Vimala Thakar : Accueil et assimilation


21 Oct 2016

Nous partons dans un voyage verbal pour une exploration de la nature de la Réalité. Nous vivons ici dans la sérénité, dans un coin paisible du territoire indien et nous menons une exploration et expérimentation dans le laboratoire de la vie. Si chacun de nous se sent concerné autant que l’orateur par l’avenir de l’humanité, de la planète terre, nous devons ré-interroger la nature de la Réalité, parce que l’histoire, la tradition, la perspective conventionnelle sur la vie cosmique et individuelle ne nous a pas donné de manière de vivre, individuellement et globalement, harmonieuse, tranquille et sûre.

La vie est un tout organique, ce n’est pas une totalité structurée artificiellement, ce n’est pas une abstraction créée par les philosophes c’est un être vivant. La vie est un tout ayant des qualités d’existence et d’êtreté.

La perspective traditionnelle et conventionnelle nous mène à croire que ce tout organique unique est devenu plusieurs. La question de l’unité et de la dualité a été présente dans chaque religion. Certains croient que l’unicité est l’ultime réalité et d’autres croient que la multitude est l’ultime réalité. Maintenant, avec votre coopération, je me questionne sur la validité de cette perspective fondamentale. Pour moi, c’est absolument faux.

L’un n’est pas devenu le plusieurs en créant une séparation entre l’un et le plusieurs. L’unicité a explosé dans la multitude. Ce n’est pas l’un contre le plusieurs. L’un et l’explosion de l’un ont provoqué l’émergence de la multitude. Après tous, ces mots de « un » et de « plusieurs » sont des créations de l’esprit humain. Aussi longtemps que vous dites l’un est devenu le plusieurs, vous regardez l’un comme un créateur et le plusieurs comme la création. Il n’y a ni création, ni créateur. Il y a seulement un tout de la vie émergeant dans la multitude et la multitude retournant dans l’un.

Voyez-vous, cette approche révolutionnaire de la nature de la Réalité démolirait toutes les structures religieuses qui ont été organisées à travers des siècles à l’Est comme à l’Ouest ? C’est une crise structurelle. Vous ne pouvez pas développer une nouvelle psychologie en retenant les vieilles structures psychologiques, avec leurs croyances, leurs crédulités, leurs illusions, leurs théories.

Il n’y a ni créateur, ni création, seulement un tout organique qui a une créativité dynamique. Et, c’est l’unicité qui se manifeste elle-même dans le multiple.

J’espère que, dans votre vie, vous vous êtes parfois assis au bord de la mer ou sur les berges d’une rivière. Au milieu de la rivière, il y a beaucoup de vagues, mais  l’eau est la même, et sans  l’eau les vagues n’ont pas d’existence. La relation entre l’unicité et la multitude de la vie cosmique est littéralement comme la relation entre les vagues et l’eau. L’eau n’a pas été crée par la vague, ce n’est pas le créateur et quand les vagues retournent au sein de l’océan, elles n’ont pas été détruites. Il n’y a ni naissance ni mort dans la vie, il n’y a ni commencement ni fin dans la vie. Il y a un mouvement circulaire d’émergence et de retour, de ré-immersion.

Laissons la perspective de la vie cosmique pour revenir à notre vie individuelle. L’unicité que nous sommes doit traverser le processus de la multiplicité. Si vous voulez l’appeler «devenir » utilisons ce terme provisoirement, Chacun doit passer à travers le mouvement du devenir ou le processus du devenir. L’explosion de l’unicité de la vie dans la multiplicité n’affecte pas l’illimité de la vie organique. La multiplicité ne doit pas affecter la virginité de la source.

Nous étions en train de nous questionner sur le fait que nous les êtres humains, nous pouvons traverser le processus de la multiplicité ou de ce que l’on a nommé le mouvement du devenir, sans que la qualité de notre être soit affectée, mutilée, endommagée, ou violée d’aucune manière. C’est le défi face auquel se trouve l’humanité.

Nous partageons avec vous une certaine perception qui semble capable de pointer un chemin, en dehors de l’impasse dans laquelle la race humaine s’est enlisée.

