André A. Dumas : Clairvoyance anticipée de l’avenir


11 Mar 2017

 (Extrait de La Science de l’Âme, 2e édition. Dervy-Livres 1980)

Douze années d’expériences, avec un grand nombre de sujets… et sur un nombre important de personnes m’ont donné la certitude absolue qu’il est des êtres humains capables de préconnaître le devenir des hommes.

De cela j’ai le même degré de certitude que de l’existence de ce que nous appelons la terre, le soleil, les étoiles, les minéraux, les végétaux, les animaux.

Docteur Eugène OSTY

(La Connaissance supranormale)

Des faits ennuyeux : les prémonitions

« On ne se réjouit pas de constater un fait nouveau ; au contraire, c’est souvent pénible », a écrit Rudolf Virchow.

Si cette constatation explique dans une grande mesure la résistance que rencontrent souvent dans les milieux scientifiques les recherches dans le domaine du « supranormal », la vérité psychologique profonde exprimée par l’illustre physiologiste ne peut pas mieux se vérifier que devant les faits démontrant la réalité de la connaissance de l’avenir, de l’avenir improbable et imprévisible par les ressources de l’intelligence.

Oui, il est pénible aussi pour les investigateurs de la parapsychologie de se trouver en présence de faits qui mettent en cause notre conception du Temps et qu’il sera bien difficile de faire entrer dans une synthèse cohérente de nos connaissances positives.

Chose plus, grave encore, les phénomènes de précognition (ou prémonition) constituent même une menace pour tout l’échafaudage de théories et d’hypothèses que l’on parvient à édifier sur la base des autres catégories de phénomènes supranormaux car, que devient la théorie de la « cryptesthésie » de Richet, selon laquelle une sensibilité spéciale chez certains individus perçoit les vibrations, les ondes émises par les choses, proches ou lointaines, que devient la théorie du « Rapport psychique » de Bozzano, selon laquelle l’« influence » laissée dans un objet permet à un sensitif d’entrer en relations psychologiques avec la personne, éloignée ou décédée, qui a touché cet objet, que deviennent ces théories et toutes tes autres, si peuvent être perçus aussi les choses qui n’existent pas encore et qui, par conséquent, ne peuvent émettre aucune vibration, aucune onde, et les événements non encore réalisés qui ne peuvent donc avoir laissé en quelque lieu aucune trace ni aucune influence.

Mais les faits sont les faits, et l’honnêteté exige qu’ils soient examinés.

Tout d’abord, il faut déblayer le terrain : dans la rubrique des phénomènes prémonitoires, on a souvent classé des cas qui peuvent être interprétés par l’autosuggestion, c’est-à-dire dans lesquels c’est l’impression produite par un rêve qui a provoqué sa réalisation, qu’il s’agisse d’un incident futile ou d’un événement grave comme la mort : connaissant le pouvoir de l’autosuggestion, « il devient clair, écrit Charles Baudoin (47, p. 68), qu’on n’a pas le droit de considérer comme de mystérieuses « prémonitions » de maladie ou de mort les avertissements dont le sujet a eu conscience lui-même, et qui ont pu être réalisés, tout simplement, par autosuggestion ».

D’autre part, certains rêves annonçant, sous une forme plus ou moins symbolique, une maladie future, ne font que traduire psychologiquement un état physiologique précurseur de la maladie, et doivent être classés comme des avertissements du subconscient et des variétés de l’autoscopie interne.

Enfin, il faut tenir compte des données de la psychanalyse et des processus psycho-physiologiques inconscients qu’elle a mis en lumière : ainsi, Freud pensait que certaines morts par accident, imprudence, faux-pas, etc., sont de véritables suicides involontaires déterminés par un « complexe ». Si de tels complexes subconscients, préalablement à l’acte lui-même, ont donné naissance à des rêves ou à des impressions caractéristiques, ces rêves et ces impressions peuvent revêtir l’apparence de phénomènes prémonitoires annonçant un événement ultérieur, alors qu’ils sont, comme l’événement lui-même, le produit d’une situation psychologique déterminée.

Quant aux « prédictions » relatives à des événements généraux, d’ordre social et politique, que les voyantes professionnelles ou les astrologues font traditionnellement à l’aurore de chaque année nouvelle à l’usage des grands quotidiens, on peut dire que, pour la plupart, elles s’avèrent complètement fausses, et que dans les rares cas où elles se vérifient, les événements annoncés étaient prévisibles pour tout observateur bien informé, possédant une certaine expérience de la vie sociale et politique, et, par surcroît, — bien que ce ne soit pas toujours une garantie de prévision juste — quelques relations dans le monde ministériel et diplomatique.

Ceci dit, pour tracer les limites entre la Science et l’illusion, abordons l’étude des véritables prémonitions.

