u00eame, ajoutent-ils, pour les notions d&rsquo;absolu, d&rsquo;infinit\u00e9, d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 ? Comme elles ne peuvent se rapporter \u00e0 rien de ce que nous connaissons par exp\u00e9rience sensible, comment ne  pas les consid\u00e9rer comme purement imaginaires, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme les cr\u00e9ations subjectives de notre seule pens\u00e9e? C&rsquo;est ce qu&rsquo;affirment en conclusion nos contradicteurs qui les traitent d&rsquo;illusions et de vieilles superstitions, fruit d&rsquo;une formation atavique de notre cerveau par des enseignements mill\u00e9naires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au surplus, sans recommencer ici la querelle des universaux du Moyen-Age <strong>\u2014 e<\/strong>ntre r\u00e9alistes, conceptualistes et nominalistes <strong>\u2014 <\/strong>on peut se demander si nos abstractions ont vraiment quelque r\u00e9alit\u00e9 en dehors de l&rsquo;esprit qui les cr\u00e9e, si elles ont aucun fondement dans le r\u00e9el objectif. L&rsquo;esprit moderne se gausse des \u00ab arch\u00e9types \u00bb de Platon, bien qu&rsquo;un revirement se fasse jour aujourd&rsquo;hui, et que les doctrines psychanalytiques de C. G. Jung par exemple nous y ram\u00e8nent. Mais nos sceptiques ne veulent rien entendre dans cet ordre d&rsquo;id\u00e9es. Ils contestent que ces notions abstraites d&rsquo;absolu, d&rsquo;infini, d&rsquo;\u00e9ternel, puissent contenir quelque r\u00e9alit\u00e9 positive. Ce sont, nous disent-ils, des notions n\u00e9gatives, r\u00e9sultant de l&rsquo;avidit\u00e9 de l&rsquo;homme, de ses d\u00e9sirs toujours inassouvis, qui lui font reculer sans cesse, dans l&rsquo;espace et dans le temps, des bornes imaginaires, et prendre ainsi ses espoirs et ses croyances pour la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame. L&rsquo;absolu, l&rsquo;\u00e9ternel, l&rsquo;infini, n&rsquo;existent pas, concluent-ils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A ces objections des sceptiques, qu&rsquo;il s&rsquo;agit ici de purs concepts n\u00e9gatifs ne r\u00e9pondant \u00e0 aucune r\u00e9alit\u00e9 objective, l&rsquo;exp\u00e9rience et le t\u00e9moignage des grands mystiques r\u00e9pondent unanimement. Dans tous les temps, dans tous les lieux, ces \u00eatres d&rsquo;\u00e9lite nous pr\u00e9sent\u00e8rent l&rsquo;union avec le Divin comme l&rsquo;exp\u00e9rience positive la plus sublime. Ils ont atteint, nous disent-ils, ce P\u00f4le sup\u00e9rieur d&rsquo;o\u00f9 \u00e9manent la lumi\u00e8re et la force universelles, Centre transcendant et vivant dont la r\u00e9alit\u00e9 positive a effectivement transform\u00e9 leur existence, car il est la source divine de toutes les valeurs humaines. Et la vie merveilleuse de ces hommes d&rsquo;exceptionnelle grandeur fut la plus \u00e9loquente confirmation de la v\u00e9racit\u00e9 de leurs dires et de l&rsquo;authenticit\u00e9 de leur r\u00e9alisation. Elle prouve \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas, dans leur cas, d&rsquo;une simple vue de l&rsquo;esprit, d&rsquo;une th\u00e9orie abstraite, mais d&rsquo;une exp\u00e9rience v\u00e9cue, r\u00e9alis\u00e9e dans les profondeurs de leur \u00e2me ; qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas non plus d&rsquo;exp\u00e9riences isol\u00e9es, mais de faits au contraire qui se succ\u00e9d\u00e8rent et se v\u00e9rifi\u00e8rent tout le long des si\u00e8cles, au cours de l&rsquo;Histoire. L&rsquo;Histoire nous confirme en effet que ces grands Etres ne furent nullement des malades, des neurasth\u00e9niques, des \u00e9gar\u00e9s de l&rsquo;esprit, tels qu&rsquo;on s&rsquo;efforce de nous les d\u00e9crire, mais au contraire des hommes ou des femmes sup\u00e9rieurement \u00e9quilibr\u00e9s dont la vie toute enti\u00e8re s&rsquo;inspira des \u0153uvres admirables qu&rsquo;ils cr\u00e9\u00e8rent. Anim\u00e9es par leur intelligence et par leur c\u0153ur, ces \u0153uvres ont parfois transform\u00e9 l&rsquo;esprit des si\u00e8cles et on voit leur influence perdurer et s&rsquo;\u00e9tendre, toujours aussi profonde, jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. Telle l&rsquo;\u0153uvre des grands fondateurs de religions : un Bouddha, un Zoroastre, un Mo\u00efse, un Christ. Pourrait-on davantage traiter de fous ou de d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s un Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise, un saint Dominique, un Ignace de Loyola, un Vincent de Paul, pour ne citer que quelques noms chr\u00e9tiens ? Ou de nos jours, et sous un autre climat religieux, tel grand yogui ou philosophe de l&rsquo;Inde, dont la vie enti\u00e8re t\u00e9moigne d&rsquo;un \u00e9trange accord entre une sagesse imm\u00e9moriale avec la science moderne la plus avanc\u00e9e?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit des m\u0153urs et des pr\u00e9jug\u00e9s qui longtemps paralys\u00e8rent leur action, l&rsquo;Histoire ne nous montre-t-elle pas \u00e9galement le r\u00f4le jou\u00e9 parfois par les femmes, une Jeanne d&rsquo;Arc, une sainte Th\u00e9r\u00e8se d&rsquo;Avila, une sainte Catherine de Sienne, une Isabelle la Catholique, pour nous borner aux premiers noms qui nous viennent \u00e0 l&rsquo;esprit ? Aujourd&rsquo;hui encore, comment ne nous inclinerions-nous pas avec respect devant trois noms de femmes, ignor\u00e9es du grand public, l&rsquo;une d&rsquo;elles m\u00eame indignement calomni\u00e9e, mais dont le r\u00f4le occulte fut consid\u00e9rable aux yeux des initi\u00e9s, tant par la vulgarisation des doctrines v\u00e9n\u00e9rables de l&rsquo;Inde en notre Occident, que par leur r\u00e9novation de la Sagesse des Myst\u00e8res et de l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme chr\u00e9tien ? Ce furent \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier et au d\u00e9but du n\u00f4tre : H. P. Blavatsky, Anna Kingsford et Annie Besant <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, comment devons-nous juger notre Krishnamurti dont la vie et l&rsquo;enseignement se d\u00e9roulant sous nos yeux en un merveilleux \u00e9quilibre, d\u00e9passe de si haut nos normes habituelles et confond si souvent nos esprits?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais m\u00eame, je le r\u00e9p\u00e8te, si nous mettons \u00e0 part ces Etres exceptionnels et leur t\u00e9moignage, pour nous en rapporter \u00e0 l&rsquo;humaine nature en g\u00e9n\u00e9ral, nous ne pouvons m\u00e9conna\u00eetre ce fait que l&rsquo;homme est fondamentalement un \u00eatre d&rsquo;aspirations religieuses, puisque, ainsi que je l&rsquo;ai dit, c&rsquo;est en chacun de nous qu&rsquo;existe ce besoin, cette aspiration, vers l&rsquo;absolu et l&rsquo;infini. Mais ce besoin m\u00eame, n&rsquo;est-il pas une simple illusion de notre part, comme l&rsquo;affirment les sceptiques? Ou, quand il s&rsquo;agit de l&rsquo;exp\u00e9rience des grands mystiques chr\u00e9tiens, ne nous heurtons-nous pas ici \u00e0 des faits miraculeux ou surnaturels, comme l&rsquo;affirment les catholiques?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La double affirmation, mat\u00e9rialiste et catholique, ne peut nous satisfaire. Si des aspirations aussi fondamentales se trouvent inscrites dans notre nature m\u00eame, ne devons-nous pas en conclure logiquement qu&rsquo;elles r\u00e9pondent \u00e0 quelque chose r\u00e9el, de positif, de naturel, qui les justifie? Si elles \u00e9taient sans fondement dans la nature m\u00eame, pourquoi existeraient-elles en nous ? La nature cr\u00e9e-t-elle jamais rien d&rsquo;inutile ? Ou qui n&rsquo;ait un but, une raison d&rsquo;\u00eatre ? Ne se propose-t-elle pas toujours une fin dans l&rsquo;\u00e9volution des \u00eatres, dans l&rsquo;\u00e9laboration de leurs facult\u00e9s, la formation de leurs organes, sp\u00e9cialis\u00e9s pour une fonction? Sans doute, la nature n&rsquo;est pas infaillible, comme le devrait \u00eatre le Dieu cr\u00e9ateur du monde, que nous enseigne la religion. Elle fait des essais plus ou moins maladroits ; elle commet des erreurs, aboutit \u00e0 des \u00e9checs, cr\u00e9e des monstres qu&rsquo;elle doit \u00e9liminer. Mais ces monstres sont des anomalies, des exceptions rares, des \u00ab rat\u00e9s \u00bb de la nature, tandis qu&rsquo;il s&rsquo;agit ici de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine dans sa formation normale, son orientation naturelle, ses tendances les plus \u00e9lev\u00e9es. Nos aspirations profondes nous r\u00e9v\u00e8lent donc les intentions de la Vie \u00e0 notre \u00e9gard. Si elles existent, c&rsquo;est qu&rsquo;elles correspondent \u00e0 quelque chose de positif, en nous ou hors de nous. S&rsquo;il en \u00e9tait autrement, si leur pr\u00e9sence en nous \u00e9tait gratuite, sans raison d&rsquo;\u00eatre, et sans qu&rsquo;aucune r\u00e9alit\u00e9 y r\u00e9ponde, alors, il nous faudrait admettre ce paradoxe que la Nature nous trompe en cr\u00e9ant en nous des d\u00e9sirs inutiles, des aspirations qu&rsquo;elle ne peut satisfaire, et qu&rsquo;en nous trompant, en nous illusionnant ainsi, c&rsquo;est elle-m\u00eame qu&rsquo;elle trompe et qu&rsquo;elle d\u00e9\u00e7oit en nous. Rejetant une telle absurdit\u00e9, nous admettrons donc que nos tendances ou aspirations profondes ont une justification et tendent vers quelque chose de r\u00e9el. Mais ce r\u00e9el inconnu, o\u00f9 le chercherons-nous alors ? Cette Unit\u00e9 supr\u00eame, \u00e0 laquelle tous aspirent, que notre intelligence n&rsquo;atteint pas, mais avec laquelle nous pouvons fusionner dans l&rsquo;amour, comment la trouver, la r\u00e9aliser ? S&rsquo;il est \u00e9tabli que nous ne la trouvons pas dans le monde ext\u00e9rieur o\u00f9, nous l&rsquo;avons dit, notre exp\u00e9rience ne d\u00e9couvre que le multiple, le changeant, le relatif, mais rien d&rsquo;absolu, d&rsquo;\u00e9ternel, d&rsquo;infini, alors c&rsquo;est bien dans notre monde int\u00e9rieur que nous sommes contraints de la chercher et de la trouver. C&rsquo;est ce que nous affirm\u00e9 aujourd&rsquo;hui encore Krishnamurti. Ce n&rsquo;est que lorsque nous aurons effectivement d\u00e9couvert en nous-m\u00eame cet Absolu en tant que r\u00e9alit\u00e9 que nous pourrons \u00e9galement Le d\u00e9couvrir au dehors, dans la nature enti\u00e8re. Ici aussi, le mystique chr\u00e9tien confirme : \u00ab Je te cherchais vainement hors de moi, mon Dieu, et je ne te trouvais pas, parce que tu \u00e9tais en moi. \u00bb (Saint Augustin). La R\u00e9alit\u00e9 supr\u00eame doit donc \u00eatre cherch\u00e9e et trouv\u00e9e en nous-m\u00eame, et nous ne la trouverons en nous que quand nous aurons d\u00e9moli le bastion d\u00e9fensif de notre moi particulier <strong>\u2014 <\/strong>le multiple <strong>\u2014 <\/strong>qui nous emp\u00eache, seul, d&rsquo;atteindre  au Centre de notre \u00eatre. Voil\u00e0 pourquoi depuis le \u00ab Gn\u00f4ti seauton \u00bb, le Connais-toi toi-m\u00eame des anciens, les Sages nous disent, et nous r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l&rsquo;envi cette m\u00eame v\u00e9rit\u00e9 que Krishnamurti pr\u00e9cise encore davantage en insistant aujourd&rsquo;hui sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour chacun