Jacques Salomé : A propos de la tendresse


18 Oct 2011

(Revue CoÉvolution. No 12. Printemps 1983)

Jacques Salomé, né le 20 mai 1935 est un psychosociologue et écrivain français. Il est l’auteur de plus de 60 ouvrages consacrés à la communication.

La tendresse ne naît pas

elle engendre

Il m’a été donné l’occasion récente de m’interroger sur la tendresse [1]. Je vais tenter ici d’avancer quelques réflexions et positions personnelles sur ce thème.

Tout d’abord dire que je me sens un homme tendre, c’est-à-dire plein de tendresse possible, d’abandon à vivre. Et en même temps un homme de violence, de refus, de blocages possibles, un homme parfois ouvert et parfois interdit de tendresse.

Je crois que la tendresse est un chemin, souvent difficile, connu ou inconnu, qu’on peut suivre ou ne pas suivre. Pour le suivre, peut-être faut-il accepter de dépasser des peurs et des préjugés. Je crois que nous sommes dans une culture, dans une civilisation où la tendresse paraît redoutable car elle est associée à une possible érotisation des relations et à une crainte plus ou moins développée de la dépendance. On a peur de tomber sous l’emprise de quelqu’un en acceptant de se laisser aller à « recevoir » de lui.

Si je prends quelqu’un dans mes bras, un homme ou une femme, je sens dans un premier temps deux mouvements : le mien, celui de l’autre. Dans le mien un tâtonnement interrogatif. Comme une question « est-ce possible ? le veux-tu ? m’acceptes-tu ? » Dans celui de l’autre, une lutte… il peut se défendre, se rétrécir, s’anesthésier ou se dérober avant de pouvoir s’abandonner à lui-même, avant d’arriver à accepter que je puisse lui donner quelque chose – et peut-être aussi recevoir quelque chose de lui – de l’ordre de la confiance. Je crois que la tendresse surgit après la peur, après les préjugés, après les a priori. La tendresse c’est la sève de la relation, c’est ce qui fait que deux êtres vivants s’approchent, se rencontrent et qu’ils peuvent peut-être se découvrir et se reconnaître sans se menacer. La notion de tendresse contient l’idée, l’avant-goût d’une croissance mutuelle possible. C’est par la tendresse de l’autre que je peux grandir – être – me développer en sécurité [2].

La tendresse a besoin pour naître de l’immobile et du silence. C’est l’anti-vitesse.

Par la tendresse s’opère aussi une re-connaissance mutuelle dans le sens de naître à nouveau avec l’autre et non pas dans le sens d’en savoir plus sur l’autre comme souvent le mot connaître est compris. La co-naissance participe plus du partage d’un vécu, d’un échange sur l’essentiel. Dans le langage habituel avoir une connaissance sur quelqu’un, c’est trop souvent en savoir plus sur lui. Je crois que la tendresse fait partie de ce mouvement qui est de parcourir un chemin bordé de sensations et de sentiments où se trouvent mêlés bienveillance, acceptation, abandon et aussi confiance, stimulation, étonnement, découverte. Souvent, dans ma propre existence, j’ai commencé par relier la tendresse au contact physique, dans le geste reçu et donné dans la rencontre des corps mais je sais bien aujourd’hui que la tendresse n’est pas seulement physique. Elle est sensation, émotion imprévisible, regard étonné, mouvement secret et fugace, reliés à l’ensemble des sens. Il y a du ruissellement dans la tendresse, de l’eau, quelque chose de très ancien, de plus loin que la naissance, qui nous renvoie certainement à une vie première baignée dans la « tendresse liquide ».

C’est pour cela que j’associe le corps à la tendresse. La tendresse suppose justement tous les autres langages qui se trouvent au-delà du langage verbal : langages du regard, du toucher, de l’odeur, de la proximité physique et aussi ce que j’appelle les « langages de l’intention », vouloir du bien-être, du mieux, du doux à soi-même et à l’autre. C’est la distance abolie dans le sens de s’abandonner, d’oser se laisser aller en ayant le sentiment qu’on va être reçu, et, peut-être amplifié, qu’on ne va pas être repoussé, rejeté.