Impressions prémonitoires à l’état de veille

Les prémonitions peuvent revêtir l’aspect d’hallucinations sensorielles à l’état de veille. L’exemple rapporté par Mme Albert Richet, belle-fille du professeur Charles Richet (96, p. 67), est très caractéristique ; voici le récit de Mme Richet : « Le dimanche 28 décembre 1919, à 17 heures environ, j’étais dans le métropolitain Nord-Sud ; j’allais de la station Pasteur à la station Pigalle. Le compartiment était rempli de monde ; j’étais dans mon état tout à fait normal. A la station Solférino, le train était déjà presque complètement arrêté, quand, soudain, j’entends, venant d’un compartiment voisin (arrière), des cris déchirants d’une femme et d’un enfant, en même temps que l’impression d’un brouhaha général, comme si l’on accourait de tous côtés pour leur porter secours. Je me lève pour essayer de voir sur le quai la cause de ce tumulte ; mais je ne vois rien d’anormal. Alors, me levant, je m’adresse à une dame (que je ne connaissais pas) qui était ma voisine dans le compartiment, et je lui dis : « Est-ce que vous n’entendez pas ? » Elle me regarde, étonnée, sans me répondre, et ne paraît pas me comprendre. Je reprends : « Est-ce que vous n’entendez pas ? » Elle me répond : « Mais, non, je n’entends rien. » Je me rends compte alors que les cris, le brouhaha, le tumulte étaient dans mon imagination. Il me paraît cependant, sans que je puisse l’affirmer, que le train mettait plus de temps à se remettre en marche.

Une minute et demie après, nous arrivons à la station suivante Chambre des Députés. Le train s’arrête, et alors à peine est-il arrêté que j’entends exactement venant du compartiment d’arrière, les mêmes cris déchirants de femme et d’enfant, et le même brouhaha sur le quai, et le remous de la foule. On dit autour de moi que c’est une femme dont l’enfant a failli être étouffé par la foule. Mais, à cause de l’affluence des voyageurs dans le compartiment, lesquels se lèvent et essayent de regarder, il m’est impossible de m’approcher de la portière assez pour voir ce qui s’est passé ; cette fois, le train s’est arrêté plus longtemps. Je suis stupéfaite.

Ce qui est singulier, c’est que cette dame inconnue m’a dit ces seuls mots sans commentaire : « C’est une prémonition ! » Elle est descendue à la station suivante : Concorde.

C’est la première fois qu’un tel phénomène m’est arrivé. En outre, quoique je voyage souvent dans le métropolitain, c’est la première fois qu’il y a eu en ma présence un accident semblable. J’en ai été profondément émue, et tous les détails en sont parfaitement gravés dans mon esprit. »

Ce cas, écrit le professeur Richet, est extrêmement net. Il ne peut s’agir d’une paramnésie, puisque l’hallucination auditive a été racontée avant la réalisation. D’autre part, il est difficile de voir là une simple coïncidence.

Rêves prémonitoires

Peut-être est-ce sous la forme des rêves que les prémonitions se réalisent le plus souvent. En voici un exemple, qui compte parmi les plus beaux qui aient été enregistrés dans les annales de la Parapsychologie. Il a été rapporte dans la revue Filosofia della Scienza (1911, p. 97), par le chevalier Giovanni de Figueroa, maître d’escrime réputé de Palerme ; Bozzano l’a reproduit dans sa monographie consacrée aux phénomènes prémonitoires (95, cas CX, pp. 285-289).

« Le chevalier de Figueroa rêva, un nuit d’août 1910, que, quittant une route blanche de poussière, il pénétrait dans un vaste champ cultivé, parvenait à une construction rustique, près de laquelle se trouvait une cabane en bois et un char contenant des harnais pour bêtes de trait ; un paysan vêtu d’un pantalon noir et d’un chapeau mou noir l’invita à le suivre et le conduisit derrière la maison, par une porte basse, dans une petite étable, d’où montait un court escalier. Un mulet, attaché à une mangeoire, gênait le passage avec sa croupe ; le paysan, ayant assuré que la bête était inoffensive, le chevalier obligea celle-ci à se déplacer. Au bout de l’escalier se trouvait un petit grenier, au plafond duquel étaient pendus des pastèques d’hiver, des tomates en grappes, des oignons et du maïs. Il y avait là deux femmes, une vieille, l’autre jeune, et une petite fille. Dans une chambre contiguë, il vit un lit pour deux personnes, dont la hauteur extraordinaire le frappa.

Le chevalier de Figueroa raconta ce rêve à sa femme, et ses détails en restèrent marqués dans sa mémoire ; il en parla aussi à plusieurs de ses amis, à la salle d’armes, au cercle d’escrime et ailleurs. Deux mois après, il se rendit à Naples pour assister un ami, M. Brucato, dans un duel. A cette occasion, un incident lui amena un duel personnel qui eut lieu le 12 octobre, à Marano, localité dont il ne connaissait pas même l’existence. Il reconnut, en s’y rendant, la route blanche de poussière, puis le champ, et il déclara à son ami le capitaine chevalier Bruno Palamenghi qu’il devait y avoir une maison au bout du sentier et, à droite, une cabane en bois. Il y avait cela en effet et aussi le char et les harnais, puis le paysan à pantalon noir et à chapeau mou noir qui l’invita à le suivre; mais qu’il précéda jusqu’à la porte de l’étable ; là, il revit le mulet dont la croupe barrait l’accès au petit escalier, et le paysan lui assura qu’il n’y avait pas de danger. En haut de l’escalier, il trouva le petit grenier, les deux femmes, l’une vieille, l’autre jeune, et la petite fille, et au plafond des pastèques, les tomates en grappes, les oignons et le maïs. Dans la chambre voisine, où il entra ensuite pour se dévêtir, il reconnut le lit si étonnant par sa hauteur.