de prendre une conscience plus nette du processus de la formation de ce \u00ab moi \u00bb, qui se recr\u00e9e sans cesse en nous, sous l&rsquo;\u00e9laboration de nos \u00e9go\u00efsmes et de nos craintes. Cette cr\u00e9ation sans cesse renouvel\u00e9e d&rsquo;un \u00ab moi \u00bb factice, illusoire, changeant, doit prendre fin, nous dit-il, pour que l&rsquo;homme puisse r\u00e9aliser effectivement sa lib\u00e9ration de toutes ces cha\u00eenes qui l&rsquo;entravent et l&#8217;emprisonnent dans l&rsquo;illusion. Il atteint alors au Centre Unique de lui-m\u00eame et de toute chose ; alors il per\u00e7oit aussi que ce Centre, s&rsquo;il est inconnaissable, impensable, n&rsquo;est n\u00e9anmoins pas, ainsi que le remarque Bourget, un abstrait, puisque le monde r\u00e9el na\u00eet de Lui. Du fait pourtant qu&rsquo;il est inconnaissable, il demeure voil\u00e9 \u00e0 nos regards dans une \u00ab aura \u00bb de silence. Son approche myst\u00e9rieuse est pr\u00e9cis\u00e9e, dans un petit livre mystique, d&rsquo;une mani\u00e8re qui souligne la n\u00e9cessit\u00e9 du d\u00e9tachement pr\u00e9alable de toute notion exp\u00e9rimentale, sensible ou conceptuelle \u00ab Attache-toi fermement \u00bb, y est-il dit, \u00ab \u00e0 ce qui n&rsquo;a ni substance, ni existence. Ecoute uniquement la Voix qui n&rsquo;a pas de son. Fixe ton regard exclusivement sur ce qui est invisible aux sens internes comme aux sens externes \u00bb <a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">II. <em>La Haute Science<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet Absolu inconnaissable se manifeste, avons-nous dit, en tant qu&rsquo;univers connaissable. Celui-ci est \u00e0 la fois un et multiple, invisible et visible. Cet inconnaissable et ce connaissable, l&rsquo;antique religion du Bouddhisme en exprimait l&rsquo;antith\u00e8se par les notions de Nirv\u00e2na et de Sams\u00e2ra, qui \u00e9taient donc comme les deux faces oppos\u00e9es mais compl\u00e9mentaires de la m\u00eame R\u00e9alit\u00e9, comme l&rsquo;avers et l&rsquo;envers de cette R\u00e9alit\u00e9. \u00ab Sams\u00e2ra \u00bb, c&rsquo;est l&rsquo;aspect dynamique, temporel, l&rsquo;\u00e9tat des manifestations multiples et passag\u00e8res de l&rsquo;\u00catre, son emprisonnement existentiel dans le cycle p\u00e9riodique des renaissances et des morts altern\u00e9es ; Nirv\u00e2na, c&rsquo;est l&rsquo;aspect statique, \u00e9ternel, non-manifest\u00e9 de l&rsquo;\u00catre, sa lib\u00e9ration de cette cha\u00eene des m\u00e9tempsychoses ind\u00e9finies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;Univers est donc l&rsquo;aspect connaissable de l&rsquo;Absolu. L&rsquo;univers visible est l&rsquo;objet de nos sciences positives, celles-ci s&rsquo;appuyant sur une m\u00e9thode bas\u00e9e sur l&rsquo;observation, l&rsquo;analyse, et l&rsquo;exp\u00e9rimentation. Nos savants sp\u00e9cialis\u00e9s s&rsquo;efforcent ensuite, par des proc\u00e9d\u00e9s de raisonnement inductif ou d\u00e9ductif, d&rsquo;harmoniser leurs conclusions particuli\u00e8res dans une philosophie scientifique de l&rsquo;ensemble du Cosmos, n&rsquo;aboutissant jamais qu&rsquo;\u00e0 une synth\u00e8se incompl\u00e8te que leur intuition tend \u00e0 parfaire par une sorte de vision de l&rsquo;esprit, vague encore, mais unitaire. Les deux m\u00e9thodes, je l&rsquo;ai dit pr\u00e9c\u00e9demment, doivent se pr\u00eater un mutuel appui. La recherche objective et exp\u00e9rimentale, bas\u00e9e sur l&rsquo;observation et le raisonnement discursif, doit se compl\u00e9ter par celle qui s&rsquo;appuie sur les pouvoirs subjectifs de l&rsquo;imagination et de l&rsquo;illumination intuitive. Bouddhistes et Pythagoriciens ont ainsi d\u00e9couvert dans le pass\u00e9, \u00e0 l&rsquo;aide de cette double m\u00e9thode conjugu\u00e9e, des lois physiques, astronomiques, cosmologiques, que notre science contemporaine a confirm\u00e9es depuis lors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et depuis le Moyen-Age jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, des hommes de pure science, un Kepler jadis, un Henri Poincar\u00e9, un Painlev\u00e9, aujourd&rsquo;hui, insistent sur le r\u00f4le jou\u00e9 par cette myst\u00e9rieuse facult\u00e9 intuitive dans la d\u00e9couverte de v\u00e9rit\u00e9s scientifiques qui longtemps recherch\u00e9es par eux par les voies exp\u00e9rimentales et rationnelles leur avaient toujours \u00e9chapp\u00e9. La vie rec\u00e8le en nous des pouvoirs que notre conscience ignore. La Vie, disait le philosophe William James r\u00e9soud ais\u00e9ment des probl\u00e8mes que notre raison d\u00e9clarait insolubles. Et Henri Bergson n&rsquo;a-t-il pas d\u00e9montr\u00e9 que notre intelligence \u00e9tait un instrument fig\u00e9, inapte \u00e0 saisir la mobilit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes vitaux, et qu&rsquo;il fallait y suppl\u00e9er par une facult\u00e9 sup\u00e9rieure, laquelle s&rsquo;unifiant \u00e0 son objet, pouvait saisir le mouvement de la vie et la comprendre ? Les deux m\u00e9thodes doivent donc demeurer \u00e9troitement associ\u00e9es pour se contr\u00f4ler mutuellement et faire progresser la science, la m\u00e9thode scientifique, exp\u00e9rimentale et inductive, travaillant en quelque sorte de bas en haut, et la m\u00e9thode intuitive et d\u00e9ductive, de haut en bas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire, quand il s&rsquo;agit d&rsquo;aborder la connaissance des mondes invisibles ou m\u00e9taphysiques, autrement dit pour la r\u00e9alisation de la science transcendantale, les deux m\u00e9thodes doivent s&rsquo;unifier, se conjuguer si \u00e9troitement qu&rsquo;elles n&rsquo;en font plus qu&rsquo;une, la vision intuitive devenant la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale elle-m\u00eame par l&rsquo;union mystique de l&rsquo;observateur avec son objet qui est \u00e0 la fois l&rsquo;un et le tout. A cette connaissance acc\u00e8dent par la perception directe, la vision illuminatrice, les Sages, les Grands Voyants, les Initi\u00e9s. Par eux, la haute science nous fut transmise au travers des \u00e2ges par une tradition occulte ininterrompue, \u00ab Guruparampara \u00bb. Echappant aux profanes, fruit de l&rsquo;exp\u00e9rience transcendantale, la haute science ne peut s&rsquo;acqu\u00e9rir, nous l&rsquo;avons dit, que par une initiation int\u00e9rieure de l&rsquo;\u00e2me, un \u00e9veil progressif de la conscience spirituelle. Celle-ci s&rsquo;effectuait, dans l&rsquo;antiquit\u00e9, par l&rsquo;initiation aux petits et aux grands Myst\u00e8res, Myst\u00e8res sacr\u00e9s au cours desquels un monde sup\u00e9rieur s&rsquo;ouvrait graduellement \u00e0 l&rsquo;\u0153il du myste, de l&rsquo;\u00e9popte. J&rsquo;ai dit le respect religieux et l&rsquo;enthousiasme profond qu&rsquo;\u00e9veillait chez les plus grands esprits du pass\u00e9 l&rsquo;institution des Myst\u00e8res, ainsi que le secret rigoureux qui les entourait et mettait les v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9voil\u00e9es \u00e0 l&rsquo;abri de la curiosit\u00e9 des foules que leurs dispositions int\u00e9rieures rendaient inaptes \u00e0 les recevoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;institution des Myst\u00e8res a \u00e9t\u00e9 universellement r\u00e9pandue dans tout le monde antique <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a> et il semble bien qu&rsquo;un lien occulte, tenant \u00e0 une inspiration originelle commune, les ait reli\u00e9s les uns aux autres. C&rsquo;est un fait en tout cas que les plus grands esprits du pass\u00e9 ont tenu \u00e0 se faire initier aux myst\u00e8res des diff\u00e9rents pays qu&rsquo;ils visitaient. Apr\u00e8s Orph\u00e9e lui-m\u00eame, nous rapporte la tradition orphique, Pythagore, H\u00e9rodote, Platon, Pausanias, Plutarque, Apollonius de Tyane, Apul\u00e9e, etc. furent non seulement de grands voyageurs qui, quelques-uns poussant jusqu&rsquo;au c\u0153ur de l&rsquo;Asie, eurent \u00e0 c\u0153ur de se faire initier aux Myst\u00e8res rencontr\u00e9s sur leur route, mais aussi peut-\u00eatre de grands missionn\u00e9s charg\u00e9s de relier entre eux les diff\u00e9rents centres initiatiques par la revivification de cette v\u00e9rit\u00e9 occulte qui fut leur base commune : la sortie du cycle terrestre des r\u00e9incarnations ind\u00e9finies et le retour \u00e0 la Vie v\u00e9ritable, la patrie c\u00e9leste, originelle. Cette v\u00e9rit\u00e9, qui, nous l&rsquo;avons vu, ne pouvait \u00eatre exprim\u00e9e que sous le couvert d&rsquo;une allusion voil\u00e9e ou d&rsquo;un mythe symbolique, \u00e9tait, pour l&rsquo;initi\u00e9, l&rsquo;objet d&rsquo;une perception psychique. A cette exp\u00e9rience directe et personnelle, l&rsquo;on n&rsquo;atteignait toutefois que moyennant des \u00e9preuves s\u00e9v\u00e8res qui \u00e9taient comme un moyen de contr\u00f4le ext\u00e9rieur de la purification pr\u00e9alable de l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;initi\u00e9 : car les Myst\u00e8res furent un \u00e9l\u00e9ment purificateur dans les religions antiques <a id=\"ftnref9\" href=\"#ftn9\">[9]<\/a>. \u00ab Des cultes (D\u00e9los par exemple) exigeaient non seulement les mains pures, mais le c\u0153ur pur \u00bb, \u00e9crit J. Marqu\u00e9s-Rivi\u00e8re<a id=\"ftnref10\" href=\"#ftn10\"> [10]<\/a>. Quoiqu&rsquo;il en soit, il semble bien que ce fut moins une v\u00e9rit\u00e9 particuli\u00e8re que recherchaient ces Sages que les aspects multiples d&rsquo;une Sagesse universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi tous ces Myst\u00e8res, les plus c\u00e9l\u00e8bres certes furent ceux d&rsquo;Eleusis. Ce sont les Orphiques qui ramen\u00e8rent de Samothrace \u00e0 Eleusis une doctrine qui passa, en se transformant du reste ext\u00e9rieurement, d&rsquo;\u00c9gypte en Cr\u00e8te, puis, par le chemin des \u00eeles, en Troade, puis en Thrace, d&rsquo;o\u00f9 Orph\u00e9e \u00e9tait originaire, puis en Gr\u00e8ce et en Sicile<a id=\"ftnref11\" href=\"#ftn11\"> [11]<\/a>. C&rsquo;est l&rsquo;\u00c9gypte en effet qui, en Occident tout au moins, semble avoir \u00e9t\u00e9 la m\u00e8re, l&rsquo;initiatrice, de tous ces Myst\u00e8res. C&rsquo;est d&rsquo;\u00c9gypte, nous affirment, d&rsquo;apr\u00e8s d&rsquo;antiques traditions, H\u00e9rodote, Plutarque et Diodore de Sicile, qu&rsquo;Orph\u00e9e apporta les Myst\u00e8res en Gr\u00e8ce, changeant les noms d&rsquo;Osiris et d&rsquo;Isis en ceux de Dionysos et de D\u00e9m\u00e9ter. Les Myst\u00e8res d&rsquo;Eleusis comportaient pourtant des diff\u00e9rences notoires d&rsquo;avec ceux d&rsquo;\u00c9gypte, r\u00e9sultat de leur fusion syncr\u00e9tiste d&rsquo;avec ceux de Thrace, patrie d&rsquo;Orph\u00e9e, et avec ceux de Cr\u00e8te \u00e9galement, ceux-ci ayant subi la double influence de l&rsquo;\u00c9gypte et de l&rsquo;Asie Mineure, peut-\u00eatre celle aussi plus lointaine de l&rsquo;Inde et de l&rsquo;Iran. J&rsquo;ai montr\u00e9 comment les mythes religieux, d\u00e9voil\u00e9s dans les Myst\u00e8res, dissimulaient sous leur affabulation l\u00e9gendaire et populaire, une signification profonde, \u00e9sot\u00e9rique, alors que, pris dans leur sens litt\u00e9ral, ils ne repr\u00e9sentent qu&rsquo;une suite