Martine Belle-Croix : À propos de la musicothérapie


30 Mar 2015

(Revue Question De. No 54. Octobre-Novembre-Décembre 1983)

Martine Belle-Croix est pédagogue. Elle a travaillé de nombreuses années auprès d’enfants inadaptés et consa­cre une grande partie de son temps à la formation des éducateurs spé­cialisés. Une formation classique, fon­dée sur l’amour de la musique, l’amène à se tourner vers des activités ou le dialogue n’est plus soumis à la sémantique et au jeu des signifiants mais vécu dans son image sonore. Dans la droite ligne de la pédagogie musicale fondée par Carl Orff, elle nous livre aujourd’hui ces réflexions sur sa pratique.

La musicothérapie, tout le monde en parle, tout le monde en fait. Cependant, de quoi parle-t-on ? Que fait-on ? Poser ces deux questions, c’est déjà faire émerger un vaste flou, des imprécisions, de nombreu­ses confusions. Ces quelques lignes n’ont pas pour objet d’expliciter de façon très précise la musicothérapie, mais d’essayer de délimiter le champ professionnel dans lequel évoluent tous les praticiens de l’en­fance inadaptée qui utilisent la musique avec des personnes en difficultés. Leurs objectifs sont pédagogiques, thérapeuti­ques ? Qu’importe, de toutes les façons, la musique est bien là.

La musicothérapie, nous ne pouvons en parler sans au préalable, mettre en évi­dence les composantes de ce mot : musi­que/thérapie.

Selon l’importance que nous donnons à l’un ou l’autre des termes et en fonction de notre appartenance professionnelle mu­sicien, thérapeute, nous aurons donc une définition différente de la musicothérapie. Tout le dilemme est là, et résume les nombreuses querelles d’école. Quoiqu’il en soit, chacun s’accorde sur un point : la musicothérapie fait partie des nouvelles thérapies qui fleurissent actuellement. Pourtant, si l’on remonte un peu le temps, nous ne pouvons qu’être perplexe et cons­tater qu’il n’y a décidément rien de nou­veau sous le soleil.

Dès l’antiquité, la musique n’est pas consi­dérée comme un art autonome, elle imprègne toute l’activité humaine. Elle a un rapport, tenu pour évident, avec le corps. Deux aspects nous semblent plus parti­culièrement intéressants :

  • Le côté magique et incantatoire : l’hom­me espère se tirer d’une situation par l’incantation (formules chantées de façon monotone). Or, ce qui est chanté n’est pas le tableau de la réalité mais s’iden­tifie à la réalité. Le signe est déjà la chose elle-même. La musique ne guérit pas parce qu’elle invoque les Dieux mais parce qu’elle a un effet propre.

  • Le côté culturel : La musique joue un rôle important pour arriver à l’extase dans le culte des Dieux. Il y a en elle une force qui guérit. Elle est très élémentaire et rythmée, débouche sur la danse. Elle permet ainsi une réaction motrice qui peut supprimer les tensions. Elle constitue un moyen thérapeutique car elle est collec­tive et permet des rapports complexes à l’intérieur du groupe. Les anciens ont bien compris que la musique touche l’homme à de multiples niveaux ; elle produit des effets très différents, c’est pour cela que son action thérapeutique est variable. Pythagore et Aristote mettent en valeur deux courants de pensée. Pour le premier la musique constitue l’organisation du cosmos car elle est le centre et la source de l’harmonie. Elle est le meilleur moyen de soigner les maladies psychiques. On trouve chez lui la notion de Catharsis en tant que purification du spectateur. Cela amène une amélioration du caractère mo­ral et permet la maîtrise des mouvements de l’âme. Pour Aristote elle apaise les tensions émotives désagréables. Il soutient que la musique excitante guérit la psyché excitée et la musique triste la psyché triste. Elle joue un rôle cathartique au ni­veau émotionnel. Elle a une valeur d’expé­rience vécue qui facilite les réactions émo­tives dirigées.

Tout cela est très important car les diffé­rents courants actuels en musicothérapie se retrouvent dans ces deux théories.

Comment alors expliquer que pour chacun de nous la musicothérapie demeure une technique nouvelle ? Ne doit-on pas voir là, le rôle capital que de la psychanalyse, sa très grande influence ? En effet, c’est Freud qui a mis en évidence le méca­nisme de la cure psychanalytique : tout se joue, se rejoue, se déjoue dans le verbe.

Cependant, la psychanalyse, comme mé­thode d’investigation du psychisme, se heurte aux limites du langage surtout lors­que l’intellect est submergé par l’affect. Le blocage de la communication au niveau verbal se traduit par une inhibition du patient ; il faut alors faire appel à un mode d’expression ayant des résonances plus anciennes. C’est alors que peut inter­venir la musicothérapie dans la mesure où elle s’intéresse à l’aspect acoustique, au son pur ; l’aspect sémantique est mis entre parenthèse. Il s’agirait donc, comme l’écrit S. REICHER de proposer « une ré­gression à une phase de développement affectif où le langage de l’Autrui, notam­ment celui de la mère n’est pas compris du point de vu sémantique mais vécu dans son image sonore. L’enfant entend la musique de la voix maternelle bien avant qu’il soit capable de lier le signifiant à un signifié ». En musicothérapie, le verbe n’est plus (s’il existe ce n’est que dans un 2e temps). Il est remplacé par la mu­sique. Tout le monde s’accorde à recon­naître à ce médiateur un pouvoir privilégié. La tradition veut que la musique soit plus propre que les mots à exprimer certains sentiments. Elle permet de comprendre et de traduire l’ineffable ce qui fait dire à Georges DUHAMEL « la musique circule partout, telle une eau souterraine dans le royaume de ma vie… elle a je crois la vertu non pas de nous arracher à notre vie mais de nous y ramener et de nous y intéresser jusqu’au vertige ».

