Frédéric Lionel : La voie de la maitrise


15 Apr 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

Quand on prétend exprimer une pensée juste, on s’efforce de trouver les mots qui ne la trahiront pas, les mots exacts, de signification précise et claire, qui ne prêteront pas à des interprétations ambiguës, ou à de trop lointaines approximations.

Après réflexion, on s’aperçoit souvent que les mots choisis ne sont pas susceptibles de traduire fidèlement la pensée qu’on ambitionnait de transmettre. La difficulté de se comprendre suscite parfois, sinon souvent, des causes d’affrontement. Par désir de convaincre on se livre à la répétition d’expressions communément employées par des hommes auxquels on prête quelque autorité.

Ainsi, des formules et des mots sont adoptés sans se donner la peine d’en examiner le contenu. Une formule, de nos jours répandue, attribue aux événements une valeur particulière lorsqu’ils se situent dans le « sens de l’histoire ». Qu’est-ce à dire ? Sinon que l’histoire aurait un sens immanent auquel le destin des hommes serait soumis.

Or, l’histoire n’est que la statistique des faits que nous croyons connaître. Il s’agit bien d’une croyance puisque l’histoire ne peut que reconstituer des faits auxquels les historiens n’ont pas assisté. On serait presque tenté d’évoquer le faux témoignage, même si une parfaite bonne foi anime et préside à la reconstitution historique.

Il est donc pour le moins curieux de constater qu’en notre monde concret, logique et rationnel, sont attribués à l’histoire, entité abstraite, illogique et irrationnelle, des pouvoirs magiques que les croyants, jusqu’alors, attribuaient à Dieu.

Il faut admettre que cela donne aux matérialistes, comme aux croyants, l’occasion de se décharger de leur responsabilité entre des mains invisibles.

Il est plus difficile, en effet, d’avouer que la confusion dans laquelle les plonge le déroulement des événements, dits historiques, est due à leur cécité, leur ambition ou leur vanité, en un mot, à leur sottise.

On pourrait se demander si le sens de l’histoire est comparable à un manège de chevaux de bois, soumis à la marche du manège qui tourne sur lui-même.

Personne, cependant, ne douterait que, si les chevaux étaient vivants, le mouvement serait fortement perturbé. En fonction de quoi, il est permis de supposer que les hommes qui, docilement, s’abandonnent au sens de l’histoire sont, à l’instar des chevaux de bois, peu ou pas vivants.

Ils sont peut-être les morts-vivants dont parle l’Evangile. Il nous convie, ne l’oubliez pas, à naître de nouveau pour accéder au royaume du Ciel. Sommes-nous capables de comprendre ces paroles, leur signification profonde ainsi que les implications qu’elles comportent ?

Naître de nouveau signifie, sans doute, naître à la Vie de l’Esprit qui est celle qui nous attend au-delà de la tombe et qui pourrait être vécue avant qu’elle ne soit creusée. Il s’agit, en somme, d’orienter l’Esprit vers la Loi de la Vie. N’est-elle pas la plus digne des choses et, par ignorance, ne tissons-nous pas des oripeaux qui escamotent ses trésors ?

Se dépouiller des oripeaux si inconsidérément tissés, pour découvrir la limpidité de la Vie, c’est pouvoir abandonner ses préjugés et sa peur de la mort pour se préparer à renaître. C’est s’intégrer au galop des instants, au mouvement de la Vie que manifestent les formes continuellement changeantes de l’existence.

Bien des questions qu’on peut se poser restent sans réponses, mais le mouvement de la Vie, auquel chaque battement du cœur fait penser, oblige chacun, pour autant qu’il en prenne conscience, à réviser constamment ce qu’il a retenu de ses expériences.

L’inertie naturelle s’oppose à cette révision et le désir de s’installer confortablement dans un univers stable et exploré n’est que trop compréhensible.

Toutefois, cela n’est  guère possible et, à défaut de Sagesse, qui est compréhension, donc pénétration des arcanes du mouvement éternel, chacun est obligé de tirer la leçon de ses expériences et de supporter les conséquences de son manque de lucidité.