Dans la respiration par exemple : c’est merveilleux d’être contre quelqu’un et de l’écouter respirer ou de se sentir écouté respirant. Quelle sécurité, quelle plénitude de se sentir accordé dans une respiration ! C’est aussi toute la qualité d’un geste qui accompagnera et soutiendra une parole, un échange. La tendresse sur ce plan est une écoute plus grande du geste (geste qui donne, qui reçoit, qui retient, qui ouvre, qui permet…).

Pour moi, c’est l’évidence, la tendresse participe incontestablement de tous les langages multiples et complémentaires du corps. Le contact de peau n’est qu’un des passages possibles. Je crois que c’est beaucoup plus global. J’ai envie de dire : c’est corporel avec tout ce que cela comporte. Le regard, l’accueil des yeux est aussi quelque chose de bouleversant.

La tendresse c’est mon regard émerveillé sur ce que tu me donnes, c’est ton regard ébloui sur ce que je te donne.

La respiration, l’odeur, l’énergie circulent entre deux êtres. Certains sont froids ou vous « bouffent ». On dit parfois dans le langage populaire « il m’a pompé l’air » ce qui veut dire : « il a pompé les énergies dont je disposais ». Pour moi le contact physique est un des passages possibles de la tendresse, mais il en existe bien d’autres. Le silence dont je parlais tout à l’heure peut être aussi un des passages forts de la tendresse.

La tendresse c’est aussi la musique, la chaleur et les tonalités de notre voix. Nous n’accordons pas  assez d’importance à la musique de la voix. Les sonorités de la voix accompagnent les gestes de la tendresse et en colorent l’intention. L’émotion filtrée dans les couleurs de la voix est plus importante que les mots car le corps résonne aux vibrations sonores et amplifie sa perception, sa sensibilité à la tendresse donnée, proposée. Parfois je suis effrayé en m’écoutant parler, j’ai l’impression d’avoir une voix coupante, tranchée, froide, qui n’offre pas de « passage » à la tendresse et d’autres fois je me sens fondre, je sens que ma voix est conductrice, porteuse, elle devient un passage possible pour la tendresse.

La tendresse c’est une parole ou un silence qui devient offrande.

La tendresse est donc quelque chose ni coupant, ni froid, ni menaçant, de l’ordre du chaud, de l’ouvert, de l’orange, du souple. Oui, du soyeux, du bienveillant et du riant.

La tendresse est dans le ruisselant.

La tendresse, c’est la rencontre de tous ces langages au-delà de la parole qui par leur manifestation vont créer un climat particulier dans une relation. Si vous observez des couples dans un restaurant, vous remarquerez les tables où circule de la tendresse. Je me méfie beaucoup de la tendresse verbale, de celle qui a besoin de se dire pour « s’imposer ». Je crois que j’ai besoin de tous mes langages, proximité, contact, odeur, respiration, vibration pour « dire » ma tendresse et la recevoir.

La tendresse implique un échange ou un partage qui va bien au-delà des mots. La tendresse fait feu de tout bois pour se dire et s’entendre.

Nous pouvons avoir, une attitude tendre à l’égard de quelqu’un vers qui nous sommes attirés, mais c’est ensuite le devenir de cette attitude dans une relation, au-delà de la rencontre, qui donnera vie à la tendresse ou à plus. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas d’avoir un élan, une attirance, il faut aussi qu’une réciprocité puisse se vivre. La rencontre ne se fait que s’il y a accueil, une sorte d’amplification. Souvent, j’en viens à sentir, par exemple, dans une relation amoureuse où circule beaucoup de tendresse, que c’est la peau qui caresse la main et pas nécessairement la main qui caresse la peau. Je ressens tout au fond de moi cette croyance que la tendresse doit être accompagnée, agrandie, amplifiée par l’autre. La tendresse c’est une qualité de douceur et de confiance qui circule entre deux personnes qui se reçoivent mutuellement. C’est l’anti-menace, c’est un entier qui accueille un entier.

Si tu ne sais que faire de tes mains transforme-les en tendresse.

Ma grand-mère.

Tout cela suppose que chacun soit prêt à abandonner un certain nombre de peurs. La peur d’être déçu, celle du refus, la peur d’être dominé qui est très forte chez la femme comme chez l’homme. Si je souris dans la rue à une femme, elle change de trottoir ou elle baisse les yeux ou elle fait semblant de ne rien voir. C’est très rare que quelqu’un réponde à un sourire. Un sourire ne veut pas dire que je vais lui faire des propositions ou envahir son existence. Quand je rencontre quelqu’un qui me touche, j’ai envie de le lui témoigner. Et je me sens parfois honteux comme si j’avais « violé » parce que simplement j’ai tenté d’exprimer une émotion, un ressenti ou un vécu même éphémère et que toute mon attitude me dit que c’est incongru, inapproprié, inadapté, que je n’aurais pas dû montrer même un sourire [3]. J’admets évidemment que chacun ait un territoire, une intimité, des préoccupations et une disponibilité variables.