Cette extraordinaire coïncidence du rêve et de la réalité fit une impression énorme sur le chevalier de Figueroa et fit disparaître de sa conscience l’affaire du duel jusqu’au moment de l’assaut. Le chevalier capitaine Palamenghi, l’avocat Tomaso Forcasi, M. Amédée Brucato, le comte Dentale Diaz et M. Roberto Giannina, de Naples, furent témoins de sa notion précise des lieux et des personnages qui eurent leur place dans les événements de ce duel. »

Prémonitions tutélaires

Les prémonitions ont souvent un caractère tutélaire, c’est-à-dire qu’elles semblent jouer un rôle avertisseur et protecteur vis-à-vis de la personne intéressée. Tel est le cas, de Miss Gray, de Chicago qui, dans un rêve, entendait un fort coup frappé à la porte de sa maison et vit un individu à physionomie caractéristique assis sur le siège d’un char funèbre. Elle se trouvait sur le seuil de la porte et le personnage lui dit : « Mademoiselle, n’êtes-vous pas encore prête ? » — « Oh. ! non, certainement, non ! » répondit-elle, en lui fermant la porte au nez et elle se réveilla en sursaut.

Ce rêve avait vivement frappé Miss Gray, qui le raconta a plusieurs personnes, et les traits de cet homme demeurèrent imprimés dans sa mémoire comme une obsession.

Quelques semaines après, entrant dans un grand magasin du centre de la ville, elle voulut monter dans l’ascenseur. Mais elle fut stupéfaite en constatant que le préposé au fonctionnement de l’ascenseur avait exactement la physionomie du conducteur du char funèbre qu’elle avait vu dans son rêve ; sa surprise terrifiée augmenta encore, lorsque l’homme lui demanda : « Mademoiselle, n’êtes-vous pas encore prête ? »

Alors, bien décidée à ne pas entrer, elle laissa partir l’ascenseur. Mais, arrivé au 4e étage, le mécanisme se dérangea et l’appareil fut précipité au sol, où le conducteur et deux autres personnes furent tués dans cette chute (95, pp. 397-398).

D’autres prémonitions, par contre, annoncent des malheurs sous une forme telle — symbolique et sibylline, par exemple, ou fragmentaire — qu’il est impossible à la personne intéressée de comprendre l’avertissement avant que l’événement soit réalisé, et par conséquent, d’échapper au malheur annoncé. Dans d’autres cas, c’est la prémonition elle-même et le souvenir qu’en a l’intéressé qui semblent déterminer la réalisation de l’événement, heureux ou regrettable.

Prédictions à forme spiritique

L’illustre romancier Paul Adam (1862-1920) était doué de la forme de médiumnité appelée « écriture automatique » (voir chapitre XIII) et — il l’a raconté dans une lettre a Jules Bois (L’Au-delà et les forces inconnues, p. 90) — il recevait ainsi des messages d’une soi-disant personnalité spiritique qui ‘s’intitulait l’Étrangère. Or, l’Étrangère dit un jour a l’un des amis de Paul Adam, célibataire endurci, qu’il se marierait dans quatre ans et que sa fiancée habitait tel numéro de l’avenue Marceau. Deux jours après, l’ami de Paul Adam passait dans l’avenue Marceau, sur l’impériale d’un omnibus, et constatait que ledit numéro était occupé par un hippodrome, ce qui, naturellement, lui fit tourner en ridicule la prédiction de l’Étrangère.

Mais quatre ans plus tard, on avait démoli l’hippodrome et construit une maison à cet emplacement. L’ami de Paul Adam fut invité à la noce d’un de ses collègues qui y demeurait, lequel avait une sœur qui y demeurait aussi, et qui devint sa fiancée quelque temps après (96, p. 104).

* *

Louisa E. Rhine (66) rapporte ce cas dans lequel la vision protectrice a moins le caractère d’une prémonition classique que d’un avertissement d’origine posthume : « En 1944, Norman, un soldat, se trouvait sur l’île de Guam. Il avait pour ami un certain Pete. Après plusieurs mois, Norman apprit que Pete avait été tué. Trois semaines plus tard, Norman conduisit plusieurs officiers dans leur tournée d’observation à l’arrière des lignes. Tandis qu’il les attendait, l’un des « marines » de garde lui indiqua un raccourci pour le retour.

La nuit tombait quand il arriva à l’embranchement désigné. Mais à peine s’y était-il engagé de la longueur d’un camion qu’il aperçut devant lui, à une quinzaine de mètres, Pete, debout au milieu de la route, la main levée comme pour l’obliger à stopper. Il pensa qu’on l’avait placé là pour détourner le trafic sur l’autre route.

Il fit donc marche arrière, prenant garde à ne pas heurter un camion plein de « marines » qui dut attendre sa manœuvre pour prendre le raccourci. Aucun des officiers présents ne s’en aperçut et Norman n’eut pas à leur donner d’explication. Ce n’est qu’après, alors qu’il avait repris la route qu’il connaissait, qu’il se rendit compte de l’énormité de la chose : Pete était mort depuis deux semaines. Or, il semble bien qu’une personne pleinement éveillée devait y penser immédiatement.

Le lendemain, à la réception de la liste des pertes, Norman apprit que le camion de « marines » qui avait attendu la fin de sa manœuvre pour s’engager sur le raccourci, avait sauté sur une mine environ trois kilomètres plus loin : tous ses occupants avaient été tués. »

* *

Dans sa monographie, Bozzano a soutenu la thèse que, non pas toutes, mais certaines prémonitions ont pour origine des intelligences « désincarnées » et que les événements qui réalisent ces prémonitions sont provoqués ensuite par ces mêmes intelligences dans le but d’attirer l’attention des vivants sur l’existence d’un monde spirituel.

