(Sélections du personnel de la Krishnamurti Foundation)
La connaissance de soi, ou l’apprentissage quotidien de soi-même, fait naître un nouvel esprit. Vous avez nié l’ancien esprit. Grâce à la connaissance de soi, vous avez totalement nié votre conditionnement. Le conditionnement de l’esprit ne peut être nié que lorsque l’esprit est conscient de ses opérations, de la manière dont il fonctionne, de ce qu’il pense, de ce qu’il dit, de ses motifs.
Il y a un autre facteur qui entre en jeu. Nous pensons qu’il s’agit d’un processus graduel, qu’il faudra du temps pour libérer l’esprit du conditionnement. Nous pensons qu’il faudra des jours ou des années pour déconditionner notre esprit conditionné, progressivement, jour après jour. Cela implique l’acquisition de connaissances afin de dissiper le conditionnement, ce qui signifie que vous n’apprenez pas, mais que vous acquérez. Un esprit qui acquiert n’apprend pas. Un esprit qui utilise la connaissance pour atteindre un sentiment de libération doit avoir du temps. Un tel esprit pense qu’il doit avoir du temps pour se libérer de son conditionnement, ce qui signifie qu’il va acquérir des connaissances, et que plus ses connaissances s’élargiront, plus il deviendra libre. C’est tout à fait faux.
Par le temps, par la multiplication de nombreux lendemains, il n’y a pas de libération. Il n’y a de liberté que dans la négation immédiate de la chose vue.
Krishnamurti à New Delhi en 1962, 5e Causerie
Audio : Comment un esprit si lourdement conditionné peut-il être renouvelé ?
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Il n’y a pas de processus graduel vers la liberté ou la paix
Tant que le monde sera divisé en nationalités, tant qu’il sera divisé par les religions, les croyances et les dogmes, il ne pourra y avoir aucune paix. La paix ne peut exister que lorsque tout nationalisme aura cessé, lorsque toutes les croyances qui divisent les hommes auront pris fin. Cela ne peut se produire que lorsque l’esprit sera libéré de tout conditionnement, lorsqu’il ne pensera plus en termes d’Amérique ou de Russie, de communisme, de socialisme ou de capitalisme, de catholicisme, de protestantisme ou d’hindouisme. Nous ne pouvons traiter les nombreux problèmes qui se posent que lorsque nous les abordons en tant qu’êtres humains, c’est-à-dire lorsque nous ne sommes conditionnés par aucun de ces schémas cultivés depuis des générations. Il est ardu, vraiment difficile, de briser les barrières que l’esprit a érigées autour de lui-même.
Être libre de tout conditionnement ne signifie pas rechercher un meilleur conditionnement.
Si nous voulons survivre dans ce monde fou et chaotique, il est certainement impératif que chacun d’entre nous réfléchisse à ce problème de libération de l’esprit de son conditionnement. Cela ne signifie pas cultiver un meilleur conditionnement, mais être libre de tout conditionnement. Il est impossible d’être conscient du processus total de notre être tant que nous ne sommes pas conscients de notre propre conditionnement. Chacun de nous est conditionné par le climat, la nourriture que nous mangeons et d’autres influences physiologiques. Nous savons comment gérer cela. Mais très peu d’entre nous sont conscients du conditionnement plus profond de la psyché, de l’intérieur, et c’est cela qui dicte, contrôle et façonne nos actions.
Comme la plupart d’entre nous ne sont pas conscients de notre conditionnement, n’est-il pas essentiel avant tout d’en prendre conscience ? Chacun d’entre nous est conditionné, en tant que chrétien ou en tant que membre d’un autre groupe ayant certaines idées, croyances et dogmes opposés à d’autres idées, croyances et dogmes. Ces croyances et dogmes créent l’inimitié et maintiennent la division entre les hommes. N’est-il donc pas important de nous demander s’il est possible pour l’esprit de se libérer de tout conditionnement ? Est-il possible de n’appartenir à aucun groupe ni à aucune religion ? Ce qui ne signifie pas entrer dans un autre état conditionné, devenir athée, communiste ou autre chose. Être libre de tout conditionnement, ne signifie pas rechercher un meilleur conditionnement. Je pense que c’est là le véritable nœud du problème, car ce n’est que lorsque l’esprit est déconditionné qu’il peut aborder le problème de la vie comme un processus global, et non pas seulement à un niveau fragmenté de notre existence.