Cela c’est l’Autre.

Et je ne souhaite forcer personne. Mais je ne veux pas me laisser arrêter par la peur de l’autre. Même si je sens ses craintes, je ne veux pas m’interdire de lui témoigner ce que je ressens. « Ma liberté ne peut commencer où s’arrête celle de l’autre ». Elle est avant ou après celle de l’Autre, elle existe aussi hors de lui.

Il m’arrive très souvent de tenir quelqu’un par l’épaule, de lui mettre la main sur la tête, sur le cou, sur la joue, sur le ventre, dans le dos. Si je sens que mon geste le « déséquilibre », le menace, je ne vais pas insister: Je ne souhaite ni provoquer ni m’interdire. Je crois qu’en France, le pseudo-respect doit tuer autant de gens que les accidents de la route. J’ai une voisine qui a soixante quatorze ans ; elle est venue habiter près de chez moi il y a quatre ans. C’est une femme qui avait eu une vie assez cossue jusqu’à la mort de son mari ; malgré des revers de fortune, elle a gardé un style de vie assez « vieille France ». La première fois que je l’ai prise dans mes bras pour lui dire bonjour, elle a risqué d’avoir une crise d’apoplexie ; maintenant j’ai l’impression qu’elle ne pourrait plus se passer de nos contacts. Je sens comme très important pour elle, et pour moi aussi, la chaleur, la bienveillance qui passent entre nous. Aujourd’hui beaucoup de personnes âgées crèvent par manque de contacts, on ne les touche plus, on ne les câline plus, c’est le désert des corps.

La tendresse est simultanément don et accueil.

La tendresse est quelque chose d’indispensable à la vie de l’être humain et surtout à la qualité de la vie de chacun. Par ma formation et mes activités professionnelles j’en suis arrivé à penser que beaucoup de maladies (je considère la maladie comme un langage symbolique) sont provoquées par des manques ou des distorsions, des malentendus liés à l’amour reçu et donné et à la tendresse absente, censurée ou dévoyée.

J’associe amour et tendresse dans un même mouvement de l’être à la réalisation de Soi, cette tentative désespérée et vitale vers plus d’achèvement de soi.

Je ne pense pas que la tendresse puisse exister sans amour. L’éventail de l’amour est très large : de l’intérêt affectueux pour une personne jusqu’à la passion et parfois jusqu’à la folie. (En effet, certaines relations d’amour sont des formes de maladie et de folie dans le sens où l’autre devient un enjeu tellement important pour nous que nous n’arrivons plus à exister). Dans cet éventail là, la tendresse trouve son champ et son espace. Je lie amour et tendresse, comme la chaleur peut être liée au soleil.

La tendresse ne comble jamais un vide, elle rejoint le germe d’un plein et s’agrandit ainsi pour donner le climat d’une rencontre.

Les gens sans tendresse à donner ou à recevoir seront souvent malades, ils « crèvent » ou s’étiolent comme un arbre, se dessèchent après un coup de froid ou un coup de chaud. Dans les contacts, par exemple, ils seront froids ou secs, agressifs, hérissés, défendus. Ils n’utiliseront qu’une toute petite partie de leurs potentialités, leurs activités créatives seront plus répétitives, ils peuvent être aussi des infirmes de la relation. Certains sont « en lame de couteau », ils nous donnent l’impression que nous ne pouvons pas entrer en relation avec eux sans prix à payer : nous nous heurtons sans arrêt à une sorte de fil étroit qui tranche toute tentative d’approche. D’autres, au contraire, nous les sentons largement ouverts avec un éventail de possibles dans la relation très large. Le passage vers eux est ouvert, accessible.

La tendresse c’est aussi un passage vers le multiple, vers l’abondance.

La tendresse est un besoin vital que nous n’osons cependant pas revendiquer. Qui va oser demander « prends-moi dans tes bras », « caresse-moi le dos », « donne-moi de la chaleur », « laisse-moi m’abandonner », « regarde-moi », « offre-moi plus souvent des sourires ».

Ces demandes-là sont mal vues. Elles paraissent souvent excessives, trompeuses, porteuses de risques. Par exemple, dans le domaine amoureux et sexuel le besoin de tendresse fait souvent l’objet d’un malentendu. Combien de femmes « paient la tendresse » dont elles ont besoin en s’obligeant sexuellement. Comme si elles étaient obligées de payer en obligations sexuelles pour avoir la proximité, la chaleur, l’intérêt ou l’attention de quelqu’un. Et d’un autre côté combien d’hommes ne savent pas, n’ont pas appris les gestes, les mouvements, les intentions de la tendresse. Si je considère la relation amoureuse physique, combien d’hommes vont malaxer le sein d’une femme en croyant que c’est bon pour elle ! Mais c’est peut-être en la caressant derrière l’oreille ou en massant très doucement le haut de son crâne qu’ils vont lui faire du bien, si c’est là une zone de réceptivité, d’accueil, de sensibilité pour elle. Une partie de la mythologie masculine associe tendresse et faiblesse.

Se montrer tendre pour un homme c’est risquer d’être vu comme faible.

La tendresse c’est un geste qui devient caresse avant même d’être reçu.

La tendresse, c’est peut-être insupportable de le dire ainsi, s’apprend. Elle s’apprend ou se désapprend très tôt. Elle s’apprend tout d’abord avec les parents, avec la mère, dans la rencontre des corps, des gestes et des regards. Avec la fratrie, dans les jeux. Elle devrait s’apprendre surtout avec le père. Dans le développement de l’enfant, le père apparaît comme un tiers favorisant la dé-fusion d’avec la mère. Ce sera lui qui, par des attitudes de permissivité et aussi d’interdit « balisera » le corps. En permettant des repères il autorise d’une certaine façon le corps de l’enfant à s’agrandir. Par le contact, par l’exploration mutuelle il lèvera les menaces symboliques qui pèsent sur la relation du corps.

L’apprentissage de la tendresse c’est l’apprivoisement du corps, offrande et réceptacle. Le corps réel, celui que l’on voit, que l’on sent ou que l’on touche. C’est aussi la rencontre avec le corps imaginaire, le corps « immense » fantasmé par l’enfant. Mais combien d’hommes sont défendus, inhibés, interdits dans le domaine du toucher et de l’abandon. Combien d’hommes à partir du moment où leur fille ou leur fils ont sept, huit ans ne les prennent plus sur leurs genoux. Parce que là aussi réside le risque de l’érotisation et de la séduction. La peur que son propre désir surgisse inopinément.

Que faut-il faire de ce risque ?

Tout d’abord en parler. Je crois que si nous pouvions apprendre aux pères et aux mères à parler de cela, ils découvriraient que ce risque est souvent fantasmé. Et puis surtout apprendre à démultiplier la tendresse en la partageant à plusieurs : prendre le temps de se mêler, oui de se mêler à pleins bras, à pleines mains, à plein corps à plusieurs.

J’appelle ça « faire le tas de tendresse » ou « faire le plein » en se laissant fondre ensemble. La tendresse s’apprend par le rire et le jeu. Les jeux symboliques sont extraordinaires : « Je suis ton bébé, j’ai froid, je suis tout seule peut dire une mère à son enfant, « je veux que tu me portes sur ton ventre, là je ferme les yeux, tu me protégeras… raconte-moi des histoires… câline-moi » et l’enfant se métamorphose en source de tendresse pour ce bébé inouï qui est sa mère.

Accepter la tendresse, c’est prendre le risque de l’absence dans la présence proche.

La tendresse peut s’apprendre encore partout dans la rue, à l’école, en famille. Mais c’est très mal vu. Combien de parents quand ils voient leurs enfants s’explorer ou explorer leurs corps pensent à des dangers. Dans mon enfance ma mère disait : « jeu de mains, jeu de vilain ». Et je crois que c’est toujours vrai, dans l’imaginaire de chacun, ce risque d’aller trop loin, d’être trop vulnérable, de déboucher sur l’imprévisible, sur l’incontrôlable : « que va-t-il arriver si je me laisse trop aller ? »

Il m’a été demandé : « Qu’est-ce que vous pensez que l’on peut faire pour qu’il y ait plus de tendresse dans ce monde ? »

