J. Krishnamurti : La mort est création


29 Nov 2016

Le titre est de 3e Millénaire

(Extrait de Paris – 1961 Traduit de l’anglais par Krishnamurti Writing Inc. Éditions de La Colombe 1962).

Si vous le permettez, j’aimerais m’entretenir avec vous d’une question plutôt complexe, qui est celle de la mort. Mais avant que nous l’examinions, je voudrais suggérer que ceux qui prennent des notes s’en abstiennent. Nous ne donnons pas une conférence où l’on puisse prendre des notes, après quoi quelqu’un interpréterait ce qui a été dit. Les interprètes sont des exploiteurs, qu’ils soient bien intentionnés ou n’aient que le désir de se faire une réputation. Aussi, je voudrais ardemment suggérer que vous écoutez pour faire l’expérience de ce qui est dit, et non y réfléchir plus tard, ou écouter les commentaires d’autres personnes à son sujet ; ce qui serait tout à fait futile.

J’aimerais, également, souligner que les mots ont très peu de sens en eux-mêmes. Ce sont des symboles utilisés pour les besoins de la communication. Il me faut faire usage de certains mots, mais ils sont employés afin que nous puissions nous entretenir, et on doit avancer prudemment à travers eux pour atteindre des choses qui ne sont pas explicables avec des mots ; et il y a en cela un danger. Car nous sommes enclins à interpréter les mots selon nos propres sympathies et antipathies et de ce fait passer à côté de la signification de ce qui est réellement dit. Nous essayons de découvrir ce qui est faux et ce qui est vrai et pour faire cela, il nous faut aller au delà des mots. Et, dans le fait d’aller au delà des mots, il y a le danger d’une interprétation privée, personnelle, de ces mots. En conséquence, si nous désirons pénétrer cette question de la mort d’une façon réellement profonde, comme j’en ai l’intention, nous devons prendre conscience des mots et de leur signification, et nous garder de les interpréter selon nos sympathies et antipathies. Si nos esprits sont libres des symboles, alors nous pourrons communier au delà des mots.

La mort est un problème des plus complexes si on veut en faire réellement l’expérience et le pénétrer profondément. Ou bien nous rationalisons la mort, nous nous en débarrassons par des explications intellectuelles, et nous nous réinstallons confortablement, ou bien nous avons des croyances, des dogmes, des idées, vers lesquels nous nous tournons. Mais les dogmes, les croyances et les rationalisations ne résolvent pas le problème. La mort est là ; elle est toujours là. Même si les médecins et les savants peuvent prolonger notre machinerie physique de cinquante ans ou davantage, la mort attend son heure. Et, pour comprendre la mort, nous devons pénétrer en elle, non pas de façon verbale, intellectuelle ou sentimentale, mais faire face réellement au fait qu’elle constitue et pénétrer en lui. Cela requiert beaucoup d’énergie, une grande clarté de perception, et cette énergie et cette clarté se refusent lorsque la peur existe.

Qu’ils soient jeunes ou vieux, la plupart d’entre nous sont effrayés par la mort. Bien que nous voyions passer chaque jour le corbillard, nous avons peur de la mort ; et où existe la peur, il n’y a pas de compréhension. Aussi, pour pénétrer la question de la mort, la condition première, la condition essentielle, c’est d’être affranchi de la peur. Et, par pénétrer cette question, j’entends vivre avec la mort ; j’entends voir réellement, et non pas de façon verbale, intellectuelle, à quoi cela ressemble de vivre avec quelque chose de si péremptoire, de si définitif, avec quelque chose qui se refuse à toute discussion, à tout marchandage. Mais, pour faire cela, on doit d’abord être affranchi de la peur ; et c’est extraordinairement difficile.

Je ne sais pas si vous avez jamais essayé de vous libérer de la peur de quelque chose ; la crainte de l’opinion publique, de perdre votre emploi, d’être dépouillé d’une croyance. Si vous l’avez essayé, vous vous êtes rendu compte qu’il est extrêmement difficile d’écarter la peur complètement.