Pour avoir la paix, l’esprit doit être totalement libre de tout conditionnement.
Pouvons-nous, vous et moi, être conscients de notre conditionnement ? Est-il possible de s’en libérer ? Une action de la volonté peut-elle apporter cette liberté ? Je me rends compte que je suis conditionné, en tant qu’hindou ou autre, et je vois les effets de ce conditionnement dans ma relation avec les autres, qui est en réalité une relation de résistance, créant ses propres problèmes. Puis-je briser ce conditionnement par un acte de volonté, en me disant que je ne dois pas être conditionné, que je dois penser différemment, que je dois considérer les êtres humains dans leur ensemble, etc. ? Le conditionnement peut-il être brisé par une action de la volonté ? Après tout, qu’est-ce que nous appelons la volonté ? N’est-ce pas le processus du désir centré sur le « moi » qui veut obtenir un résultat ?
Je vois que je suis conditionné et je veux savoir comment briser ce conditionnement, car il m’empêche de penser clairement. Il empêche une relation directe avec les gens. Il crée une résistance, et la résistance crée ses propres problèmes. Donc, voyant toutes les implications des effets du conditionnement, comment mon esprit peut-il se libérer du conditionnement ? Comprenez-vous le problème ? L’entité qui désire libérer l’esprit du conditionnement est-elle différente de l’esprit lui-même ? Si elle est différente, le problème de l’effort et de l’action de la volonté se pose. Le « je », le penseur, la personne qui dit : « Je suis conditionné et je dois être libre », le « je » qui fait un effort pour être libre, est-ce que ce « je », cette volonté, ce désir, est différent de l’état conditionné ? S’il vous plaît, ce n’est pas compliqué. Vous ne pouvez vous empêcher de vous poser cette question lorsque vous examinez le problème. Est-ce que moi, qui souhaite me libérer du conditionnement, je suis différent du conditionnement, ou sommes-nous identiques ? Si nous sommes identiques, ce qui est le cas, comment l’esprit peut-il se libérer du conditionnement ?
Y a-t-il une partie de l’esprit qui ne soit pas conditionnée ?
Votre esprit est conditionné, et ce conditionnement empêche la paix et engendre la guerre, la destruction et la misère. À moins que vous ne résolviez complètement votre conditionnement, il n’y aura pas de paix réelle dans le monde ; il y aura la paix des politiciens, entre deux immenses puissances, qui est la terreur. Pour avoir la paix, l’esprit doit être totalement déconditionné. Il faut en prendre conscience, non de manière superficielle et non comme une assurance pour votre sécurité. La paix est un état d’esprit ; ce n’est pas le développement de moyens monstrueux pour se détruire les uns les autres et ensuite maintenir la paix par la terreur. Avoir une paix réelle dans le monde, c’est pouvoir vivre heureux, de manière créative, sans aucun sentiment de peur, sans être en sécurité dans aucune pensée ni aucun mode de vie. Pour avoir une telle paix, l’esprit doit être totalement libre de tout conditionnement, qu’il soit imposé de l’extérieur ou cultivé de l’intérieur. Votre esprit, qui est conditionné — car tous les esprits sont conditionnés —, peut-il se libérer de ses propres effets, de ses désirs et de son état conditionné ?