Tout d’abord nous pouvons tenter de la vivre dans nos relations proches, plus ouvertement et plus fréquemment. Je crois également qu’il est important d’être clair. Si j’ai un geste vers quelqu’un je crois que je dois tenter d’être transparent sur mon intention qui est une intention d’offrande, de partage et pas un geste de possession. Pas une tentative de prendre le pouvoir sur l’autre, soit en le séduisant, soit en le mettant en dépendance. Le grand leurre de la tendresse c’est la séduction. Je voudrais rappeler ici que séduire signifie « conduire à soi ». Et bien, être tendre n’est pas conduire à soi l’autre mais « se conduire à lui ». Il faudrait inventer l’expression « faire la tendresse » pour aller plus loin que faire l’amour. Nous savons peu écouter nos propres gestes, ce qu’ils disent au-delà de nos besoins, de nos désirs, ce qu’ils disent comme modalité relationnelle. C’est aussi cela tenter d’être clair. Je peux m’interroger : « quelle est la qualité du geste que j’offre ? » Est-ce un geste qui va ouvrir, agrandir, donner, offrir quelque chose à l’autre, ou est-ce un geste qui va le capter, le retenir, le coincer, le menacer ?

On peut faire beaucoup de choses dans ce domaine, oser de plus en plus dans des lieux ouverts, dans des lieux de vacances, dans des lieux publics. Je suis assez optimiste sur ce plan, je crois que les gens éprouvent de plus en plus le besoin de se rencontrer, d’être plus vrais, d’être plus à l’aise dans leur corps. La vêture change, les gestes aussi, et beaucoup de gens passent de plus en plus de temps à accepter de s’occuper d’eux-mêmes ; ils s’interrogent sur ce qu’ils disent avec leur corps et reconnaissent mieux leurs besoins au lieu de les nier ou de les déplacer en symptômes divers.

Il peut sembler y avoir une équivoque ou une contradiction.

Plus haut j’ai invité à donner et maintenant je propose de s’occuper de soi-même ce qui est plutôt dirigé vers son propre bien-être. Les deux sont complémentaires. C’est une activité importante d’oser s’occuper de soi-même. Combien de gens prétendent aimer autrui ou s’en faire aimer et paradoxalement, ne peuvent s’aimer eux-mêmes Ils doutent ou méprisent leur corps, le dévalorisent, il en ont honte ou n’en acceptent pas certains aspects physiques. Ils maltraitent leur propre corps et peuvent l’agresser par des non-soins.

Je crois donc que le chemin de la tendresse passe par une reconnaissance et une acceptation de soi. S’aimer et se respecter déjà soi-même, c’est peut-être aussi simplement  accepter de découvrir son territoire, le territoire de son corps et de ses ressources. Cette notion est entachée de        moralisme : s’occuper de soi c’est  risquer d’être vu comme égoïste. Mais comment puis-je prétendre aimer autrui, ma femme, mes enfants ou mes amis si je n’accorde pas d’amour à ce que je suis ? Contrairement à ce que nous pouvons penser, s’aimer, soi-même est quelque chose de difficile et même de laborieux dans un premier temps.

Il est possible d’être tendre avec soi-même.

Oui, ah oui ! Je vais prendre des exemples dans le terre à terre du quotidien. Commençons par nous regarder dans la glace le matin : est-ce que nous pouvons accepter de jeter sur nous un regard bienveillant ? Quelle tête faisons-nous le matin à nous-même quand  nous nous levons, nous rasons ou nous maquillons ? Si nos yeux pouvaient voir le regard que nous portons sur nous serions parfois très effrayés. Nous avons souvent sur nous un regard de désintérêt, de mépris ou de malveillance. La tendresse commence là, avec soi-même dans le premier regard que l’on porte sur soi le matin et dans les gestes à notre corps. La, façon dont on se lave, dont on caresse sa peau, dont on s’habille.

Certaines parties du corps ne sont jamais touchées, s’étiolent par manque de contacts et finissent par être absentes. Comme si nous avions ce que j’appelle un corps         gruyère, avec des vides : nous avons parfois le corps troué dont l’inconscience va nous jouer des tours.

Mais toutes ces réticences, ces méconnaissances surtout, sont liées au fait que le plaisir est très censuré. Nous n’osons pas dire notre plaisir à l’autre, surtout quand il est pris en dehors de lui, comme si nous lui enlevions quelque chose. Quand les parents vivent mal le plaisir d’un enfant, ils tentent tout de suite de canaliser, de maintenir dans un seuil minime. Leur inquiétude est « sur quoi cela pourrait-il déborder ? », « jusqu’où cela peut-il aller.. ? »

Je suis père de cinq enfants. J’ai vu mes enfants tenter d’exprimer et de vivre la tendresse mais aussi en avoir peur, à tous les âges. Il se produit une sorte d’apprivoisement à la tendresse. Une lente découverte pour oser aimer, se respecter et se reconnaître, et puis oser témoigner de cela à un autre, et accepter de recevoir de lui. J’entends souvent des gens qui se plaignent d’être seuls, qui manquent d’amour. Je pense que l’amour est comme l’oxygène, il se trouve            partout, vraiment partout. Autour de moi je ne vois que ça ; il scintille comme un soleil permanent.

Il est vrai que nous ne savons toujours le recevoir, nous sommes des infirmes sur ce plan-là, des infirmes de l’amour, de la tendresse, car nous ne savons capter ce qui rayonne de partout. Capter non pas dans le sens d’en déposséder l’autre, d’emmagasiner, de capitaliser

Mais dans le sens de laisser circuler. Nous savons qu’un corps sain est conducteur d’énergie, et bien un corps en relation est conducteur de tendresse. Notre corps est le passage obligé de la tendresse. Prenons l’image des ondes de radio, elles circulent dans l’espace ; peuvent les capter ceux qui ont un outillage suffisant, la disponibilité pour ouvrir leur poste à un moment donné et l’écoute pour entendre. Eh bien l’amour, la tendresse circulent ainsi, nous traversent, circulent en nous à travers nous et hors de nous.

L’amour est Polymorphe.

Je n’ai certes pas les mêmes gestes de tendresse avec ma petite fille Clara qui a onze ans et demi et une autre de mes filles Marine qui a vingt ans, et pourtant je ressens avec la même émotion, la même intensité, le     même enthousiasme ce qui va passer entre nous. L’important c’est d’aller au-delà de la tendresse implicite vers la tendresse vécue, vers la tendresse témoignage.

Évidemment, mes enfants reçoivent aussi des impulsions stimulantes ou éventuellement blocantes de tous les autres milieux qu’ils fréquentent.

Mais ce que nous avons pu vivre ensemble une certaine liberté sur ce plan ils  peuvent partager à leur tour… chaque fois qu’ils sentent que c’est possible.

Si on a réussi à vivre en tendresse avec soi-même, et avec d’autres chacun va trouver la bonne distance pour lui pour l’autre.

Sans tomber dans des recettes, je reprendrai seulement cette image du chemin. Je crois que si on a commencé à emprunter ce chemin, il est essentiel de le suivre. Il est  possible de rencontrer des incidents en cours de route, de vivre des échecs, de se faire blesser et d’avoir soi-même trop engagé sa tendresse et l’autre nous a déçu, nous a capté ou a tenté de « nous avoir » avec cela.

La tendresse peut créer de la solitude par le contraste plus accentué présence-absence.

Le chemin est vaste, il parcourt l’univers et la vie avec nous. Dans beaucoup de situations relationnelles il est possible de manifester de la tendresse, dans un regard, dans un mouvement de bouche, dans un silence. Parfois, ce sera simplement de se sentir entendu par quelqu’un, de se sentir compris simplement par l’acceptation de quelqu’un qui ne va pas nous couper, qui ne va pas s’emparer de notre parole pour développer son point de vue à lui.

L’écoute et la tolérance sont une forme de tendresse.

C’est un chemin très diversifié. Chacun le poursuit aussi loin qu’il le peut, à son rythme. Il peut se laisser coincer, il peut se laisser arrêter par un certain nombre d’incidents de parcours. Il peut aussi l’élargir ou le prolonger. La liberté de chacun sera dans le choix qu’il fera de rester sur le chemin et de continuer à l’inventer ou de le quitter.

La tendresse ce sont des yeux qui se découvrent regard.

Si la tendresse avait réellement droit de cité au niveau où elle devrait l’avoir, il y aurait beaucoup moins de maladies, moins de malaises, plus de bonheur.

Je crois que nous serions moins « tordus » et déchirés sur le plan psychique, moins souffrants, je crois que nous n’aurions pas besoin d’utiliser ces langages symboliques que sont les maladies, les accidents, les actes manqués, les pseudo-conflits, pour éventuellement oser utiliser des langages plus directs qui sont les langages du corps.