Dans le cadre de l’hypothèse spirite, cette interprétation pourrait peut-être rendre compte de quelques faits dans lesquels semble se manifester une intention, mais même les « incidents insignifiants et pratiquement inutiles » sur lesquels s’appuie Bozzano (95, pp. 302-332) présentent des difficultés pour sa thèse. Il reproduit, par exemple le cas publié par Mrs Sidgwick dans son travail sur les prémonitions (Pr. S.P.R., vol. V, p. 343).

Au cours d’un déjeuner, un dimanche, Mme Mackenzie raconte à ses dix invités un rêve qu’elle avait fait la veille : elle se trouve dans un salon en compagnie de plusieurs personnes de sa connaissance, parmi lesquelles un certain M. J… ; elle quitte un instant le salon pour s’informer si le repas est prêt, et à son retour, elle voit le tapis parsemé de cinq taches noires, que M. J… déclara ressembler à des taches d’encre, mais qui, répondit-elle étaient des brûlures. Tel était le rêve.

Après le déjeuner tout le monde alla à l’église, et au retour, M. J… vint goûter à la maison, ce qu’il ne faisait jamais, avec quelques autres personnes. Mme Mackenzie alla voir dans la salle à manger si tout était en ordre, et en rentrant au salon, remarqua sur le tapis neuf une tache noire près de la porte. Elle dit que quelqu’un était entré avec des chaussures sales. M. J… observa qu’on eût dit des taches d’encre, en faisant remarquer d’autres taches tout autour. A ce moment, Mme Mackenzie s’écria : « Oh ! mon rêve ! voilà un tapis perdu ! ce sont des brûlures ! »

De l’enquête, il résulta que la femme de chambre, ayant laissé éteindre le feu de la cheminée, avait pris avec la pelle des charbons allumés dans une autre chambre et que, rentrant, dans le salon, elle s’était heurtée à la porte, répandant les charbons qui produisirent cinq trous.

Or, si on peut concevoir qu’une impulsion extrinsèque d’origine spiritique, ait pu provoquer une maladresse chez la femme de chambre, on ne voit comment elle aurait pu déterminer un nombre de trous, conformément au rêve prémonitoire.

En fait, le problème général de la prémonition ne peut pas être éclairci par l’hypothèse de Bozzano, pas plus que par la psychologie du docteur Tanagras, d’Athènes, thèse selon laquelle les prémonitions, une fois annoncées par les sujets, « médiums », etc., seraient réalisées subconsciemment par eux-mêmes, par la mise en œuvre de moyens supranormaux, action télékinésique comprise.

* *

Quant aux prémonitions relatives à des événements généraux, elles sont très rares : le docteur Osty (82, p. 117, note 2) a souligné « cette fréquence de la préconnaissance des états d’existence de la personnalité humaine, opposée à l’extrême rareté de la préconnaissance des événements généraux ».

De plus, il semble que, lorsque celle-ci a lieu, elle est liée à la connaissance des événements individuels, et que c’est à travers ceux-ci que sont annoncés les événements généraux, comme le montre l’exemple de Sonrel, devenu classique, rapporté au professeur Richet, en novembre 1913, par le docteur Tardieu (A.S.P., 1915, no .1, et 96, pp. 41-45). Voici le récit du docteur Tardieu : « En 1868, je sortais de l’internat. J’avais un ami intime, Sonrel, mathématicien très habile, astronome à l’Observatoire de Paris. Nous nous promenions tous deux au jardin du Luxembourg, lorsque je vois soudain Sonrel changer de visage, tomber en une sorte d’extase et me dire : « Que c’est étrange ! Je te vois en costume militaire, et tu comptes de l’argent dans un képi. Te voilà en chemin de fer ! mais où vas-tu ? A Hirson ? A Sedan ? Oh ! ma pauvre patrie !… Moi aussi j’ai un costume militaire et je reviens à Paris, officier supérieur, mais je meurs en trois jours. Heureusement tu reviens à temps pour que je puisse te confier mes enfants. »

Alors je l’ai arrêté, et je lui ai dit : « Tu rêves, reviens à toi. » Mais il me dit : « Non ! Ce n’est pas fini. Des années, des années encore, c’est la guerre, une grande guerre, que de sang ! que de sang ! que de sang ! O France ! O ma Patrie ! la voilà sauvée. Voilà la France jusqu’au Rhin ! Que de sang ! que de sang ! que de sang ! O France, tu es toujours la reine du monde, et tous les peuples t’admirent. »

« Eh bien ! toutes ces prévisions relatives aux événements de 1870 se sont réalisées, et rigoureusement. Chargé de diriger une ambulance en fin d’août 1870, j’avais un costume militaire, quand à la tête de mon ambulance, je fis sur les boulevards une quête pour les blessés. Puis je montai en chemin de fer pour une direction inconnue. En route, je comptai dans mon képi l’argent de la quête. Soudain, comme un de nos camarades demandait où nous allions (ce qu’on ne savait pas, car le désarroi était universel), je répondis : à Hirson, à Sedari !… Quant à Sonrel, il revint à Paris quelques jours avant le siège, comme commandant du génie, mais il fut tout de suite atteint de variole hémorragique et mourut en trois jours. J’arrivai juste à temps pour recevoir son dernier soupir. Il m’entendait venir, et disait : « Voilà Tardieu, voilà Tardieu ! »

