Lewis Coyne
La marque de l’intelligence humaine

À l’instar du capitaine Kirk de Star Trek, vous atterrissez sur une planète étrangère jusqu’alors inconnue afin de déterminer si une vie intelligente y existe — une intelligence comparable à celle des êtres humains. Supposons que les habitants de cette planète se cachent pendant que vous l’explorez, vous laissant examiner l’environnement à la recherche de preuves physiques d’une vie intelligente. Dans une telle situation, quelle serait la preuve matérielle la plus élémentaire d’une vie intelligente que vous pourriez espérer trouver ?

Et pourquoi l’IA ne l’aura (probablement) jamais

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Image : freepik.com

Imaginez que vous soyez un astronaute chargé d’explorer le cosmos.

À l’instar du capitaine Kirk de Star Trek, vous atterrissez sur une planète étrangère jusqu’alors inconnue afin de déterminer si une vie intelligente y existe — une intelligence comparable à celle des êtres humains.

Supposons que les habitants de cette planète se cachent pendant que vous l’explorez, vous laissant examiner l’environnement à la recherche de preuves physiques d’une vie intelligente. Dans une telle situation, quelle serait la preuve matérielle la plus élémentaire d’une vie intelligente que vous pourriez espérer trouver ?

S’agirait-il d’outils, peut-être ? D’abris ? D’écriture ? Ou de tout autre chose ?

Le philosophe germano-juif Hans Jonas a proposé une réponse à cette question qui pourrait vous surprendre. Car, selon Jonas, la preuve physique que nous recherchons est quelque chose de si élémentaire que même de très jeunes enfants en sont capables — tout en étant quelque chose que l’IA n’aura probablement jamais.

Pourquoi la technologie n’est pas proprement humaine

Jonas introduit cette expérience de pensée dans son ouvrage classique Le Phénomène de la vie.

Le livre explore ce qui distingue les êtres vivants dans le monde physique, mais aussi ce qui distingue les êtres humains des autres formes de vie.

Cette seconde enquête relève de l’anthropologie philosophique : une sous-discipline de la philosophie qui cherche à clarifier la nature humaine et la condition humaine. Les ressources mobilisées par les anthropologues philosophiques sont généralement à la fois scientifiques (notamment la biologie et la zoologie) et humanistes (le plus souvent l’histoire, la sociologie et l’anthropologie).

Tout cela fournit un contexte à l’entreprise de Jonas — laquelle consiste, pour le redire, à rechercher un artefact rudimentaire qui révèle simultanément un niveau de conscience proprement humain, au-delà même des espèces animales les plus intelligentes.

Le premier candidat, le plus évident, pour remplir ce rôle est la technologie. Les outils sont souvent cités comme une capacité distinctement humaine, parfois même comme la capacité distinctement humaine. Et, bien sûr, aucun animal non humain ne peut fabriquer des perceuses à percussion ou des taille-haies.

Mais qu’en est-il d’outils beaucoup plus rudimentaires ? Les chimpanzés sont connus pour fabriquer des ustensiles élémentaires à partir de bâtons, qu’ils utilisent pour des tâches telles que la pêche aux fourmis dans leurs nids. Les éléphants peuvent également manipuler des branches pour, entre autres choses, se nettoyer. Même les vaches peuvent utiliser des objets inanimés à leurs propres fins : l’autre jour encore, une vache alpine a été filmée en train d’utiliser un balai comme grattoir.

Bref, sur Terre, nous connaissons de multiples espèces animales qui possèdent la capacité de trouver un objet adapté à leurs besoins, et même de le façonner afin de le rendre plus efficace pour une fonction donnée. Dès lors, dans la situation hypothétique de Jonas, notre explorateur cosmique ne pourrait pas conclure, sur la seule base de la découverte d’outils très rudimentaires, que des créatures dotées d’une intelligence de niveau humain sont nécessairement présentes.

Qu’en est-il des abris ? Cela doit également être écarté, pour exactement la même raison que les outils : à savoir que de nombreux animaux construisent des abris (barrages de castors, nids d’oiseaux, etc.).

Et l’écriture ? Celle-ci devrait aussi être écartée, mais pour une raison tout à fait différente. L’écriture est trop avancée, trop spécialisée, pour constituer une preuve matérielle élémentaire d’une intelligence sophistiquée. Après tout, de nombreuses cultures humaines se sont appuyées sur la transmission orale plutôt qu’écrite du savoir, et cela ne dit rien de leur niveau d’intelligence.

Qu’est-ce qui constituerait, alors, une telle preuve ?

Pourquoi les symboles sont proprement humains

Drawing Development in Children: The Stages from 0 to 17 Years - Little ...

Image : littlebigartists.com

La réponse de Jonas est plutôt que l’image constitue la preuve matérielle la plus simple d’une intelligence de niveau humain. Si notre intrépide explorateur cosmique apercevait des images sur la planète extraterrestre, il ou elle pourrait affirmer avec une certaine confiance qu’il s’agit là d’une preuve d’une intelligence semblable à celle des humains.

