Frédéric Lionel : Le suprême sommet de la réalité


31 Mar 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

Il est bon, parfois, de laisser vagabonder sa pensée, calme et silencieuse, pour suivre les contours d’un monde dont elle fait son domaine.

Discerner ainsi une topographie secrète qui se dégage d’une métaphysique qu’on voudrait familière, ou des hypothèses qu’on cherche à rendre rassurantes, et des réflexions qui semblent ne pas avoir de liens entre elles, permet à la fantaisie de l’imagination d’errer en liberté.

Est-ce une récréation, ou est-ce une sorte de sollicitation adressée à l’inconscient, qui veut s’élever à la conscience ?

Est-ce une méditation ?

Ceux qui se livrent, dans ce siècle, à la méditation, sont des quêteurs de silence, mais puisqu’ils méditent en quêtant le silence, ils se doivent d’être témoins vigilants, centre de force et d’énergie dans un monde qui est un champ d’agitation et de souffrance.

Quêteurs de silence, ils se doivent, dans la pure intention de comprendre pour agir, de voir les choses telles qu’elles sont dans leur essence, sans se laisser abuser par les apparences d’une densité, siège du moi égocentrique et personnifié.

Il faut avoir la vision de l’Eternel pour voir les choses comme elles sont dans leur essence.

L’homme n’a pas la vision de l’Eternel parce que, privé d’Eternité, il se montre avide et anxieux, intéressé seulement par ce qui s’inscrit à l’intérieur du cadre figé qui figure ses limites.

Ne concevoir les choses qu’à l’échelle des limites d’un cadre figé, c’est vouloir se situer au centre de ce cadre auquel, de ce fait, on s’oppose. On y cherche des certitudes qui, toujours, se dérobent. On se confine dans la prison d’un univers imaginaire dont les barreaux sont les théories, les systèmes et les idéologies, lesquels s’opposent et induisent en erreur.

A l’intérieur des barreaux, induit en erreur par de fausses théories, on cherche à concevoir un Dieu à son image, conception absurde puisque l’Eternel, le sans limites, défie toute représentation.

On aime pourtant son Dieu anthropomorphe, en oubliant d’aimer son voisin comme soi-même, et loin de dissoudre l’idole, on brûle des cierges à sa puissance dont les flammes vacillent sous le souffle de l’anxiété et du doute qui sourd des profondeurs de l’Etre.

L’anxiété résonne dans le psychisme de l’humanité et engendre des névroses dont les psychiatres font état.

Au fur et à mesure que se poursuivent ses expériences terrestres, l’homme cherche à élargir sa prison, voire à s’en échapper, car sous les diverses pressions qui l’étreignent et l’éprouvent, il aspire à comprendre le sens de la « Vie », cette lumière des hommes, sans toutefois savoir comment, car la Vie est un phénomène mystérieux sur lequel il n’exerce aucune influence.

Elle chante en tout ce qu’il voit, touche, sent ou perçoit ; en tout ce qui l’abreuve et le nourrit, et pourtant le scalpel d’aucun chirurgien n’est en mesure de la découvrir, car tout ce qui existe ne fait que la manifester.

La Vie comporte un ensemble d’implications existentielles et l’être sensible peut, dans l’existence, s’ouvrir à son offrande et rien mieux que l’Art ne saurait la lui révéler.

L’Art, en effet, transmet la joie que procure l’acte créateur et cette joie dégage la voie conduisant au bonheur, puisque l’Art est le tissu même de l’âme sensible de l’Etre humain.

C’est par la Beauté que se dévoile la splendeur du Vrai, c’est par la Beauté que l’Art jette un pont entre l’Illusion et la Réalité, entre le formulé et l’informulé. L’Art, du reste, s’impose à l’homme dans n’importe quelle activité où il veut se distinguer.

Par l’Art l’homme tente de s’exprimer et, dès lors, comment présenter les choses de grande élévation et les rendre sensibles, sinon par l’intervention de l’Art, don spontané, né de son génie original ?

Le langage de l’Art ne connaît pas de frontières et n’obéit à aucune règle précise. Par une magie excessive, il conduit à une compréhension supra-sensorielle, et par cette magie s’exerce un dynamisme vivant, rendant intelligibles l’indicible et l’inconscient.

