André A. Dumas : La Télépathie


18 Feb 2017

 (Extrait de La Science de l’Âme, 2e édition. Dervy-Livres 1980)

Pourquoi les âmes n’auraient-elles pas entre elles des moyens de communication qui nous sont encore inconnus ? Avant que le télégraphe fût inventé, qui eût cru que la pensée pouvait en quelques minutes traverser des provinces ? Pourquoi l’âme ne rayonnerait-elle pas comme des corps lumineux ? Pourquoi ne jetterait-elle pas ses émanations autour d’elle comme des fleurs ? Pourquoi la pensée ne produirait-elle pas des ondulations dans le fluide qui nous enveloppe comme des corps sonores ? L’homme nie par amour-propre ce qu’il ne comprend pas ; mais nier, ce n’est pas réfuter.

Claude TILLIER

(Mon Oncle Benjamin)

Étapes d’une recherche

Il est bien rare que dans une famille, ne soit pas survenu, au moins une fois, un de ces événements mystérieux dont on ne fait la confidence à d’autres personnes que si la conversation aborde le sujet, et qui, le plus souvent, sont gardés secrets par peur des railleries et aussi parce que, semblant en contradiction avec des opinions préconçues religieuses ou irréligieuses, on préfère les oublier pour ne pas avoir à y réfléchir.

Parfois il s’agit du pressentiment d’un malheur survenu a un être cher, pressentiment qui prend la forme d’une idée obsédante que rien ne semble justifier et qui pourtant a été confirmé par des nouvelles reçues ultérieurement ; de tels faits peuvent être classés parmi les coïncidences dues au hasard par ceux qui ne les ont jamais éprouvés, mais ces impressions prennent souvent une forme auditive ou visuelle, qui leur donne un caractère de précision dont on peut ultérieurement vérifier le rapport avec un événement réel : telle mère, par exemple, entend ou croit entendre la voix de son fils prononcer certaines paroles avec un ton angoissé, et apprend ensuite qu’à ce moment précis, ces paroles avaient été réellement prononcées par son enfant, soit dans l’agonie, soit en l’occurrence d’un grand danger ; ou bien, c’est la forme visible d’une personne connue qui apparaît quelques secondes, avec une blessure au front et quelques particularités vestimentaires, et une dépêche révèle ultérieurement que cette personne a été tuée ou blessée à l’heure, ou à une heure très voisine du moment de l’apparition ; on apprend ensuite qu’elle a bien été frappée au front et qu’elle portait a ce moment des vêtements semblables a ceux de la vision.

Dès sa fondation en 1882, la Society for Psychical Research s’attaqua au problème de ces phénomènes inexpliqués ; ses enquêtes révélèrent « la fréquence inattendue des apparitions de personnes vivantes qui coïncidaient avec des dangers qu’elles avaient courus ou des crises qu’elles avaient traversées » (65, p. 11), et la conduisirent à rapprocher, sous la dénomination globale de Télépathie, ces phénomènes spontanés, d’une part de certains cas de transmission de pensée et suggestion mentale à distance chez des sujets hypnotisés, signalés par le Professeur W. Barrett et les docteurs Pierre Janet, Gilbert, Ochorowicz et, d’autre part, des expériences et des recherches qui, comme celles de M. Guthrie, de Liverpool, auquel s’adjoignit bientôt le physicien et professeur Oliver Lodge, en 1883, et celles de Mlles Miles et Ramsden, membres de la S.P.R., en 1905 et 1906, établirent que la transmission de pensée existait aussi à l’état de veille.

En 1886, la S.P.R. avait accumulé déjà un nombre de cas d’apparitions de vivants si considérables que Edmond Gurney, Frédéric Myers et Franck Podmore pouvaient publier deux gros volumes intitulés Phantasms of the Living (Fantômes des Vivants) dont une traduction française abrégée parut en 1891 et contenait 668 cas de « télépathie » spontanée dont 399 en rapport avec un événement de mort. De nombreuses autres observations viennent s’ajouter continuellement à la masse considérable et sans cesse croissante de matériaux recueillis par la S.P.R.

Il faut rappeler aussi les cas recueillis par Camille Flammarion dès 1899 ; s’ils n’ont pas été l’objet de contre-enquêtes et de vérifications aussi rigoureuses que celles des chercheurs britanniques, l’ensemble des faits publiés par 1’illustre astronome dans L’Inconnu et les Problèmes Psychiques et dans les deux premiers tomes de La Mort et son Mystère, ainsi que ceux recueillis en 1917 par le professeur Charles Richet parmi les soldats par 1’intermédiaire du Bulletin des Armées, ont constitué aussi une importante contribution à l’étude de la télépathie spontanée.

L’ingénieur chimiste. René Warcollier (1881-1962) a réalisé un grand nombre d’expériences personnelles et collectives et publié de nombreux travaux qui ont enrichi considérablement l’étude de la Télépathie expérimentale. Les expériences du professeur J.-B. Rhine ont donné à celle-ci une nouvelle impulsion, et sa femme, Louisa E. Rhine, a recueilli et publié une nouvelle série de témoignages sur des phénomènes spontanés (Les Voies secrètes de l’Esprit, 66) dont les caractéristiques confirment les résultats des enquêtes antérieures.

Télépathie et Suggestion

La relation envoyée à la S.P.R. par M. Alexandre Skirving, maître maçon à la Cathédrale de Winchester et reproduite dans le recueil de Myers, Gurney et Podmore (83, p. 89) est un bon exemple de phénomène télépathique se traduisant par une impulsion inexplicable à agir d’une manière déterminée. M. Skirving travaillait chaque four loin de chez lui, emportant son repas de midi, et ne rentrait jamais à la maison avant le soir. Un jour, cependant, à 10 heures du matin, il sentit brusquement le désir intense de rentrer chez lui, désir qui augmenta de minute en minute, quoi qu’il fît pour s’en débarrasser ; il devint inquiet et mal à l’aise ; il n’avait rien à faire chez lui, il ne pouvait donner aucune raison de quitter son travail et de « perdre six pence l’heure pour une bêtise », mais ne put rester, et, mu par une impulsion à laquelle il ne pouvait résister, malgré une lutte d’une demi-heure, il rentra à la maison. Là, M. Skirving trouva sa belle-sœur, surprise de le voir arriver et apprit qu’un fiacre avait passé sur sa femme une heure et demie auparavant — c’est-à-dire exactement au moment où il désirait quitter son travail — et, depuis, elle n’avait cessé de pousser des cris en l’appelant près d’elle.

Cette impulsion télépathique présente des traits communs avec les suggestions post-hypnotiques exécutées malgré les raisonnements et la volonté du sujet, et — même si cela n’explique pas encore grand-chose — on pourrait comparer la télépathie spontanée à une suggestion à distance, mentale et involontaire.

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Le cas signalé par le professeur Ruskin aux auteurs de Phantasms of the Living, qui reproduisent les récits de M. et Mme Severn (65, pp. 325-326), impose le même rapprochement avec les effets de la suggestion hypnotique, mais non pas, comme dans l’incident précédent, sous forme d’une impulsion, mais sous celle d’une sensation. Mme Joan Severn, épouse du peintre connu Arthur Severn, se réveilla un matin en sursaut ; elle venait de recevoir un coup violent sur la bouche et elle eut la sensation distincte d’avoir été coupée et de saigner au-dessous de la lèvre supérieure. Assise sur son lit, elle saisit son mouchoir et le pressa en tampon sur l’endroit blessé et fut très étonnée de n’y voir aucune trace de sang ; puis, pensant qu’elle avait rêvé, elle se rendormit, après avoir constaté l’absence de son mari qui avait dû sortir de grand matin faire une partie de canot sur le lac.

Lorsque son mari revint, Mme Severn remarqua qu’il portait à la dérobée son mouchoir sur ses lèvres comme elle l’avait fait elle-même, et apprit qu’à la suite d’un coup de vent violent, la barre du gouvernail l’avait frappé sur la bouche, lui coupant profondément la lèvre supérieure.

Le professeur Charles Richet a exposé un cas personnel d’impression télépathique (67, pp. 61-62) : Il était chez lui, dans sa bibliothèque, un soir de l’hiver 1899. Sa femme et sa fille avaient été ce soir-là à l’Opéra. Soudain, vers 22 h. 30, il s’est imaginé qu’il y avait un incendie à l’Opéra, et il en fut suffisamment convaincu pour écrire sur un papier : « feu ! feu ! ». Quelques minutes après, il écrivait encore : ATT (attention). Puis sans inquiétude, il se remit à son travail. Sa femme et sa fille, à leur retour, furent extrêmement surprises lorsque l’illustre physiologiste leur demanda s’il y avait eu un incendie. Il n’y avait eu qu’une menace d’incendie, mais elles avaient eu très peur. Pendant un entracte, il y avait eu une rumeur, Mme Richet était sortie précipitamment de sa loge pour se renseigner, en disant à sa fille de partir tout de suite si elle lui touchait l’épaule. Mais on la rassura, et la représentation continua sans encombre.

Mais ce n’est pas tout : au moment où Charles Richet écrivait sur un papier : feu ! ATT !, sa sœur, Mme L. Charles Bruloz, dont l’appartement, au même étage, n’était séparé que par une porte, s’imagina qu’il y avait le feu chez son frère, alla jusqu’à la porte, mais au moment de l’ouvrir, comprenant que sa crainte était chimérique, elle s’arrêta en disant : « Non ! je ne vais pas déranger mon frère pour cette sottise ! »

« Ainsi, écrit Richet, nous avons eu, au même moment, ma sœur et moi, une impression d’incendie. C’est l’expression la plus exacte que je trouve pour, traduire la notion très vague que ma sœur et moi, nous avons ressentie simultanément, alors qu’à un kilomètre de là, il y avait, à l’Opéra, où se trouvaient ma femme et ma fille, une vraie menace d’incendie. »

Voici un cas typique d’apparition en rapport avec la mort rapportée par le professeur Dwelshauvers (25, p. 171) ; il concerne sa femme, Mme Stéphanie Chandler-Dwelshauvers, « qui avait épousé en premières noces un Anglais, dont le frère était capitaine de vaisseau. Une nuit, étant parfaitement éveillée et tout à fait consciente de ce qui se passait autour d’elle, elle vit la fenêtre s’ouvrir ; le capitaine de vaisseau apparut, ruisselant, et dit à son frère qu’il lui faisait des adieux ». Le mari crut d’abord à un rêve de sa femme. « Quelques semaines après, on apprenait que ce capitaine était mort dans un naufrage sur la côte de Chine. »

Il est nécessaire d’indiquer ici que par l’analyse de nombreux cas de ce genre, il est certain que la fenêtre ne s’est pas ouverte, que ce n’était qu’une image ; la vision était donc vraiment hallucinatoire, mais était une hallucination véridique, c’est-à-dire qu’elle correspondait à un événement réel, contrairement aux hallucinations proprement dites, qui ne sont que des illusions sans rapport avec une réalité objective.

Télépathie dans les rêves

Il semble que la télépathie soit fréquente dans le demi-sommeil superficiel du matin, plus fréquente dans les états intermédiaires entre la veille et le sommeil. En tous cas, elle a été constatée dans les rêves, témoin l’observation suivante du docteur Jean-Charles Roux : « Lorsque j’étais jeune étudiant en médecine, dit-il, j’avais un jour longtemps travaillé à la bibliothèque de la Faculté sur un sujet qui me passionnait alors : les résultats de l’opération de la cataracte chez les enfants aveugles, nés avec une cataracte congénitale. Ces enfants sont opérés en général au bout de plusieurs années ; quelle vision du monde peuvent-ils réaliser quand les rayons lumineux pénètrent dans leurs yeux ? Comment associent-ils ce qu’ils ont appris par les seuls sens du tact et de l’audition, avec les notions nouvelles ?

Après avoir travaillé tout l’après-midi, je rentre chez moi le soir, n’en parle à personne, et me couche. Le lendemain quand je vois ma mère, elle me dit : « Mon fils, j’ai rêvé de toi cette nuit, tu étais près d’un petit enfant qui venait de naître, tu tenais dans la main un couteau, tu lui ouvrais les yeux. » N’était-ce pas la traduction directe de ma pensée ? » (58, p. 387).

Il semble qu’il se produise dans de tels faits une sorte d’« osmose » psychique, un écoulement mental entre deux êtres, comme il y a écoulement d’eau entre deux vases communicants. Et cet écoulement s’effectue, non de conscient à conscient, mais de subconscient à subconscient. La fréquence de la Télépathie dans le demi-sommeil et sa réalisation dans les rêves, montrent que c’est dans les zones profondes de la personnalité, au-dessous du seuil de la conscience, que s’opère la transmission télépathique, et que là aussi le message se revêt des formes sensorielles, plus ou moins réalistes ou symboliques, sous lesquelles il pénètre dans la sensation.

L’étude de la transmission expérimentale volontaire va confirmer encore le caractère subconscient de la transmission télépathique.

La Télépathie expérimentale et sa parodie

Tout d’abord, il faut bien marquer la différence qui existe entre des expériences scientifiques authentiques et des « tours » d’illusionnistes, souvent exécutés avec une très grande habileté, tels qu’on peut en voir sur les scènes de music-hall. Ces tours sont toujours réalisés par un couple, et la prétendue « transmission de pensée » ne s’opère en réalité que par un code préétabli, acoustique ou optique. Dans le premier cas, les questions de l’un des deux compères, celui qui joue le rôle de l’émetteur, contiennent en elles-mêmes la réponse ; dans le second cas, c’est avec des gestes qu’il transmet le message, même si les yeux sont bandés, car le bandeau est perforé. Le journaliste Paul Heuzé, qui combattit avec acharnement les « fakirs, fumistes et Cie », mais reconnut plus tard la réalité des perceptions supranormales, a publié il y a de nombreuses années, certains de ces codes et le docteur Eugène Osty, Directeur de l’Institut Métapsychique International de Paris, a démasqué plusieurs de ces illusionnistes qui affirmaient le caractère supranormal de leurs prétendues « transmissions mentales », dont, pourtant, même les apparences n’ont aucun rapport avec l’authentique télépathie. Encore faut-il connaître les caractères de celle-ci pour être à même de découvrir une parodie [1]. Comme l’a souligné le docteur Osty (68) de vrais sujets ne feraient rien dans les conditions dans lesquelles « travaillent » les illusionnistes : « La condition nécessaire de leur succès est de créer une passivité totale de la conscience qui laisse libre l’activité subconsciente de l’esprit. C’est alors, et ce n’est qu’alors, que la pensée d’autrui a chance de se traduire en représentation mentale chez le percipient. D’où l’aléa et la non-constance des résultats. D’où la difficulté du sujet à percevoir quand il s’agit d’expériences pour vérifier, pour « juger », car alors le sujet inquiet n’arrive que très difficilement à réaliser l’état passif utile de son esprit.

Et l’on peut dire que toujours il y a inconstance dans la reproduction exacte des mots transmis. Tantôt c’est l’idée qui est reçue et elle est transposée en d’autres mots que ceux transmis, tantôt les images ne sont pas celles mentalement suggérées, mais en sont induites, etc., les avatars de la communication intermentale sont extrêmement fréquents, très instructifs et caractéristiques de la nature paranormale du phénomène.

Le suggesteur ne dit rien, il est souvent dans une autre salle ou à plus ou moins grande distance. S’il était là, s’il parlait ou s’il faisait des gestes, le sujet (un véritable sujet), troublé par ce qu’il entendrait ou verrait, ne recevrait rien. Il exigerait isolement et silence.

Ces nécessités élémentaires de la transmission de la pensée expérimentale sont ignorées des savants qui ne s’en sont pas occupés. Aussi ne savent-ils pas reconnaître le vrai visage du phénomène, lequel a des caractéristiques que sa parodie ignorante ne saurait présenter. »

Expériences et résultats

Les expériences remarquablement bien conduites de Mlles Miles et Ramsden étaient réalisées à grande distance, la première habitant Londres et la seconde le Comté de Buckingham ; elles fixaient à l’avance le moment de chaque expérience, Mlle Miles remplissait le rôle d’agent émetteur, notait sur un cahier ce qu’elle désirait transmettre ; Mile Ramsden remplissait le rôle de percipient ou récepteur, notait toutes ses impressions et les communiquait par carte postale à Mlle Miles qui les joignait à son cahier de notes ; le timbre de la poste justifiait la date de l’envoi.

Outre la relation fréquente établie entre les pensées notées par l’une et par l’autre, on s’aperçut aussi que certaines des impressions de Mlle Ramsden correspondaient assez exactement à des choses que Mlle Miles avait vues ou dont elle avait parlé le même jour, sur quoi elle s’entourait de témoignages adéquats. « En d’autres termes, tandis que l’agent ne réussissait que par occasion à transmettre les idées choisies par elle, la percipiente semblait souvent avoir une sorte de connaissance supranormale de l’entourage de son amie, indépendamment de ce que celle-ci avait désiré. »

Les expériences de Guthrie, de Gurney et de Lodge consistaient en la transmission de dessins, entre Mlle Relph et Mlle Edwards ; on exécutait la plupart du temps le dessin original dans une autre pièce que celle où se trouvait le sujet. L’agent tenait les yeux fixés sur le dessin, et le sujet reproduisait l’image qu’il pensait avoir perçue. Un grand nombre de ces expériences eurent un succès complet, et ont projeté quelques clartés sur les modalités de la transmission.

On constate, par exemple, que l’idée d’un pied nu, émise par l’agent, est traduite par le percipient sous la forme de l’idée d’une bottine. C’est donc une idée très générale, ou une idée associée, qui a été perçue.

Le dessin d’une plante d’appartement est transmis, mais les formes de la plante et du vase représentés par le percipient ne correspondent pas au dessin de l’émetteur : seule l’idée abstraite a été reçue.

Expériences d’Upton Sinclair

Upton Sinclair, dans son ouvrage Mental Radio, a décrit les expériences qu’il fit vers 1924, avec sa femme, pendant les loisirs que lui laissait la composition de ses romans, Pétrole et Boston ; il est difficile de dire ici s’il s’agit de télépathie ou de clairvoyance, comme dans beaucoup d’autres cas d’ailleurs. Sinclair faisait un dessin, le mettait dans une enveloppe qu’il cachetait hermétiquement. Craig (Mme Sinclair) posait cette enveloppe sur elle, fermait les yeux et concentrait sa pensée en s’efforçant de reproduire le dessin. Sur 290 expériences, il y eut 65 réussites totales (23 %), 155 réussites partielles (53 %) et 70 échecs (24 %).

Dans d’autres essais, Sinclair faisait un dessin, puis y concentrait sa pensée, tandis que Craig, dans une autre pièce, essayait de le reconstituer. Il n’y avait aucune possibilité de voir le dessin avec des yeux normaux ; néanmoins les dessins furent ainsi reproduits en totalité ou en partie 5 fois sur 6.

A grande distance, des essais furent tentés avec succès. Craig fit sept expériences avec son beau-frère, lui à Pasadena, elle à Long Beach, à plus de 30 milles de distance (48 kilomètres). A une heure convenue, il faisait un dessin et concentrait sa pensée sur ce dessin, tandis qu’elle essayait de percevoir cette pensée. Les sept expériences donnèrent sept réussites totales ou partielles.

Quelque temps après, l’illustre psychologue William Mac Dougall ayant rendu visite aux Sinclair, eut l’occasion de vérifier leurs expériences ; Mme Sinclair venait de perdre sa mère qu’elle adorait et elle refusait de continuer des expériences télépathiques car, chaque fois qu’elle essayait de concentrer sa pensée, le visage de sa mère lui apparaissait. Elle accepta cependant de faire quelques expériences avec McDougall. Celui-ci avait dans sa poche une carte postale illustrée et il la pria de lui dire ce qu’elle représentait : Craig répondit que c’était une construction qui ressemblait à un château, avec de hautes et étroites fenêtres, une tour couronnée de clochetons pointus, et, au-dessus, quelque chose qui semblait être des arbres ou des buissons. C’était le Collège Magdalen à Oxford.

Ils firent 23 expériences, dont les dessins furent soumis au docteur Walter Franklin Prince, enquêteur de la S.P.R. de Boston, qui jugea qu’il y avait 3 réussites complètes et 4 partielles. Le docteur Prince examina également les résultats obtenus antérieurement par M. et Mme Sinclair, et, à titre de contre-épreuve, fit avec 10 personnes des expériences destinées à établir quel résultat serait obtenu par la divination pure et simple, autrement dit par le hasard. Il se servit des propres dessins d’Upton Sinclair, et sur 260 tentatives, pas un seul ne fut reproduit avec succès. Le rapport publié par le docteur W.-F. Prince (J.A.S.P.R., XVI, avril 1936) sur les expériences faites avec Craig sur Upton Sinclair et W. Mac Dougall concluait à la démonstration de la Télépathie.

Les expériences du Docteur Rhine

Dans le laboratoire de Parapsychologie, fondé par William Mac Dougall à l’Université Duke de Durham, 90.000 expériences de télépathie ont été effectuées avec le médium anglais Mrs E. Garrett, par le professeur Joseph Banks Rhine, et dont il a publié les résultats en 1934 dans son ouvrage Extra Sensory Perception (69).

Les expériences sont basées sur la méthode statistique et sont réalisées avec des jeux de cartes de Zener ; un jeu de Zener est formé de 25 cartes, dont 5 portent un cercle, 5 un carré, 5 une croix, 5 une étoile et 5 une vague (trois lignes parallèles ondulées).

Le percipient est assis confortablement, les yeux fermés s’il le veut ; il n’a pas de jeu de cartes en main, mais il connaît les 5 symboles employés.

L’agent, séparé du percipient par un écran dans les expériences ultérieures, a à sa disposition un bloc-notes de feuilles spéciales pour l’enregistrement des résultats, il a en main un paquet de 25 cartes — préalablement battues au moyen d’une boîte spéciale — il la regarde du côté face, en concentrant sa pensée, sur la première carte visible. A un signal donné, le percipient cherche à évoquer l’un des 5 symboles et nomme celui qui lui vient à l’esprit.

L’agent note cette carte nommée dans une des colonnes de la feuille spéciale ; puis retournant la première carte sur la table, il se concentre sur la suivante, devenue visible pour lui, et ainsi de suite jusqu’à épuisement du paquet. L’agent note alors seulement dans la colonne voisine le symbole de ses propres cartes, en commençant par la première. Les coïncidences sont soulignées et additionnées au bas de la feuille sur laquelle on peut enregistrer 10 expériences de 25 cartes.

Sur des grandes séries, 100.000 essais par exemple, la possibilité moyenne, due au hasard, est 5 pour 25. Or, Rhine et ses collaborateurs ont obtenu 7 et, dans des cas exceptionnels, plus de dix (le double du hasard).

Afin d’éviter toute possibilité d’indication inconsciente, comme le chuchotement, de longues séries d’essais ont été réalisées, l’agent étant dans une pièce et le percipient dans une autre pièce éloignée. Dans ces conditions, le pourcentage de résultats favorables sur 1.550 expériences fut supérieur à celui de 1.975 expériences faites en présence du sujet avec les cartes retournées sur la table. Mme Garrett obtint ainsi une moyenne de 13,4 sur 25, alors que le calcul de probabilités du hasard, pour obtenir un tel pourcentage, donne un rapport de 1 sur 10 suivi de 96 zéros.

Outre la moyenne des probabilités, il faut tenir compte des courbes exprimant des lois précises qui ont déjà été ou seront déterminées par l’examen statistique des résultats d’un nombre immense d’expériences.

En effet, l’analyse a mis en évidence une progression des réponses positives de la première à la cinquième carte de chaque essai de 25 ; d’autres particularités de même ordre ont été notées dans les essais, selon la méthode Rhine, relatifs à la clairvoyance, ce qui élimine le facteur hasard au profit d’un élément psychologique de la transmission.

Depuis 1934 , l’étude de l’E.S.P. (Extra-Sensory Perception, perception extra-sensorielle) a pénétré dans de nombreuses Universités nord-américaines ; des expériences multiples ont été entreprises, portant sur la Télépathie, la Clairvoyance et même la Prémonition ; l’assemblée de l’Association Psychologique Américaine, à Colombus (Ohio), en septembre 1938, qui avait mis à son programme de discussion « les méthodes de Recherches en E.S.P. », a montré l’intérêt croissant des milieux universitaires américains pour la métapsychologie mentale. Des recherches sont poursuivies dans le même sens en Grande-Bretagne.

Pour répondre à diverses objections, les méthodes de Rhine et de ses collaborateurs ont été perfectionnées ; l’établissement d’un écran entre agent et percipient, l’utilisation de cartes parfaitement standardisées renouvelées constamment, recouvertes d’un écran au verso, ont éliminé une critique de Dingwall, valable au début — sauf pour les expériences à distance et dans des pièces séparées —, critique relative à la possibilité de perception inconsciente de défauts au verso des cartes, constituant des points de repère.

En outre, on a employé des sujets aveugles, ceux-ci ayant appris les 5 symboles avec des figures en relief, et sur 34.675 essais, on a obtenu un pourcentage de réussite supérieur aux résultats que donne le hasard, même avec des sujets voyants.

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La méthode statistique n’est donc pas à dédaigner. Toutefois, on peut déplorer la tendance qui existe de la considérer comme la seule méthode valable, à cause de son caractère mathématique. Comme l’a fortement souligné G. N. M. Tyrrell, président de la S.P.R. (72), ce caractère unilatéral de la recherche serait « antiscientifique, trompeur et dangereux » et n’apprendrait rien sur la véritable nature de la connaissance supranormale : « les expériences, écrit-il, doivent être conçues et les hypothèses formées à la lumière de toutes les preuves qui y sont relatives ».

C’est d’ailleurs aussi l’opinion de J.-B. Rhine lui-même, exprimée dans sa Préface a l’ouvrage (66) de sa femme Louisa. E. Rhine, consacré précisément à l’examen des milliers de rapports en provenance du grand public : « Maintenant que l’existence de l’E.S.P. a été prouvée au laboratoire, non seulement nous pouvons nous attaquer à l’examen des phénomènes spontanés pour y trouver de nouvelles indications sur sa nature et la manière dont elle opère, mais il est indispensable de le faire. »

Associations subconscientes dans la Télépathie

Sudre a cité (74, p. 137) parmi les expériences d’Usler et Burt, qui eurent lieu entre Bristol et Londres, puis entre Prague et Londres deux incidents curieux qui montrent bien l’influence du subconscient et des associations subconscientes d’idées et d’images sur la transmission télépathique ; ils mettent aussi en évidence que les déformations et les erreurs ne sont pas seulement causées par le percipient, mais peuvent déjà prendre naissance chez l’agent, a son insu, dans son subconscient.

Dans une des expériences, l’agent essayait de transmettre l’image d’une fleur, et le percipient vit une sorte de spirale paraissant être en mouvement au bout d’une baguette. Or, ce jour-là, l’agent avait fumé une cigarette pendant l’expérience, ce qu’il ne faisait jamais, et il s’était demandé si cela ne nuirait pas à la transmission.

Dans une autre expérience, l’agent avait dessiné un soleil et le percipient avait perçu une spirale. L’agent, cherchant à comprendre cet échec, s’imagina alors que l’erreur était due à la présence dans sa chambre d’un écureuil qui tournait constamment dans sa cage.

Une autre fois, ayant oublié cet incident et son explication, il essaya de transmettre l’image d’une spirale ; et ce fut un écureuil qui fut dessiné par le percipient.

Des observations semblables ont été faites dans les expériences de M. Warcollier (73, pp. 252 et 259) : l’agent, M. Devresse, regarde la gravure d’un livre : elle représente les funérailles de Wagner ; le percipient, M. Dufour, dessine le masque de la tragédie ou comédie ; un piano, des touches de piano, un cercueil portant une croix.

Il a donc perçu les deux éléments du message : idée de funérailles et d’un musicien, mais n’a pas reproduit le catafalque regardé par M. Devresse.

Parfois, les différentes parties d’un dessin sont reproduites sans que le percipient se rende compte de l’ensemble, comme si 1’image émise était décomposée en ses éléments constitutifs.

Ainsi dans une expérience de Bruck, le dessin d’une marguerite fut traduit par deux dessins distincts : celui d’une ceinture et celui d’un gant. L’ellipse de la ceinture correspondait au capitule, et les doigts pointus du gant aux pétales de la marguerite (74, p. 140).

Dans les expériences de M. Warcollier, on trouve d’autres exemples de fragmentation des dessins, comme celui (105, p. 19) où l’agent, ayant apporté une girafe en baudruche et la gonflant au moment de l’expérience, le percipient, dans une autre pièce, écrivit : « une girafe », puis dessina quatre formes coniques qui paraissent être des dessins isolés des deux oreilles et des deux cornes de l’animal.

Les expériences menées par René Dufour, docteur ès sciences, à l’Institut Métapsychique de Paris avec Mme Marie Maire (1957-1958), ont confirmé ces processus de la « pensée profonde », qui tiennent de la fabulation, de l’œuvre d’art, du jeu d’esprit et de la caricature. Le dessin d’une scène de duel, mis sous enveloppe et choisi par hasard dans une série de 10 enveloppes semblables, a incité, par contact [2], le sensitif à dessiner, non la scène du duel lui-même, mais celle de ses suites : la victime allongée ; le meurtrier, l’épée à la main, s’en détournant et semblant vouloir quitter les lieux ; deux lettres P (ressemblance avec deux épées et relation phonétique P — épée) ; et enfin un chariot et une couronne mortuaire donnent une conclusion à la scène du duel.

Analysant une autre expérience, dans laquelle un chapeau mou choisi comme « objet inducteur », à Paris, a déterminé Mme Maire, à Maisons-Laffitte, à dessiner une locomotive et à penser à une cloche, René Dufour a montré que malgré l’écart apparent entre l’objet et le dessin, les éléments graphiques de la locomotive : cylindre, tuyau de la cheminée, tube, cloche, correspondent a des vocables de l’argot pour désigner le chapeau : tuyau de poêle, tube, cloche. En outre, le profil de l’habitacle du mécanicien dessiné par le sensitif correspond exactement à la silhouette du chapeau (83).

Dans une autre série d’expériences réalisées par le docteur Jean Barry, avec Mme Maire, cette fois entre Bordeaux et Maisons-Laffitte (juillet-août 1967), les mêmes constatations ont été faites : au début, les objets choisis à Bordeaux ne furent pas perçus à Maisons-Laffitte, mais Mme Maire dessina un animal allongé, poilu et crachant des flammes, qu’elle appela « Le Dragon » et qui est le croquis extrêmement ressemblant du chiot teckel feu roux à poils durs, entré la veille dans la maison du docteur Barry (136).

Une autre fois, le professeur Laux, en visite chez le docteur Barry, est invite à choisir un objet pour l’expérience du jour : il va dans la bibliothèque et y prend une ammonite fossile, courbée en croissant. Mme Maire dessine une faucille : double à peu près, graphique et phonétique, « calembour et parapsychologie », dit le docteur Barry.

Lorsqu’on a pu noter exactement l’heure d’envoi et l’heure de réception d’un message télépathique, on s’est aperçu qu’il y avait parfois des différences notables entre les deux. René Sudre pense que c’est à l’arrivée que se produit le retard, le subconscient du percipient gardant le message en réserve et le délivrant au conscient quand les conditions sont devenues favorables ; c’est ainsi qu’on a expliqué les apparitions après la mort, ce qui sera discuté plus loin [3].

Un cas fréquent de transmission retardée se produit dans le mélange de deux expériences différentes : la première expérience ne réussit pas, ou elle donne seulement des fragments de l’image qui n’est pas saisie en totalité. On passe à une seconde expérience, avec une image différente, et c’est la première image qui est, cette fois, transmise.

Mais il ne semble pas que cette particularité soit due à la conservation du message dans le subconscient du percipient, mais plutôt au fait que les images subconscientes se transmettent généralement beaucoup plus facilement que la pensée consciente. Ce qui a été transmis antérieurement est devenu subconscient, constitue ce que Warcollier nomme « l’oublié récent » et se transmet à la place du message volontaire. En voici un exemple : M. Warcollier et M. B. ont envoyé comme message mental à M. de Sainville la projection d’un film cinématographique « Pathé-Baby », intitulé les danses sauvages du Haut-Niger et représentant des danseurs nègres sur des échasses, sautant en se dandinant.

M. de Sainville se trouvait à 125 kilomètres de là, et ignorait que les « agents » avaient un cinéma à leur disposition.

Le percipient a reçu très indistinctement la projection cinématographique et il a vu, sans le comprendre, l’écran et l’appareil de projection. De plus, il a vu une grenouille ; or, ceci est particulièrement caractéristique et montre la facilité relative avec laquelle peut être perçu « l’oublié récent ». En effet, a plusieurs reprises, antérieurement, MM. Warcollier et B. avaient projeté un autre film, la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, qui avait fortement impressionné leur esprit, car ils désiraient en constituer un message particulièrement frappant. Ils n’en avaient parlé à personne et n’y pensaient plus au moment de la projection des danseurs sur échasses.

Par contre, une heure après, pendant la projection d’un autre film cinématographique, un autre percipient, Mlle C., qui n’avait pas assisté au début de la séance, reçut l’image « des échasses faisant une ombre sur le sable », c’est-a-dire un fragment très précis des images constituant « l’oublie récent » des agents.

« Plus l’attention consciente de l’agent est fixée sur une image, fait observer M. Warcollier, plus le refoulement de ses images subconscientes en est facilité. Le cinéma se prête aisément à ces observations : le manque d’attention à des perceptions peut être remplacé par le trop d’attention à d’autres perceptions » (105, p. 17).

Quelques Problèmes

En étudiant les modalités de la télépathie, on constate que ce sont les sensations qui se transmettent le mieux. Et cela s’explique assez bien si la télépathie est un phénomène surtout subconscient, donc d’ordre sensible et émotionnel plutôt qu’intellectuel.

La télépathie, comme la clairvoyance, est plus fréquente chez les peuples sauvages, où domine la sensibilité, que chez les civilisés, de même que chez ces derniers, on 1’observe plus souvent chez les êtres à tempérament artiste, poète, imaginatif, que chez les intellectuels du type « raisonneur ».

C’est cela qui fait considérer la télépathie par un certain nombre de penseurs, comme un vestige des temps préhistoriques, où la télépathie, comme toutes les facultés métapsychiques en général, aurait été plus répandue.

On a constaté l’importance des facteurs psychologiques sur la réceptivité des sujets.

Rhine a noté en 1934 que la moyenne des réussites tombait de 9,6 à 5,5 à l’arrivée de visiteurs, puis remontait à 10,1 avec l’accoutumance. Cette influence de l’introduction de nouveaux membres dans des groupes de recherches métapsychiques qui a pu être en quelque sorte chiffrée par Rhine pour la Télépathie expérimentale, se constate pour tous les phénomènes supranormaux, y compris ceux d’ordre physique.

M. Tyrrell a insisté sur le problème des conditions d’expérimentation dans The Journal of Parapsychology (juin 1938) : « Le problème de l’E.S.P. est celui de préparer la route à l’extériorisation des connaissances possédées par le subconscient. Un certain état de rêve est nécessaire, un léger désistement de l’état normal de conscience. Cet état est inhibé par le plus petit degré de conscience de soi-même, le plus petit trouble mental ou physique.

En conséquence, les plus importantes conditions sont celles qui, d’une manière générale, affectent l’élan, la confiance et l’attente du succès des sujets. C’est à cela que l’expérimentateur doit faire le plus attention si son travail est vraiment scientifique, car c’est l’essence d’un travail scientifique de découvrir les plus importantes conditions de succès. »

Ainsi, la recherche expérimentale est amenée à envisager la reconstitution des facteurs psychologiques qui permettent les phénomènes spontanés, et c’est avec raison que, lors d’une enquête faite parmi ses membres par l’Association Américaine, il a été suggéré l’emploi d’objets de travail ayant plus de signification et plus de valeur émotionnelle que les cartes d’E.S.P.

D’autre part, Warcollier conclut de son expérience que l’« entraînement télépathique » ne joue aucun rôle chez les percipients ni chez les agents, mais qu’il faut développer l’imagination visuelle ; quant à la volonté des expérimentateurs, tant pour les percipients que pour les agents, elle n’a pas produit, dans ses essais, de résultats appréciables ; les phénomènes de télépathie élémentaire qu’il a pu obtenir lui « paraissent aussi indépendants de la volonté humaine que tous les autres phénomènes de la nature. Il s’agit d’une sorte d’accord vibratoire des images visualisées par un agent avec des images se trouvant dans le psychisme profond des percipients au moment des expériences » (L’entraînement télépathique, R.M., 1937, no 5).

Cet accord vibratoire, ce rapport psychique a une extension considérable. Il y a des accords spontanés dus à des états d’âme ou même physiologiques identiques (105 bis) ; le fait de ressentir les mêmes sensations, douloureuses ou autres, de se trouver dans le même milieu, avoir les mêmes aspirations qu’une autre personne, peut être à l’origine d’un rapport psychique spontané et d’un phénomène télépathique. « En télépathie, dit Warcollier, il ne s’agit pas de se connaître, mais de s’accorder. »

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On a observé très souvent que la pensée consciente, loin de faciliter la transmission, la gêne souvent, et que, au cours des expériences, c’est une image accessoire, s’étant trouvée dans le champ visuel de l’agent, mais sans être remarquée d’une façon consciente, qui se transmet à la place du message volontaire. Comme le soulignaient les docteurs Jean-Charles Roux et François Moutier, au 3e Congrès International des Sciences Psychiques en 1928, « les sensations presque inconscientes, le perçu sans être aperçu, voilà ce qui se transmet aisément ».

Warcollier en a cité un exemple caractéristique (105, p. 10) emprunté aux comptes rendus des premières expériences françaises de télépathie publiées par le docteur Dariex (A.S.P., 1893, p. 114) : M. D., le percipient, écrit à M. Hennique, éloigné de 171 kilomètres, qu’il a eu, le jour de l’expérience, 1impression d’un pantin, puis d’un petit bonhomme noir. Or, M. Hennique s’était servi, pour l’expérience, d’une carafe pleine d’eau, mais, tout prés de celle-ci, pendu au mur, il y avait un pantin nègre appartenant à sa fille ; et il avait eu, à peine une seconde, avant de choisir la carafe, l’intention de « transmettre » le pantin.

Dans l’expérience Bordeaux-Maisons-Laffitte du docteur Barry (18 mars 1967), Mme Maire dessine une sorte d’animal évoquant l’oiseau empaillé que l’on se proposait d’abord de choisir pour l’expérience, mais qui a été remplacé au dernier moment par une statuette du Bouddha, placée juste à côté.

La Télépathie est-elle de nature physique ou psychique ?

L’« accord » constitue évidemment une analogie avec les radiocommunications, et les comparaisons avec les ondes hertziennes ont été la base des premières théories explicatives de la télépathie ; ces comparaisons ont été éminemment utiles pour faire agréer, en quelque sorte, dans le public cultivé et dans les milieux scientifiques, ce premier chapitre du supranormal, cette introduction à la Science de l’Âme, que constituent les phénomènes télépathiques.

Cependant, on ne peut se dissimuler que les théories purement physiques de la Télépathie ne concordent pas avec les faits.

Flammarion, partant du fait qu’à toute pensée et à toute association d’idées correspond un mouvement cérébral, un ébranlement cellulaire, une vibration d’ordre physique, moléculaire, et réciproquement, formulait en 1917 une théorie vibratoire de la télépathie, fondée sur la résonance de deux cerveaux éloignés. Mais ses travaux ultérieurs l’ont amené à abandonner ces conceptions d’ordre physique.

Warcollier qui a développé une théorie analogue, fondée sur 1analogie avec les radio-communications, a même admis une émission complémentaire de corpuscules psychiques, pour expliquer la transmission d’un mot inconnu du percipient ; 1hypothèse d’une radioactivité psychique, liée à une désagrégation des atomes des cellules cérébrales, lui paraissait nécessaire pour expliquer le phénomène télépathique.

Il admit, en outre, sur le modèle des ultra-sons de Langevin, une émission par le percipient d’ondes qui atteindraient l’agent, se mouleraient sur sa pensée et reviendraient à leur point de départ chargées d’une image ou d’une idée nouvelles (74, p. 147).

Il faut noter que ces tentatives de Warcollier d’assimiler la télépathie aux phénomènes physique datent de 1921-1924, et que l’expérience l’a conduit progressivement à s’éloigner des analogies physiques et à formuler des thèses d’un caractère nettement psychologique.

Les expériences de Ferdinando Cazzamali, professeur de Neurologie et de Psychiatrie à l’Université de Milan, tendant à démontrer l’émission par le cerveau d’ondes électromagnétiques courtes en rapport avec des émotions, des impressions artistiques ou des états hypnoïdes, ont été considérées au début comme un pas vers la démonstration physique de la télépathie, mais on a reconnu qu’il s’agit, non pas « d’ondes mentales », mais d’oscillations électromagnétiques produites dans les appareils récepteurs par des variations électro-statiques accompagnant — comme c’est le cas pour les ondes électriques superficielles de Berger — l’activité psychologique et cérébrale.

