Dominique Dussaussoy : L’énergie des esclaves


30 Mar 2015

(Revue Question De. No 54. Octobre-Novembre-Décembre 1983)

Dans la première moitié du siècle, l’Europe voit prospérer des états puissants et des cours prestigieuses. L’Espagne de Charles Quint tire sa puissance de ses possessions coloniales d’Amérique. Le temps des grands voyageurs est révolu. Des aventuriers cupides s’en vont chercher fortune au Nouveau Monde. Les états d’Europe pillent les pays conquis pour alimenter leurs caisses et massacrent les populations rebelles, parfois jusqu’à l’extermination totale, comme cela se produisit aux Antilles. La main-d’œuvre se raréfie, mettant en péril le commerce entre les deux continents. En 1510, Bar­thélemy de Las Casas, fils d’un compagnon de Christophe Colomb, entre dans les ordres. Il a décidé de consacrer sa vie à la défense des Indiens opprimés par les conquistadores et les marchands espagnols. Il pro­pose, pour soulager leur sort, de les remplacer par des Africains dans l’accomplissement des tâches les plus rudes, travail de la mine et défrichage des terres. Dès la fin du premier quart du siècle, l’esclavage est organisé ; les Français, les Hollandais, les Anglais imitent l’exemple des Espagnols et des Portugais et l’introduisent dans leurs colonies. Durant près de trois siècles, la traite des esclaves noirs figure au rang des réalités et des néces­sités de l’économie coloniale. Aboli par la révolution, rétabli le 30 floréal de l’an X par le Premier Consul, l’esclavage fut supprimé en territoire français par la république de 1848.

Certaines informations nous aident à saisir l’énormité de la déportation : le traité d’Utrecht, par exemple, signé entre l’Espagne et l’Angleterre en 1713, qui accorde à cette dernière et à la compagnie qu’elle s’est substituée, le droit d’introduire dans les diverses possessions espa­gnoles en Amérique des esclaves au nombre de 4 800 par an pendant trente années consécutives. Les histo­riens actuels comptent par dizaines de millions les hom­mes qui furent ainsi entassés dans les cales infectes des bateaux négriers.

UNE MUSIQUE TOUJOURS VIVANTE

Jusqu’au XIXe siècle, il faut plusieurs semaines aux navi­res pour traverser l’océan. Les voiliers affectés à la traite son vieux, sales et lents. Ils restent parfois encalminés dans la torpeur intense des mers tropicales pendant des jours, subissent des tempêtes aux approches des côtes américaines. Enchaînés dans les soutes fétides, les hom­mes souffrent de la chaleur, de la soif, de la faim et meurent dans des proportions effroyables. Vendus sur leur terre, par leurs propres frères, sans espoir de retour, ignorants parfois du sort qui les attend, ils n’ont em­porté d’Afrique que leurs souvenirs et leurs chants. Et, pour vivifier leurs souvenirs, pour apaiser l’esprit de ceux qui meurent et pourrissent à leur côté, pour se donner à eux-mêmes la force de ne pas crever, ils chantent.

Nous ne savons plus quels étaient ces chants africains qui grondaient sur les mers tandis qu’à la cour d’Espa­gne résonnaient les œuvres de Cristobal Moralès ou Tomas Luis de Victoria. Mais, juste retour des choses, ces dernières nous sont parvenues exhumées des biblio­thèques par les musicologues et font figure de docu­ments de musique ancienne ; les chants des esclaves, eux se sont métamorphosés au cours du temps pour engen­drer une musique toujours vivante, toujours renouvelée. C’est d’abord, une manière autre de vivre la musique que les esclaves noirs apportent avec eux sur la terre américaine : ils chantent au travail, à la mine ou aux champs, et rythment leur effort sur le sol du Nouveau Monde par la pulsation millénaire du cœur de l’Afrique ; ils chantent la nature, le Mississippi comme jadis le Niger ou le Congo ; ils expriment l’amour, le désir, la souffrance et la joie par la musique ; issu des lointaines psalmodies rituelles, le blues est la première musique américaine à se déployer à l’échelle du continent.