« Notre prison est le monde de notre vision », disait Platon.

L’homme est prisonnier de sa vision du monde, parce qu’il ignore les secrets spirituels de cet univers, ainsi que son étroite parenté avec eux. Acteur et spectateur sur la scène du monde, il ignore la réalité d’un Univers qui échappe à son savoir. Acteur et spectateur sur la scène du monde, il voudrait comprendre le spectacle sans pour autant se rendre compte que la compréhension de son univers passe par la compréhension de soi-même.

Comment établir le lien avec le « Grand Tout » ? Comment s’intégrer à lui sans le connaître vraiment, non en s’analysant, mais en regardant en soi pour comprendre sans jugement, sans condamnation ou appréciation, ce qui sourd des profondeurs et conditionne toute action. Le « Connais-toi toi-même » est l’indispensable hygiène psychologique, entraînant la dissolution et la substitution des éléments de perception, pour aboutir à la naissance d’une nouvelle conscience, à un dépassement de l’emprise du Temps, liée à la mémoire psychologique.

Méditons les paroles significatives de saint Augustin.

« Si le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à condition de n’être pas ? Et peut-on dire que le Temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas? »

Vivre dans l’éternel présent, toutes les traditions le recommandent, mais le retournement psychologique requis pour y parvenir n’est pas à la portée de tous. Le Temps, en effet, est un phénomène des plus mystérieux que le physicien moderne, à l’instar de l’alchimiste de jadis, assimile à une pression, donc à une énergie.

Elle s’écoule, cette énergie, toujours dans le sens du passé vers l’avenir. La réversibilité de tous les phénomènes est, néanmoins, un postulat généralisé. Existe-t-il, dès lors, un univers symétrique en lequel l’inverse serait concevable ?

Il n’est pas possible, sans une étude circonstanciée, d’évoquer le mystère que pose le Temps. Il est relatif, nous le savons, au mouvement de celui qui le subit et à des vitesses proches de celle de la lumière, il tend à disparaître. La théorie de la relativité n’est plus, de nos jours, contestée.

Le problème de l’anti-Temps dans un anti-Univers reste, néanmoins, posé car des antiparticules existent. Dernièrement des savants ont réussi à les préserver d’une destruction instantanée, ayant lieu au moindre contact avec les particules de notre Univers, pour constater qu’elles offrent une stabilité comparable aux atomes de notre monde. La conclusion reste à tirer de cette constatation.

Prisonnier de sa mémoire psychologique, l’homme ignore que les limites qu’elle lui trace lui font croire qu’il est le témoin d’un présent qui, en fait, par l’incessant mouvement de la Vie, dont il est inconscient, s’est mué en passé. Un passé auquel il tient puisqu’il comporte des éléments rassurants accessibles à l’analyse rationnelle.

Tout artiste est créateur et toute création abolit la notion temporelle puisqu’elle s’inscrit dans le rythme de  la Vie qui n’a ni commencement ni fin, seule Réalité quand tout est épuisé.

Pour Platon le Suprême Sommet de la Réalité est la Lumière. Il s’agit, certes, d’une Lumière supra-physique, d’une Lumière qui rayonne de l’Esprit, d’une Lumière qui révèle l’idéation de Dieu. Cette vue rejoint celle de Platon, disciple de Pythagore, qui affirme que « les choses ne sont pas belles en elles-mêmes par leurs formes ou leur manière, mais uniquement parce qu’elles réfléchissent la Beauté et la  Lumière ».

Ainsi, la Lumière transposée en couleur, en rythme, en volume ou en sons, nous conduit à une Réalité, elle-même insaisissable, mais perçue comme esthétique.

L’esthétique est l’essence même de l’Art, puisqu’elle reflète l’Harmonie Universelle sur le plan choisi et l’artiste, en fonction de son originalité, parfois exaspérée jusqu’au génie, transmet à sa façon une éternelle vérité.

Percevoir cette vérité n’est pas la penser, c’est participer de façon intense à une émotion d’une qualité inaccessible à la raison. C’est la percevoir au-delà de l’emprise limitative de la pensée logique et conceptuelle.