Y a-t-il donc une partie de l’esprit qui ne soit pas conditionnée, qui puisse prendre le dessus, contrôler ou détruire l’esprit conditionné ? Ou bien l’esprit est-il totalement conditionné à tout moment, et ne peut donc pas agir sur lui-même ? Lorsqu’il se rend compte qu’il ne peut pas agir sur lui-même, l’esprit ne devient-il pas alors totalement immobile, sans mouvement envers son conditionnement ? Pour la plupart d’entre nous, la liberté implique la liberté par rapport à quelque chose. La liberté par rapport à quelque chose est une résistance contre quelque chose et n’est donc pas la liberté. Je ne parle pas de liberté par rapport à quelque chose, mais d’être libre. Être libre, ce n’est pas devenir libre ; être en paix, ce n’est pas devenir paisible. Il n’y a pas de processus graduel vers la liberté ou la paix : soit vous êtes paisible, soit vous ne l’êtes pas. Ce que nous essayons de découvrir, c’est si l’esprit qui a été conditionné pendant des siècles, génération après génération, peut se libérer lui-même. Il ne peut assurément être libre que lorsqu’il n’y a pas d’action de la volonté, lorsqu’il réalise qu’il est conditionné et ne fait aucun effort pour se libérer de son conditionnement. Lorsque mon esprit sait que sa façon de penser est orientale, quoi que cela puisse signifier, lorsqu’il en prend pleinement conscience, va-t-il alors penser selon le modèle occidental, qui est une autre forme de conditionnement, ou va-t-il cesser de penser selon un modèle particulier et être ainsi libre de penser ?
Une action de ma part est-elle nécessaire pour briser cette limitation ?
C’est un point très important à comprendre ; c’est le cœur du problème, car un esprit conditionné ne peut jamais découvrir ce qui est vrai, un esprit conditionné ne peut jamais découvrir ce qu’est Dieu. Il peut projeter ses propres images, dogmes et croyances, pensant avoir trouvé Dieu, mais cela reste l’action d’un esprit limité et conditionné. Si je vois cela, si je le perçois comme un fait, une action de ma part sera-t-elle nécessaire ? Si je sais que je suis aveugle, j’ai une approche très différente de la vie, je développe une perception différente. De la même manière, quand je sais que je suis conditionné, que ma pensée est limitée, et qu’un esprit limité, quelles que soient ses expériences, quelle que soit la quantité de connaissances qu’il acquiert, reste limité ; quand je réalise cela, est-ce qu’une action de ma part est nécessaire pour briser cette limitation ? Cette limitation ne va-t-elle pas se briser d’elle-même quand je sais que l’esprit est limité ? N’y a-t-il donc pas une libération instantanée du conditionnement ? La plupart d’entre nous pensent qu’un processus analytique finira par apporter la liberté de l’esprit, car nous sommes tellement habitués à penser en termes d’effort. Nous disons : « Je dois briser ce conditionnement, je dois produire un résultat, je dois faire quelque chose ». Mais le « je » qui agit est lui-même conditionné. Le « je » est l’esprit conditionné, et il ne peut donc pas briser ce conditionnement.
Lorsque tout mon être réalise que je ne peux pas briser le conditionnement, que tout ce que je fais à ce sujet — discipline, culte, prière, tout ce par quoi le « moi » fait un effort pour briser une partie de lui-même — est toujours limité, alors l’action du « moi » ne prend-elle pas fin ? Et la fin même de cet effort est la cessation du conditionnement.
Le « je » est l’esprit conditionné.
Je vous en prie, expérimenter cela. Si vous avez bien écouté, vous verrez que l’esprit ne peut rien faire contre son conditionnement. Il peut explorer, il peut analyser, il peut obtenir certains résultats, mais il est toujours limité. Quelles que soient ses projections, ses espoirs ou ses accomplissements, ils sont toujours le résultat de son arrière-plan et donc limités. Lorsque l’esprit réalise cela, n’y a-t-il pas une cessation instantanée, sans aucune contrainte, de ce « je » qui cherche, explore, espère, obtient ? Après tout, c’est cela la méditation, qui ne procède d’aucune action de la volonté. C’est la méditation de l’esprit, qui est tranquillité. Un esprit qui est simplement pris dans les désirs, dans l’obtention d’un résultat, dans la connaissance, dans l’expérience, ne peut jamais être un esprit calme. Lorsqu’un esprit limité médite, lorsqu’il pense à Dieu, son Dieu et sa méditation restent insignifiants. Peu importe à quel point un esprit médiocre peut s’élargir, peu importe ce qu’il sait, il reste médiocre, petit, insignifiant, et ses problèmes resteront donc toujours insignifiants, insolubles.