Nous pouvons utiliser le mot devenir ou évolution tant que les structures physiques et biologiques sont concernées. Vous pouvez dire q ue le corps a évolué de l’enfance à l’âge adulte à la vieillesse et ainsi de suite, mais le terme peut-il être étendu au domaine psychologique et être appliqué à la conscience ? Il y a acquisition au niveau physique, pour satisfaire les besoins biologiques, mais est-ce nécessaire au niveau psychologique d’acquérir quelque chose ? L’acquisition provoque un sentiment de possession. Le sens de la possession mène au désir de comparaison et l’acte de comparaison provoque la compétition. Au niveau physique, vous acquérez de la nourriture, des provisions, vous devez les posséder, vous les approprier et les utiliser. Alors, le mot acquisition, possession a un intérêt. Mais psychologiquement, pourquoi devons-nous acquérir quelque chose ?

Quand un enfant va à l’école, doit-il acquérir des connaissances ou peut-il simplement recevoir des connaissances ? Quand vous dites à l’enfant qu’il doit acquérir des connaissances, vous inhibez l’enfant avec un effort conscient. Il doit faire un effort et acquérir plus que le garçon assis à côté de lui ou d’elle à l’école et alors emmagasiner cette connaissance dans la mémoire et l’utiliser habilement. Donc, vous créez une inhibition dès l’âge de 3 ou 4 ans par l’acquisition, la possession, la comparaison, la compétition, l’affirmation et l’agressivité. Vous créez une guerre psychologique, vous créez une psychologie du conflit par ce type d’éducation.

Est-ce possible d’aider l’enfant à recevoir le mot mais pas à l’acquérir ? Acquisition, mémorisation, reproduction et évaluation de la reproduction et dire à l’enfant qu’il est passé en première classe ou en deuxième classe est un mode d’éducation bien enraciné qui détruit et engourdit toute la créativité à la source. La peur de la guerre nucléaire ne me hante pas, mais cette crise au niveau de la conscience de chacun, me préoccupe terriblement pour le futur de l’humanité.

J’espère que vous connaissez la différence entre réception et acquisition. Quand vous prenez un repas, acquérez-vous de la nourriture ? Votre corps entier reçoit la nourriture. La mastication, la sécrétion des glandes et la digestion ont lieu, il n’y a pas d’acquisition. Vous recevez et l’interrelation des différents systèmes dans le corps transforme en substance de votre corps ce que vous avez reçu. Pourquoi ne pas recevoir les connaissances ou les informations organisées ? Et quand vous les recevez, le système entier, le système neurochimique, les assimilera, comme votre corps a assimilé la nourriture. La conscience assimilera ce qui a été reçu et le convertira en apprentissage, donc cela devient le contenu de votre conscience. Il ne s’agit pas des mots que vous avez appris, ni des idées, ni des connaissances, tout cela est écarté. Les mots sont comme la peau, comme la peau d’un fruit est laissée, c’est seulement le sens qui est reçu à travers les mots.

Si vous aidez un enfant à recevoir, l’assimilation se fera à l’intérieur de l’enfant sans effort conscient. Vous n’avez pas besoin d’effort conscient pour digérer la nourriture, c’est l’intelligence organique dans le corps qui digère la nourriture. De la même façon, l’intelligence organique transformera ce qui a été reçu en apprentissage et la conscience deviendra le contenu du conscient à la place du savoir. Alors, nous ne devrons pas demander à l’enfant de s’asseoir en méditation pendant des heures pour chercher cette source de conscience, elle sera à la disposition de l’enfant dès l’âge de 4 ou 5 ans.

Nous nous intéressons aujourd’hui de la révolution de la signification du mot éducation. Voyez-vous qu’il peut y avoir accueil, assimilation, transformation et une totale croissance holistique. Ce n’est pas comme si votre gros orteil devenait bien portant et pas les doigts de votre main, le corps entier grandit sainement et solidement avec l’assimilation de la nourriture. De la même façon, l’accueil, l’assimilation résultera en un affinement holistique de la conscience. La conscience éveillée affine la conscience. Le savoir ne purifie pas. C’est la compréhension qui purifie, c’est la compréhension qui est éclairante.

Si cela arrive, alors un enfant peut agir, depuis ce que vous appelez l’école maternelle jusqu’à l’université, sans devenir un connaisseur, une personne pleine d’expérience ou un érudit. Apprendre deviendra aussi naturel, aussi spontané que recevoir de la nourriture et être en forme. Tant que ces inhibitions que sont le concept de connaisseur (celui qui sait), d’expérimentateur, d’acteur pour qui l’effort est nécessaire, ne seront pas complètement éliminées de la psyché, il n’y aura pas d’amour ni de compassion, il n’y aura pas de paix ni d’harmonie.