d&rsquo;histoires, parfois po\u00e9tiques mais souvent aussi saugrenues ou r\u00e9voltantes. Telles apparaissent certaines l\u00e9gendes apparemment scabreuses des Dieux de la Gr\u00e8ce, de l&rsquo;Inde ou d&rsquo;autres mythologies. Dans la Bible aussi le litt\u00e9ralisme conduit souvent \u00e0 des absurdit\u00e9s et l&rsquo;on ne voit pas pourquoi les commentateurs pr\u00e9tendent r\u00e9server exclusivement \u00e0 la l\u00e9gende du Paradis terrestre un sens all\u00e9gorique qu&rsquo;ils se refusent ensuite \u00e0 admettre pour d&rsquo;autres r\u00e9cits, telles les histoires de Ca\u00efn et d&rsquo;Abel, d&rsquo;Esa\u00fc et de Jacob, de la Tour de Babel, de Jonas et de la baleine, du passage de la Mer Rouge, etc., qu&rsquo;ils entendent dans un sens historique aussi absurde que rigoureux. C&rsquo;est ce que comprenait, au d\u00e9but de notre \u00e8re, le philosophe pr\u00e9chr\u00e9tien, Philon-le-Juif, qui, nous l&rsquo;avons dit, ne croyait pas d\u00e9roger aux vraies traditions d&rsquo;Isra\u00ebl en expliquant par le symbole et l&rsquo;all\u00e9gorie le sens anthropologique de la Bible, dont il consid\u00e9rait le sens apparent, historique ou l\u00e9gendaire, comme une simple figure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne voyons-nous pas, d&rsquo;ailleurs, saint Paul lui-m\u00eame, son contemporain, nous dire (I Cor. X, 11) \u00ab qu&rsquo;il faut prendre comme de simples figures certains r\u00e9cits bibliques comme ceux de l&rsquo;Eternel guidant les H\u00e9breux dans une colonne de fum\u00e9e pendant le jour et de feu pendant la nuit, du passage de la Mer Rouge, du bapt\u00eame des H\u00e9breux en Mo\u00efse? Quant \u00e0 la manne et \u00e0 l&rsquo;eau du rocher d&rsquo;Horeb, c&rsquo;est la nourriture et le breuvage spirituels. La circoncision n&rsquo;est pas celle qui se fait dans la chair, elle repr\u00e9sente le sceau de la Justice (Rom. II, 28). La circoncision du Christ consiste \u00e0 d\u00e9pouiller le corps des p\u00e9ch\u00e9s de la chair (Coloss. II, 2). Saint Paul dit qu&rsquo;il faut entendre all\u00e9goriquement l&rsquo;histoire de Sarah et d&rsquo;Agar. Agar est l&rsquo;esclave qui ne donne que des fils n\u00e9s selon la chair, tandis que Sarah ne donne que des fils n\u00e9s de l&rsquo;Esprit. (Galat. IV, 22-31) <a id=\"ftnref12\" href=\"#ftn12\">[12]<\/a> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un des plus grands g\u00e9nies de la Renaissance, L\u00e9onard de Vinci, n&rsquo;en jugeait pas autrement du myst\u00e8re chr\u00e9tien lui-m\u00eame. \u00ab Sans doute \u00bb, \u00e9crit \u00e0 ce propos Marcel Brion, \u00ab L\u00e9onard, s&rsquo;il s&rsquo;interrogeait sur la signification des grands mythes chr\u00e9tiens, devinait-il que ceux-ci racontent dans une affabulation dramatique la trag\u00e9die \u00e9ternelle de l&rsquo;homme qui est celle de la perte de l&rsquo;Unit\u00e9. Perte de l&rsquo;unit\u00e9 que le p\u00e9ch\u00e9 originel et la tour de Babel. Retrouver l&rsquo;unit\u00e9 pour le Chr\u00e9tien, c&rsquo;est red\u00e9couvrir le chemin vers Dieu, et quoiqu&rsquo;il ne f\u00fbt pas chr\u00e9tien, ou ne le f\u00fbt qu&rsquo;\u00e0 sa mani\u00e8re&#8230; Vinci savait que dans l&rsquo;Unit\u00e9 seule r\u00e9side le Principe divin vers la connaissance et la possession duquel il s&rsquo;effor\u00e7ait. Unit\u00e9 signifiait pour lui union, c&rsquo;est-\u00e0-dire identit\u00e9 et identit\u00e9 avec le Principe divin et l&rsquo;\u00c9nergie cosmique qui, dans sa conviction religieuse, ne font qu&rsquo;un \u00bb <a id=\"ftnref13\" href=\"#ftn13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Vinci, on le voit, appara\u00eet ici comme un v\u00e9ritable initi\u00e9, rejoignant la Sagesse des Myst\u00e8res antiques. C&rsquo;est au cours d&rsquo;initiations graduelles, par une r\u00e9alisation exp\u00e9rimentale, disons-nous, que s&rsquo;effectuait pour l&rsquo;initi\u00e9 \u00e0 ces Myst\u00e8res cette s\u00e9paration de l&rsquo;\u00e2me et du corps, qui d\u00e9voilait \u00e0 ses yeux ouverts, les conditions de la Vie dans l&rsquo;au-del\u00e0, les Myst\u00e8res de la Vie et de la Mort, la vision des mondes sup\u00e9rieurs. \u00ab C&rsquo;\u00e9tait un enseignement th\u00e9ogonique et cosmogonique \u00bb, \u00e9crit \u00e0 ce sujet H. P. Blavatsky. \u00ab Le modus operandi de l&rsquo;\u00e9volution graduelle du Kosmos, des mondes, et finalement de notre terre, des Dieux et des hommes, tout cela \u00e9tait communiqu\u00e9 symboliquement. Les grandes repr\u00e9sentations publiques, qui se donnaient pendant les f\u00eates des Myst\u00e8res, avaient pour t\u00e9moin la foule qui adorait aveugl\u00e9ment les v\u00e9rit\u00e9s qui y \u00e9taient personnifi\u00e9es. Seuls les hauts initi\u00e9s, les \u00e9poptes, comprenaient leur langage et leurs significations r\u00e9elles \u00bb. Pourquoi? Parce que seuls, ils \u00e9taient devenus des \u00ab voyants \u00bb v\u00e9ritables. La plupart des auteurs qui ont trait\u00e9 des Myst\u00e8res anciens <strong>\u2014 <\/strong>ceux d&rsquo;Eleusis notamment (Victor Magnien, Alfred Loizy, etc.) furent incapables de discerner le vrai caract\u00e8re de l&rsquo;institution, la v\u00e9ritable port\u00e9e d&rsquo;actes tout impr\u00e9gn\u00e9s d&rsquo;un souffle mystique impliquant des r\u00e9alit\u00e9s d&rsquo;un ordre transcendantal. Ils n&rsquo;ont vu \u00e0 Eleusis qu&rsquo;un ritualisme formaliste, une suite de repr\u00e9sentations symboliques de la foi commune, incapables par ce seul caract\u00e8re d&rsquo;amener une transformation profonde dans l&rsquo;\u00e2me des candidats. Ils n&rsquo;ont pas compris que le vrai but auquel visaient ces formes ext\u00e9rieures et symboliques \u00e9tait d&rsquo;\u00e9veiller chez les candidats \u00e0 l&rsquo;initiation ces pouvoirs int\u00e9rieurs d&rsquo;extase, de vision mystique, l&rsquo;\u00e9popteia, laquelle faisait de l&rsquo;homme un initi\u00e9 v\u00e9ritable, un homme \u00ab n\u00e9 \u00e0 nouveau \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire devenu clairvoyant dans un autre monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les repr\u00e9sentations sc\u00e9niques n&rsquo;\u00e9taient donc que la figuration all\u00e9gorique des visions de l&rsquo;initi\u00e9. Nous en avons comme preuve le t\u00e9moignage formel des anciens. Dans \u00ab Ph\u00e8dre \u00bb, Platon assimile la vision des initi\u00e9s \u00e0 celle que poss\u00e9dait l&rsquo;\u00e2me spirituelle avant son union avec le corps <strong>\u2014 <\/strong>o\u00f9 elle est enferm\u00e9e, nous dit-il, comme l&rsquo;hu\u00eetre dans sa coquille <strong>\u2014 <\/strong>vision d&rsquo;apparitions parfaites, immuables et b\u00e9atifiques, ajoute-t-il. Platon s&rsquo;exprime avec toute la prudence qui \u00e9tait requise quand on parlait des Myst\u00e8res. Mais Plutarque, Proclus, Apul\u00e9e, furent plus explicites \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le secret semble \u00eatre devenu moins rigoureux. Plutarque nous dit que les \u00e2mes sont d\u00e9livr\u00e9es des corps et p\u00e9n\u00e8trent dans le domaine de ce qui est pur, invisible, immuable et contemplent la beaut\u00e9 divine dont ne peuvent parler des l\u00e8vres humaines. Et, de son c\u00f4t\u00e9, Proclus pr\u00e9cise que les Dieux y apparaissent dans une pure lumi\u00e8re sous des formes variables et parfois sans forme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au moment de l&rsquo;initiation aux Myst\u00e8res d&rsquo;Eleusis, \u00e9crit l&rsquo;auteur des \u00ab Philosophoumena \u00bb, le hi\u00e9rophante s&rsquo;\u00e9criait d&rsquo;une voix forte : \u00ab La divine Brimo a enfant\u00e9 Brimos \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab la Forte a enfant\u00e9 le Fort \u00bb. Dans la Chine Shinto\u00efste, nous trouvons \u00e9galement ce texte, bien ant\u00e9rieur au Christianisme : \u00ab Le Saint n&rsquo;a point de p\u00e8re ; il est con\u00e7u par l&rsquo;intervention c\u00e9leste&#8230; Sa m\u00e8re, la Vierge pure, enfante sans l\u00e9sion, sans douleur et sans t\u00e2che \u00bb (Kog-Yang-Tseu). La divine Brimo, la Vierge pure, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Il ne peut \u00eatre question ici d&rsquo;une myst\u00e9rieuse parth\u00e9nog\u00e9n\u00e8se sur le plan physique, mais d&rsquo;une transfiguration psychique ou spirituelle de l&rsquo;\u00e2me humaine qui lui fait enfanter l&rsquo;homme nouveau. A Eleusis, durant la nuit sacr\u00e9e des grands Myst\u00e8res, se c\u00e9l\u00e9brait le rite symbolique de la hi\u00e9rogamie entre le hi\u00e9rophante et la pr\u00eatresse de D\u00e9m\u00e9ter, en comm\u00e9moration du mariage entre Ze\u00fbs et la D\u00e9esse. D&rsquo;aucuns ont voulu voir l\u00e0 un geste \u00e9rotique, un rite de nature sexuelle, mais l&rsquo;auteur des \u00ab Philosophoumena \u00bb fait remarquer que le hi\u00e9rophante <strong>\u2014 <\/strong>lequel n&rsquo;\u00e9tait pas mutil\u00e9 comme les pr\u00eatres d&rsquo;Attis <strong>\u2014 <\/strong>se r\u00e9duisait \u00e0 l&rsquo;impuissance en buvant de la cigu\u00eb et avait renonc\u00e9 \u00e0 tout commerce charnel. \u00ab Il serait donc t\u00e9m\u00e9raire \u00bb, conclut justement Marqu\u00e8s-Rivi\u00e8re \u00e0 ce propos <a id=\"ftnref14\" href=\"#ftn14\">[14]<\/a>, \u00ab de ne voir qu&rsquo;une simple union sexuelle dans un rite o\u00f9 l&rsquo;op\u00e9rateur s&rsquo;est r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;impuissance. Il faut donc qu&rsquo;il y ait autre  chose et que le Myst\u00e8re d&rsquo;Eleusis soit d&rsquo;un autre ordre \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Parlant des Myst\u00e8res d&rsquo;Egypte, le m\u00eame auteur nous cite un texte des Pyramides qui semble bien \u00e9trange par son audace : \u00ab Toi, le ressuscit\u00e9 \u00bb, y est-il dit, \u00ab tu commandes aux Dieux ; si lui, le ressuscit\u00e9, veut que vous mourriez, \u00f4 Dieux, vous mourrez : s&rsquo;il veut que vous viviez, vous vivrez \u00bb. \u00ab De telles phrases \u00bb, remarque Marqu\u00e8s-Rivi\u00e8re, \u00ab n&rsquo;\u00e9taient pas dites au peuple, car elles \u00e9taient dangereuses \u00bb. Elles n&rsquo;en exprimaient pas moins cette v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame de la Sagesse universelle : quand, par l&rsquo;initiation, la R\u00e9alit\u00e9 Supr\u00eame est atteinte, tous les Dieux disparaissent, tous les Walhallas s&rsquo;\u00e9croulent, dans le myst\u00e8re supr\u00eame de l&rsquo;Unit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On comprend d\u00e8s lors l&rsquo;enthousiasme des anciens \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Myst\u00e8res. Au VII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re, un verset d&rsquo;un hymne hom\u00e9rique relatif \u00e0 Eleusis, d\u00e9clare : \u00ab Heureux celui des hommes vivant sur la terre qui a vu (ces choses) ! Mais celui qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 aux (c\u00e9r\u00e9monies) sacr\u00e9es et celui qui y a eu part n&rsquo;auront jamais la m\u00eame destin\u00e9e dans les vastes t\u00e9n\u00e8bres \u00bb. <strong>\u2014<\/strong> \u00ab Heureux \u00bb, dit \u00e0 son tour le po\u00e8te Pindare, \u00ab celui qui a vu ces myst\u00e8res