La force de l’expérience musicale n’est jamais contestée et aujourd’hui, on retrouve sous la plume des musicothérapeutes la répétition des affirmations anciennes sur la musique comme moyen de communica­tion, d’expression des sentiments, des af­fects ou des passions.

Ainsi Vyl, Willems, Deleart écriront : « La musique, en effet émanation directe de la vie affective, ouvre une voie d’accès privilégiée à l’inconscient. Or, c’est par la mélodie qu’on atteint le plus directe­ment le cœur ; c’est-à-dire le centre spirituel de l’homme ». « La fin de la mu­sique n’est pas d’exprimer tel ou tel sentiment particulier mais elle traduit la forme même de la vie intérieure ».

Certaines recherches visent à dégager les effets de la musique — Willems met en évidence les relations qui existent entre :

  • rythme et vie physiologique

  • mélodie et vie affective

  • harmonie et vie mentale

    précise que :

  • la musique romantique agit sur les affects

  • la musique classique agit sur l’aspect socialisé de la personnalité

  • la musique primitive agit sur les pulsions

  • la musique folklorique agit sur la com­municabilité.

D’autres travaux essaient de cadrer l’ac­tion spécifique des instruments — des sons graves, aigus…

Tout cela est certes intéressant mais ap­proximatif et laisse insatisfait car nous nous apercevons qu’il est difficile de pré­ciser l’étendue, la qualité du pouvoir de la musique et ce de manière scientifique. Or, si la musique veut être thérapique, ne doit-elle pas avoir des effets différen­ciés, contrôlables, constants et spéci­fiques ?

En musicothérapie le médiateur s’avère difficilement contrôlable, modifiable. Cer­tes, nous communiquons par la musique mais nous ne savons rien de ce qui est communiqué ni de la façon dont s’établit cette communication. Chacun s’accorde pourtant à dire « qu’il se passe quelque chose ».

Doit-on en conclure que l’expérience mu­sicale véhicule par elle-même de mysté­rieuses virtualités curatives ? Ou faut-il chercher ailleurs le fait thérapeutique… Pour plus de clarté, nous préciserons ici les deux grands courants qui se dégagent actuellement ; leurs objectifs, leurs métho­des diffèrent quelque peu.

  • La musicothérapie réceptive est basée sur l’écoute musicale. Son but : la recher­che de soi, de ses difficultés, de ses conflits inconscients. Il s’agit d’un travail de recentration de l’individu. La musique agit comme un médiateur. Le thérapeute a le choix entre deux attitudes différentes. Il peut par exemple privilégier l’élément musical. Il se réfère alors aux statistiques : telle musique produit généralement tel effet sur tel type de malade. En cela, il se rapproche des thérapeutiques médicales usuelles. Cependant, nous voyons tout de suite la fragilité d’une telle attitude. Par contre, le musicothérapeute peut centrer bon travail sur le patient. Car, le caractère propre de la musique importe moins que ce à quoi elle renvoie dans le passé du sujet, ce qu’elle ramène comme affect. Ce n’est plus la musique qui est garant de l’effet constant mais bien la méthode thérapeutique utilisée. Cela revient à dire avec Jacques Arveilier « ce qui est commu­nicable par la musique est irremplaçable et apporte en conséquence une dimension originale à la relation thérapeutique… Nous croyons, pour notre part, à l’efficacité thé­rapeutique du musicothérapeute, dans la relation transférentielle, plus qu’à celle de ses musiques ».

  • La musicothérapie active a pour point de départ la pratique musicale qu’elle soit vocale ou instrumentale. Ce « Jeu » sera dégagé de tout apprentissage, de critères esthétiques. Il s’agira de retrouver une expression primitive spontanée source de plaisir, de décharges des tensions, d’af­firmation de soi. L’objectif est essentielle­ment la communication avec soi-même, le thérapeute, le groupe. Cette méthode vise à susciter, stimuler l’activité du patient. Elle est essentiellement rythmique au dé­part. Pour Th. Hirsch, « il est naturel de prendre la musique dans ce qu’elle a d’actif, avec des êtres primitifs : le rythme est l’aspect le plus primitif et le plus direct de la musique… En effet, on peut dire que plus un être est primitif plus il est sensible à la vraie nature du rythme, car l’élan corporel sera moins souvent frei­né par l’intelligence ou l’émotivité ».

Ces thérapies de « L’AGI » développent la créativité du patient. Se reconnaissant, étant reconnu dans son originalité sonore, il pourra créer des réseaux de communications.


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