Ce qui est important, c’est donc de réaliser tout cela, non pas simplement en écoutant ce que je dis, mais en le voyant par vous-même, en faisant l’expérience directe que votre esprit est petit, limité. Et étant limité, peu importe ce qu’il peut savoir, peu importe les expériences qu’il peut avoir, il reste limité et ne peut donc jamais découvrir ce qui est vrai, ce qui est réel. La réalité ne se manifeste que lorsqu’il y a cessation totale de tout conditionnement, c’est-à-dire lorsque l’esprit est libre et donc immobile.
Krishnamurti à New York en 1954, 2e Causerie
Audio : Le changement sans analyse
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L’esprit est le résultat du passé, lequel est le processus du conditionnement. Comment donc peut-il être libre ? Pour être libre, il ne doit pas seulement voir et comprendre son va-et-vient pendulaire entre le passé et le futur, mais aussi percevoir les intervalles entre deux pensées. Cet intervalle est spontané, il ne peut être provoqué ni par le désir ni par la volonté.
Si vous observez très soigneusement votre pensée, vous verrez que, bien que ses réactions et ses mouvements soient très rapides, il y a des trous, des arrêts entre une pensée et l’autre. Entre deux pensées, il y a une période de silence, laquelle n’est pas reliée au processus de la pensée. Si vous l’examinez, vous verrez que cette période de silence, que cet intervalle, n’appartient pas au temps et la découverte de cet intervalle, sa pleine perception, vous libère du conditionnement, ou, plutôt, il ne « vous » libère pas, mais il y a affranchissement du conditionnement.
La compréhension du processus de la pensée est méditation. En ce moment-ci, nous examinons, non seulement la structure et le processus de la pensée — c’est-à-dire l’arrière-plan de la mémoire, de l’expérience, des connaissances — mais nous essayons aussi de savoir si l’esprit peut se libérer de l’arrière-plan. Lorsque l’esprit cesse de donner une continuité à la pensée, lorsqu’il est dans une immobilité qui n’est pas imposée, qui n’a pas de cause agissante — il se produit alors un état affranchi de l’arrière-plan.
Extrait du livre de Krishnamurti, La première et dernière liberté
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Tout mouvement de l’esprit pour être libre est le résultat de son conditionnement
Nos nombreux problèmes ne peuvent être résolus que par une révolution fondamentale de l’esprit. Seule une telle révolution peut conduire à la réalisation de ce qui est la vérité. Il est donc important de comprendre le fonctionnement de son esprit, non pas de manière analytique ou introspective, mais en étant conscient de son processus global. Si nous ne nous voyons pas tels que nous sommes, si nous ne comprenons pas le penseur — l’entité qui cherche, qui demande, exige, questionne, essaie de découvrir sans cesse, l’entité qui crée le problème, le « je », le soi, l’ego —, alors notre pensée et notre recherche n’auront aucun sens. Tant que l’instrument de la pensée n’est pas clair, qu’il est perverti, conditionné, tout ce que nous pensons sera forcément limité, étroit.
Nous ne parlons en aucun cas d’amélioration personnelle.
Il n’est possible de découvrir ce qui est réel, ou s’il existe une chose telle que Dieu, que lorsque l’esprit est libre de tout conditionnement. Le simple fait d’occuper un esprit conditionné avec Dieu, la vérité ou l’amour n’a aucun sens, car un tel esprit ne peut fonctionner que dans le champ de son conditionnement. Le communiste qui ne croit pas en Dieu pense d’une certaine manière, et l’homme qui croit en Dieu, qui est occupé par le dogme, pense d’une autre manière. Mais l’esprit des deux est conditionné, donc aucun des deux ne peut penser librement et toutes leurs protestations, théories et croyances ont très peu de sens. La religion n’est donc pas une question d’aller à l’église, d’avoir des croyances et des dogmes. La religion peut être quelque chose de tout à fait différent, la libération totale de l’esprit de cette vaste tradition séculaire. Seul un esprit libre peut trouver la vérité, la réalité, ce qui est au-delà des projections de l’esprit.