Pourquoi, toutefois ? Après tout, comme on l’a mentionné plus haut, même de très jeunes enfants peuvent dessiner des visages, des maisons et d’autres images simples. Est-ce donc vraiment si particulier ?

La réponse de Jonas est que oui, c’est particulier, car la fabrication d’images ne peut provenir que d’une créature capable de saisir les symboles — en vérité, d’une créature qui vit dans un domaine symbolique en plus du domaine physique.

Une image existe, dit-il, à un niveau de réalité singulier. Pour comprendre pourquoi, considérons ceci. Une image est clairement de quelque chose, mais ce « de » ne concerne que la ressemblance formelle (une ressemblance qui peut, dans certains cas, être assez grossière). Un portrait d’un monarque médiéval, par exemple, n’a que deux dimensions, ne bouge pas et possède une texture de surface totalement différente de celle de la personne réelle qu’il représente. Et pourtant, il est de cette personne, simplement en vertu du fait qu’il « suit » les contours de ses traits — des contours abstraits de la chose réelle.

Le fait que nous puissions voir l’image bidimensionnelle comme étant d’une personne indique que nous percevons simultanément la similarité et la différence : le tableau est cette personne, et pourtant, il n’est pas cette personne. Plus encore, cela montre que nous pouvons mentalement nous élever « au-dessus » à la fois de la matérialité du portrait — peinture et toile — et de la personne physique, pour entrer dans le domaine de la signification symbolique qui les relie — tout cela en même temps que nous contemplons l’image physique !

C’est, à bien y réfléchir, tout à fait remarquable. Plus remarquable encore est le fait qu’un enfant de trois ans y parvient lorsqu’il dessine un cercle, ajoute quelques points pour les yeux et une ligne pour la bouche, et dit : « Regarde, c’est toi, papa ! ».

Aucun animal ne peut faire cela, tout comme aucun animal n’utilise véritablement le langage. Bien sûr, les animaux s’expriment par des sons et des gestes, et, par ceux-ci, ils communiquent leur vie intérieure. Mais aucune espèce animale ne possède un système de symboles conventionnels qui représentent des phénomènes physiques et mentaux, et qui peuvent être combinés selon des règles grammaticales. Et ils en sont dépourvus pour la même raison qu’ils n’ont pas la capacité de créer des images : ils n’existent pas sur un plan symbolique en même temps que sur le plan physique.

Pour cette raison, dit Jonas — empruntant une expression à Ernst Cassirer — les êtres humains ne sont pas l’animal logique, mais bien l’animal symbolique : l’animal qui utilise des symboles.

L’artificiel dans l’IA

J’ai dit plus haut que si nos explorateurs cosmiques tombaient sur des images au cours de leurs voyages, ils pourraient déclarer avec une certaine confiance qu’ils avaient trouvé des preuves d’une vie hautement intelligente.

Je dis « certaine », car, bien sûr, de nos jours, de telles images pourraient avoir été créées par une intelligence artificielle générative. Il suffit d’un compte Midjourney et de quelques requêtes, et, en quelques secondes, une image est produite.

Cela signifie-t-il donc que Jonas a tort, et que l’IA partage la capacité humaine de créer des images ?

Il se trouve que je pense que la réponse est non. L’IA génère des images, certes, mais uniquement parce que nous, en tant qu’êtres capables de produire des images, l’avons construite pour le faire. C’est exactement comme lorsque nous ne pensons pas qu’un stylo automatique puisse réellement écrire, bien qu’il trace à l’encre des mots sur le papier. Nous l’avons simplement conçu pour accomplir la mécanique de la tâche, sans aucune conscience de ce qu’il fait. Et, tant que l’IA restera une intelligence artificielle — c’est-à-dire un simulacre d’intelligence, dépourvu de conscience et de compréhension —, elle ne sera jamais véritablement un être symbolique.

En revanche, lorsque nous regardons le dessin d’un enfant ou des peintures préhistoriques d’animaux, nous contemplons un usage véritable et immédiat des symboles. Ces dernières constituent la plus ancienne preuve matérielle de la capacité humaine à exister dans un monde de symboles, et, lorsque nous contemplons de telles peintures — certaines âgées de plus de 45 000 ans — nous sommes, en un instant, reliés à ces lointains ancêtres par l’usage des symboles.

Si un explorateur cosmique découvrait quelque chose de ce genre, il aurait toutes les preuves qu’il recherchait.

Lewis Coyne est écrivain et philosophe, basé au Royaume-Uni, il travaille sur des questions liées à l’existentialisme, à la condition humaine et au sens de la vie.

Texte original publié le 30 janvier 2026 : https://www.feedyourhead.blog/p/the-mark-of-human-intelligence