« Ainsi, la prédiction pour 1870, faite en 1868, s’est étonnamment réalisée. Que se passera-t-il pour l’autre ? Je l’ignore, mais j’ai cru devoir vous le dire, car les moments sont assez proches. »

* *

A mon sens, il y a une différence, très nette entre la première partie de cette vision, relative à la guerre de 1870, et la deuxième partie, relative à celle de 1914-1918. Cette dernière peut s’auréoler de l’avantage qui manque à la première, d’avoir été écrite et publiée avant la réalisation de l’événement. Mais elle ne contient aucun détail individuel et je crois qu’elle doit être considérée non comme une prémonition véritable, mais comme le résultat d’une réaction patriotique subconsciente contre la défaite impliquée par la véritable prémonition, relative à la guerre de 1870.

Cette discrimination me paraît incontestable et elle confirme les résultats des recherches du docteur Osty qui a établi expérimentalement la connaissance supranormale de l’avenir des individus, mais qui n’a jamais constaté, par expérience personnelle, celle de l’avenir en général.

De 1910 à juillet 1914, aucun des sujets étudiés par Osty, ni aucun de ceux utilisés par les personnes qui lui communiquèrent les résultats de leurs séances n’a signalé explicitement la venue de la guerre. Par contre, on la trouve implicitement indiquée par les prédictions dans les répercussions qu’elle eut sur les vies individuelles : tel fut vu portant un costume et donnant des ordres pour creuser de longues galeries (tranchées), tel jeune homme n’entrerait pas à une grande École pour laquelle il se préparait, tel autre mourrait d’un coup de feu.

Croyant décrire des occupations présentes, ce qui est la règle générale, un sujet voyait, en 1912, le docteur Osty habiter une petite ville au centre de la France, dans une maison d’habitation sur une petite place, se rendre pour son travail dans une grande maison où il avait un bureau, et manipuler de grandes quantités de feuilles de papier ; une perpétuelle allée et venue régnait entre son bureau et une pièce voisine où plusieurs hommes écrivaient ; on lui apportait constamment des papiers qu’il regardait, sur lesquels il écrivait et qu’il rendait : « Que de feuilles de papier !… » (82, p. 291).

Or, en 1912, tout cela ne correspondait à rien pour le docteur Osty : mais à partir d’août 1914, ce fut un aspect de la vie quotidienne qu’il mena « pendant deux ans comme médecin-chef d’hôpital et de place, submergé dans la paperasse administrative ».

* *

Voici un cas, recueilli par le docteur Léon Périn de la bouche du docteur Leroy, médecin honoraire des Asiles de la Seine.

Le docteur Leroy déjeunant, un jour d’octobre, 1935, avec sa femme, celle-ci le pria instamment, à la fin du repas, de partir au plus tôt à Rouen, où habitait leurs fille, gendre et petits-enfants. Quelque peu sceptique, mais aimant les déplacements, le docteur Leroy partit le même jour à 17 heures pour arriver à 19 heures dans la cité normande où il trouva ses enfants en parfaite santé.

Le lendemain matin il était réveillé à 6 heures, par le domestique de l’hôtel où il était descendu et on lui demanda de passer en toute hâte chez sa fille. Cette dernière, à six heures moins le quart, descendant dans son salon avait été frappée par l’odeur charbonneuse émanant d’un appareil de chauffage et était tombée sans connaissance, intoxiquée par l’oxyde de carbone, tandis que les quatre petits enfants, logés au premier étage, étaient gravement incommodés.

Tout s’arrangea d’ailleurs au mieux, mais cet incident frappa si fort le docteur Leroy qu’il demanda au docteur Léon Périn de le relater (R. S. février 19 39) en l’autorisant à citer son nom et celui de Mme Leroy.

Il faut remarquer ici que si Mme Leroy avait éprouvé cette inquiétude soudaine, un jour plus tard, celle-ci aurait été interprétée comme un phénomène télépathique ; de sorte qu’on peut se demander si certains et même tous les cas, réputés télépathiques, ne sont pas des « prémonitions retardées » en quelque sorte, et si toutes les théories, ondulatoires ou autres, de la télépathie ne sont pas illusoires. N’avais-je pas raison de dire, au début de ce chapitre, que les prémonitions sont des faits ennuyeux ?

L’étude expérimentale de la préconnaissance

Parmi les nombreux services rendus à la recherche scientifique par le docteur Osty, le moindre n’est pas d’avoir porté sur le terrain expérimental le problème de la prémonition, restée avant lui dans le domaine des faits spontanés racontés après réalisation.

Il procédait de la même manière que pour l’étude de la clairvoyance ou de la métagnosie en général, en mettant une personne en présence d’un sujet et en notant d’une manière détaillée toutes les impressions de celui-ci.

Cette étude expérimentale, poursuivie par le docteur Osty pendant plus de 25 ans, l’a amené à considérer comme fausse la croyance en la fixité de la préconnaissance : c’est une erreur, écrit le savant investigateur (82, p. 280) d’attribuer au sujet « le pouvoir de percevoir les gabarits idéaux des réalités d’avenir. Quand, en effet, par une expérimentation incessante, on s’insère, pour ainsi dire, comme observateur impartial et attentif, dans la production métagnomique, on ne tarde guère à s’assurer que la préconnaissance est une connaissance variable, en élaboration constante et progressive, qu’elle est évolutive comme la vie, qu’elle est vivante, comme si la modalité transcendantale de la pensée de chacun, instruite de la direction générale et des événements prépondérants de l’existence, s’informait progressivement des éléments circonstanciels de sa préconnaissance, à mesure que la personnalité humaine avance dans l’actualisation de sa trajectoire au milieu de l’écoulement de la vie ambiante ».

Il y a, en effet, une progression dans la précision des détails donnés au fur et à mesure que l’événement se rapproche.

Voici un exemple de préconnaissance d’un même événement, obtenue à deux moments d’une vie. Deux ans avant sa venue, le sujet le formulait ainsi, en s’adressant au docteur Osty : « Oh ! Quel danger de mort ! Dans quelque temps !… Un accident peut-être… mais vous serez sauvé, votre vie continue… »

Et quatre mois avant l’événement :

« Prenez garde, vous êtes sur le point d’avoir un accident grave… j’entends un choc d’une grande violence…, un grand bruit… vous serez bien près d’être tué… Quelle chance ! vous n’aurez aucun mal : je vois un homme par terre qui saigne, qui gémit… et tout autour de lui des objets dont je ne puis définir la nature… »

Cette deuxième annonce prémonitoire était donnée au docteur Osty en mars 1911, par Mlle de Berly. Et voici la réalisation du fait survenu le 15 août de la même année, décrite par le docteur Osty : « Un boulanger ivre, se trompant de guide, jeta sur l’automobile que je conduisais à petite allure de promenade, son attelage lancé dans un galop forcené. La rencontre fut si violente que les brancards de la voiture, heurtés aux ferrures de la glace, volèrent en éclats, et qu’une roue franchit le capot, brisa une partie de la carrosserie et effondra la capote.

Au milieu du désastre, mon ami Th. Sténuit, qui m’accompagnait, et moi restâmes stupéfaits de la soudaineté de l’accident et de notre chance de n’avoir aucun mal. Puis, nous retournant, nous eûmes ce spectacle : le cheval continuait son galop, la voiture était dans un fossé, roues en l’air et, au milieu de la route, le boulanger, étendu à terre, gémissait et saignait, environné d’une dizaine de pains tombés autour de lui.

* *

La progression dans la précision des détails est encore plus nette dans le cas suivant. Il s’agit d’une prémonition de Mme Peyroutet, recueillie par le docteur Osty, frappante par la répétition constante de l’événement tragique annoncé et par les détails de plus en plus précis donnés dans les séances successives échelonnées sur une durée de plus de deux ans; des comptes rendus de ces séances ont été publiés dans la R. M. (1930, no 1), et Richet en a extrait les passages caractéristiques relatifs à l’événement (96, pp. 108-110) :

18 mars 1922 : « Vous assistez à un dîner régulièrement, où il n’y a que des hommes. L’un d’eux va voyager. Il y aura accident et mort. »

24 avril 1922. — « Chute et mort de l’un de vos amis, c’est un homme de science. »

23 mai 1922. — « Mort d’un ami par accident autour de vous. Cela pourrait occasionner une proposition qu’on vous ferait et qui changerait votre travail. »

20 janvier 1923. — « Mort soudaine d’un homme de science par accident, double mort. Dans un voyage au loin. »

17 février 1923. — « Accident et mort pour un homme de science que vous connaissez. Accident et chute dans un départ. »

17 mars 1923. — « Mort par la tête, par accident. Cette mort vous laissera comme une œuvre, un travail. »

21 avril. — « Mort d’homme de science autour de vous. Vous ne voulez pas monter en l’air, Docteur ? »

1er décembre 1923. — « Quelle mort vous allez apprendre incessamment ? »

22 mars 1924. — « Vous allez apprendre la mort d’un homme de science, que vous connaissez bien, un docteur fera une chute, chute d’automobile, au loin, dans un voyage. »

4 avril 1924. — « Autour de vous une mort par accident à l’étranger, comme par un navire qui sombrera. »

31 mai 1924. — « Mort par accident pour un homme que vous connaissez. Mort dans un départ, à l’étranger. »

9 juillet 1924. — « Une mort qui va bien vous surprendre. Un accident, départ dans un voyage, mort d’un homme de science. Bouleversement de votre vie. »

Or, cinq jours après cette dernière séance, le 14 juillet 1924, le docteur Gustave Geley, directeur de l’Institut Métapsychique International de Paris, était tué dans la chute de l’avion qu’il venait de prendre, à Varsovie.

« Comme tout ce qui a été dit est exact ! écrit Richet. Un docteur, un ami d’Osty avec qui il dînait régulièrement, un homme de science, une double mort (car le pilote a été tué avec Geley), à l’étranger, dans un départ, puisque c’est après avoir quitté l’aérodrome de Varsovie que l’avion est tombé. Bouleversement de la vie d’Osty puisque c’est lui qui a remplacé Geley à la direction de l’Institut Métapsychique.

Ce qu’il y a de remarquable aussi c’est la répétition de la même prédiction : accident, chute, double mort, homme de science, à l’étranger, à un départ. »

Une autre remarque s’impose aussi : cette préconnaissance s’est réalisée comme se réalise souvent la clairvoyance dans le présent, avec certaines approximations inexactes successives : « Vous ne voulez pas monter en l’air, Docteur ? Chute d’automobile… Un navire qui sombrera… », indications qui semblent tourner autour du moyen réel de locomotion sans qu’il soit indiqué précisément.