avant de descendre sous terre : il conna\u00eet la fin de la vie, il en conna\u00eet le commencement donn\u00e9 par Ze\u00fbs \u00bb. <strong>\u2014 <\/strong>Et Sophocle : \u00ab O trois fois heureux ceux des mortels qui, apr\u00e8s avoir contempl\u00e9 ces myst\u00e8res, iront dans la demeure d&rsquo;Had\u00e8s, ceux-l\u00e0 seuls y poss\u00e9deront la vie : pour les autres, il n&rsquo;y aura que souffrances \u00bb. Citons encore Platon lui-m\u00eame : \u00ab Celui qui arrivera chez Had\u00e8s sans avoir pris part \u00e0 l&rsquo;initiation et aux myst\u00e8res sera plong\u00e9 dans la boue ; au contraire, celui qui aura \u00e9t\u00e9 purifi\u00e9 et initi\u00e9 vivra avec les Dieux \u00bb<a id=\"ftnref15\" href=\"#ftn15\"> [15]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment ne pas rapprocher ici la vision de saint Paul (II Cor.) de celle de l&rsquo;initi\u00e9? \u00ab Je connais un homme en Christ \u00bb, \u00e9crit saint Paul, \u00ab qui, il y a quatorze ans, fut ravi jusqu&rsquo;au troisi\u00e8me ciel (si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne sais, Dieu le sait) et je sais que cet homme-l\u00e0 fut enlev\u00e9 dans le Paradis et qu&rsquo;il entendit des myst\u00e8res qu&rsquo;il n&rsquo;est pas permis \u00e0 un homme de r\u00e9v\u00e9ler \u00bb. Saint Paul fut un initi\u00e9 chr\u00e9tien, car il y e\u00fbt aussi un myst\u00e8re chr\u00e9tien que l&rsquo;\u00c9glise a oubli\u00e9 et dont elle ne sait plus rien nous dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Analogies toutes de surface avec le paganisme \u00bb, protesteront les catholiques. \u00ab Les Evangiles sont sans myst\u00e8res : tout a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ! \u00bb Parler ainsi, c&rsquo;est m\u00e9conna\u00eetre que c&rsquo;est saint Paul lui-m\u00eame, et les premiers P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise \u00e0 sa suite, qui ont insist\u00e9 sur la r\u00e9alit\u00e9 et l&rsquo;importance du myst\u00e8re chr\u00e9tien. Dans sa 1<sup>re<\/sup> \u00e9p\u00eetre aux Corinthiens, l&rsquo;ap\u00f4tre oppose les saints, les \u00ab parfaits \u00bb aux simples fid\u00e8les <strong>\u2014 <\/strong>ses \u00e9p\u00eetres fourmillent de termes techniques emprunt\u00e9s aux myst\u00e8res pa\u00efens <strong>\u2014 <\/strong>insistant sur le fait qu&rsquo;il est une hi\u00e9rarchie dans la connaissance de ce myst\u00e8re. Aux chap. II et III, il parle de la Sagesse parfaite de Dieu qu&rsquo;il pr\u00eache aux parfaits dans le myst\u00e8re. Cette Sagesse, dit-il, il ne peut la communiquer \u00e0 ses correspondants, car elle ne peut \u00eatre per\u00e7ue que par ceux auxquels l&rsquo;Esprit de Dieu l&rsquo;a r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, en qui l&rsquo;Esprit de Dieu s&rsquo;est manifest\u00e9. Seul, dit-il, l&rsquo;esprit divin peut conna\u00eetre ce qui est de Dieu. Voil\u00e0 pourquoi, seul aussi, l&rsquo;homme spirituel peut conna\u00eetre la Sagesse secr\u00e8te (id. 10-16). Aussi l&rsquo;ap\u00f4tre ne peut-il la leur enseigner mais seulement la d\u00e9voiler partiellement. Il ne peut leur parler comme \u00e0 des hommes spirituels, mais comme \u00e0 des personnes encore charnelles, comme \u00e0 de petits enfants en J\u00e9sus-Christ, auxquels on ne peut donner que du lait et non encore des viandes solides (III, 1-2). Il doit donc se borner \u00e0 poser le fondement comme un sage architecte ou ma\u00eetre constructeur, expression employ\u00e9e dans les myst\u00e8res anciens pour d\u00e9signer l&rsquo;adepte ayant le droit d&rsquo;enseigner aux autres. N&rsquo;est-il pas curieux que de tels discours soient adress\u00e9s par lui non \u00e0 des n\u00e9ophytes, \u00e0 des cat\u00e9chum\u00e8nes, mais \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise de Corinthe, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e des chr\u00e9tiens de cette ville, \u00e0 des fid\u00e8les, baptis\u00e9s, confirm\u00e9s et admis \u00e0 la communion eucharistique?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l&rsquo;\u00e9pitre aux H\u00e9breux encore <strong>\u2014 <\/strong>jug\u00e9e apocryphe par la critique mais authentique par l&rsquo;\u00c9glise <strong>\u2014<\/strong>l&rsquo;ap\u00f4tre reproche \u00e0 ses correspondants d&rsquo;en \u00eatre rest\u00e9s aux premiers \u00e9l\u00e9ments de la foi. Il les conjure d&rsquo;aborder au degr\u00e9 sup\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la connaissance spirituelle de ceux \u00ab qui ont \u00e9t\u00e9 une fois \u00e9clair\u00e9s \u00bb, dit-il, \u00ab qui ont go\u00fbt\u00e9 le don du ciel, qui ont \u00e9t\u00e9 participants du Saint-Esprit \u00bb. Il s&rsquo;agit donc bien ici du don d&rsquo;\u00e9popteia des myst\u00e8res, d&rsquo;une connaissance directe, initiatique, d&rsquo;une vision illuminative transcendante. Le myst\u00e8re chr\u00e9tien, \u00e0 l&rsquo;instar des myst\u00e8res ant\u00e9rieurs, implique donc une initiation gradu\u00e9e, une ouverture progressive des portes de l&rsquo;intelligence, un \u00e9panouissement int\u00e9rieur de la conscience spirituelle de l&rsquo;homme, engendrant la connaissance par la voyance. Le myst\u00e8re chr\u00e9tien rejoint ainsi les myst\u00e8res antiques dont le but et la raison d&rsquo;\u00eatre \u00e9taient, avec la pr\u00e9servation de la Sagesse universelle, l&rsquo;ascension et l&rsquo;accession de l&rsquo;homme \u00e0 une condition surhumaine. \u00ab Dans son 4<sup>e<\/sup> livre \u00bb, \u00e9crit H. P. Blavatsky, \u00ab Zozime expose que les initi\u00e9s appartenaient \u00e0 toute l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb, et Aristide appelle les myst\u00e8res \u00ab le temple commun \u00e0 toute la terre \u00bb. Au surplus, tous ces Myst\u00e8res, si importants qu&rsquo;ils fussent, n&rsquo;\u00e9taient jamais qu&rsquo;une pr\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;initiation int\u00e9rieure demeurant toujours confin\u00e9e dans le secret de l&rsquo;\u00e9panouissement de la conscience individuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous disons donc que saint Paul nous pr\u00e9sente le Myst\u00e8re Chr\u00e9tien avec les caract\u00e8res m\u00eames des anciens myst\u00e8res, c&rsquo;est-\u00e0-dire non comme une r\u00e9v\u00e9lation publiquement d\u00e9voil\u00e9e \u00e0 tous, mais au contraire comme une connaissance \u00e0 degr\u00e9s initiatiques, dont lui, Paul, se fait, au nom de son Ma\u00eetre, l&rsquo;initiateur, le hi\u00e9rophante. C&rsquo;est l\u00e0, quand on y r\u00e9fl\u00e9chit, un fait bien \u00e9trange. Nul ex\u00e9g\u00e8te catholique, nul th\u00e9ologien, n&rsquo;ignore en effet les sentiments de r\u00e9pulsion, d&rsquo;horreur profonde, qui animaient les premiers chr\u00e9tiens et les P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du paganisme et de ses myst\u00e8res. Cette horreur \u00e9tait telle que les apologistes chr\u00e9tiens, tels saint Justin et Tertullien, n&rsquo;h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 attribuer \u00e0 la malice de Satan ces rapports \u00e9troits, ces analogies myst\u00e9rieuses, que l&rsquo;on constate entre enseignements pa\u00efens et chr\u00e9tiens. Il s&rsquo;agirait l\u00e0, affirment-ils, d&rsquo;une singerie diabolique destin\u00e9e \u00e0 discr\u00e9diter \u00e0 l&rsquo;avance la religion nouvelle. L&rsquo;explication certes \u00e9tait enfantine. N\u00e9anmoins, ce parall\u00e9lisme demeure un fait, et si saint Paul et les Evang\u00e9listes, en d\u00e9pit de toute l&rsquo;horreur que leur inspiraient les doctrines des Gentils, ont consenti \u00e0 ces rapprochements, \u00e0 ces analogies, \u00e0 ces similitudes d&rsquo;\u00e9pisodes, de terminologie, de doctrine m\u00eame et de rites, y a-t-il une autre explication vraisemblable que l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;un lien occulte les reliant entre eux, pa\u00efens et chr\u00e9tiens, lien qui leur imposait, malgr\u00e9 eux, cette attitude, ou encore qu&rsquo;ils ne furent pas libres d&rsquo;agir autrement, n&rsquo;ayant fait qu&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 leur Ma\u00eetre et aux directives qu&rsquo;ils en avaient re\u00e7ues? Il ne s&rsquo;agit donc pas ici d&rsquo;une attitude d&rsquo;opportunisme de leur part, ainsi qu&rsquo;on l&rsquo;a suppos\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une volont\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;user de ce moyen hypocrite pour s&rsquo;attirer l&rsquo;adh\u00e9sion des Gentils et faciliter leur conversion, en surprenant leur bonne foi. Ce serait l\u00e0 une sorte d&rsquo;escroquerie morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s&rsquo;agit pas davantage d&rsquo;un hasard syncr\u00e9tiste dont saint Paul et les Evang\u00e9listes auraient \u00e9t\u00e9 les dupes involontaires, et qui aurait rapproch\u00e9 tardivement au point de les apparenter des enseignements suppos\u00e9s contradictoires. Non, c&rsquo;est une volont\u00e9 expresse qui a op\u00e9r\u00e9 ce rapprochement, impos\u00e9 par une r\u00e9alit\u00e9 occulte, et cette volont\u00e9 n&rsquo;a pu \u00e9maner que du Ma\u00eetre lui-m\u00eame et non des disciples, sous peine \u00e0 ceux-ci de trahir celui-l\u00e0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoiqu&rsquo;il en soit, les premiers P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise envisag\u00e8rent comme saint Paul le Myst\u00e8re Chr\u00e9tien. Saint Polycarpe, \u00e9v\u00eaque de Smyrne, disciple de saint Jean, d\u00e9clare dans une lettre aux Philippins qu&rsquo;il n&rsquo;a pas encore l&rsquo;avantage de conna\u00eetre le sens cach\u00e9 des Ecritures. Saint Ignace, \u00e9v\u00eaque d&rsquo;Antioche (69 ap. J.-C.) \u00e9tablit la gradation dans son initiation au Myst\u00e8re et en marque les \u00e9tapes successives. Dans sa lettre aux Eph\u00e9siens, il d\u00e9clare, lui \u00e9v\u00eaque pourtant, qu&rsquo;il n&rsquo;en est encore qu&rsquo;aux premiers \u00e9l\u00e9ments de la Sagesse. Dans sa lettre aux Tralliens, il annonce que la haute intelligence des choses c\u00e9lestes lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e mais qu&rsquo;il ne peut les leur r\u00e9v\u00e9ler, parce qu&rsquo;ils sont encore trop petits enfants dans la foi pour les comprendre. Enfin, dans sa lettre aux Romains, il dit qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u disciple. Il ne l&rsquo;\u00e9tait donc pas avant, malgr\u00e9 sa dignit\u00e9 d&rsquo;\u00e9v\u00eaque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re encore, nous voyons Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie reprendre le mot de gnose dans le sens o\u00f9 l&rsquo;entendait saint Paul (epignosis) et d\u00e9clarer que \u00ab seul le gnostique est capable de comprendre et d&rsquo;expliquer les \u00c9critures \u00bb. Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie, \u00e9crit Magnien, \u00ab chr\u00e9tien et souvent fort hostile aux Myst\u00e8res hell\u00e9niques, a cependant suivi la marche ascendante des Myst\u00e8res \u00e9leusiniens&#8230; \u00bb (dans les sept chapitres de ses \u00ab Stromates \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Orig\u00e8ne, \u00e0 son tour, nous dit que l&rsquo;enseignement chr\u00e9tien comporte un triple sens : la chair, ou le sens litt\u00e9ral, pour les chr\u00e9tiens ordinaires ; l&rsquo;\u00e2me, pour ceux qui en retiennent les formes conceptuelles ; l&rsquo;esprit, pour ceux qui atteignent \u00e0 la pleine intelligence ou perception du sens spirituel. Si, pour donner un exemple concret, nous tentons d&rsquo;appliquer une telle distinction gradu\u00e9e \u00e0 un dogme particulier, celui de la Vierge-M\u00e8re par exemple, nous dirons que les apparitions de Marie sur les plans physique et psychique sont comme la chair et l&rsquo;\u00e2me de ce dogme. Ces apparitions sont curatives et bienfaisantes. Elles r\u00e9pondent \u00e0 la compr\u00e9hension limit\u00e9e, aux aspirations, aux besoins des fid\u00e8les, \u00e0 la compr\u00e9hension qu&rsquo;ils ont du r\u00f4le de Marie, m\u00e8re du Christ. Elles d\u00e9clenchent dans le malade une force psychique de gu\u00e9rison. Mais sur le plan anagogique ou spirituel, Marie, nous l&rsquo;avons dit, repr\u00e9sente un aspect du Divin. Elle est devenue la figure symbolique de l&rsquo;\u00c9ternel F\u00e9minin, de la Substance primordiale, la Vierge immacul\u00e9e qui, f\u00e9cond\u00e9e par l&rsquo;Esprit, est la M\u00e8re universelle. Marie, la m\u00e8re de J\u00e9sus, fut mystiquement associ\u00e9e \u00e0 ce triple aspect, divin, cosmique et humain <a id=\"ftnref16\" href=\"#ftn16\">[16]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoiqu&rsquo;il en soit, c&rsquo;est un fait que toute notion du Myst\u00e8re Chr\u00e9tien, ainsi compris, disparut quasi soudainement \u00e0 partir du deuxi\u00e8me si\u00e8cle dans l&rsquo;\u00c9glise de Rome, quand l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment latin, moins cultiv\u00e9, l&#8217;emporta sur l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment grec. De m\u00eame que les chr\u00e9tiens hell\u00e9nisants, repr\u00e9sent\u00e9s par saint Paul, avaient, au cours de l&rsquo;expansion chr\u00e9tienne du premier si\u00e8cle, triomph\u00e9 des jud\u00e9o-chr\u00e9tiens primitifs, que repr\u00e9sentaient saint Pierre et les autres ap\u00f4tres, de m\u00eame ils succomb\u00e8rent \u00e0 leur tour au si\u00e8cle suivant contre les groupes latins, plus incultes, d&rsquo;Afrique et de Rome, gr\u00e2ce surtout \u00e0 l&rsquo;accession au si\u00e8ge de Rome d&rsquo;un membre de ce dernier groupe, le pape Victor (189 ap. J.-C.). Ces luttes ont \u00e9t\u00e9 mises en relief par E. Buonaiuti, professeur eccl\u00e9siastique de l&rsquo;Histoire du Christianisme, \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Royale de Rome. Un disciple de celui-ci, Ambrogio Donini, nous a montr\u00e9 dans une \u00e9tude sur la vie et les \u00e9crits de saint Hippolyte que celui-ci, dernier des P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise de Rome parlant grec, fut consid\u00e9r\u00e9 par un groupe important comme \u00e9v\u00eaque de Rome contre l&rsquo;\u00e9v\u00eaque latin, le Pape Calliste. Il est int\u00e9ressant de souligner qu&rsquo;Hippolyte consid\u00e9rait ce dernier comme le repr\u00e9sentant d&rsquo;une secte dont il condamne les doctrines dans sa \u00ab R\u00e9futation de toutes les h\u00e9r\u00e9sies \u00bb, \u00e9crite entre 220 et 230. L&rsquo;\u00c9glise passa habilement sur le diff\u00e9rend qui les opposa en canonisant plus tard les deux adversaires. Pourtant le pape Calliste appara\u00eet dans l&rsquo;Histoire comme un personnage fort peu recommandable : \u00ab esclave, banquier, banqueroutier, suicid\u00e9, rep\u00each\u00e9, mis au p\u00e9trin, perturbateur public, condamn\u00e9 aux mines de Sardaigne&#8230; \u00bb, \u00e9crit de lui Dom Leclercq, dans son \u00ab Dictionnaire d&rsquo;arch\u00e9ologie religieuse \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoiqu&rsquo;il en soit, il est certain que, d\u00e9favoris\u00e9 par les circonstances concomitantes, le caract\u00e8re \u00e9sot\u00e9rique du Myst\u00e8re Chr\u00e9tien, ignor\u00e9 ou incompris de la masse, contribua grandement \u00e0 son oubli, m\u00eame parmi le clerg\u00e9, et \u00e0 sa disparition officielle et d\u00e9finitive au sein de la religion nouvelle. Ainsi est-il devenu aujourd&rsquo;hui l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie majeure, parce que la plus dangereuse pour la tradition litt\u00e9rale. \u00ab Mais pourquoi \u00bb, demandera-t-on, \u00ab aurait-on maintenu ce caract\u00e8re \u00e9sot\u00e9rique \u00e0 la dispensation nouvelle au lieu de cette large exposition publique de l&rsquo;enseignement que le Christ semblait avoir encourag\u00e9e? \u00bb<strong> \u2014 <\/strong>Peut-\u00eatre suffirait-il ici de rappeler \u00e0 nouveau sa parole qu&rsquo;il ne convient pas de jeter des perles aux pourceaux. Si donc le caract\u00e8re \u00e9sot\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 maintenu dans le Myst\u00e8re Chr\u00e9tien au m\u00eame titre que dans les Myst\u00e8res ant\u00e9rieurs, c&rsquo;est \u00e9videmment pour des raisons identiques. Herm\u00e8s Trism\u00e9giste nous les expose clairement. Parlant de la Sagesse d&rsquo;\u00c9gypte, le Pymandre nous dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Evite d&rsquo;en entretenir la foule, non que je veuille lui interdire de la conna\u00eetre, mais je ne veux pas t&rsquo;exposer \u00e0 ses railleries. Qui se ressemble, s&rsquo;assemble. Entre dissemblables, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;amiti\u00e9. Les le\u00e7ons doivent avoir un petit nombre d&rsquo;auditeurs ou bient\u00f4t elles n&rsquo;en auront plus du tout. Elles ont cela de particulier que par elles les m\u00e9chants sont pouss\u00e9s encore davantage vers le mal. Il faut donc te garder de la foule qui ne comprend pas la vertu de ces discours. <strong>\u2014 <\/strong>Que veux-tu dire, mon P\u00e8re? <strong>\u2014 <\/strong>Voici mon fils. L&rsquo;esp\u00e8ce humaine est port\u00e9e au mal : le mal est sa nature et lui pla\u00eet. Si l&rsquo;homme apprend que le monde est cr\u00e9\u00e9, que tout se fait selon la Providence et la N\u00e9cessit\u00e9, que la n\u00e9cessit\u00e9, la destin\u00e9e, gouverne tout, il arrivera sans peine \u00e0 m\u00e9priser l&rsquo;ensemble des choses, parce qu&rsquo;elles sont cr\u00e9\u00e9es, \u00e0 attribuer le vice \u00e0 la destin\u00e9e et il ne s&rsquo;abstiendra d&rsquo;aucune \u0153uvre mauvaise. Il faut donc se garder de la foule, afin que l&rsquo;ignorance la rende moins mauvaise en lui faisant redouter l&rsquo;inconnu \u00bb <a id=\"ftnref17\" href=\"#ftn17\">[17]<\/a>. C&rsquo;est donc ce pragmatisme moral qui justifie en tout temps l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme de la Haute Science ou Sagesse universelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci pourtant n&rsquo;est encore que le c\u00f4t\u00e9 secondaire, l&rsquo;aspect inf\u00e9rieur en quelque sorte du secret des myst\u00e8res antiques. Une raison plus profonde, plus int\u00e9rieure, plus grave, justifiait ce secret ainsi que la rigueur des \u00e9preuves auxquelles \u00e9tait soumis le candidat \u00e0 l&rsquo;initiation : c&rsquo;est le danger qu&rsquo;e\u00fbt repr\u00e9sent\u00e9 l&rsquo;initiation pr\u00e9matur\u00e9e pour celui dont la pr\u00e9paration, autrement dit l&rsquo;\u00e9veil int\u00e9rieur, e\u00fbt \u00e9t\u00e9 insuffisant. \u00c9coutons ici encore Rudolph Steiner<a id=\"ftnref18\" href=\"#ftn18\"> [18]<\/a> qui expose et r\u00e9sume admirablement toute la question :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Plutarque parle des terreurs des initi\u00e9s avant la r\u00e9v\u00e9lation finale et les compare \u00e0 une pr\u00e9paration \u00e0 la mort. Un certain genre de vie devait pr\u00e9c\u00e9der les rites des myst\u00e8res. Il avait pour but de r\u00e9primer la sensualit\u00e9. Le je\u00fbne, la vie solitaire, certaines mortifications y contribuaient. Les choses auxquelles l&rsquo;homme s&rsquo;attache dans la vie ordinaire devaient perdre toute valeur pour lui. La direction de sa vie de sensation et de sentiment devait changer du tout au tout. Impossible de douter du sens de ces exercices et de ces \u00e9preuves. La sagesse qu&rsquo;on offrait \u00e0 l&rsquo;initi\u00e9 ne pouvait produire son effet sur son \u00e2me que s&rsquo;il avait pr\u00e9c\u00e9demment transform\u00e9 le monde int\u00e9rieur de sa sensibilit\u00e9. On l&rsquo;introduisait dans le monde de l&rsquo;esprit. Il devait contempler un monde sup\u00e9rieur, mais sans les exercices et les \u00e9preuves, il n&rsquo;aurait pu entrer en rapport avec ce monde. Ce rapport \u00e9tait la condition de l&rsquo;initiation&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;occultiste allemand pr\u00e9cise comme suit les dangers et les risques que courait le candidat : \u00ab L&rsquo;homme entr\u00e9 dans cette voie \u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab court un risque terrible. Il se peut qu&rsquo;il ait perdu le sens de la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate sans en acqu\u00e9rir un nouveau. Il flotte alors dans le vide. Il se fait l&rsquo;effet d&rsquo;un d\u00e9funt. Les anciennes valeurs se sont effondr\u00e9es, sans qu&rsquo;il en ait vu surgir de nouvelles. Le monde et l&rsquo;homme ont disparu \u00e0 ses yeux. Il est descendu dans le monde infernal. Il accomplit sa travers\u00e9e du Had\u00e8s ou de l&rsquo;Enfer. Heureux s&rsquo;il ne sombre pas pendant le passage et si un monde nouveau s&rsquo;ouvre \u00e0 ses yeux. Ou il dispara\u00eetra du monde visible, ou il y rentrera comme un \u00eatre transform\u00e9. Dans ce dernier cas, un nouveau soleil et une nouvelle terre seront devant lui. A ses yeux, l&rsquo;univers est ren\u00e9 du feu spirituel&#8230; Ne sont-ce pas des dangers r\u00e9els, ceux dont parlent les myst\u00e8res? N&rsquo;est-ce pas ravir \u00e0 quelqu&rsquo;un le bonheur, n&rsquo;est-ce pas lui faire prendre la vie en horreur que de le conduire \u00e0 la porte des enfers? Elle est terrible la responsabilit\u00e9 dont on se charge par l\u00e0. Et pourtant devons-nous nous soustraire \u00e0 cette responsabilit\u00e9? Telles \u00e9taient les questions que l&rsquo;initi\u00e9 (l&rsquo;initiateur ?) devait se poser. Il \u00e9tait d&rsquo;avis que sa science \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;\u00e2me populaire ce que la lumi\u00e8re est \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9. Mais dans cette obscurit\u00e9 habite un bonheur innocent. Le myste \u00e9tait d&rsquo;avis que troubler ce bonheur sans n\u00e9cessit\u00e9 est un sacril\u00e8ge&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment l&rsquo;homme insuffisamment pr\u00eat ne sombrerait-il pas en effet dans le gouffre sans fond du d\u00e9sespoir, si, pr\u00e9matur\u00e9ment, il voyait \u00e9clater les murs de ce \u00ab moi \u00bb avec lequel il s&rsquo;identifie et qu&rsquo;il consid\u00e8re comme le tout de lui-m\u00eame?