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N°107 - Révolution intérieure

N° 107 - Printemps 2013 - Révolution intérieure - Andrew Cohen, Dominique Casterman, Richard Sylvester, OM C. Parkin, Jean-Marc Mantel, Gangaji, J. Krishnamurti, Aldous Huxley, Ramesh Balsekar...

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 107   -   Printemps 2013

Thème :   Révolution intérieure

Sommaire

3e millénaire : Fil d'Ariane
Adyashanti : Une révolution intérieure
Andrew Cohen : L'impulsion spirituelle : Être et Devenir
Dominique Casterman : L'Être intérieur
Franck Terreaux : Sans avoir besoin d'y penser
Lionel Cruzille : La Vigilance au quotidien
Richard Sylvester : Pas de règle
Patrick Vigneau : La Métanoïa
OM C. Parkin : La transformation dans le processus de l'éveil
Jean-Marc Mantel : Radicalité
Joaquim : Accueil inconditionnel et transgression
Daniel Giraud : Le Retour dans la Révolution Intérieure
Andreas K. Freund : Science spirituelle ou spiritualité scientifique : vers une nouvelle conscience dans un monde en crise
Werner Ablass : Conscience non-duelle versus mysticisme
Oria : La révolte essentielle
Témoin d'éveil :
Gangaji : Le Diamant dans votre poche
Documents :
Maryse Choisy : Qu'est-ce que la révolution ?
J. Krishnamurti : La Mutation
Aldous Huxley : Révolutions temporelles et éternité
Connaissance des traditions spirituelles :
Ramesh Balsekar : “Duo de l'Un

 

N°107 - Fil d'ariane    -   Printemps 2013

 


Révolution intérieure 

En Europe occidentale, il semblerait que la révolution ne soit plus d'actualité... Preuve de sagesse ? D'un certain recul en tout cas. Recul face aux épouvantables drames que les révolutions ont laissé au cours de l'histoire, et aux terribles souffrances que celles du Moyen-Orient continuent d'engendrer. Recul aussi face à l'incompréhension et la misère qu'une révolution jetterait parmi les individus d'une même population humaine. Et pourtant, une vraie révolution, ou un retournement total des pseudos valeurs occidentales, devient et deviendra de plus en plus souhaitable et nécessaire. Ces “valeurs”, éminemment normatives, visent davantage à “dresser” les hommes les uns contre les autres qu'à les spiritualiser ; indispensables à un premier niveau de civilisation (ou d'humanisation), elles n'en demeurent pas moins facteurs de divisions intérieures entre ce qu'il faut faire et ne pas faire, dire et ne pas dire, être et ne pas être... elles appartiennent en effet au domaine du paraître, occultant la dimension verticale de l'Être. La révolution radicale et saine qui est et qui sera indispensable est la révolution intérieure que J. Krishnamurti nommait aussi « révolution du silence » [1]. Cette révolution silencieuse et profonde de chaque individu, libre de toute idéologie, ne soulève pas les hommes les uns contre les autres, mais leur permet de grandir dans la connaissance d'eux-mêmes, à travers la résorption des conflits, c'est-à-dire celle de la dualité inhérente aux fonctionnements psychologiques de notre nature d'homme inachevé. Cette révolution intérieure demeure la garantie incontournable d'une saine révolution à l'œuvre dans le monde, et prend en compte tous les aspects de la vie des hommes et de leur environnement. Toutefois, elle ne repose sur aucun système, aussi global soit-il, et comme le suggère Richard Sylvester, elle n'amène la conscience qui s'éveille à aucune règle générale ou particulière, elle ne passe pas par des « modifications de surface » car, comme le remarque Dominique Casterman, elle opère « des changements inattendus, des bonds décisifs ». C'est aussi, pour de nombreux éveilleurs, à l'instar de Patrick Vigneau, une « métanoïa » ou encore une véritable « mutation » (voir l'entretien entre Carlo Suarès et Krishnamurti).