Connaissons-nous réellement la peur ? Ou n’existe-t-il pas toujours un intervalle entre le processus de pensée et la réalité ? Si je crains l’opinion publique, ce que disent les gens, cette crainte n’est qu’un processus de pensée, n’est-ce pas ? Mais quand vient le moment réel d’affronter le fait de ce qui est dit par les gens, à ce moment même, il n’y a pas de peur. Dans la prise de conscience totale, il n’y a pas d’expérimentateur. Je ne sais pas si vous avez jamais essayé de prendre complètement conscience, d’être complètement lucide, sans aucun choix, de percevoir totalement sans qu’il y ait aucune frontière à l’attention. Si l’on est conscient ainsi, on peut voir qu’on est toujours en train de fuir les choses dont on a peur, qu’on est toujours en train de s’évader. Et c’est la fuite de cette chose que la pensée qualifie d’effrayante qui crée la peur, qui est la peur. Ce qui signifie, en réalité, que la peur est causée par le temps et la pensée.

Et qu’est-ce que le temps ? Si l’on excepte le temps chronologique, le temps des montres, celui qui apparaît comme demain, comme hier, si l’on excepte tout cela, est-ce que le temps existe, intérieurement, psychologiquement ? Ou la pensée n’a-t-elle pas plutôt inventé le temps, comme un moyen d’atteindre, d’obtenir quelque chose, de couvrir l’intervalle entre ce qui est et ce qui devrait être ? Ce qui devrait être n’est qu’une affirmation idéologique, n’a aucune validité, n’est qu’une théorie. L’actuel, le réel, c’est ce qui est. Face à face avec ce qui est, on n’éprouve pas de peur. On craint de savoir ce qu’on est réellement, mais quand on fait réellement face à ce qui est, la peur n’existe pas. C’est la pensée, dans l’acte de penser autour de ce qui est, qui crée la peur. Et la pensée est un processus mécanique, une réponse mécanique de la mémoire, en sorte que la question est : la pensée peut-elle mourir à elle-même ? Peut-on mourir à tous les souvenirs, à toutes les expériences, à toutes les valeurs, à tous les jugements qu’on a accumulés ?

Avez-vous jamais essayé de mourir à quelque chose ? De mourir sans argumentation, sans choix, à une douleur ou, plus particulièrement, à un plaisir ? Dans la mort, il n’y a pas d’argumentation ; vous ne pouvez pas discuter avec la mort ; elle est catégorique, absolue. De la même manière, on doit mourir à un souvenir, à une pensée, à toutes les choses, à toutes les idées qu’on a accumulées, rassemblées. Si vous l’avez essayé, vous devez savoir combien c’est extraordinairement difficile, comment l’esprit, le cerveau s’attache à un souvenir, s’y accroche. Pour abandonner quelque chose totalement, complètement, sans rien demander en retour, il faut une perception claire, n’est-ce pas ?

Aussi longtemps qu’il y a continuité de la pensée en tant que durée, en tant que plaisir et douleur, la peur est inévitable ; et la peur exclut la compréhension. Je pense que c’est assez simple et clair. On a peur de tant de choses, mais si vous voulez choisir l’une d’elles et mourir à elle, complètement, vous verrez que la mort n’est pas ce que vous aviez imaginé ; elle est quelque chose d’entièrement différent. Mais nous avons soif de continuité. Nous avons eu des expériences, nous avons amassé du savoir, avons accumulé des formes variées de vertu, nous avons édifié notre caractère, etc. Nous craignons que tout cela parvienne à un terme, et alors nous demandons « Que m’arrivera-t-il quand la mort viendra ? », et c’est cette question qui révèle la nature de notre problème. Sachant que la mort est inévitable, nous faisons appel à des croyances, à la réincarnation, à la résurrection, à des imaginations fantastiques. La croyance est en réalité la continuité de ce que vous êtes. Et, en fait, qu’êtes-vous ? Douleur, espoir, désespoir, des formes variées de plaisir ; vous êtes lié par le temps et la douleur. A l’exception de rares moments de joie, notre vie de labeur et de souffrance est vide, superficielle, c’est une bataille constante. Voilà tout ce que nous connaissons de la vie, et c’est cela dont nous désirons la continuation. Notre vie est une continuité du connu ; nous nous mouvons et nous agissons du connu au connu, et quand le connu est détruit, la conscience de la peur surgit en entier, la peur d’affronter l’inconnu. La mort est l’inconnu. Dès lors, peut-on mourir au connu, et affronter la mort ? C’est la question.

Je ne parle pas de théories, je ne suis pas en train de perdre mon temps avec des idées. Nous essayons de découvrir ce que vivre signifie. Vivre sans peur, c’est peut-être l’immortalité, être immortel. Mourir à ses souvenirs, à hier et à demain, c’est sûrement vivre avec la mort ; et dans cet état il n’y a ni la peur de la mort, ni toutes les inventions absurdes que crée la peur. Et que signifie mourir intérieurement ? La pensée est la continuité d’hier dans le futur, n’est-ce pas ? La pensée est la réaction de la mémoire. La mémoire est le résultat de l’expérience. Et l’expérience est le processus des provocations et des réponses. Vous pouvez voir que la pensée fonctionne toujours dans le champ du connu, et, aussi longtemps que fonctionne la machinerie de la pensée, la peur est inévitable. Parce que c’est la pensée qui s’oppose à toute recherche dans l’inconnu.