UNE ÂME FRANCHE ET ENTIÈRE

S’il reste identique à lui-même dans son rythme et sa structure à trois périodes de quatre mesures, le blues s’incarne diversement au Texas, en Alabama, en Loui­siane et dans les villes du nord comme Chicago. Musique originellement noire, il sait s’imposer aux musiciens blancs par sa puissance expressive, son aspect protesta­taire poétique et social.

Issu du blues et comme lui d’essence négro-américaine, le jazz est sans doute la première musique populaire à connaître un succès planétaire. Né sur les riverboats, dans les rues et les lupanars du Sud, musique de fête et d’ivresse, le jazz est porteur de l’aspiration séculaire à une liberté enfin entrevue, à une égalité toujours à conquérir. Il porte en lui l’énergie des esclaves. Mezz Mezzrow écrit dans son livre : « Les complaintes de leur peuple, sa façon de traduire en lamentations et en gémissements sa misère quand le cafard le prenait, ou brusquement d’éclater de joie, cela, les musiciens l’avaient dans la peau, dans les os, alors ils essayaient de reproduire sur leurs instruments ces sons profondément humains et émouvants. » [Mezz Mezzrow, La rage de vivre]

Et il poursuit : « Ils ne s’étaient guère exercés selon les méthodes clas­siques européennes, n’avaient pas appris à tirer de leurs instruments un son « pur » et sans bavure. Leurs instruments à vent s’exprimaient de la manière qui leur était la plus naturelle, ils grognaient, ronchonnaient, sanglotaient et riaient, tout comme la voix humaine. Les hommes parlaient sur leur biniou. Ils en tiraient des sons que les musiciens classiques estimaient impossible d’obtenir, car c’était leur âme qui s’exprimait, franche et entière. »

En 1923, on donne à Paris la première Revue Nègre. Sidney Bechet y joue « Tin Roof Blues » ; les disquaires importent déjà les cires de Louis Armstrong, King Oli­ver et bientôt Duke Ellington. L’âme énergique et sen­sible du jazz séduit le monde entier. Les musiciens euro­péens, Stravinski en tête, en célèbrent la richesse et en tirent des rythmes nouveaux. Quant à la musique clas­sique américaine, elle ne trouve sa véritable identité, avec Gerschwin, qu’en reconnaissant le jazz comme sa racine fondamentale.

UNE IMAGE LUCIDE ET CRUELLE

Cette autre manière de vivre la musique éclate aussi sur scène. À l’opposé des musiciens classiques, sanglés dans leur frac et célébrant pour un public compassé les rites invariables d’un romantisme de conservatoire, les jazz­men débarquent dans un désordre hilare et improvisent librement en tirant sur leurs joints. Car s’il n’est pas toujours extatique, le jazz ne saurait néanmoins exister en dehors de l’ivresse et de l’exaltation spontanée du corps et de l’âme. Les Hippies n’ont pas inventé grand-chose et surtout pas la marijuana. Déjà, vers la fin des années 20, Armstrong était condamné pour détention. Et un membre de l’orchestre de Bechet nous confiait un jour : « Les jazzmen ont toujours fumé de l’herbe. Dans les années cinquante, ils l’importaient en Europe par valises entières. Aux douaniers ignorants, ils déclaraient que c’était des aromates pour la cuisine. » Dans le Saint­-Germain-de-Prés d’après la dernière guerre, le jazz new­orleans et bientôt le be-bop animent les transes noctur­nes de toute une génération et deviennent le symbole de la révolte des jeunes contre les valeurs anciennes héri­tées du XIXe siècle bourgeois…