L’angoisse, néanmoins, naît de l’implacable contrainte du destin qui engage l’homme à abandonner toute certitude pour constamment renouveler les fruits de ses expériences.

Ces fruits sont les éléments de ce que nous appelons l’intellect, éléments parfaitement valables à l’instant. Ils forment la trame d’une mémoire d’autant plus précieuse qu’elle est l’indispensable assise de tout progrès.

Mais dès que rangés et classés dans la mémoire, ils deviennent des éléments morts et ne peuvent, de ce fait, répondre spontanément à l’appel du présent en marche, vers un nouveau présent.

Etre en mesure d’appréhender le présent est le fait d’une vigilance qui n’empêche aucunement la comparaison ultérieure des impressions nouvelles avec les précédentes, ne serait-ce que pour favoriser le déroulement logique d’un raisonnement conduisant à l’adhésion de l’Intelligence à ce qui est intuitivement perçu à l’instant.

L’intellect est donc un outil précieux, mais non la base de critères infaillibles, puisqu’il est nécessaire de constamment veiller à son entretien. Il s’agit d’évoluer au gré du mouvement de la Vie, vers des facultés de plus en plus affinées, conduisant à une modification permanente des données fournies par l’intellect.

Il s’agit, en somme, de déblayer la voie qui, de l’intellect, par la Connaissance de soi, aboutit à la Spiritualité.

Il importe, pour bien comprendre, de définir le plus clairement possible les termes employés afin d’éviter toute confusion. Le mot « intellect » permet de nombreuses interprétations ; on peut l’envisager sous un aspect élargi comme un ensemble d’expériences humaines touchant à des domaines les plus divers.

Ainsi, ce que nous sommes habitués à nommer culture est le fruit des expériences intellectualisées des hommes, d’une région ou d’une nation.

L’histoire mouvante, dans son jeu existentiel, nous apprend que les cultures se greffent les unes sur les autres, à la suite de contacts souvent provoqués par des guerres.

L’intellect humain, sous cet aspect, est donc conditionné par un ensemble d’actions et de réactions, par un ensemble de modes de pensée et de réflexes affectifs dus au choc provoqué par les migrations, les croisades, les conquêtes, bref, par des affrontements de tous genres.

L’intégration de chaque fruit, amer ou savoureux, de l’expérience dans son ensemble d’apports divers, donne naissance aux mœurs, coutumes, croyances, théories, pratiques, techniques, qui motivent la pensée que domine l’intellect.

C’est cette dépendance qu’il faut abandonner pour vivre le Présent, mais insistons sur le terme « dépendance ». C’est d’elle qu’il s’agit. L’intellect, en tant que faculté précieuse et magistrale, ne doit pas faire figure d’accusé. Sa domination, néanmoins, se voulant toujours exclusive, aveugle.

Se libérer de cette domination, dépasser les limites du cadre conceptuel, dissoudre ses barrières et s’affranchir du mécanisme de penser, postule, diront d’aucuns, une technique. Et de poser la question, laquelle ?

Compréhensible, quoique fausse question ! Aucune technique ne saurait faire l’affaire. Il faut comprendre, mieux vaudrait dire, se comprendre. Il faut comprendre comment, à chaque instant, chacun ajoute au volume de son savoir un élément supplémentaire jugé indispensable à l’aventure existentielle. En grossissant continuellement son bagage intellectuel, on tend vers une perfection, mais, soulignons-le, de l’aménagement des choses et non pas de l’ordonnance.

Nous sommes ainsi de plus en plus dépendants de ce qu’on est convenu d’appeler la culture générale, nullement en mesure de résoudre nos conflits psychologiques et matériels, ni de remédier à notre pauvreté spirituelle.

Conflits, douleurs, révoltes en sont la rançon. Le monde est une poudrière prête à exploser à la première occasion. L’évidence s’impose.

Mais que voit-on ? Une fuite en avant, une exploitation de cette fuite et de la peur que suscitent des magiciens de tous bords, plus sorciers que magiciens, car le magicien, même noir, sait à quoi il s’expose. Le sorcier l’ignore, ou feint de l’ignorer.