Une personne qui a faim prend un repas et le repas satisfait le corps entier ; de la même manière, apprendre satisfait l’être entier. Regardez les garçons et les filles sortant de l’université, sont-ils satisfait d’une certaine façon ? Ont-ils un sens d’accomplissement ? Ils portent le fardeau de l’information et du savoir et pour des années, ensemble, ils doivent répéter. N’est-ce pas une chose humiliante que d’obliger la race humaine à agir par ce processus de répétition mécanique ? Est- ce un émerveillement que l’esprit en chacun de nous doive devenir répétitif, mécanique, sans vitalité, ni passion, sans l’élégance de la spontanéité, sans la majesté de l’humilité ? Est-ce une surprise ?

Quelque chose doit être fait à la source véritable de la perception. J’ose proposer la possibilité d’apprendre, de l’école primaire à l’université, sans développer cette entité de celui qui sait, du scolaire, de l’expérimentateur, de l’exécutant pour qui l’effort est nécessaire, intérieurement. Il semble qu’il soit possible que l’information devienne compréhension avant de se structurer en ce que vous appelez la connaissance. C’est mon sentiment. Aucun blocage n’est alors créé. C’est une structure libre et un mouvement de compréhension libre des modèles. Le savoir est limité à créer des structures, et conventionnellement, nous avons cru que de telles structures et de tels modèles étaient nécessaires, pas seulement pour l’éducation mais aussi dans les économies et les politiques. Par exemple, des blocages comme les nations et les idées de souveraineté nationale sont créées, alors que vous parlez de partage global. Comment cela peut-il être possible avec des idées de souveraineté nationale et de sécurité ? Ces idées sont de réels empêchements à la sécurité globale.

Il semble possible de traverser le mouvement de recevoir le savoir, les événements, en laissant les événements passer à travers vous sans les enregistrer comme une expérience. Recevoir se fait sans effort, l’assimilation ne demande aucun effort conscient, donc le mouvement de la conscience est le résultat de cette assimilation. Il devient co-relié au mouvement des relations qu’est votre vie, sans faire quoi que ce soit, sans bouger un doigt. La santé, qui est le résultat de l’assimilation de la nourriture, est reliée à toutes vos actions, votre mouvement physique a l’énergie de cette santé. De la même manière, votre mouvement verbal, physique et psychologique aura cette vitalité, et cette énergie de la Conscience. Vous n’aurez pas à utiliser cette conscience dans vos relations comme une application car ce n’est pas une théorie qui s’applique.

Comme la santé est le résultat, la conséquence, de l’interrelation mystérieuse de la structure biologique, la Conscience est l’issue mystérieuse de ce processus complexe de réception, d’assimilation et de conversion, et l’un comme l’autre, ils sont le résultat du mouvement de l’Intelligence organique, laquelle n’est ni à vous, ni à moi, mais c’est la nature de la vie.
Voyez-vous, nous frappons durement sur la création de la conscience du «je », ce nœud qu’aucune philosophie n’a réussi à dissoudre, qu’aucune pratique religieuse n’a réussi à dissoudre. Cette race stupide veut la paix, l’amour et la compassion, tout en retenant le nœud fondamental du «je », du «tu » et du «cela», la structure psychologique toute entière.

Vous voyez quelle sorte de révolution est nécessaire. Je suis peut-être utopiste, mais je pense que c’est le chemin pour sortir de notre aveuglement. Comment pouvez-vous créer une économie pour l’amour, la paix et l’harmonie, tant que chacune de vos perceptions et réponses naît de cette source limitée de la conscience du «je », laquelle ne connaît que l’acquisition, la possession, la comparaison, la compétition ? Comment pouvez-vous empêcher toutes sortes d’agressions de la part de l’être humain tant que vous continuez à fixez les fondations de l’asservissement et de l’agression dans l’éducation ? Nous devons commencer avec l’éducation parce que c’est à travers cela que nous devons fonctionner.

(Extrait de ÊTRE ET DEVENIR par Vimala Thakar, Dialogues ayant eu lieu à Dalhousie (Inde) durant l’été 1989 Traduits par Véronique Charroux et Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre