George W. Weaver : Mysticisme et science


18 Mar 2011

(Revue Le Lotus Bleu.  Août-Septembre 1982)

Le mysticisme, qu’il ne faut pas confondre avec le psychisme, n’implique ni émotivité ni valeurs morales. Quant à la science, dont il faut tenir compte, elle n’est pas vraiment opposée aux tendances mystiques, mais telle quelle est comprise généralement par la majorité des gens, elle est nettement antagoniste au mysticisme et refuse de s’occuper de problèmes métaphysiques.

Par exemple, concernant le mouvement connu depuis de longues années sous le nom de spiritisme, la science a constamment refusé — avec quelques rares exceptions — à examiner les phénomènes dont l’origine est attribuée à des médiums. Tout en admettant que trucages et supercheries n’étaient que trop fréquents, et sachant également que les forces qui se manifestent dans les séances ne sont pas ce que les spirites pensent, il faut concéder néanmoins qu’il y a un reste, aussi faible qu’il soit, de faits qui sont authentiques, et qui devraient intéresser les hommes de science qui se sont engagés à chercher la vérité, et les amener à donner au moins un peu d’attention à un monde qui existe au-delà de la nature physique et matérielle à laquelle s’appliquent leurs connaissances.

Nous vivons dans un âge matérialiste, auquel nous sommes redevables de deux résultats : premièrement c’est le déclin de la religion (théologies érigées en institutions) ; et en second lieu, l’essor de la science physique et le culte moderne pour des « gadgets » et le « scientisme ». En ce qui concerne ce dernier, il faut blâmer les hommes de science eux-mêmes ; ils ont raillé et méprisé tout ce qui n’est pas décelable par leurs instruments et tubes à essai. Jusqu’à récemment (et encore maintenant à de nombreux égards) ils ont fait des affirmations simplistes concernant l’homme et l’univers comme sils avaient découvert les réponses finales.

Une autre pierre d’achoppement réside en ceci qu’on place trop de confiance dans l’intellectualisme… On peut faire remarquer que des hommes tels que Jésus, le Bouddha, Gandhi, et d’autres mystiques et instructeurs ne se sont jamais associés avec les « sages » de leur temps, mais sont allés vers le peuple commun pour y trouver des disciples parmi les « publicains et pécheurs ». Les gens simples sont souvent plus près de la vérité — si on les laisse à eux-mêmes — que les hommes doués de ce qui a été appelé « l’ignorance supérieure ».

Un autre obstacle encore consiste en l’idée que la vision mystique n’est accessible qu’à ceux qui ont atteint un haut degré de développement spirituel. Ceci n’est pas vrai ; et un examen des documents montre que des « pécheurs » parmi les plus vils ont eu la vision. On dit que le Bouddha chercha les pécheurs, qui ne tardèrent pas à devenir des « Arhats ». On peut également remarquer que, dans de nombreux cas, des gens qui étaient malades, épuisés ou ivres eurent la vision mystique ; la raison en est que leur vie physique étant diminuée, ils étaient par conséquent plus libres sur d’autres plans, sans que cerveau ou raisonnement ait pu faire obstacle à l’intuition spirituelle. On peut admettre que parmi eux il y en eut beaucoup qui se faisaient des illusions, ayant eu seulement des expériences psychiques, mais il y a tout de même le fait non expliqué que la vision mystique se révélait à des personnes qui étaient à ce moment-là, physiquement et mentalement déficientes.

Ensuite, que signifie au juste le terme ‘mysticisme’ ? C’est peut-être la vue spirituelle ; ‘expérience’ n’est certes pas le mot qui convient à cet état. On peut rappeler ce qu’on raconte de Haendel, qui aurait dit qu’il vit les cieux ouverts et des anges montant et descendant, alors qu’il était en train de composer le chœur Halleluya ; est-ce que ce n’était pas une sorte de Mysticisme ? Et Bach ou Beethoven, ou Homère ou Shakespeare, auraient-ils pu concevoir leurs œuvres intellectuellement ? On dit aussi que Mozart entendait une symphonie dans son unité c’est-à-dire tout à la fois, comme on voit un tableau peint, et qu’ensuite il lui fallait de nombreuses heures pour fixer ces harmonies par écrit. Est-ce qu’on ne peut pas appeler cela des expériences mystiques ? Dans un autre domaine, Einstein disait qu’une grande partie de ses théories étaient les fruits de l’« imagination », c’est-à-dire de l’intuition, et il est probable que Newton aurait été d’accord avec lui. Cela aussi c’est du mysticisme.

