Dominique Casterman : Le compromis entre foi et raison


14 Apr 2018

(Chapitre 2 du livre L’envers de la raison 1989)

Une approche de l’Intelligence conciliatrice

Corps et esprit, affectivité et raison, instinct et intellect, constituent les qualités sur la base desquelles la créature humaine est bâtie. Mais ces différentes qualités ont un fort penchant à la contradiction mutuelle en imposant à la psyché de l’être humain une déchirure, une instabilité, une confusion où s’affrontent les impératifs somatiques et les raisons de l’intellect. Un conflit endémique entre la foi et la raison, entre les croyances émotives irrationnelles et les facultés intellectuelles, coexiste conflictuellement dans la conscience incarnée de l’homme en déstabilisant tant le comportement des individus que celui des sociétés.

Il va de soi que l’harmonisation des différentes qualités qui nous constituent est le cheminement nécessaire vers la réalisation complète de l’être humain. Cette maturation parfaitement achevée constitue, par comparaison avec notre état habituel, une véritable mutation psychologique où toutes les puissances de l’être se trouvent réunies dans l’unité corps-esprit. Cependant, cette maturation ne s’actualise que sous la condition impérieuse que nos qualités psychosomatiques soient subordonnées à l’influence supérieure de la Vérité Absolue (c’est notre postulat). Par Elle nous touchons le lien sacré qui nous unit à la totalité indivisible de l’univers, ainsi qu’à son principe unitaire. Il s’agit d’une présence inconditionnelle à l’expérience du moment présent en lequel se dissout toute dualité entre le sujet observateur et la chose observée, nous sommes Conscience pure de l’unité sous-jacente et englobante des êtres et des choses.

Certains auteurs, comme A. Koestler, pense qu’un jour peut-être les recherches pharmacologiques pourraient découvrir le médicament miracle qui résoudrait les conflits inhérents à notre nature duelle. Ceci n’est pas l’option mise en avant dans cet essai. Nous pensons que l’être humain ne s’unifiera intérieurement qu’en s’ouvrant à son être essentiel qui est la Vérité profonde de tous ce qui est. L’ouverture vécue à l’ultime Réalité de la Conscience constitue la force conciliatrice qui englobe, domine et intègre les qualités relatives déterminant singulièrement les comportements humains. Pratiquement le travail consiste à se libérer de tous les conditionnements consolidant l’idée d’être absolument un moi séparé, de toutes nos identifications consolidant l’idée que le réel se limite à nos représentations mentales, de toutes ces ‘‘images d’être’’ créant séparation et conflit, tant dans notre propre intériorité qu’entre nous et le monde extérieur dans lequel nous existons, et sans lequel nous ne pourrions manifester nos propres caractéristiques.

Avant de poursuivre notre réflexion, notons que notre propos n’est pas de définir ce qui est ; nous souhaitons essayer de comprendre pourquoi nous sommes généralement dans l’incapacité d’adhérer spontanément à ce qui est dans l’instant présent, et la détermination de cette insuffisance est inhérente à l’analyse précise des mécanismes affectifs et intellectuels qui troublent le fonctionnement ‘‘normal’’ de notre organisme psychosomatique. Un des grands symptômes – source de nombreux conflits – qui apparaît dans l’histoire de l’espèce humaine se manifeste dans une rupture, quasi schizophrénique, entre l’affectivité et la raison, entre nos croyances émotives irrationnelles et nos facultés intellectuelles. Une des causes possibles de ce symptôme repose sur des hypothèses appartenant à la neurophysiologie, et plus particulièrement la théorie des émotions mise en avant par James Papez – Paul Maclean (neuroanatomistes américains). Cette théorie insiste particulièrement sur les différences fondamentales qu’il y a entre le cerveau que l’homme a en commun avec les reptiles et les mammifères inférieurs et ce que l’on appelle communément le néocortex spécifiquement humain que l’évolution y a superposé, selon l’hypothèse, sans assurer de coordination adéquate. Le résultat de cette hypothétique négligence de l’évolution est une dualité conflictuelle, non complémentaire, entre « les profondes structures ancestrales du cerveau, intéressées principalement aux comportements instinctifs et émotionnels, et le néocortex qui a doté l’homme du langage, de la logique et de la pensée symbolique. » (A. Koestler).