La tendresse peut désamorcer certains conflits, ou les éviter. Il s’agit de pseudo-conflits, c’est-à-dire de « jeux relationnels » où les positions sont déterminées, entretenues, combattues pour des enjeux qui échappent aux intéressés eux-mêmes. Je ne préconise pas de désamorcer les autres conflits qui sont des affrontements ouverts. Je crois que le conflit fait partie de la vie. Nous vivons des périodes de crises et de paliers, d’affirmations et d’interrogations. Par exemple, je crois qu’il est très important dans un couple d’avoir des conflits, sous forme d’affrontements ouverts où chacun va se définir et se différencier. Un des pièges justement est d’être tenté d’utiliser la tendresse comme une monnaie soit d’échange, soit de désamorçage. Je ne crois pas que tendresse et conflits soient incompatibles : je peux oser m’affronter à quelqu’un que j’aime, en particulier dans le sens où j’ai besoin de me faire reconnaître comme différent.

Car un des pièges de la tendresse est la fusion, le risque de tomber dans un sorte d’amalgame, de collusion où au fond, j’essaie de croire que l’autre est comme moi, qu’il aime les mêmes choses que moi, qu’il partage les mêmes points de vue. Je crois qu’au contraire la tendresse ouverte permet plus de différenciation, donc de reconnaissance vraie.

La tendresse c’est l’écoute de la différence.

Avec trop de différenciation nous avons peur d’aller presque jusqu’à la séparation !

Il est important de rappeler que le sens étymologique du mot séparation c’est se différencier. Il est vrai que dans notre imaginaire, la séparation est souvent associée à la notion de perte, de rupture et d’éloignement. C’est un des paradoxes de la communication qu’il faut pour se rencontrer réellement, accepter de se séparer, dans le sens de se différencier. Je peux donner un exemple concret. Si j’ai envie d’aller au cinéma, ce soir, est-ce que je peux lui dire : « J’ai envie d’aller au cinéma, et toi ? ». Et c’est en fonction de sa réponse que ce fera mon vrai choix. Si elle me dit « oui », nous allons au cinéma ensemble, et si elle me dit « non, je suis fatiguée », c’est là que va se poser pour moi l’alternative, mon vrai choix : est-ce que je maintiens mon projet ou est-ce que je préfère rester avec elle et près d’elle. Mais souvent je vais éviter de faire une demande claire en ce sens et je vais par exemple, quand j’ai envie d’aller au cinéma, lui demander à elle : « tu n’as pas envie d’aller au cinéma ?) c’est-à-dire que je mets mon propre désir dans ses mains et si elle me répond « non » je vais être frustré parce que je me suis laissé déposséder de mon propre choix.

Parfois je vais donc au cinéma seul. Et parfois je renonce au cinéma. Mais je ne fais pas preuve de moins de tendresse en allant au cinéma seul, si j’ai le sentiment que je vais pouvoir partager ce que je vais vivre avec elle, le lui redonner sous une forme ou sous une autre. Je ne fais pas preuve de plus de tendresse en me privant. La tendresse ne passe pas par la privation, la tendresse contient une idée d’abondance. En étant tendre et généreux avec moi-même, je peux proposer plus de tendresse.

Je dois m’aimer moi-même si je veux pouvoir aimer l’autre.

« Le bonheur ce n’est pas de rendre heureux l’autre, c’est de se rendre heureux soi-même et d’offrir ce bonheur à l’autre », disait ma grand-mère.

Mon point de vue est qu’il faut inviter les gens à parler de la tendresse, mais aussi à témoigner de la façon dont ils peuvent la vivre ou ne peuvent pas la vivre, de la façon dont ils peuvent l’offrir ou la recevoir.

« Nous avons l’âge de notre tendresse. Notre usure n’est rien d’autre que de l’amour inemployé. »

Stan Rougier


[1] Au cours d’une interview avec Jean Castel en juin 1982 sur Radio-Lille dans une série d’émission « long-parcours » sur la Tendresse – 1 h. par quinzaine durant 8 mois.

[2] Chacun sait que les bonnes confitures sont faites avec des fruits, du sucre et beaucoup d’amour.

[3] Il y a tellement d’interdits et de pièges dans le oser montrer ses sentiments réels.