Je vous en prie, nous essayons d’étudier cette chose ensemble. Je ne vous parle pas comme une personne qui a découvert quelque chose de nouveau et qui vous en informe pour que vous suiviez son discours verbalement. Vous devez participer à la recherche et fouiller votre propre esprit et votre propre cœur. Il faut qu’il y ait connaissance de soi ; car la connaissance de soi est le commencement de la libération de la peur.

Nous demandons s’il est possible de vivre avec la mort, non à nos derniers moments, quand l’esprit est malade, ou qu’on est emporté par la vieillesse ou par un accident, mais nous cherchons à découvrir en toute réalité s’il est possible maintenant de vivre avec la mort. Cela doit être une extraordinaire expérience, quelque chose de totalement neuf, à quoi nous n’avons jamais pensé et que la pensée ne peut pas découvrir. Et pour découvrir ce que signifie vivre avec la mort, il vous faut une immense énergie, n’est-ce pas ? Pour vivre avec votre femme, votre mari, vos enfants, votre voisin, et n’être pas perverti, déformé ; pour vivre avec un arbre, avec la nature, pour affronter tout cela, il vous faut de l’énergie. Pour vivre avec une chose laide, vous avez besoin d’énergie, autrement cette chose vous déformera, ou vous vous y accoutumerez, vous deviendrez machinal ; et cela s’applique également à la beauté. A moins que vous ne viviez intensément, complètement, pleinement, dans un monde tel que le nôtre, où sévissent toutes les formes de propagande, d’influence, de pression, de contrôle, de fausses valeurs, vous vous y accoutumerez et cela émoussera la pensée, abrutira l’esprit. Et pour avoir de l’énergie, il faut que la peur soit éliminée ; ce qui signifie que vous ne devez absolument rien demander à la vie. Je ne sais pas si vous pouvez aller aussi loin que cela : ne rien demander à la vie.

Nous avons parlé l’autre jour des besoins. Nous avons besoin d’un certain confort physique, d’aliments, d’un abri, mais attendre de la vie qu’elle satisfasse des besoins psychologiques, cela signifie que vous mendiez, que vous avez peur. Il faut une énergie intense pour se tenir debout par ses propres forces. Pour le comprendre, il ne s’agit pas d’y penser. La compréhension survient seulement quand il n’y a ni choix, ni jugement, mais pure observation. Mourir chaque jour cela signifie ne pas transférer d’hier dans le présent, vos ambitions, vos griefs, les souvenirs de vos moments de plénitude totale, vos rancunes, votre haine. La plupart d’entre nous se flétrissent, mais ce n’est pas cela mourir. Mourir, c’est savoir ce qu’est l’amour. L’amour n’a pas de continuité, pas de lendemain. Le portrait d’une personne sur le mur, ou son image dans votre esprit, ce n’est pas l’amour, ce n’est que mémoire. L’amour est l’inconnu, et il en est de même de la mort. Et pour entrer dans l’inconnu, qui est mort et amour, on doit d’abord mourir au connu. Alors seulement l’esprit est frais, jeune, innocent ; et en cela il n’y a pas de mort.