D’autre part, les expériences entreprises par le professeur Léonid L. Vassiliev dès 1932 dans un laboratoire de l’Institut d’Études du Cerveau Bechterev, puis en 1960, dans le premier laboratoire fondé en U.R.S.S. « pour l’étude de la suggestion mentale » auprès de l’Institut d’Études Physiologiques de l’Université de Leningrad, ont conduit le chercheur soviétique à mettre en doute la thèse électromagnétique de la télépathie, proposée il y a 70 ans : l’isolation par métal, de l’« agent » ou du « percipient » devrait empêcher toute suggestion mentale à distance, s’il s’agit d’ondes électromagnétiques courtes ou moyennes, ou l’affaiblir, s’il s’agit d’ondes longues. Les expériences minutieuses et prolongées, faites sous le contrôle de physiciens qualifiés, avec isolation de 1« agent » par le fer ou par le plomb, ont été aussi riches en résultats probants que celles effectuées avec les mêmes sujets, sans isolation (75).

Les faits expérimentaux, comme les faits spontanés, semblent indiquer que l’intensité de l’action télépathique ne décroît pas en fonction du carré de la distance, comme celle des autres forces physiques ; les transmissions mentales France-Amérique ont même mieux réussi que celles à courtes distances.

F. Myers, dans son introduction au recueil Phantasms of The Living, s’est exprimé sur ce point d’une manière très nette (65, p. 7) : « Il me semble tout à fait improbable que la télépathie puisse recevoir une explication purement physique, bien que cette explication soit logiquement concevable. Il est difficile en effet de compter au nombre des forces de la nature matérielle une force qui, à l’encontre de toutes les autres, semble n’être point diminuée par la distance, ni arrêtée par aucun obstacle. Si donc la télépathie est un fait démontré, il faut introduire dans l’ensemble des faits connus un élément nouveau qui constituera un sérieux obstacle à la synthèse matérialiste. »

Cependant, R. Khérumian, de l’I.M.I., a fait observer qu’« aucune statistique n’étaye l’affirmation selon laquelle une plus grande distance entre l’agent et le percipient reste sans effet », et que les expériences donnant cette impression « prouvent seulement que l’état fonctionnel des protagonistes de l’expérience est plus important que leur plus ou moins grande proximité », de même qu’il est plus important de régler convenablement son poste de radio que de le rapprocher de la station émettrice.

René Sudre conteste la valeur des analogies physiques, en remarquant que, pour recevoir, le percipient doit se mettre dans les dispositions voulues, demi-sommeil, « vide » intellectuel, silence, c’est-à-dire qu’il entre dans les premiers degrés de l’hypnose ; et Sudre note que « plus augmentent les conditions hypnotiques, plus le percipient prend le rôle actif, plus la lecture de pensée remplace la transmission de pensée » (74).

Warcollier lui-même, dans une fort intéressante étude (73, p. 25 3) reconnaissait en 1938 qu’il n’était pas certain d’avoir réalisé le phénomène de l’agent au percipient, mais qu’« au contraire », la détection par un percipient, d’un état d’âme, d’une pensée, inexprimée surtout, d’un expérimentateur, d’une image mentale, du « mal perçu » ou de « l’oublié récent », mieux, d’une attitude, d’une sensation, est relativement facile à obtenir ».

Mme Sidwick, de la S.P.R., s’est exprimée ainsi sur le même problème : « Il est possible que le rôle du prétendu agent soit purement passif, et que ce soit le percipient qui joue le rôle actif en extrayant l’idée ou le système d’idées de l’esprit de l’agent. » les rôles, par rapport à la théorie télégraphique et ondulatoire, seraient inversés : ce n’est pas l’émetteur qui envoie « quelque chose » au récepteur, c’est la faculté de connaissance supranormale de celui-ci qui puise ce « quelque chose » chez le prétendu émetteur. Cette conception, qui fait de la Télépathie un cas particulier de la « métagnomie » (v. chapitre IV) a été vigoureusement affirmée par René Sudre qui déclare que « le concept de clairvoyance ou métagnomie a finalement ruiné jusqu’à la notion de télépathie, dernier refuge du matérialisme psychologique ».

Bien que cette conception soit loin de gêner les conclusions générales qui sont soutenues dans cet ouvrage, il me paraît équitable de dire qu’elle est exagérée, et d’admettre que s’il y a « communication entre psychismes », la direction de cette communication peut être variable et s’établir probablement, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre.

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Un cas rapporté par le professeur Alexander attire l’attention sur une variété, à vrai dire pas très fréquente, du moins parmi les faits recueillis, de manifestation « télépathique » en rapport avec un événement de mort : il s’agit de Mme Costa, de Rio de Janeiro, dont le fils, Antonico, était officier dans la guerre avec le Paraguay. Un soir, cette dame était en train de raconter quelques circonstances de l’enfance de son fils et, voulant commencer une phrase par ces mots : « Quand Antonico est né », elle commit un lapsus et dit : « Quand Antonico est mort. » Elle demeura sinistrement impressionnée par ce petit incident et peu après arriva une dépêche annonçant la mort du jeune officier. Ainsi le subconscient de la mère a été informé d’une manière supranormale du décès de son fils, qui fut en outre confirmé, l’instant d’après, par un phénomène physique qui sera relaté ailleurs (chapitre XII).

Si l’on rapproche de cet incident caractéristique le fait que Freud s’est livré a une étude spéciale des lapsus et qu’il les considérait comme révélateurs du contenu du subconscient, on a .une indication supplémentaire sur le rôle de celui-ci dans la perception télépathique et tendant à démontrer la nature essentiellement psychologique de ce phénomène.

Apparitions télépathiques et Transmission de pensée

Les phénomènes spontanés dits télépathiques sont-ils de même nature que les transmissions expérimentales de la Pensée ?

Ernest Bozzano a soutenu qu’il existe entre la transmission de pensée et la télépathie des différences qualitatives ; daprès lui (70), la première serait due à une intense concentration mentale engendrant des « vibrations cérébrales » capables de se répandre à une courte distance en ondes sphériques et obéissant à la loi physique du carré inverse des distances, c’est-à-dire que leur intensité décroîtrait avec l’espace parcouru.

Au contraire, la télépathie proprement dite, toujours involontaire et subconsciente, indépendante des fonctions normales du cerveau, consisterait en vibrations purement psychiques et indépendantes de la loi physique du carré inverse des distances, c’est-à-dire que l’espace n’existerait pas pour la télépathie : d’autre part, pour qu’elle se réalise, il serait nécessaire que l’agent pense avec affection au percipient, qui voit alors sa forme.