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi Steiner, dont tout ce chapitre sur les myst\u00e8res serait \u00e0 citer, conclut, en rejoignant ici la Sagesse du Trism\u00e9giste : \u00ab La sagesse des myst\u00e8res ressemble \u00e0 une plante de serre chaude qui doit \u00eatre cultiv\u00e9e et soign\u00e9e dans un espace clos. Celui qui la transporte dans l&rsquo;atmosph\u00e8re de la vie quotidienne, la pose dans un air o\u00f9 elle ne peut respirer. Elle s&rsquo;\u00e9vanouit devant le jugement caustique de la science et de la logique moderne. D\u00e9pouillons donc pour un temps notre \u00e9ducation qui nous vient du microscope et du t\u00e9lescope; oublions la mentalit\u00e9 que les sciences naturelles ont cr\u00e9\u00e9e dans notre esprit, purifions nos mains devenues lourdes et rudes \u00e0 force de manier des scalpels et des acides, pour p\u00e9n\u00e9trer dans le pur temple des myst\u00e8res. Il y faut la spontan\u00e9it\u00e9 du c\u0153ur et la fra\u00eecheur du sentiment. Notre temps qui ne place la connaissance que dans les plus grossi\u00e8res r\u00e9alit\u00e9s, a peine \u00e0 croire que dans les choses les plus hautes, la perception d\u00e9pende d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si l&rsquo;initiation d\u00e9pend d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, d&rsquo;un \u00e9veil de la conscience, elle repr\u00e9sente essentiellement un ph\u00e9nom\u00e8ne individuel. Comment parler alors de haute science ou de sagesse universelle? Ne doit-on pas au contraire tirer argument, contre l&rsquo;unit\u00e9 de cette sagesse, de l&rsquo;infinie diversit\u00e9 que l&rsquo;on rencontre dans la vision des initi\u00e9s, des occultistes et des saints ? La r\u00e9ponse est que les saints de toutes les religions ont des visions en conformit\u00e9 avec leurs croyances particuli\u00e8res et ces divergences ne sont pas moindres, certes, entre les perceptions clairvoyantes des occultistes de diverses \u00e9coles. N&rsquo;y aurait-il donc ici que des ph\u00e9nom\u00e8nes de subjectivit\u00e9 pure? Non, car \u00e0 ces visions subjectives particuli\u00e8res correspondent objectivement des vari\u00e9t\u00e9s innombrables de r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes. Celles-ci, s&rsquo;expliquent :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 par le niveau diff\u00e9rent, psychique ou spirituel, atteint par le voyant. Ces diff\u00e9rences de niveau entra\u00eenent n\u00e9cessairement de grandes divergences dans la vision et la compr\u00e9hension ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 par le fait de l&rsquo;ampleur et de la richesse des mondes invisibles, o\u00f9 il n&rsquo;est aucune raison de supposer que les visions puissent diff\u00e9rer moins en vari\u00e9t\u00e9, bien au contraire, qu&rsquo;elles ne diff\u00e8rent pour chacun de nous sur le plan physique ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0 par la consid\u00e9ration que si nous gravissons une montagne sur des versants diff\u00e9rents nous aurons, tous, des points de vue, des perspectives, des aper\u00e7us diff\u00e9rents, et que ce n&rsquo;est qu&rsquo;arriv\u00e9 au fa\u00eete que le sage, l&rsquo;initi\u00e9, ayant atteint le sommet, l&rsquo;Unit\u00e9, pourra, par l&rsquo;union divine, r\u00e9aliser une vue juste, correcte et synth\u00e9tique de l&rsquo;ensemble du Cosmos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n&rsquo;est donc qu&rsquo;en passant par des \u00e9tats gradu\u00e9s, par la purification progressive de l&rsquo;esprit et du c\u0153ur, que nous r\u00e9aliserons le but de l&rsquo;initiation. Le Sage est l&rsquo;homme qui a universalis\u00e9 son esprit et impersonnalis\u00e9 ses sentiments, en les d\u00e9pouillant de toute passion personnelle. Or, il est manifeste que les saints eux-m\u00eames, produits par les religions, ne sont pas, \u00e0 cet \u00e9gard, des hommes vraiment libres, ind\u00e9pendants, universels. Grands par leurs vertus, leur esprit est paralys\u00e9, emprisonn\u00e9, dans leurs croyances confessionnelles. D&rsquo;autre part \u00e9galement, savants et philosophes nous apparaissent-ils comme moins engag\u00e9s dans leurs pr\u00e9jug\u00e9s et leurs passions personnels que les simples mortels ? Seul donc le Sage, l&rsquo;initi\u00e9 sup\u00e9rieur qui transcende son moi, ses pr\u00e9jug\u00e9s, ses passions, atteint \u00e0 la vision parfaite, \u00e0 la haute science. Celle-ci n\u00e9anmoins demeure raill\u00e9e par nos savants positivistes : les visions sont class\u00e9es par eux comme des ph\u00e9nom\u00e8nes pathologiques, des cr\u00e9ations aberrantes de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 la fausset\u00e9 d&rsquo;un tel jugement. Dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a chez les saints qu&rsquo;hallucinations et d\u00e9s\u00e9quilibre de l&rsquo;esprit, g\u00e9n\u00e9raliser chez eux quelques d\u00e9sordres nerveux, accessoires, pour pr\u00e9tendre qu&rsquo;ils ne sont tous que, des d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, des malades ou des fous, prouve tout simplement une ignorance compl\u00e8te des vraies donn\u00e9es du probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute l&rsquo;Histoire prouve, je le r\u00e9p\u00e8te, que les grands saints se sont distingu\u00e9s, au cours des si\u00e8cles, par une sant\u00e9 spirituelle et morale parfaite, par un \u00e9quilibre de toutes leurs facult\u00e9s, \u00e9quilibre qui leur a permis d&rsquo;accomplir les plus grandes choses dont notre terre a \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin. M\u00eame si nous laissons de c\u00f4t\u00e9 ces noms sacr\u00e9s qui viennent sur toutes les l\u00e8vres, pour ne consid\u00e9rer que des disciples, tels les fondateurs des grands ordres religieux, un saint Benoit, un Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise, un Ignace de Loyola, une sainte Th\u00e9r\u00e8se, nous voyons qu&rsquo;ils ne furent pas seulement ces cr\u00e9ateurs, ces r\u00e9alisateurs, ces organisateurs d&rsquo;\u0153uvres, mais que tous furent en m\u00eame temps des voyants et que c&rsquo;est sur cette voyance, cette exp\u00e9rience personnelle et directe, qu&rsquo;ils ont fond\u00e9 leur activit\u00e9 bienfaisante. Et que nous disent-ils eux-m\u00eames de cette forme de connaissance et de sa valeur? Qu&rsquo;elle est en eux le fruit d&rsquo;un \u00e9tat sublime de la conscience, aupr\u00e8s duquel toute autre connaissance et toutes nos petites certitudes terrestres sont peu de chose. Aussi nos philosophes les plus \u00e9minents reconnaissent-ils la haute valeur de l&rsquo;exp\u00e9rience mystique, sur le seul t\u00e9moignage de l&rsquo;Histoire et des grands exemples qu&rsquo;elle offre \u00e0 nos m\u00e9ditations. Sans doute les saints, ayant un mental \u00e9troitement model\u00e9 par la rigueur des dogmes, ne peuvent-ils tirer tout le fruit de ces illuminations sublimes dont l&rsquo;apriorisme confessionnel leur ferme la juste compr\u00e9hension. Aussi leurs visions demeurent-elles souvent confuses \u00e0 leur entendement : \u00ab J&rsquo;\u00e9tais comme quelqu&rsquo;un qui ne sait rien : j&rsquo;avais d\u00e9pass\u00e9 toute science \u00bb, nous dit saint Jean de la Croix&#8230; \u00ab Et plus haut je montais, moins je comprenais : c&rsquo;est le nuage qui illumine la nuit. Celui qui comprend cela, ne sait plus rien : il a d\u00e9pass\u00e9 toute science. En v\u00e9rit\u00e9, celui qui monte si haut, annihile son moi, et ce qu&rsquo;il savait pr\u00e9c\u00e9demment semble toujours et toujours diminu\u00e9. Sa connaissance s&rsquo;accro\u00eet tellement qu&rsquo;il ne conna\u00eet plus rien&#8230; ! \u00bb Il semble bien que la science ici d\u00e9pass\u00e9e que vise le saint soit la science th\u00e9ologique, mais que la crainte de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie, conjugu\u00e9e avec l&rsquo;esprit d&rsquo;humilit\u00e9, l&#8217;emp\u00eache de formuler sa pens\u00e9e de fa\u00e7on plus explicite, ou m\u00eame de saisir le sens intelligible de sa vision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais pourquoi le discr\u00e9dit est-il jet\u00e9 sur ce don de haute voyance non seulement par les incroyants mais par tant de croyants eux-m\u00eames qui se piquent d&rsquo;avoir un esprit positif ? Pourquoi est-il d\u00e9cri\u00e9 comme chim\u00e9rique sous le nom d&rsquo;illuminisme ? Tout d&rsquo;abord, parce que beaucoup se refusent, par l&rsquo;effet d&rsquo;un simple pr\u00e9jug\u00e9, \u00e0 faire le d\u00e9part entre ce qui est pathologique et ce qui ne l&rsquo;est pas, entre les hallucinations d&rsquo;un malade, d&rsquo;un parano\u00efaque, et les visions r\u00e9elles de personnes saines et \u00e9quilibr\u00e9es. Ensuite, parce que beaucoup aussi se trouvent d\u00e9concert\u00e9s par cette infinie vari\u00e9t\u00e9 et diversit\u00e9 de perceptions que l&rsquo;on rencontre parmi les visionnaires, ainsi que nous l&rsquo;avons dit. Il n&rsquo;y a pas, en effet, que la vision spirituelle de Dieu : il y a aussi ce qu&rsquo;on appelle les pouvoirs psychiques <strong>\u2014 <\/strong>les \u00ab siddhis \u00bb des Indous. Ceux-ci sont des pouvoirs r\u00e9els mais inf\u00e9rieurs de perception <strong>\u2014 <\/strong>visuelle, auditive, tactile, etc., <strong>\u2014 <\/strong>dans des r\u00e9gions plus secr\u00e8tes, plus profondes, de notre ambiance que celles que per\u00e7oivent nos sens physiques. Voyants, occultistes, th\u00e9osophes, nous exposent ici une doctrine bas\u00e9e sur des exp\u00e9riences mill\u00e9naires. Que nous ayons pu ou non la v\u00e9rifier par nous-m\u00eame, cette doctrine <strong>\u2014 <\/strong>mieux que le haussement d&rsquo;\u00e9paules par lequel on l&rsquo;accueille g\u00e9n\u00e9ralement <strong>\u2014 <\/strong>semble m\u00e9riter que nous l&rsquo;\u00e9tudiions impartialement et que nous l&rsquo;accueillions, \u00e0 titre d&rsquo;hypoth\u00e8se suggestive. Les pouvoirs psychiques, nous dit-on, exposent le voyant inexp\u00e9riment\u00e9 \u00e0 des erreurs, \u00e0 des illusions, \u00e0 de r\u00e9els dangers m\u00eame. Quels sont ces dangers ? En quoi consistent-ils ? Ce qui rend ces pouvoirs si souvent d\u00e9cevants et dangereux, c&rsquo;est que les perceptions, \u00e0 ce niveau de la voyance, apparaissent comme color\u00e9es, d\u00e9form\u00e9es, par les passions, les pr\u00e9jug\u00e9s, les sentiments personnels du clairvoyant, lorsque celui-ci est insuffisamment \u00e9volu\u00e9 ou purifi\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u00e9gag\u00e9 des limitations de son \u00ab moi \u00bb. Il s&rsquo;agit ici, en effet, redisons-le, du milieu psychique, c&rsquo;est-\u00e0-dire du milieu substantiel de nos pens\u00e9es, de nos sentiments, o\u00f9 ceux-ci s&rsquo;expriment, s&rsquo;objectivent dans des formes correspondantes de mati\u00e8re subtile, formes qui deviennent alors perceptibles \u00e0 tout autre voyant. Il s&rsquo;agit donc pour celui en qui ce pouvoir s&rsquo;est \u00e9veill\u00e9 de discerner avec beaucoup de soin, dans ce milieu m\u00eame, hostile ou favorable, entre toutes ces formes qui l&rsquo;entourent, et qui peuvent l&rsquo;obs\u00e9der, s&rsquo;il n&rsquo;y prend garde ; entre celles notamment qui ne sont que l&rsquo;expression de ses sentiments personnels, la cr\u00e9ation bonne ou mauvaise de son propre mental ou de celui d&rsquo;autrui, et, d&rsquo;autre part, les formes <strong>\u2014 <\/strong>\u00eatres ou choses <strong>\u2014 <\/strong>qui y ont au contraire une existence ind\u00e9pendante de lui, quelle qu&rsquo;en soit la nature. Pour mieux comprendre cette cr\u00e9ation d&rsquo;images <strong>\u2014 <\/strong>ne les percevons-nous pas chacun de nous la nuit dans nos r\u00eaves ? <strong>\u2014 <\/strong>il faut se rendre compte que, pour notre \u00e9tat de conscience actuel, nos pens\u00e9es et nos sentiments demeurent quelque chose de purement subjectif, mais que, pour celui dont la vision psychique ou mentale est d\u00e9velopp\u00e9e, \u00e0 ces r\u00e9alit\u00e9s subjectives correspondent ext\u00e9rioris\u00e9es dans l&rsquo;ambiance mentale imm\u00e9diate de celui qui les cr\u00e9e, des formes objectives ad\u00e9quates, lesquelles, pour \u00eatre faites de mati\u00e8re plus subtile que celle perceptible \u00e0 nos sens ordinaires, n&rsquo;en sont pas moins tout aussi r\u00e9elles et parfois fort puissantes. De telles formes sont donc anim\u00e9es, vitalis\u00e9es, color\u00e9es, par la force m\u00eame et la qualit\u00e9 de la pens\u00e9e ou du sentiment <strong>\u2014 <\/strong>individuel ou collectif <strong>\u2014 <\/strong>qui leur a donn\u00e9 naissance, qui les nourrit et les entretient <a id=\"ftnref19\" href=\"#ftn19\">[19]<\/a>. Le monde psycho-mental est ainsi tout autour de nous un monde ouvert au voyant, monde plein de vie intense, d&rsquo;animation, de mouvement, constituant des milieux bienveillants ou hostiles, avec des \u00eatres bons et mauvais suivant les milieux per\u00e7us : il est l&rsquo;aspect invisible de notre monde. C&rsquo;est l&rsquo;avers dont notre monde est l&rsquo;envers. Rappelons-nous le mythe de la caverne de Platon. En cet aspect de l&rsquo;univers, invisible pour nous, se refl\u00e8te tout le pass\u00e9, tout le pr\u00e9sent. Ainsi s&rsquo;expliquent les visions psychiques d&rsquo;un Platon (dans le mythe d&rsquo;Er l&rsquo;Arm\u00e9nien), d&rsquo;un Dante, d&rsquo;un Swedenborg, d&rsquo;un William Blake, d\u00e9crivant leurs tableaux anim\u00e9s de l&rsquo;au-del\u00e0, les merveilles du ciel, les horreurs de l&rsquo;enfer ; comme aussi s&rsquo;expliquent ces visions de la vie du Christ, per\u00e7ues dans l&rsquo;astral <a id=\"ftnref20\" href=\"#ftn20\">[20]<\/a> par la pieuse Catherine Emmerich. La m\u00e9moire de la nature <strong>\u2014 <\/strong>l&rsquo;Akasha des Hindous <strong>\u2014 <\/strong>est un livre immense ouvert \u00e0 la vision clairvoyante de chacun, mais qu&rsquo;il est difficile de lire correctement, car le voyant y per\u00e7oit les \u00e9v\u00e9nements, mais toujours en fonction et en perspective d\u00e9formante de ses passions et de ses croyances les plus ch\u00e8res. Seul, redisons-le, l&rsquo;initi\u00e9 qui atteint l&rsquo;Unit\u00e9 peut r\u00e9aliser la pure et correcte vision divine. Bref, si les visions psychiques nous d\u00e9voilent les paradis vari\u00e9s des religions, la vision spirituelle seule nous permet d&rsquo;atteindre la R\u00e9alit\u00e9 supr\u00eame. Les premi\u00e8res appartiennent au moi temporel de l&rsquo;homme, la seconde, \u00e0 son \u00e2me transcendante (sa triade spirituelle <strong>\u2014 <\/strong>Atma, Buddhi, Manas).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La rigueur des conditions n\u00e9cessaires pour atteindre aux degr\u00e9s initiatiques et \u00e0 la connaissance sup\u00e9rieure qu&rsquo;ils conf\u00e8rent, explique la raret\u00e9 m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne. Aussi la science ignore-t-elle cet ordre de choses. C&rsquo;est un fait aujourd&rsquo;hui que ni la science ni la philosophie ne nous ont rapproch\u00e9 d&rsquo;une connaissance plus \u00e9tendue du monde occulte. Passe encore pour la science analytique, dira-t-on, mais comment la philosophie intuitive n&rsquo;a-t-elle pas r\u00e9ussi, avec l&rsquo;am\u00e9lioration progressive de l&rsquo;esprit humain lui-m\u00eame, \u00e0 nous donner de l&rsquo;univers int\u00e9gral une synth\u00e8se meilleure, une vision plus compr\u00e9hensive. Or, depuis les temps \u00e9loign\u00e9s de l&rsquo;Inde et de la Gr\u00e8ce, ce sont toujours les m\u00eames positions antagonistes que l&rsquo;on constate entre les doctrines des philosophes, comme si cette opposition m\u00eame tenait \u00e0 des diff\u00e9rences entre des familles d&rsquo;esprits, revenant, toujours les m\u00eames, s&rsquo;affronter p\u00e9riodiquement sur terre, au cours du temps. \u00ab La philosophie \u00bb, \u00e9crivait Fran\u00e7ois Mentr\u00e9 <a id=\"ftnref21\" href=\"#ftn21\">[21]<\/a>, \u00ab d\u00e9couvre le fond des \u00e2mes. De l\u00e0 l&rsquo;aspect que pr\u00e9sente son histoire : on y d\u00e9m\u00eale de larges courants issus d&rsquo;antiques traditions qui groupent \u00e0 chaque \u00e2ge les esprits cong\u00e9n\u00e8res et qui circulent \u00e0 travers les \u0153uvres les plus \u00e9loign\u00e9es et les plus ind\u00e9pendantes \u00bb. <strong>\u2014 <\/strong>Si donc les conceptions philosophiques sont perdurables, conclut-il, c&rsquo;est que \u00ab chacune d&rsquo;elles porte l&#8217;empreinte d&rsquo;une forme de l&rsquo;esprit humain \u00bb. Conception excessive, si on pr\u00e9tend en conclure que la philosophie sp\u00e9culative n&rsquo;a de valeur que subjective, sans correspondre \u00e0 rien de r\u00e9el en dehors de la pens\u00e9e qui la cr\u00e9e. Pour erron\u00e9e que puisse \u00eatre une conception de l&rsquo;univers, elle n&rsquo;en est pas moins, si fauss\u00e9e et d\u00e9form\u00e9e qu&rsquo;elle soit, une repr\u00e9sentation du r\u00e9el objectif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons dit le r\u00f4le jou\u00e9 de tout temps par la facult\u00e9 intuitive dans la gen\u00e8se de bien des d\u00e9couvertes scientifiques. D\u00e9j\u00e0 le vieux Platon nous d\u00e9crivait (dans sa 7<sup>e<\/sup> lettre) le m\u00e9canisme de l&rsquo;intuition : \u00ab Il faut \u00bb, nous dit-il, \u00ab une longue intimit\u00e9 avec l&rsquo;objet de la connaissance et un effort assidu pour en p\u00e9n\u00e9trer le fond. Alors il semble qu&rsquo;une \u00e9tincelle jaillisse et allume dans l&rsquo;\u00e2me une lumi\u00e8re qui, d\u00e8s lors, s&rsquo;entretient d&rsquo;elle-m\u00eame \u00bb. Nombre de savants anciens et modernes ont v\u00e9rifi\u00e9, par leur exp\u00e9rience personnelle, l&rsquo;exactitude de ce texte. La naissance de la lumi\u00e8re intuitive requiert donc le plus souvent une longue et pr\u00e9alable gestation intellectuelle. Pourtant ce n&rsquo;est pas l&rsquo;intellect proprement dit qui la produit, mais cette facult\u00e9 nouvelle de l&rsquo;esprit, cette puissance distincte, qui, nourrie, couv\u00e9e, par les efforts de l&rsquo;intellect, s&rsquo;\u00e9panouit brusquement comme une lumi\u00e8re de perception directe, de vision spirituelle. C&rsquo;est comme si l&rsquo;individu, dans son effort pour hausser sa conscience \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur, y acc\u00e9dait brusquement par l&rsquo;\u00e9veil soudain d&rsquo;un pouvoir nouveau de connaissance, quelque chose comme une fen\u00eatre qui s&rsquo;ouvrirait subitement en son \u00e2me sur cette r\u00e9gion sublime des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles et des lois transcendantes qui r\u00e9gissent notre monde&#8230; C&rsquo;est exactement ce que nous dit de l&rsquo;invention et de son m\u00e9canisme myst\u00e9rieux le savant Louis de Broglie : \u00ab Tout s&rsquo;est pass\u00e9 \u00bb, nous dit-il, \u00ab comme si en inventant des conceptions nouvelles, il (le savant) n&rsquo;avait fait que d\u00e9chirer un voile, comme si ces conceptions existaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9ternelles et immuables dans quelque monde platonicien des Id\u00e9es pures \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais qu&rsquo;est-ce qui explique alors, dira-t-on, cette stagnation de l&rsquo;esprit philosophique depuis des \u00e2ges ? Car il est de fait que la philosophie demeure sur ses positions, confrontant \u00e9ternellement ses m\u00eames probl\u00e8mes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La stagnation de l&rsquo;esprit philosophique r\u00e9sulte, disons-nous, de l&rsquo;extr\u00eame rigueur des conditions requises pour le d\u00e9veloppement de l&rsquo;intuition spirituelle. Si la philosophie pi\u00e9tine sur place depuis tant de si\u00e8cles, le fait ne r\u00e9sulte nullement d&rsquo;une pr\u00e9tendue incapacit\u00e9 de notre esprit \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans un domaine qui lui serait forclos, ainsi que le pr\u00e9tendent conjointement, nous l&rsquo;avons dit au d\u00e9but de ce livre, la science et la religion. Il proc\u00e8de de la nature m\u00eame de notre facult\u00e9 intuitive qui, dans quelque domaine o\u00f9 elle s&rsquo;exerce, science, art, philosophie ou religion, ne peut s&rsquo;\u00e9panouir que chez l&rsquo;homme suffisamment pur d&rsquo;esprit et de caract\u00e8re, devenant effectivement voyance spirituelle, chez l&rsquo;initi\u00e9 v\u00e9ritable, le hi\u00e9rarque, c&rsquo;est-\u00e0-dire le vrai Ma\u00eetre de la Sagesse ayant \u00e9volu\u00e9 en lui cette vision clairvoyante de l&rsquo;esprit. Or, le malheur est pr\u00e9cis\u00e9ment que la m\u00e9thode de connaissance dite intuitive a \u00e9t\u00e9 le plus souvent utilis\u00e9e par des hommes qui, inaptes encore \u00e0 percevoir, par l&rsquo;intuition, les r\u00e9alit\u00e9s invisibles et les grandes lois cosmiques, remplac\u00e8rent celle-ci les uns par des abstractions ou des imaginations dont ils tir\u00e8rent ensuite un aper\u00e7u synth\u00e9tique mais erron\u00e9 de l&rsquo;univers <strong>\u2014 <\/strong>ce fut l\u00e0 l&rsquo;erreur des philosophes <strong>\u2014 <\/strong>les autres par des dogmes religieux que leur foi aveugle en la R\u00e9v\u00e9lation surnaturelle leur imposait comme explication du myst\u00e8re universel <strong>\u2014 <\/strong>ce fut l\u00e0 l&rsquo;erreur des th\u00e9ologiens. Sans doute pour ce qui concerne la philosophie, nous avons assist\u00e9 au cours des si\u00e8cles \u00e0 un riche d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e philosophique. Nul ne pourrait nier qu&rsquo;\u00e0 toutes les \u00e9poques de l&rsquo;Histoire, il y eut des penseurs \u00e9minents, mais le fond des probl\u00e8mes n&rsquo;a pas boug\u00e9, redisons-le, les positions premi\u00e8res demeurent inchang\u00e9es, les solutions ne paraissent avoir en rien progress\u00e9. Et telle est donc la vraie raison, selon nous, du pi\u00e9tinement sur place de l&rsquo;humanit\u00e9 dans le domaine philosophique et religieux. D&rsquo;une part, l&rsquo;intuition v\u00e9ritable, laquelle est clairvoyance et vision directe de l&rsquo;esprit, fut virtuellement perdue, rel\u00e9gu\u00e9e de plus en plus dans les \u00ab Adyta \u00bb des Myst\u00e8res et des initiations secr\u00e8tes, d\u00e9velopp\u00e9e seulement par quelques personnalit\u00e9s rares et exceptionnelles, celles-ci d&rsquo;ailleurs devenant de plus en plus rares au fur et \u00e0 mesure que les hommes se mat\u00e9rialisaient davantage, que les myst\u00e8res se corrompaient, et que les vrais Ma\u00eetres se retiraient de la sc\u00e8ne du monde ; d&rsquo;autre part, les apriorismes philosophiques et les pr\u00e9jug\u00e9s religieux, non seulement paralys\u00e8rent la vision intuitive libre, mais encore entrav\u00e8rent durant de longs si\u00e8cles le d\u00e9veloppement de ces m\u00e9thodes exp\u00e9rimentales qui devaient cr\u00e9er la science. D&rsquo;\u00e2ge en \u00e2ge, en effet, n&rsquo;avons-nous pas vu le monde nous offrir, en un d\u00e9roulement ininterrompu, ce tragique et d\u00e9cevant spectacle : l&rsquo;humanit\u00e9 aspirant sans rel\u00e2che \u00e0 la connaissance libre, \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement de ses facult\u00e9s spirituelles, mais ayant \u00e0 lutter sans tr\u00eave contre la domination des clerg\u00e9s pour d\u00e9gager lentement et p\u00e9niblement de la gangue th\u00e9ologique l&rsquo;ind\u00e9pendance de la science, de la philosophie, de la religion?