Au-delà des peurs

Extérieure ou intérieure, la révolution fait peur, le terme terrifie, et le monde des spiritualités, recouvert d'images pacifiantes, peine à en employer le substantif. En 1989, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution française, Oria publie son manifeste poétique La Révolte essentielle dont nous publions quelques extraits. Le ton provocateur est donné, l'objectif n'étant pas la provocation mais la « provoc-action », déclare-t-elle. La même année, suivant l'orientation de Sri Aurobindo, Satprem publie La Révolte de la Terre. Daniel Giraud, fondateur de la revue “révolution intérieure” (n°1 en 1976) nous dit avoir emprunté l'expression à Krishnamurti. Depuis, cette expression a séduit les bouddhistes prompts à voir le Bouddha comme un « rebelle » [2] et à parler de « révolution intérieure » [3]. Pour le Professeur Robert Thurman, qui fut le premier moine occidental bouddhiste tibétain, la « Révolution Intérieure » répond « à la recherche du véritable bonheur » ; il fait remarquer dans son ouvrage que le roi Ashoka, converti au IIIe siècle à l'esprit bouddhiste, « a présenté sa révolution spirituelle depuis le sommet vers le bas de l'échelle sociale comme une opération militaire offensive, opposant cette nouvelle campagne de conquête de la vérité à l'ancienne campagne de conquête par l'épée » qui avait été la sienne. Il montra comment « la révolution tranquille de Bouddha » pouvait « créer un autre royaume social, une communauté éducative à la fois intégrée à la société et séparée d'elle, où l'individu pouvait se concentrer avec une vive attention sur la réalisation et la transmission de l'Éveil. » [4] Aucun peuple aujourd'hui ne pourrait connaître une « révolution royale » semblable à celle instaurée par l'empereur Ashoka. Le besoin de liberté individuelle est beaucoup trop puissant et les problèmes économiques et politiques bien trop mondialisés, pour qu'une véritable théocratie puisse voir le jour. Les tentatives des dites théocraties contemporaines, en Iran voire en Egypte, en Tunisie, en Libye,... ou même au Mali, se manifestent au nom d'un Islam intransigeant et tyrannique... Et pourtant, si les peurs occidentales semblent ici justifiées, elles n'en sont pas moins les obstacles inconscients à une révolution des consciences. La conscience ne peut en effet s'éveiller qu'à travers une vision pénétrante du monde des peurs et des angoisses qu'entretiennent allègrement les médias grands publics. Une saine alternative aux révoltes violentes qui essaiment au Moyen-Orient, ainsi qu'à l'étouffoir d'une politique occidentale entretenue par la “roulette” tentaculaire des marchés économiques mondialisés, ne sera possible qu'à travers un plus grand nombre d'individualités éveillées à la libre essence de notre humanité. Après plus de cent ans d'atrocités à grande échelle, la révolution intérieure reste ainsi la seule option qui soit créatrice et infiniment respectueuse des peuples et des personnes !

Au-delà de tout

La métanoïa, ou « conversion », indique « ce qui survient au-delà de nous, au-delà de l'intellect... », nous dit Patrick Vigneau... au-delà même de toute expérience mystique d'unité, comme le dénonce Werner Ablass qui souligne que la conscience non-duelle est dans la vision que le « moi personnel, donc celui qui se prétend penser, agir et décider sous sa propre régie » est « une illusion ou réalité virtuelle, utile seulement pour le quotidien ». En fait, une vraie révolution spirituelle « ne naît pas de l'esprit, mais du silence intérieur de l'esprit », dit Adyashanti. C'est au-delà de toute réaction, de tout fonctionnement psychologique (émotionnel, mental,...), que la mutation est possible – comme une “impossible possibilité”. Krishnamurti envisage en effet cette mutation à travers une « impossible question » : « L'esprit peut-il se vider du connu ? Telle est l'impossible question. Si vous la posez avec la plus intense ardeur, la plus grande gravité, avec passion, alors vous découvrirez. Cela exige une immense perceptivité intérieure, un sens intérieur de l'ordre » [5]. Ce « sens intérieur de l'ordre », aucune révolution extérieure, aucune valeur imposée, aucun idéalisme, aucune morale ne peut l'éveiller ou le soutenir. L'ordre extérieur n'engendre que le chaos, les dissensions entre les groupes socio-politiques, ethniques, idéologiques, religieux et les individus, l'« ordre intérieur » naît de la vision non-duelle du chaos intérieur engendré par la séparation autoritaire de l'observateur et de l'observé ; l'observateur étant l'identification au penseur qui juge, critique, condamne ou justifie ce qu'il voit, et l'observé (ce qui est vu) étant tous les phénomènes psychologiques qui nous animent. La révolution intérieure, transcendant cette dualité, est au-delà de toute compréhension relative à la conscience dualiste.

Un éternel retour ?...

Avec nos auteurs, Dominique Casterman, Daniel Giraud, Joaquim, Jean-Marc Mantel, Franck Terreaux, la révolution est autant un changement radical qu'un retour à l'origine, à l'état primordial que toute l'histoire de la personne “moi” avait occultée par oubli de l'évidence d'Être. L'idée de “retour” est évoquée par les philosophes spiritualistes Maryse Choisy et Aldous Huxley (voir nos deux documents) ; c'est au-delà du temps qu'une « révolution de l'éternité », une mutation, est toujours possible. Mais le “retour”, ici, n'est pas un recommencement, il s'agit d'une révolution intérieure qui, par un « mouvement immobile » – dirait le Tao – s'opère avec « l'abolition du temps » [6]. La révolution intérieure est un retour à notre essence originelle, notre dimension spirituelle que rien ne peut altérer. Ce retournement à l'origine de nous-même, à l'Êtreté, est un mouvement immobile qui s'effectue sans s'effectuer, qui fait sans faire, sans les contingences de l'espace et du temps...