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Une expérience organisée le samedi 19 janvier 1963 par un groupe d’expérimentateurs de l’I.M.I., réunis à Paris chez René Dufour, avec le sujet « métagnome » Mme Maire, à Maisons-Laffitte, a mis en lumière des résultats particulièrement remarquables.

En voici les grandes lignes [1] :

A 14 h., les conditions de l’expérience sont indiquées par téléphone à Mme Maire. Elle devra, à 14 h. 30, exécuter un dessin en suivant son inspiration. Ce dessin devra représenter un objet choisi au hasard (et qui sera choisi seulement à 17 h. 30) dans une collection de dix objets. Ceux-ci furent recherchés dans l’appartement de M. Dufour et rassemblés vers 17 h.

A 14 h. 30, Mme Maire, ayant mal compris les indications reçues, exécute les dessins de dix objets sur une même feuille de papier. Tout est terminé à 14 h. 45, la feuille est mise sous enveloppe et postée vers 15 h., et a été reçue lundi à 10 h. du matin.

La comparaison des dessins avec les objets est du plus haut intérêt : une paire de ciseaux a été interprétée comme une paire de gants, les lames étant dessinées dans plusieurs positions fonctionnelles successives. Un serre-joint, lui aussi, a donné lieu à une interprétation graphique très approchée ; c’est une ancre qui a été dessinée, en conformité frappante avec une certaine disposition du serre-joint.

Par contre, un ours en peluche et une couronne de papier doré ont été reproduits avec une fidélité extraordinaire des détails.

L’analyse minutieuse de René Dufour, portant sur les conditions de l’expérience et sur les périodes horaires de sa réalisation, l’amènent à conclure que le dessin exécuté par Mme Maire l’a bien été par voie paranormale et avant le choix des dix objets.

Il ne reste en présence que l’hypothèse de la prise de connaissance prémonitoire ou celle d’une action télépsychomotrice inconsciente ayant incitée les expérimentateurs à choisir tels objets plutôt que d’autres.

Il faut noter qu’au cas, incertain, où Mme Maire aurait eu connaissance de l’existence de ces objets chez M. Dufour, sa dernière vision en remonterait à plusieurs années.

L’expérience de la « chaise vide »

L’expérience dite de « la chaise vide » consiste à identifier, avec force détails physiques, psychologiques et biographiques, l’occupant d’une chaise qui sera attribuée au hasard, dans une salle de réunion, et ceci plusieurs heures à l’avance. Elle a été réalisée, dans des conditions rigoureuses de contrôle, d’abord par le docteur Eugène Osty, à l’Institut Métapsychique, avec Pascal Forthuny, puis, plus récemment, par les professeurs W.H.C. Tenhaeff (Université d’Utrecht, Hollande) et Hans Bender (Université de Fribourg, Allemagne) avec Gérard Croiset (98).

C’est à tort que l’on considère quelquefois ces expériences comme relevant de la prémonition et de la préconnaissance de l’avenir. L’analyse minutieuse des états psychologiques successifs de la « personne-objet » et du « métagnoste » au cours de l’expérience, montre que le phénomène est le résultat complexe, d’abord d’une mise en « rapport psychique » spontanée, facilitée par des expériences affectives communes ou des états d’âme semblables entre les deux protagonistes, puis d’une double action de lecture mentale dans le subconscient et de télésuggestion attractive exercée par le clairvoyant sur le futur visiteur.

Déterminisme, Libre arbitre, Eternel présent et… Intelligence immanente

Il y a une certaine ironie philosophique dans le fait de la prémonition : au début de ce siècle, le spiritualisme moderne, issu de l’étude des phénomènes supranormaux, accusait avec vigueur le déterminisme matérialiste, négateur du libre arbitre et par conséquent fossoyeur de l’idée de responsabilité morale. Et voilà que l’étude approfondie d’une des plus hautes facultés transcendantes de l’esprit humain, celle de p rendre parfois connaissance de quelques fragments de la réalité future, nous place devant le même problème et semble nous inviter à postuler un déterminisme total, aussi bien spirituel que matériel. Je ne conclus pas en ce sens, ni en sens contraire, mais il est bon de faire remarquer combien il est injuste de juger les acquisitions scientifiques d’après les critères moraux et comment, à l’occasion, d’autres découvertes peuvent prendre la revanche des premières en plongeant dans l’embarras des accusateurs trop empressés.

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La plupart des métapsychistes ont cherché à échapper aux conséquences morales du déterminisme que semble impliquer la prémonition.

« L’avenir est déterminé, conclusion terrible ! », écrit Charles Richet (96, pp. 229-232), et il prend la comparaison d’un film cinématographique : une partie du drame qui se déroule devant le spectateur, c’est le présent. Ce qui va se passer ensuite, c’est, pour le spectateur, l’avenir « mais un avenir déjà déterminé rigoureusement, puisque les clichés qui vont donner ces images successives sont déjà pris. Ils sont là, dans la boîte, et ils vont se dérouler fatalement. »

Or, cette comparaison de Richet est fausse, car, le docteur Osty l’a établi, la préconnaissance n’est pas fixe, mais vivante, en perpétuelle élaboration.