Vous savez, si vous vous observez comme dans un miroir, vous n’êtes rien de plus qu’un paquet de mémoires, n’est-ce pas ? Et toutes ces mémoires appartiennent au passé ; elles sont révolues, n’est-il pas vrai ? Ne peut-on mourir à tout cela en un seul coup de balai total ? Cela peut être fait, mais exige une vaste enquête sur soi-même, et la prise de conscience de chaque pensée, de chaque geste, de chaque mot, de telle sorte qu’il n’y ait pas d’accumulation. Sûrement, on peut faire cela. Alors vous saurez ce qu’est mourir chaque jour, et peut-être pourrons-nous aussi savoir ce qu’est aimer chaque jour, et non pas seulement connaître l’amour en tant que mémoire. Tout ce que nous connaissons présentement, c’est la fumée de l’attachement, la fumée de la jalousie, de l’envie, de l’ambition, de l’avidité, et ainsi de suite. Nous ne savons rien de la flamme derrière la fumée. Mais si l’on peut chasser la fumée complètement, on ne manquera pas alors de découvrir, non pas théoriquement, mais en réalité, que vivre et mourir sont la même chose. Après tout, ce qui continue, ce qui ne parvient pas à un terme, n’est pas créateur. Ce qui présente une continuité ne peut jamais être neuf. C’est seulement dans la destruction de la continuité que la nouveauté existe. Je ne parle pas de destructions sociales ou économiques : ce sont des faits très superficiels. Et si vous étudiez ceci très profondément, pas seulement au niveau conscient, mais à une grande profondeur, au delà de la mesure de la pensée, au delà de toute conscience qui subsiste dans le cadre de la pensée, vous découvrirez que la mort est une chose extraordinaire, qu’elle est création. Le fait d’écrire des poèmes, de peindre des tableaux ou d’inventer de nouveaux accessoires domestiques — ce n’est pas cela la création. La création ne survient que lorsque vous êtes mort à toutes les techniques, à tout le savoir, à tous les mots.

Ainsi, telle que nous la concevons, la mort est peur. Et quand la peur est absente, parce qu’à chaque minute vous invitez la mort, chaque minute devient une chose neuve ; elle est neuve parce qu’intérieurement ce qui est vieux a été détruit. Et, pour le détruire, il ne faut pas qu’il y ait de peur, mais au contraire un sens d’être seul, individué, d’être capable de se tenir debout, sans Dieu, sans famille, sans nom, sans conscience du temps. Et cela n’est pas le désespoir. La mort n’est pas le désespoir. C’est au contraire vivre chaque minute complètement, totalement, sans les limitations de la pensée. Et alors on découvre que la vie est la mort, et que la mort est création et amour. La mort est destruction, création et amour ; ces trois choses vont toujours ensemble, elles sont inséparables. L’artiste n’est préoccupé que de son expression personnelle — ce qui est très superficiel — il n’est pas créateur. La création n’est pas une expression personnelle, elle est au delà de la pensée et du sentiment, elle est libre de toute technique, de toute expression artistique. Et cette création est amour.

Un auditeur : Comment les générations futures pourront-elles exister si on meurt à chaque minute ?

Krishnamurti : Je pense, si vous me permettez de vous le dire, que vous avez très mal compris. Êtes-vous vraiment préoccupé de ce qui arrivera aux générations futures ? L’amour est-il incompatible avec le fait d’avoir des enfants ? Savez-vous ce que cela signifie que d’aimer réellement quelqu’un ? Je ne parle pas de convoitise sexuelle. Je ne parle pas de cette complète identification avec l’autre qui vous transporte. C’est relativement facile lorsque vous êtes poussé par l’émotion. Je ne parle pas de cela. Je parle de cette flamme dans laquelle vous-même ou l’autre cessez complètement d’exister. Mais je crains que bien peu de gens aient connu cela, aient cessé d’être, fût-ce pendant un instant. Si vous savez réellement ce que cela signifie, alors il n’est pas question des générations futures. Après tout, si vous vous intéressez aux générations futures, vous auriez d’autres écoles, un genre totalement différent d’éducation n’est-ce pas, sans compétition ni toutes les choses qui mutilent.

Un auditeur : Si on ne sait pas ce qu’est la vérité pendant qu’on vit, le saura-t-on quand on sera mort ?

Krishnamurti : Monsieur, qu’est-ce que la vérité ? La vérité n’est pas quelque chose qui vous a été enseigné par l’église, par un prêtre, par votre voisin ou par un livre ; ce n’est pas une idée ou une croyance. C’est quelque chose de vital, de neuf; vous avez à le découvrir. Il est là pour que vous le découvriez. Et pour le découvrir, il vous faut mourir à tout ce que vous avez déjà connu. Pour voir quelque chose très clairement, pour voir une rose, une fleur, pour voir une autre personne, vous devez mourir au mot, à vos souvenirs de cette personne. Alors vous saurez ce qu’est la vérité. La vérité n’est pas quelque chose de lointain, de mystérieux, que vous ne pourriez découvrir que dans le ciel ou en enfer, quand vous seriez physiquement mort. Bonté divine ! Combien tout cela est stupide ! Si vous étiez réellement affamé vous ne seriez pas satisfait par des explications au sujet de la nourriture. Vous auriez besoin de nourriture réelle, et non du mot « nourriture ». De même, si vous désirez savoir ce qu’il en est de la vérité, alors le mot, le symbole, les explications ne sont que cendres, ils n’ont pas de signification.