Évolution et révolution

Pour Adyashanti, Andrew Cohen, Lionel Cruzille et OM C. Parkin, la révolution intérieure n'est pas arrêtée à un moment du temps, elle « n'est pas statique, elle est vivante, permanente et continue », nous dit Adyashanti. De plus, « comprendre la nature de nos conditionnements exige à chaque instant une profonde attention. C'est un travail à plein temps... » ajoute Andrew Cohen qui envisage l'éveil dans une perspective « évolutionnaire ». « La perception de l'absolu n'est pas encore un éveil total » indique OM C. Parkin. Et Adyashanti insiste sur le fait qu'un « instant d'éveil à notre vraie nature » ne garantit pas qu'une révolution intérieure se réalisera. Pour Lionel Cruzille, il s'agit de « s'exercer à revenir à la Vigilance » – qui est « la Présence en nous » – car « sans la Vigilance, nous ré-agissons, sans conscience ». Ici, l'Éveil n'est pas conçu comme l'émergence d'un instant abrupt et définitif, mais comme un moment nécessaire à une mutation ou révolution intérieure.

Science et révolution de la conscience

La révolution des mentalités a déjà commencé au cœur de la science fondamentale. Andreas Freund nous rappelle que « la découverte de la physique quantique au début du siècle dernier a révolutionné notre compréhension de la nature ... Mais relativement peu de personnes sont conscientes des aspects philosophiques, métaphysiques » de cette nouvelle science qui n'est plus compréhensible en termes de relations dualistes entre le monde global et les dits phénomènes particuliers qui s'y manifestent, entre l'observateur et le monde dit observé. « On ne peut comprendre la physique quantique par une approche mentale ordinaire, affirment les pères de cette révolution scientifique ». En effet, depuis David Bohm [7], il est clair que cette science fondamentale qu'est la physique quantique a touché aux grands paradoxes de la non-dualité. Une mutation de la connaissance de nous-même et de notre relation au monde est désormais possible, fondée par la science la plus fondamentale qui soit : celle du substrat de notre existence, la “matière”, mystérieuse, énigmatique... Mais quelle est la nature de cette nécessaire « transformation de la conscience » ? Les témoignages maintenant nombreux qui nous sont rapportés (tel celui de Gangaji dans ce numéro) montrent à l'évidence que cette transformation ou mutation réside dans une unité ou globalité de la conscience, c'est-à-dire dans une harmonisation de notre totalité (sensibilité, cœur, intelligence). Harmonisation qui ne s'effectue pas par addition des éléments jusque-là disjoints, mais par l'étincelle d'être d'où émerge une nouvelle façon de simultanément penser et sentir ce qui est. La pensée consciente qui émerge ici veille dans « l'intelligence du coeur » [8] par le fait que la pensée n'est plus là un produit du seul intellect ou de la tête – c'est-à-dire un fantôme –, mais une création de notre totalité dont le cœur spirituel est l'“organe” central relié à l'énergétique de l'Univers. Cet éveil évolutionnaire, remède à tous les maux engendrés sur la planète des hommes, implique la « révolution de la conscience » exposée par David Bohm et Marc Edwards [9] en termes d'une science spirituelle ou d'une spiritualité scientifique, comme le montre ici Andréas Freund.

Notes : 
[1] - Krishnamurti, La révolution du silence, Stock, 1971. 
[2] - Dzogchen Ponlop Rinpoche, Bouddha rebelle, Belfond, 2012. 
[3] - Voir par exemple : Taisen Deschimaru, Vrai Zen. Source vive. Révolution intérieure, Le Courrier du Livre, 1971 ; Kosen Thibaut, La révolution intérieure, 1998 ; David Loy, Notes pour une révolution bouddhiste, Kunchab, 2011. 
[4] - Robert Thurman, La Révolution Intérieure, Guy Trédaniel, 1998, p. 132. 
[5] - Krishnamurti, L'impossible question, Presses du Châtelet, 2010. 
[6] - J. Krishanmurti & David Bohm, Le temps aboli, Alphé, 2006. 
[7] - David Bohm & David Peat, La conscience et l'univers, Alphé, 2007. 
[8] - Voir « la pensée du cœur » chez Rudolf Steiner ou encore « l'intelligence du cœur » chez R.A. Schwaller de Lubicz dans Propos sur Ésotérisme et Symbole, La Colombe, 1960. 
[9] - David Bohm & Marc Edwards, Pour une révolution de la conscience, Éd. du Rocher, 1997.