Camille Flammarion (27, pp. 325-331) reconnaît que la préconnaissance de l’avenir « est sans explication scientifique actuelle, mais, ajoute-t-il, elle n’abolit pas la liberté… On voit ce qui arrivera comme on peut voir ce qui est arrivé. Si la volonté, le caprice, les circonstances avaient amené autre chose, c’est cette autre chose que l’on aurait vue. La connaissance de l’avenir n’engage pas plus la liberté que la connaissance du passé », car « la personnalité humaine fait partie des causes en action dans la marche des événements terrestres… Nous coopérons à la marche des événements… Nous agissons et l’avenir est fait de nos actions consécutives… Le déterminisme ne doit pas être confondu avec le fatalisme. Celui-ci représente l’inertie, le premier représente l’action ». A l’opposé de Flammarion, René Sudre (74) estime qu’« on ne saurait préconnaître un événement qui a la possibilité de ne pas être » et que « nier que l’avenir soit déterminé dès lors qu’il est prévu, ce serait nier la causalité, c’est-à-dire la raison même ».

Cependant, le caractère variable, progressif, évolutif, vivant, de la préconnaissance, mis en lumière par Osty, me semble être en faveur de la thèse de Flammarion. Quant à César de Vesme, dont il faut espérer que sera un jour publiée l’immense œuvre encyclopédique manuscrite qu’il a laissée sur tous les problèmes de la Métapsychique, il penchait pour le point de vue de Flammarion (97, p. 295) et n’était point « parmi ceux qui croient que les phénomènes de prémonition démontrent que l’avenir est inflexiblement arrêté d’avance pour chacun de nous ».

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On a proposé l’inconcevable théorie de l’Éternel Présent. Myers, étudiant le problème des prémonitions, propose ose d’imaginer, d’une part, que la totalité d’une existence terrestre n’est en réalité qu’un phénomène absolument instantané, bien qu’infiniment complexe et d’autre part, « que le Moi transcendantal discerne avec une égale facilité et instantanéité chaque élément de ce phénomène », alors que le Moi limité en reçoit chaque élément avec des phases de retard variées, « de la même façon que je perçois d’abord la lueur de l’éclair, puis le roulement du tonnerre ».

Dans ce cas, dit Myers, ne pourrait-il exister dans la Conscience des conditions d’interparticipation qui permettraient au Moi transcendantal d’envoyer au Moi limité « un avertissement comme celui-ci : J’ai perçu la lueur d’un événement qui t’attend pour telle heure : prépare-toi au roulement du tonnerre ».

Dans le même ordre d’idée, le professeur Oliver Lodge (Pr. of S.P.R., vol. XVII, pp. 54-55) a émis l’hypothèse d’une Intelligence immanente, Infinie, « pour laquelle l’Espace et le Temps ne constitueraient pas les insurmontables barrières qu’ils nous paraissent ; … pour laquelle le passé, le présent, le futur, ne seraient pas, en réalité, tout un, mais seraient perceptibles à volonté, soit comme simultanéité, soit comme consécutivité… »

Rabelais avait déjà fait dire à Pantagruel quelque chose de semblable (Livre III, chap. XXXVII) : « Notre âme, lorsque le corps dort… s’ébat et revoit sa patrie, qui est le ciel. De là, reçoit participation insigne de sa prime et divine origine ; et en contemplation de cette infinie et intellectuelle sphère, le centre de laquelle est en chaque lieu de l’univers, la circonférence point (c’est Dieu, selon la doctrine de Hermès Trismegistus), à laquelle rien n’advient, rien ne passe, rien ne se perd, tous temps sont présents, note non seulement les choses passées… mais aussi les futures ; et, les rapportant à son corps, et par les sens et organes de celui-ci, les exposant aux amis, est dite vaticinatrice et prophète. »

D’autre part, dans son Essai philosophique sur les probabilités, Laplace s’est exprimé, ainsi (38) : « Une intelligence qui connaîtrait toutes les forces dont la Nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux… »

Faudrait-il alors considérer une prémonition comme le résultat d’une sorte d’évaluation complexe des possibilités, basée non sur les éléments d’appréciation très minimes que peuvent donner les moyens ordinaires de la connaissance et l’exercice des facultés normales du Moi limité, mais sur les informations beaucoup plus étendues que peuvent fournir les facultés supranormales du Moi surconscient ? Il me semble que le caractère variable, progressif et « vivant » de la préconnaissance est en faveur de cette hypothèse, très concevable, qui pourrait couvrir un grand nombre de faits. Mais peut-elle expliquer la prévision du nombre des trous produits sur un tapis par suite d’une maladresse ? Peut-elle expliquer l’image, donnée quatre mois avant l’événement, du boulanger ivre saignant et gémissant sur la route, entouré de ses pains, après une rencontre accidentelle avec l’automobile du docteur Osty ? Il serait bien téméraire de l’affirmer.

Il faut savoir reconnaître que, pour le moment, la clairvoyance anticipée de l’avenir est un mystère inexpliqué. « Savoir qu’on ne sait pas, a écrit Osty, c’est la meilleure préparation à la recherche. »

Du moins peut-on conclure des prémonitions, comme de la clairvoyance dans le passé et dans le présent, qu’il existe dans la personnalité humaine un plan psychique transcendant qui oblige à la concevoir comme douée de possibilités extraordinairement plus étendues que celles qui sont manifestées dans le cadre limité de la psychologie normale.

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1 Voir l’analyse détaillée de ce cas exceptionnel, avec la reproduction des objets inducteurs et de leur représentation métagnomique, dans l’article de René Dufour : Transmission d’images (Revue métapsychique, Juin 1967)