Ce n’est pas une théorie que j’ai élaborée. Comme nous pouvons le voir à travers ce qui se passe dans le monde, les communistes veulent régler les problèmes de la vie d’une certaine manière, les hindous d’une autre, les chrétiens d’une autre encore — leurs esprits sont conditionnés. Votre esprit est conditionné, que vous le reconnaissiez ou non. Vous pouvez vous détacher superficiellement d’une tradition, mais les couches profondes de l’inconscient sont imprégnées de cette tradition, conditionnées par des siècles d’éducation selon un modèle. Un esprit qui voudrait découvrir quelque chose au-delà, si une telle chose existe, doit d’abord être libre de tout conditionnement.
L’attention provoque le miracle du changement.
Nous ne parlons en aucun cas d’amélioration personnelle ni ne nous préoccupons de l’amélioration du modèle ; nous ne cherchons pas à conditionner l’esprit selon un modèle plus noble ou un modèle ayant une signification sociale plus large. Au contraire, nous essayons de découvrir comment libérer l’esprit, la conscience totale, de tout conditionnement, car sans cela, il ne peut y avoir d’expérience de la réalité. Vous pouvez parler de la réalité, vous pouvez lire des volumes à ce sujet, lire les livres sacrés de l’Orient et de l’Occident, mais tant que l’esprit n’est pas conscient de son propre processus, tant qu’il ne se voit pas fonctionner selon un schéma et qu’il ne peut s’en libérer, toute recherche est vaine.
Il me semble donc de la plus haute importance de commencer par nous-mêmes, d’être conscients de notre propre conditionnement. Seul l’esprit capable d’observer patiemment son conditionnement et de s’en libérer est capable d’opérer une révolution, une transformation radicale, et ainsi de découvrir ce qui est infiniment au-delà de l’esprit, au-delà de tous nos désirs, vanités et poursuites. Sans connaissance de soi, sans se connaître tel que l’on est — et non tel que l’on aimerait être, ce qui n’est qu’une illusion, une fuite idéaliste —, sans connaître ses modes de pensée, toutes ses motivations, pensées et innombrables réactions, il n’est pas possible de comprendre et de dépasser tout ce processus de la pensée.
Il est important de comprendre la différence entre l’attention et la concentration. La concentration implique un choix, essayer de se concentrer sur ce que je dis, de sorte que votre esprit est focalisé, rendu étroit, et d’autres pensées interviennent. Il n’y a donc pas d’écoute réelle, mais une bataille qui se déroule dans l’esprit, un conflit entre ce que vous entendez et votre désir de le traduire, d’appliquer ce dont je parle, etc. L’attention, en revanche, est quelque chose de tout à fait différent. Dans l’attention, il n’y a pas de focalisation, pas de choix ; il y a une conscience totale sans aucune interprétation. Si nous pouvons écouter aussi attentivement, complètement, ce qui est dit, cette attention même provoque le miracle du changement dans l’esprit lui-même.
Soyez profondément conscient de « ce qui est » sans condamnation, jugement, évaluation ou comparaison.
Ce dont nous parlons est d’une importance capitale, car à moins d’une révolution fondamentale en chacun de nous, je ne vois pas comment nous pourrions apporter un changement radical dans le monde. Et ce changement radical est assurément essentiel. Une simple révolution économique n’a aucune importance. Il ne peut y avoir qu’une révolution religieuse, et celle-ci ne peut avoir lieu si l’esprit se conforme simplement au modèle du conditionnement antérieur. Tant que l’on est chrétien ou hindou, il ne peut y avoir de révolution fondamentale au sens religieux véritable du terme. Et nous avons besoin d’une telle révolution. Lorsque l’esprit est libre de tout conditionnement, vous découvrirez qu’apparaît la créativité de la réalité, de Dieu, et seul un tel esprit, un esprit qui fait constamment l’expérience de cette créativité, peut apporter une vision différente, des valeurs différentes, un monde différent.