Dépasser les limites du monde de la pensée logique et conceptuelle, rechercher l’absolu permet à l’imagination, faculté maîtresse de l’homme, de dégager la voie conduisant à une compréhension par laquelle, même la formule du savant dévoile le mystère de la Vie, le mystère d’une Loi Universelle qui engage l’homme à chaque seconde, à chaque minute, à chaque heure de distiller sa propre immortalité. Tel est le précepte du Tao. Tao signifie « Voie », celle de la vie. L’emprunter engage à mobiliser toutes les activités de la conscience pour comprendre que l’Harmonie Universelle exige que toute chose soit soumise à sa Loi.

Ecoutons Einstein lorsqu’il dit : « La plus belle et la plus profonde émotion que nous puissions expérimenter est la sensation mystique. C’est la semence de toute science véritable. Celui à qui cette émotion est étrangère, qui n’a plus la possibilité de s’étonner et d’être frappé de respect, celui-là est comme s’il était mort. »

La sensation mystique renferme tout ce que notre volonté refoule. Les ressorts secrets des profondeurs jaillissent lorsque se ferment les volets d’un monde conditionné par de multiples idéologies qui se contredisent et s’opposent, et que s’ouvrent les volets de l’Univers en lequel vit le merveilleux.

Toute œuvre d’Art est un volet qui s’ouvre sur un univers de rêve, sur un monde que recherchent inconsciemment, souvent maladroitement, tous ceux qui, poussés par une nostalgie qu’ils ne s’expliquent pas, veulent découvrir leur destin. Souvent ils s’égarent, pensant trouver le bonheur en un univers mirifique, lointain, sans comprendre que seul l’acte créateur le rend accessible. L’acte créateur est toujours le frisson de l’Intelligence vraie, ressenti comme joie ineffable, et cette joie est la forme la plus pure du bonheur.

Rappelons la question du roi, dont rendent compte les Upanishads. « Le soleil couché, le feu éteint, la parole absente, quelle lumière éclaire les hommes ? » Voici la réponse : « C’est Atman qui est cette Lumière ! »

Atman n’est autre que la source d’Eau vive dont parle l’Évangile. N’est autre que le « Sebastos » grec, Vérité Rayonnante que manifeste l’acte créateur reflétant l’Harmonie qu’il est appelé à révéler.

Le royaume du Bonheur n’est pas dans un univers mirifique. Il est dans le cœur des hommes, car le Bonheur est le parfum de la Vérité, et la Vérité est la Vie.

L’Art est une expression du mouvement de la Vie, et le Bonheur est le but que recherchent les hommes. Cette recherche naturelle, toutes les idéologies s’évertuent à la favoriser. Toutes affirment être les seules à détenir la Vérité y conduisant, mais pour celui qui croit en ces affirmations, le Bonheur est aussi insaisissable qu’un électron dans un atome. Pourquoi ? Sans doute parce que le propre de l’homme est d’avoir un goût prononcé pour la possession.

Vouloir posséder ce qui ne peut être que ressenti, c’est vouloir conserver de l’eau dans un pot sans fond. Les idéologies, néanmoins, promettent le Ciel. Elles cherchent à s’imposer et, à défaut de lucidité, l’homme erre dans l’existence en aveugle. Il ne veut pas se rendre à l’évidence que sa lucidité n’est voilée que par lui-même et, que sur les routes de l’existence, il ne rencontre que le reflet de ce qu’il est, fait ou pense. Il a du mal à admettre que l’absurde n’est que le résultat de son incompréhension et que sa révolte n’est jamais que le produit de sa nature épaisse.

La méconnaissance des choses, telles qu’elles sont dans leur essence, l’entraîne à réagir et il se bat, finalement, avec lui-même. Il cherche à s’évader du conflit qu’il a suscité, et que trouve-t-il ? Une justification commode dans l’exposé ou dans la construction d’une autre idéologie.

Il ferait mieux de comprendre qu’au dire du Sage, « l’Univers humain s’apparente à un collier de perles ». Le fil qui les unit étant la Loi divine, et les perles, les innombrables consciences qu’elle est appelée à relier. Dont la sienne, évidemment !