Lisons Maclean cité par Koestler dans son remarquable livre JANUS : « L’homme se trouve dans la situation embarrassante d’avoir reçu de la nature trois cerveaux qui, malgré de grandes différences de structures doivent communiquer et fonctionner ensemble. Le plus ancien de ces cerveaux est fondamentalement reptilien. Le second est hérité des mammifères inférieurs, le troisième s’étant développé récemment chez les mammifères… a rendu l’homme singulièrement homme.

Pour parler allégoriquement de ces trois cerveaux dans le cerveau on peut imaginer que le psychiatre qui fait étendre son patient lui demande de partager le divan avec un cheval et un crocodile. »

Le langage des faits (individuels et collectifs) indique qu’il existe dans le comportement humain une dysharmonie fondamentale entre ses croyances émotives irrationnelles, son affectivité et, d’autre part, sa raison, ses facultés intellectuelles. La théorie des émotions de Maclean émet l’idée que la scission entre la pensée rationnelle et les croyances affectives irrationnelles trouve son explication dans l’hypothèse que l’espèce homo sapiens pourrait bien être biologiquement aberrante, une inadaptée de l’évolution, affligée d’une tare endémique qui la mettrait à part des autres espèces animales et contribuerait à son autodestruction. Il s’agirait, en quelque sorte, d’une erreur de l’évolution due à une croissance explosive du néocortex et de l’insuffisance de sa domination sur le cerveau ancien.

« …Mais tandis que les structures antédiluviennes au centre même du cerveau, qui gouvernent les instincts, les passions, les pulsions biologiques, ont été à peine touchées par l’évolution, le néocortex des hominiens a grossi en cinq cent mille ans à une vitesse fantastique, ce qui est sans précédent dans l’histoire de l’évolution à tel point que certains anatomistes ont comparé cette croissance à celle d’une tumeur… »

« …Ainsi l’explosion cérébrale a donné naissance à une espèce déséquilibrée mentalement, dont le vieux cerveau et le cerveau neuf, l’affectivité et l’intellect, la foi et la raison, sont en désaccord permanent… »

« …Si la neurologie ne nous avait pas apporté les preuves du contraire nous nous serions attendus à découvrir un processus d’évolution transformant graduellement le cerveau primitif en appareil mieux élaboré, de même que les branchies se sont transformées en poumons, ou le membre antérieur du reptile en aile de mouette, en nageoire de baleine, en main humaine. Mais au lieu de modifier le vieux cerveau, l’évolution lui a superposé une structure supérieure dont les fonctions font partiellement double emploi, et qui n’a pas de moyens bien définis de dominer la structure ancienne. »