Les systèmes tuent le mysticisme et les définitions ne sont pas moins mortelles. Est-ce que ce ne sont pas des systèmes qui ont figé les religions et qui un jour étoufferont le scientisme tel qu’il est connu de nos jours ? Le Mysticisme est au-delà de tous les mots, il ne peut être ni décrit ni défini ; c’est pourquoi quelqu’un qui a eu la vision mystique, ne peut pas vraiment en parler à d’autres. Il essayera, certes : peut-être dira-t-il qu’il « a vu Dieu ». Bien sûr, il ne pouvait pas voir « Dieu » ; ce qu’il a vu, si sa vision était vraie, était son propre Soi supérieur — qui est également au-delà des paroles et descriptions.

Essayons de voir le sujet en question sous un autre angle, en tenant compte de la sagesse orientale, qui envisage l’évolution comme un développement infiniment plus vaste que n’admettent les conceptions darwinistes. Si on considère l’évolution comme un développement, on est conduit à accepter l’idée d’un « enveloppement » ou involution. Selon ces vues, l’homme descend d’une pure source divine, en traversant un plan après l’autre, en se revêtant de matière de plus en plus dense, jusqu’au corps physique. A ses débuts sur cette terre il retenait encore des réminiscences de sa véritable demeure, et ceci tant qu’il possédait quelques instincts et seulement des rudiments d’un mental naissant. Mais à mesure que par ses expériences ses instincts cédaient le pas à la raison, sa mémoire spirituelle s’obscurcissait et il oubliait ses origines.

Sa tâche est maintenant d’évoluer jusqu’au point où il pourra se passer de la raison, comme d’un outil qui a servi son but et dont il n’a plus besoin ; et dès lors il vit dans une connaissance grandissante de la réalité. Quand il s’approche d’un tel état, il reconnaîtra son unité avec toute la nature et tous les êtres humains, et la fraternité deviendra pour lui un fait, cessant d’être seulement une théorie ou un idéal sentimental. Il vivra ainsi une vie humaine qui se substituera à l’existence présente liée à la terre en tant que vie d’animal supérieur.

Si les idées qui viennent d’être exposées sont en quelque mesure proches de la vérité, nous comprendrons peut-être mieux ce que peuvent être les visions mystiques ; dans certaines conditions qu’il n’est pas possible de décrire ou de limiter, l’être humain peut se trouver dans un état qui lui permet de saisir de brefs aperçus de la REALITE, et après un tel événement, sa vie n’est plus la même qu’auparavant. Il se souviendra de son unité avec le TOUT, de la gloire qu’il a entrevue, faisant partie de la Vie et de l’ETRE universels.

Une autre croyance bien connue de la philosophie orientale est qu’il y a une mémoire de toute chose qui a été, est ou sera, de toutes les activités des variétés infinies de la force de vie. Cette mémoire est connue sous le nom d’Archives Akashiques, qui peuvent être lues par ceux qui en ont gagné le droit et le pouvoir. (Ceci inclut également les magiciens noirs). Ce registre comprend toute la connaissance de toutes les évolutions, aussi éloignées qu’elles soient en termes de temps ou d’espace. Un Shakespeare, un Bach, un Pythagore ou un Platon peuvent être en mesure d’établir le « contact » : le poète et le musicien inconsciemment dans la plupart des cas, mais le philosophe mystique peut le faire consciemment, au moins quelquefois. La lecture de ces Archives Universelles, qu’elle soit consciente ou inconsciente, fait sûrement partie de la vision mystique qui inspire l’artiste à réaliser, dans sa vie extérieure, le poème, la fugue ou la symphonie, œuvres qui ne sauraient être différentes de ce qu’elles sont.

Il y a encore un autre aspect de la réalité intérieure ou mystique, et qui s’exprime dans la conscience d’hommes tels que Gandhi et Schweitzer, par la compassion intense inspirée par les souffrances de l’humanité. Lorsque Jésus embrassa Jérusalem de son regard et pleura à cause de l’avenir qu’il prévoyait, ce ne furent pas des larmes émotionnelles, mais une douleur divine au sujet des aveugles qui ne voulaient pas voir. Madame Blavatsky eut le même sentiment après un trajet à travers le Hyde Park à Londres, et cette femme qui se tenait sous un contrôle rigide dans la plupart des circonstances de sa vie, arpenta sa chambre saisie d’une souffrance qui ne pouvait s’exprimer que par des larmes. Elle vit le comportement inhumain de tant de gens ainsi que la récolte qu’ils allaient moissonner, parce que, ayant des yeux qui ne voyaient pas, des oreilles qui n’entendaient pas, et des cœurs qui étaient étouffés par les choses de cette terre.

George W. WEAVER

(Extrait d’une lettre écrite en 1957. The Canadian Theosophist,  janvier-février 1981)