Un auditeur : Je vois qu’il faut être libre de la peur pour avoir cette énergie, et cependant il me semble que la peur est, à certains égards, nécessaire. Comment donc peut-on sortir de ce cercle vicieux ?

Krishnamurti : Une certaine dose de peur physique est évidemment nécessaire, autrement vous vous retrouveriez sous un autobus. Jusqu’à un certain degré, une autoprotection éclairée est nécessaire. Mais au delà de cela, il ne doit y avoir aucune peur d’aucune espèce. Je n’emploie pas l’expression « il ne doit » comme un commandement mais pour dire que c’est inévitable. Je ne pense pas que nous saisissions l’importance, la nécessité d’une libération totale de la peur, intérieurement. Un esprit craintif n’est en état de découvrir dans aucune direction. Et la raison pour laquelle nous ne voyons pas cela, c’est que nous avons construit autour de nous de nombreux murs de sécurité et que nous avons peur de ce qui arriverait si ces garanties, ces résistances étaient détruites. Tout ce que nous connaissons, c’est la résistance et la défense. Nous disons « Que m’arriverait-il si je ne pouvais plus me défendre contre ma femme, mon mari, mon voisin, mon patron ? ». Il se pourrait que rien n’arrive, et tout pourrait arriver. Pour découvrir la vérité sur ce point, il faut qu’il y ait libération de la résistance, de la peur.

Un auditeur : Pendant que nous vous écoutons, peut-être vivons-nous dans cet état, mais pourquoi n’y vivons-nous pas tout le temps ?

Krishnamurti : Vous m’écoutez, n’est-ce pas, parce que je suis assez insistant, parce que je suis énergique et que j’aime ce dont je parle. Non pas que j’aime parler à un auditoire ; cela ne signifie rien pour moi. Découvrir ce que cela signifie de vivre avec la mort, c’est aimer la mort, c’est la comprendre, entrer en elle complètement, totalement, à chaque minute du jour. Donc, vous m’écoutez parce que je vous accule à prendre conscience de vous-même. Mais, par la suite, vous oublierez tout cela. Vous vous retrouverez dans votre vieille ornière et vous vous direz alors « Comment vais-je sortir de là ? ». Ce serait donc réellement beaucoup mieux de ne pas écouter du tout que de créer ce nouveau problème de savoir comment rester dans l’état où vous êtes maintenant. Vous avez assez de problèmes — les guerres, vos voisins, vos maris, vos femmes, vos enfants, vos ambitions. N’en ajoutez pas un autre. Ou bien mourez complètement, sachant la nécessité, l’importance, l’urgence de la chose, ou bien continuez tel que vous êtes. Ne créez pas une autre contradiction, un autre problème.

Un auditeur : Qu’avez-vous à dire au sujet de la mort physique ?

Krishnamurti : N’est-ce pas le sort de toute machinerie de s’user ? Quelque minutieusement montée, quelque magnifiquement huilée qu’elle soit, toute machinerie, finalement, se détruit par l’usage. En mangeant une nourriture convenable, en prenant de l’exercice, en découvrant la drogue appropriée, vous pourrez vivre pendant cent cinquante ans. Mais, à la fin, la machinerie s’affaissera et vous serez alors devant ce problème de la mort. Il existe dès le commencement et vous le retrouverez à la fin. Il est donc plus sage, plus sensé, plus rationnel, de le résoudre maintenant et d’en avoir fini avec lui.

Un auditeur : Comment répondre à l’enfant qui pose des questions au sujet de la mort?

Krishnamurti : Vous ne pouvez répondre à l’enfant que si vous savez vous-même ce qu’est la mort. Vous pouvez dire à l’enfant que le feu brûle parce que vous vous êtes brûlé vous-même. Mais vous ne pouvez pas dire à l’enfant ce qu’est l’amour ou ce qu’est la mort, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas davantage dire à l’enfant ce qu’est Dieu. Si vous êtes un catholique, un chrétien avec des croyances et des dogmes, vous répondez à l’enfant en conséquence ; mais ce ne sera que votre conditionnement. Si vous êtes vous-même entré, intérieurement, dans la maison de la mort, vous saurez alors réellement ce qu’il convient de dire à l’enfant. Mais si vous n’avez jamais goûté ce que cela signifie de mourir, réellement, intérieurement, alors quelque réponse que vous fassiez à l’enfant, elle n’aura aucune validité ; ce ne sera qu’un tas de mots.

7ème causerie. Paris, le 19 septembre 1961