Il est donc important de se comprendre soi-même. La connaissance de soi est le commencement de la sagesse. La connaissance de soi ne dépend pas d’un psychologue, d’un livre ou d’un philosophe, mais consiste à se connaître tel que l’on est à chaque instant. Se connaître soi-même, c’est observer ce que l’on pense, ce que l’on ressent, non pas de manière superficielle, mais en étant profondément conscient de « ce qui est » sans condamnation, jugement, évaluation ou comparaison. Essayez, et vous verrez à quel point il est extrêmement difficile pour un esprit qui a été entraîné pendant des siècles à comparer, condamner, juger et évaluer, d’arrêter tout ce processus et de simplement observer « ce qui est ». À moins que cela ne se produise, non seulement au niveau superficiel, mais à travers tout le contenu de la conscience, il ne peut y avoir d’exploration de la profondeur de l’esprit.
Notre problème n’est pas de savoir à quelles sociétés vous devriez appartenir, à quelles activités vous devriez vous adonner, quels livres vous devriez lire, et toutes ces questions superficielles, mais comment libérer l’esprit du conditionnement. L’esprit n’est pas seulement la conscience de veille occupée par les activités quotidiennes, mais aussi les couches profondes de l’inconscient dans lesquelles se trouvent tous les résidus du passé, de la tradition et des instincts raciaux. Tout cela constitue l’esprit, et à moins que cette conscience totale ne soit entièrement libre, notre recherche, notre enquête et notre découverte seront limitées, étroites et insignifiantes.
Libérer l’esprit du conditionnement, c’est mettre fin à la souffrance.
L’esprit est donc conditionné dans son intégralité, il n’y a aucune partie de l’esprit qui ne soit conditionnée. Un tel esprit peut-il se libérer lui-même ? Et qui est l’entité qui peut le libérer ? L’esprit est la conscience totale, avec toutes ses différentes couches de connaissances, d’acquis, de traditions, d’instincts raciaux, de mémoire. Un tel esprit peut-il se libérer lui-même, ou l’esprit ne peut-il être libre que lorsqu’il voit qu’il est conditionné et que tout mouvement hors de ce conditionnement n’est qu’une autre forme de conditionnement ?
L’esprit est complètement conditionné. C’est un fait évident si vous y réfléchissez. Ce n’est pas une invention de ma part, c’est un fait. Nous appartenons à une société ; nous avons été élevés selon une idéologie, avec des dogmes et des traditions. La vaste influence de la culture et de la société conditionne continuellement l’esprit. Comment un tel esprit peut-il être libre, puisque tout mouvement de l’esprit vers la liberté est le résultat de son conditionnement et doit entraîner un conditionnement supplémentaire ? Il n’y a qu’une seule réponse. L’esprit ne peut être libre que lorsqu’il est complètement immobile. Même s’il est confronté à des problèmes, à d’innombrables pulsions, conflits et ambitions, si, grâce à la connaissance de soi, en s’observant sans acceptation ni condamnation, l’esprit est conscient de son propre processus sans faire de choix, alors de cette conscience naît un silence étonnant, une tranquillité de l’esprit dans laquelle il n’y a aucun mouvement d’aucune sorte. C’est seulement alors que l’esprit est libre. Il ne désire plus rien, ne cherche plus rien, ne poursuit plus aucun but ni aucun idéal, qui sont tous des projections d’un esprit conditionné.
Si vous parvenez un jour à cette compréhension, dans laquelle il ne peut y avoir d’auto-illusion, vous découvrirez qu’il existe une possibilité de voir naître cette chose extraordinaire qu’on appelle la créativité. C’est alors seulement que l’esprit peut réaliser ce qui est infini, ce qu’on peut appeler Dieu ou la vérité. Vous pouvez être prospère sur le plan social, vous pouvez avoir des possessions, des voitures, des maisons, une paix superficielle, mais à moins que ce qui est sans mesure n’advienne pas, il y aura toujours de la souffrance. Libérer l’esprit du conditionnement, c’est mettre fin à la souffrance.
Krishnamurti à Ojai en 1955, 1re Causerie
Audio : Quand je dis que je dois me connaître moi-même, qu’est-ce que « moi-même » ?
Extraits originaux : https://kfoundation.org/can-the-mind-be-free-of-conditioning/