César de Vesme (71), sans prendre position contre ces vues de Bozzano, les trouvait trop tranchantes et objectait en particulier, que l’élan d’affection de l’agent vers le percipient n’était pas nécessaire et que les Phantasms of the Living et d’autres recueils analogues abondent en cas où l’agent et le percipient se connaissaient à peine et n’étaient liés par aucun sentiment d’affection, et qu’en d’autres cas, ils ne se connaissaient même pas. On a vu aussi que, d’après Warcollier, 1« accord psychique » se réalise quelquefois spontanément entre personnes inconnues, par similitude d’état d’âme ou d’état physiologique.

Plus importante, à mon sens, est la distinction fondée sur le fait que dans la transmission expérimentale, l’image qui apparaît est celle de l’objet sur lequel s’est concentrée la pensée de l’opérateur, alors qu’une très grande partie des phénomènes de télépathie spontanée, de même que certains faits où la volonté consciente de l’agent est en jeu, consistent en apparitions de l’émetteur lui-même.

Sans doute, comme dans toute la Métapsychologie, les phénomènes sont entremêlés souvent d’une manière inextricable et il n’est pas toujours facile de se livrer à des classifications. Ainsi, M. Broquet, voulait transmettre à Warcollier le titre d’un livre qu’il avait devant lui et auquel il songeait intensément ; les jours précédents, des essais analogues avaient bien réussi. Mais cette fois Warcollier perçut l’image de son ami accroupi d’une drôle de façon : en effet, il prenait un bain dans son tub, tout en songeant au livre.

« Alors, remarquait de Vesme avec ironie, c’est un phénomène de « télépathie proprement dite » (ou de « télesthésie »), qui a eu l’impertinence de se glisser dans une expérience de « transmission de pensée », sans se soucier du carré inverse des distances. »

Cependant, Gurney lui-même avait été frappé par cette « différence radicale » et il s’est demandé s’il n’y a pas « un abîme infranchissable entre les phénomènes ordinaires de transmission de pensée et ces apparitions de l’agent » (65, chapitre III, p. 50) .

J’ai eu 1occasion de réfléchir à ce problème après l’accident dont j’ai été victime le dimanche 1er avril 1934, jour de Pâques, et la vision télépathique éprouvée par ma mère au même moment.

J’avais quitté Suresnes de bon matin, juché sur la selle arrière de la motocyclette de mon ami Olivier Monod, ingénieur-chimiste. Nous allions à Montargis, où nous devions participer au Congrès d’une Ligue pour la Paix. Alors que nous traversions le Bois de Boulogne, presque désert à cette heure matinale, la motocyclette, par suite d’une fausse manœuvre, se jeta sur une automobile.

Le choc fut extrêmement violent : je fus projeté au-dessus de la moto, décrivant une courbe dans l’espace et je retombai lourdement à terre, sur le côté droit. En essayant de me relever, je constatai que j’avais de nombreuses ecchymoses sur cette partie du corps et une sérieuse entorse au pied droit ; les grosses lunettes de chauffeur en verre armé que je portais avaient été brisées. Monod me fit transporter dans un hôpital voisin, où je fus pansé, puis il me reconduisit chez moi en taxi.

Comme il était encore de bonne heure, autour de 7 heures, mes parents étaient encore couchés. En me voyant entrer, ma mère se demanda si j’étais en chair et en os, car, me dit-elle aussitôt, elle avait été réveillée, une heure plus tôt, alors qu’elle était encore dans un demi-sommeil, par un choc violent au côté droit, et elle avait vu mon visage, avec mes lunettes de chauffeur, immobile et la regardant. Elle avait été immédiatement convaincue qu’il m’était arrivé quelque chose, d’autant plus qu’elle connaissait, par la lecture des ouvrages spéciaux, ce genre de phénomènes. Elle en avait fait part à mon père qui essaya de la rassurer, mais à mon retour, elle était encore sous l’impression de l’incident.

Les jours précédents, elle avait beaucoup insisté pour que je prenne le train et que je renonce à voyager à moto, derrière mon excellent camarade. Elle avait probablement une intuition prémonitoire de ce qui allait se passer, car, malgré tous mes arguments, elle ne pouvait s’empêcher de redouter un accident si je partais par ce moyen de locomotion.

Si elle avait simplement vu mon visage apparaître, on pourrait à la rigueur soutenir qu’il s’agissait là d’une coïncidence et d une hallucination due a la crainte d’un accident, bien que, en d’autres occasions, où, par exemple, je rentrai très tardivement à la maison pour une cause imprévisible, la crainte tout aussi vive que ressentait ma mère n’a jamais déterminé en elle la moindre hallucination.

Mais dans le cas présent, elle a ressenti aussi un choc violent au côté droit, le même côté, précisément, sur lequel mon corps a violemment heurté le sol en retombant. Il n’y a donc pas eu de coïncidence fortuite, mais un rapport réel de cause à effet.

Or, pendant que j‘étais lancé dans l’espace et au moment où je heurtais le sol, j’ai certainement pensé à ma mère, à ses recommandations de prudence ; et pourtant ce n’est pas son image qu’elle a perçue, mais la mienne, bien qu’à aucun moment, je n’ai pensé à mon visage, cela est évident ; d’autre part, pendant quelques secondes, je n’ai vu que le vert des arbres et le ruban clair de la route… Mais ni l’image de ma mère, ni celle des arbres et de la route n’a été transmise. Peut-être, à la faveur du lien de grande sympathie qui nous, unit, ma mère et moi, y a-t-il eu transmission de la sensation de choc, et projection de ma propre image : transmission d’une impression tactile, mais aucune transmission d’impression visuelle : ce n’est donc pas à la transmission d’une image mentale qu’est due l’apparition de mon visage à ma mère.

A moins que mon « image de soi », toujours présente, d’après Jean Lhermite (21, p. 115), l’arrière-plan de nôtre conscience, ait été transmise télépathiquement ? Ou bien que le pressentiment qu’il s’agissait d’un accident me concernant, succédant à la sensation télépathique du choc, a reconstitué symboliquement mon image dans l’esprit de ma mère ? Ou bien encore, quelque chose de ma personnalité psychique s’est-il déplacé au loin ? Il faudra examiner d’autres faits, plus complexes (chapitre X) pour être en mesure de mieux comprendre en quoi consistent ces apparitions de vivants, et s’ils peuvent être assimilés ou non à la « transmission de pensée ».

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1 Les procédés employés par les illusionnistes pour réaliser de prétendues « transmissions de pensée » sont exposés par Robert Tocquet dans son livre Les Dessous de l’Impossible.

2 L’expérience en question est du domaine de la « psychométrie » ou « métagnomie tactile » (clairvoyance par le toucher). Mais les nécessités de la classification ne doivent pas faire illusion : nous verrons plus loin que les distinctions sont difficiles et s’estompent sous le vocable général de « connaissance extra-sensorielle ».

3 Nous verrons aussi qu’en d’autres circonstances, il n’y a pas « retard », mais « avance », ce qui nous place devant un phénomène prémonitoire.