Cette scission mentale conditionne notre comportement ayant pour référence une affectivité et une raison qui se contrecarrent mutuellement, le tout joint à l’image du moi en tant que distinct et le problème du devenir personnel que cette représentation très spéciale implique. Par la question du devenir personnel nous sommes nécessairement confrontés au problème de la mort, et nul doute que la certitude de notre mort prochaine est un élément fondamental dans la structure de notre psychologie. À elle seule, cette certitude anime le débat intérieur entre le sentiment de nous rapprocher de l’être et, inversement, celui de nous en éloigner suivant que les événements nous affirment ou non dans l’image distincte que nous avons de nous-mêmes. L’être humain, dans sa condition habituelle, ignorant sa nature Divine s’identifie à l’ego considéré comme étant son être essentiel. D’ailleurs, devant un danger imminent, l’homme adopte un comportement similaire à celui de l’animal. En fait, dans cette situation, il a peur de la mort dans l’instant, il est déterminé par l’instinct qui refuse l’existence de la mort et qui manifeste ce refus devant le danger dans la peur et la colère. Les facultés animales et humaines sont au service du ‘‘vouloir vivre’’ en général, de l’instinct de conservation. Mais la créature humaine recèle la possibilité virtuelle de ‘‘l’intuition métaphysique’’ qui, généralement, ne se réalise pas et l’astreint à créer de toutes pièces un faux-semblant d’identité : le moi en tant que distinct. Le psychisme de l’humain adulte est bien plus complexe que celui de l’animal. L’intellect de l’homme commun est donc déterminé par le jeu du conditionnement instinctif et affectif qui assiste à la foi le corps physique et l’idée du moi ; et oriente le maintien de l’existence végétative en général (comme chez l’animal) et aussi du moi en particulier. La peur de la mort chez l’être humain est symptomatique du problème insoluble que pose l’intellect à notre affectivité irrationnelle qui refuse que l’existence se transforme en non-existence, c’est la peur de l’inconnu. L’être humain ne peut se détourner de la peur de sa propre disparition, déterminé qu’il est par son affectivité et son instinct excités par la conscience de la certitude de sa mort prochaine.

En passant du constat des symptômes pathologiques de l’espèce humaine à l’analyse de leurs causes, notre point de vue s’écarte des réflexions mises en avant par la théorie des émotions du neuroanatomiste Maclean. L’être humain n’est pas la victime malheureuse d’une erreur de l’évolution. Il se situe, au contraire, au carrefour d’une étape transitoire où la complexité de son organisation cellulaire a abouti à la formation d’un système nerveux d’une complexité jamais atteinte jusqu’alors, et permettant la possibilité de pressentir la force conciliatrice de l’universelle Conscience. La mutation doit se réaliser dans une autre direction, celle de l’auto transcendance, de la mort à soi-même en tant que moi distinct et d’une ouverture à l’Être essentiel. Cette conscience ultime des profondeurs de l’être et de l’univers constitue la puissance conciliatrice consciemment vécue qui intègre, subordonne, englobe et unifie les facteurs contradictoires qui élaborent et organisent l’entité humaine.

Homo sapiens est un constructeur de certitudes imaginaires qui compensent l’angoisse existentielle que l’intellect impose en nous confrontant à un devenir incertain. Nous sommes privés de la foi en l’unique et parfaite Réalité ; et deux fois nous nous fourvoyons, une première en nous identifiant absolument à notre moi superficiel que nous confondons avec l’Être essentiel, et une seconde en identifiant absolument la réalité du monde avec nos perceptions sensorielles et conceptuelles. En fait nous ignorons que notre corps-mental et l’ensemble des choses manifestées sont seulement des processus éphémères créés par l’Énergie cosmique. Seul l’éveil à cette ultime Réalité peut mettre un terme à toutes nos souffrances psychologiques en réglant le problème de l’ignorance de notre réalité profonde. C’est la seule issue correspondant à notre intuition métaphysique innée, mais généralement inconsciente (virtuelle), de notre Essence Divine.

L’Énergie Cosmique Une est l’Inconnaissable. Il n’y a en ce domaine rien à inventer au sens où la pure Conscience se dévoile dès l’instant où Elle n’est plus occultée par nos constructions illusoires associant un soi-disant ‘‘réel objectif’’ (moi et le monde) avec nos perceptions, nos sentiments et nos concepts. Notre édifice psychosomatique est conditionné par une programmation dynamique liée à des facteurs héréditaires, biologiques, environnementaux et, par feedback, à ses propres activités intellectuelles (les pensées), sensorielles (percevoir et sentir), affectives (éprouver des sentiments et des émotions), comportementales (agir). L’intuition de notre Source Divine (Conscience universelle) et la seule prédisposition qui, en passant du virtuel à l’actuel, pointe en direction de notre Liberté originelle et nous libère du sentiment d’être prioritairement une entité séparée dans un monde objectivement défini.