L’avidité est volontairement décuplée, l’esprit de revendication sciemment amplifié, la responsabilité niée, ce qui multiplie les conflits sociaux. Chaque classe socioprofessionnelle, ne s’occupant que de ses propres intérêts, se prétend victime du système, quel qu’il soit, et favorise, par une surenchère constante, l’éclosion de nouveaux besoins qui feront l’objet de nouvelles revendications, et l’homme pris dans un engrenage infernal ignorera l’essentiel, soit les exigences de sa propre réalisation.

« L’essentiel, disait le père Teilhard de Chardin, représente la grande aventure que les hommes, laissant enfin leur agitation, sont invités à courir ».

La grande aventure engage l’homme à explorer le royaume de l’indéfini, tout en résonnant à l’appel du royaume de l’Infini.

Dans le royaume de l’indéfini, il y aura toujours quelque chose à ajouter à ce qui aura été divisé, tandis qu’à l’appel de l’Infini, l’homme communiera avec la Vie inconditionnée, source de toute vertu, qui est paix intérieure, qui est simplicité, qui est Vérité.

L’homme avide refoule la Vérité et la remplace par les appétits de la créature. Il s’accroche à l’intellect et à la culture qui en est l’expression. Elle est, sans conteste, la parure précieuse de l’existence, mais elle ne peut pas promouvoir son épanouissement.

Il ne se réalise que par la Soi-Connaissance profonde dans sa totalité physique, psychique et spirituelle. La « Connaissance de Soi » révélera à chacun son aptitude à l’appréhension de ce qui « Est », rendant possible, alors, la pratique constante et féconde des données de l’intellect.

Obsédé par l’utilitarisme matériel, l’homme se soumet à la machine. Elle ne saurait répondre à sa mission.

Seul l’homme ayant l’esprit libre, non encombré par un savoir continuellement à réviser, non attaché à ce qui n’a pas de valeur, sera apte, sur le chemin de l’existence, à reconnaître que l’incompréhension de sa double appartenance terrestre et divine l’entraîne à réagir. Par réaction il s’enferme dans un système que l’intellect lui suggère et il n’admet qu’avec réticence que, de ce fait, il a connu de grands échecs dans la conduite du monde et qu’il est temps que l’Intelligence vraie fasse éclore l’Amour, expression de la compréhension fondamentale. C’est grâce à l’Amour que fleuriraient ses dons et c’est par manque d’Amour qu’il néglige de les faire fructifier.

Pour que soient dissoutes les barrières que dressent les exigences instinctives et intellectuelles de la créature, il n’y a qu’un précepte, d’application difficile, auquel chaque fois on revient. Le Connais-toi toi-même.

Il constitue la seule voie d’accès à la spiritualité, car il élimine tous les pièges que constituent les méthodes ou systèmes qui escamotent, sans les éliminer, les mobiles inavoués qui barrent la route de la libération.

La Vie est spirituelle par essence, et matérielle par ses manifestations. La manifestation matérielle peut susciter douleur, souffrance ou mécontentement. En revanche, la Connaissance de la Loi de la Vie permet un comportement juste, donc spirituel, sans faire appel à l’illusion, pour masquer ce qui est faux en se convainquant du contraire.

Pour accéder à cette Connaissance, il faut apprendre à s’oublier en tant que créature, pour vibrer à l’unisson de l’autre et de toute chose du monde ambiant.

A défaut de le tenter, le destin, tôt ou tard, force la main et sous la contrainte se réalise le lâcher prise conduisant à la paix du cœur, et par voie de conséquence à celle des hommes, puisque la guerre sous toutes ses formes n’est que le conflit personnel multiplié par celui des autres.

Il n’y a qu’une clé au monde spirituel, c’est la Connaissance. Pour connaître, il faut s’identifier. Ce n’est pas un moyen, c’est un état d’Etre.

« La Loi est parole de Vie », a dit Jésus. Elle est là, vivante dans le cœur de toutes les choses qui ne font qu’UN.