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit, dira-t-on, mais pourquoi les philosophes, eux, qui, \u00e0 toutes les \u00e9poques, furent des esprits plus libres, ne purent-ils donc faire progresser en eux-m\u00eames cette vision intuitive de l&rsquo;esprit, en d\u00e9pit de toutes les contraintes th\u00e9ologiques?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Parce que, r\u00e9p\u00e9tons-le, l&rsquo;intuition ne peut s&rsquo;\u00e9veiller vraiment et s&rsquo;\u00e9panouir que dans des conditions bien d\u00e9termin\u00e9es : un corps purifi\u00e9 par des pratiques d&rsquo;hygi\u00e8ne et une di\u00e9t\u00e9tique appropri\u00e9e, une conscience, r\u00e9ellement affin\u00e9e et spiritualis\u00e9e, ceci impliquant une intelligence libre de pr\u00e9jug\u00e9s et de pr\u00e9ventions, un caract\u00e8re noble et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de toute vis\u00e9e personnelle d&rsquo;ambition ou de lucre. La conscience individuelle est comme un miroir qui ne peut refl\u00e9ter exactement la lumi\u00e8re universelle de l&rsquo;Esprit que quand l&rsquo;intelligence et le c\u0153ur, ne faisant plus qu&rsquo;un, sont suffisamment purifi\u00e9s de toute souillure, c&rsquo;est-\u00e0-dire affranchis, d\u00e9pouill\u00e9s de leur ignorance, de leurs passions personnelles. La vraie perception spirituelle exige donc la purification pr\u00e9alable, physique et mentale, de l&rsquo;individu. Seuls, nous dit l&rsquo;\u00c9vangile, les c\u0153urs purs verront Dieu, c&rsquo;est-\u00e0-dire la V\u00e9rit\u00e9. Comment s&rsquo;\u00e9tonner, dans ces conditions, que la vision intuitive, m\u00eame chez les philosophes, qui ne sont pas des hommes meilleurs que les autres, n&rsquo;ait pas progress\u00e9 de l&rsquo;antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours ? Aujourd&rsquo;hui, comme il y a trois mille ans, outre une alimentation grossi\u00e8re et d\u00e9sordonn\u00e9e qui empoisonne les corps, les traditions aveugles, les conventions \u00e9troites, les pr\u00e9jug\u00e9s ataviques, sociaux ou religieux, comme aussi les passions, les rivalit\u00e9s, les int\u00e9r\u00eats, obscurcissent le c\u0153ur, faussent et d\u00e9forment l&rsquo;intelligence des hommes, qu&rsquo;ils soient philosophes ou simples mortels. Quel qu&rsquo;il soit donc, l&rsquo;individu demeure, aussi \u00e9troitement que par le pass\u00e9, le prisonnier des d\u00e9formations, des limitations qui l&rsquo;enserrent de toute part. Certes, il y a le progr\u00e8s scientifique qui nous \u00e9merveille : mais celui-ci n&rsquo;a en rien fait progresser l&rsquo;homme int\u00e9rieur, l&rsquo;homme moral. Voil\u00e0 donc pourquoi la claire vision spirituelle de l&rsquo;homme est rest\u00e9e stagnante, paralys\u00e9e autant, sinon m\u00eame plus, qu&rsquo;elle ne l&rsquo;\u00e9tait jadis, dans un pass\u00e9 lointain. Voil\u00e0 aussi pourquoi les vrais initi\u00e9s demeurent si rares, si exceptionnels, poign\u00e9e infime, diss\u00e9min\u00e9s de par le monde, et y vivant le plus souvent inconnus. C&rsquo;est leur exp\u00e9rience pourtant qui a cr\u00e9\u00e9 la haute science, celle-ci demeur\u00e9e ignor\u00e9e du profane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd&rsquo;hui pourtant <strong>\u2014 <\/strong>est-ce le signe d&rsquo;une \u00e8re nouvelle qui s&rsquo;annonce ? <strong>\u2014 <\/strong>cette tradition \u00e9sot\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 partiellement d\u00e9voil\u00e9e et la science transcendantale, jadis apanage de ceux auxquels, seul, l&rsquo;\u00e9veil int\u00e9rieur de leur \u00e2me permettait d&rsquo;y acc\u00e9der, a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une large et publique exposition dans le magistral ouvrage de H. P. Blavatsky : \u00ab La Doctrine Secr\u00e8te \u00bb, somme de sagesse dont l&rsquo;auteur, du reste, ne fut que le porte-parole de deux Ma\u00eetres orientaux, prenant sur eux la responsabilit\u00e9 d&rsquo;une divulgation publique, contraire \u00e0 la tradition, mais que l&rsquo;\u00e9tat actuel du monde paraissait rendre opportune et n\u00e9cessaire \u00e0 leurs yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Telle se pr\u00e9sente donc, de nos jours, la Haute Science, devant une religion qui lui demeure irr\u00e9ductiblement hostile et une science qui, enorgueillie de ses succ\u00e8s, raille impitoyablement tout ce qui, \u00e9chappant \u00e0 ses instruments de laboratoire, ne tombe pas dans les champs limit\u00e9s de son observation \u00e9troite et des pauvres d\u00e9ductions rationnelles qu&rsquo;elle en tire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> Sat (Etre), Chit (intelligence), Ananda (f\u00e9licit\u00e9), nous dit la Sagesse V\u00e9dantique (Inde).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Il va de soi que le temps a d&rsquo;autres mesures encore que notre temps terrestre qui n&rsquo;en est qu&rsquo;un aspect fort limit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> De l\u00e0 la notion th\u00e9ologique d&rsquo;un Dieu unique en trois personnes distinctes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Si vaste soit-il, l&rsquo;univers est fini, nous dit Einstein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> \u00ab L&rsquo;intuition mystique de sainte Th\u00e9r\u00e8se \u00bb, par Louis Oescklin, docteur \u00e8s lettres. &#8211; Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Respectivement auteurs de \u00ab La Doctrine secr\u00e8te \u00bb, de \u00ab Perfect Way \u00bb et du \u00ab Christianisme \u00e9sot\u00e9rique \u00bb, pour ne citer que des \u0153uvres ma\u00eetresses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> \u00ab La Lumi\u00e8re sur le Sentier \u00bb (Adyar).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> En \u00c9gypte, les Myst\u00e8res d&rsquo;Osiris et d&rsquo;Isis, en Gr\u00e8ce, les Myst\u00e8res d&rsquo;Apollon et ceux, les plus importants de tous, d&rsquo;Eleusis; en Syrie et en Phrygie, les Myst\u00e8res d&rsquo;Adonis et de Cyb\u00e8le, en Perse,  les Myst\u00e8res de  Mithra, en Thrace, les Myst\u00e8res Orphiques, et ceux plus myst\u00e9rieux encore des Cabires (\u00c9gypte, Gr\u00e8ce, Asie Mineure), etc., etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn9\" href=\"#ftnref9\">[9]<\/a> V. sur la r\u00e9forme purificatrice op\u00e9r\u00e9e par Orph\u00e9e : Platon, Lois, livre V.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn10\" href=\"#ftnref10\">[10]<\/a> D&rsquo;apr\u00e8s P. Roussel : \u00ab D\u00e9los, Colonie Ath\u00e9nienne \u00bb, Paris, 1916.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn11\" href=\"#ftnref11\">[11]<\/a> Victor Magnien \u00ab Les Myst\u00e8res d&rsquo;\u00c9leusis \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn12\" href=\"#ftnref12\">[12]<\/a> L. Revel : \u00ab Vers la fraternit\u00e9 des Religions \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn13\" href=\"#ftnref13\">[13]<\/a> Nouvelles Litt\u00e9raires, 10-4-52.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn14\" href=\"#ftnref14\">[14]<\/a> Histoire des doctrines \u00e9sot\u00e9riques (Payot).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn15\" href=\"#ftnref15\">[15]<\/a> Textes cit\u00e9s d&rsquo;apr\u00e8s G. M\u00e9autis : \u00ab Les Myst\u00e8res d&rsquo;Eleusis \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn16\" href=\"#ftnref16\">[16]<\/a> L&rsquo;erreur th\u00e9ologique fut d&rsquo;avoir transpos\u00e9 sur le plan physiologique de la conception du Christ une V\u00e9rit\u00e9 m\u00e9taphysique et symbolique. L&rsquo;\u00e9pisode de l&rsquo;Annonciation est une interpolation alexandrine inspir\u00e9e des l\u00e9gendes pa\u00efennes relatives aux hommes suppos\u00e9s n\u00e9s d&rsquo;un Dieu et d&rsquo;une m\u00e8re mortelle. Saint Paul ne sait rien \u00e0 ce sujet : il dit J\u00e9sus \u00ab n\u00e9 sous la loi \u00bb. L&rsquo;\u00c9vangile le proclame \u00ab fils de David \u00bb et donne sa g\u00e9n\u00e9alogie par Joseph, descendant de David. Aucune autre allusion ne confirme cette naissance miraculeuse et le contexte m\u00eame des Evangiles la d\u00e9ment. Lorsqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 12 ans, J\u00e9sus est d\u00e9couvert dans le temple parmi les docteurs, et en d&rsquo;autres circonstances encore, les Evangiles nous montrent la m\u00e8re de J\u00e9sus, son p\u00e8re putatif, ses fr\u00e8res, inquiets, doutant de sa mission, craignant m\u00eame \u00ab qu&rsquo;il n&rsquo;ait perdu l&rsquo;esprit \u00bb ? Comment sa propre m\u00e8re e\u00fbt-elle pu douter de lui, si sa naissance e\u00fbt \u00e9t\u00e9 miraculeuse ? (Marc III, 21, 311 &#8211; Luc II, 48, 50 &#8211; Matth XIII, 57.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn17\" href=\"#ftnref17\">[17]<\/a> Citation d&rsquo;apr\u00e8s Marqu\u00e8s-Rivi\u00e8re (op. cit.).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn18\" href=\"#ftnref18\">[18]<\/a> Op. cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn19\" href=\"#ftnref19\">[19]<\/a> Leur dur\u00e9e, nous dit-on, est en raison directe de leur intensit\u00e9 et de leur pr\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn20\" href=\"#ftnref20\">[20]<\/a> Expression employ\u00e9e par les occultistes pour d\u00e9signer le domaine psychique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn21\" href=\"#ftnref21\">[21]<\/a> \u00ab Esp\u00e8ces et vari\u00e9t\u00e9s d&rsquo;intelligences \u00bb (Bossard &#8211; Paris).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ici aussi, nous trouvons chez Krishnamurti un enseignement analogue, mais explicit\u00e9 plus directement et non sous le voile d&rsquo;une parabole. Il nous dit qu&rsquo;on n&rsquo;atteint pas le R\u00e9el par la pens\u00e9e conceptuelle, mais par l&rsquo;Amour. Est-ce \u00e0 dire qu&rsquo;il faille dissocier l&rsquo;amour de l&rsquo;intelligence et exclure celle-ci dans cette approche ou cette recherche de Dieu? Non certes, et nous voyons les mystiques chr\u00e9tiens eux-m\u00eames le reconna\u00eetre. Sans doute, tous les vrais mystiques, chr\u00e9tiens et non chr\u00e9tiens, reconnaissent-ils cette n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;imposer le silence aux puissances du sentiment, de l&rsquo;imagination et de la pens\u00e9e discursive, avant d&rsquo;aborder les sommets de l&rsquo;union mystique. Pourquoi? 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