Pendant ce temps, aux États-Unis, la métamorphose se poursuit, le chant séculaire des Noirs achève de fécon­der la société américaine. S’inspirant du blues urbain dont il amplifie électriquement les sonorités crasseuses, du jazz auquel il emprunte la section rythmique et l’em­ploi des solos alternant avec des riffs implacables, le rock explose comme une bulle malodorante au nez des W.A.S.P. Son inspiration, c’est la révolte des adolescents américains blancs, leur refus de se laisser récupérer par une civilisation qui, dans le délire technologique des fif­ties, se croit la meilleure du monde, leur aspiration à un mode de vie basé sur autre chose que la compétition matérielle, leur affirmation de la jouissance immédiate face à une morale pudibonde et hypocrite. Mais le scan­dale majeur du rock, cette musique de sauvages, est qu’il soit pratiqué majoritairement par des Blancs. Le ghetto noir du jazz s’était étendu, comme aujourd’hui Harlem grignote Manhattan ; il avait ses visiteurs, ses transfuges, ses tâcherons et ses grands prêtres mais restait un ghetto. Le rock transcende la ségrégation, fait craquer les cadres et renvoie à l’Oncle Sam l’image lucide et cruelle des enfants qu’il a engendrés.

UNE OMBRE ARDENTE ET GIGANTESQUE

« Image miroir où se reflètent les fantasmes nés du dé­sœuvrement, du spectacle de la rue et des films cheap. Apparition des bandes motorisées, petits viols à la lisière des foires ou des terrains vagues. Nébuleuse idéologie de la haine des flics et des riches, surtout affirmation de soi d’une différence fondamentale : se vouloir perdant, c’est du même coup gagner la « liberté », prendre une distance, de l’espace et du temps. C’est au creux de cette vague qu’apparaissent les « pionniers » du Rock, leurs artifices et leurs faiblesses. Refus certes, mais rien n’est proposé sinon une continuelle provocation. Dans l’esprit des adultes, le Rock est inséparable des voyous, de la délinquance juvénile. Le Rock fait peur, mais c’est l’image qu’il a voulu se donner… chaînes de vélo soigneu­sement polies…, insignes nazis…, cuir noir…, virées du samedi soir dans une bagnole volée… bagarres sanglan­tes dans les bals… Héritier de James Dean et des héros de L’Equipée sauvage, les rockers creusent le fossé entre les générations. Fascination pour la vitesse, amour fou des mécaniques rutilantes et compliquées avec lesquelles joue le soleil sur la surface glacée des échappements iridescents… Les héros exhibent sur tous les murs de leurs chambres des machines superbes, des Harley Da­vidson surpuissantes, des Porsches flamboyantes.

Lumière déferlant sous les paupières closes, larges ave­nues striées de flashes, groupes de blousons noirs assis cassant des bouteilles sur le bord d’un trottoir, visages ruisselants de sueur se pressant autour du capot d’une Ford déglinguée sur lequel ne cesse de hurler quelque petite serveuse de bar. La teinte du Rock est noir et sang. » [Jean-Michel Varenne, Les poètes du Rock, Seghers]

Couleurs du rock au détour des années 50-60 : Buddy Holly, Eddie Cochran disparaissent, Chuck Berry se re­trouve en taule, Jerry Lee Lewis s’explique devant ses juges, Little Richard abandonne, Elvis Presley revenu de son service militaire en Allemagne devient un gros crooner richissime et sucré. La majorité se détourne du rock, les mères de famille respirent, l’establishment a gagné. Quelques années plus tard, à Liverpool, les Beatles…

Depuis vingt ans, on ne cesse de prophétiser la mort du rock, de l’enterrer avec toute la pompe journalisti­que, d’assister ébahi à sa résurrection. Car il sort à cha­que fois transfiguré de l’enfer où on l’avait précipité, ayant intégré, ou réintégré, les dimensions qui au début lui faisaient défaut, la poésie, la spiritualité. On rencon­tre aujourd’hui des rockers à Paris et à New York, à Londres et à Tokyo, à Berlin et à Varsovie, à Budapest et à Moscou. Vecteur des aspirations contemporaines, le rock a su atteindre à l’universalité par-delà les cultures, les options politiques et les infranchissables rideaux de fer. Miroir grossissant de notre civilisation et témoin impartial de sa décadence, il symbolise et vivifie en d’autres lieux le désir irrépressible du bonheur et de la liberté.

Le monde vibre de l’énergie des esclaves entassés pendant trois siècles dans les cales puantes, vendus, avilis, traités comme du bétail. D’Afrique, ils n’emportaient que l’esprit, cet esprit qui aujourd’hui nous hante et, tel l’oiseau Rock, étend toujours plus loin son ombre ardente et gigantesque.