Robert Linssen : Alexandra David-Neel


28 Oct 2008

(Revue Être Libre, Numéro 241, Octobre-Décembre1969)

Notre grande amie et collaboratrice Madame Alexandra David-Neel vient de s’éteindre à Digne dans les Basses Alpes. Elle allait entrer dans sa 102e année.

Nous allions souvent la voir dans la villa de style légèrement tibétain qu’elle avait intitulé « Samtchen Dzong » (ce qui signifie « La demeure de la Paix »). Nous y avons passé des journées inoubliables en compagnie de son fils adoptif, le Lama Yongden, décédé quelques années avant elle. A ceux qui l’abordaient du dehors, Alexandra David-Neel pouvait paraître cynique, froide, et terriblement moqueuse.

Des liens profonds d’amitié spirituelle et initiatique nous l’ont révélé sous un jour que très peu connaissent. Combien de fois n’avons nous pas ri ensemble et de bon cœur des commérages ou des calomnies dont nous étions parfois l’objet.

Alexandra David-Neel a non seulement compris intellectuellement la sagesse du bouddhisme Mahayana. Elle en a vécu profondément les bases essentielles.

Elle était la première femme de race blanche ayant pénétré dans la ville sainte de Lhassa au Tibet. Animée d’un courage, d’une énergie et d’une audace rares, elle a parcouru à pied, il y a une soixantaine d’années déjà, la Chine, la Mandchourie, les premiers contreforts de l’Himalaya et Le Tibet. Ces régions étaient infestées de brigands et d’animaux sauvages tout aussi redoutables. Déguisée en mendiante tibétaine, vêtue de haillons, le visage enduit de cirage, elle parvint à déjouer les surveillances les plus vigilantes. Aidée par sa connaissance parfaite du tibétain, Alexandra David-Neel parvint à pénétrer dans les sanctuaires initiatiques et les lieux saints les plus hermétiques du Népal et du Tibet.

Comment était née cette vocation ?

Elle nous confiait souvent que dès sa plus tendre enfance elle était empreinte d’un désir d’apprendre. Il y avait en elle une soif ardente de découvrir le monde sous tous ses aspects. Elle voulait toujours explorer davantage. Sa devise avait toujours été la, suivante : « Voir, voir toujours, voir toujours plus, en surface et en profondeur ».

Animée très tôt d’un esprit critique Alexandra David-Neel se rendit vite compte de la superficialité de l’immense majorité des Occidentaux. Sa maturité psychologique et sa vitalité spirituelle avaient créé en elle un climat particulier, un sens des valeurs qui se trouvaient aux antipodes de l’occidental moyen.

Elle avait toujours eu le pressentiment qu’en Inde, ou en Chine ou au Tibet, elle rencontrerait les maîtres spirituels qui lui ouvriraient la voie de l’Eveil intérieur. Elle eut le privilège d’en rencontrer plusieurs qui lui ont fait une forte impression. Il y eut parmi eux, celui qui fut le maître du vénérable D.T. Suzuki, et le vénérable Samtchen Kham Pâ, originaire du pays de Kham, actuellement bien plus que centenaire et ami du maître chinois Hsu Yun qui décéda en 1959 à l’âge de 119 ans.

Nous ne savons s’il s’agit d’une prédestination étrange ou d’une intuition remarquable de l’illustre exploratrice du Tibet, mais la devise qui présida à son existence depuis sa plus tendre enfance était celle des grands maîtres du bouddhisme « voir, voir toujours plus en profondeur ».

Souvenons-nous de cette parole admirable du Bouddha rapportée dans le Dhammapada : « La vigilance et la lucidité sont les voies de l’immortalité. La négligence est la voie de la mort. Les négligents sont déjà comme s’ils étaient morts »…

Lors de son très long séjour au Tibet, raconté au cours de ses nombreux ouvrages, Alexandra David-Neel a rencontré de nombreux sages, des sorciers, des magiciens, des ascètes, tous aussi étranges que mystérieux.

Elle y rencontra également le Lama Yongden qui devint son fils adoptif. Ils marchèrent et voyagèrent ensemble dans tout l’Orient, et l’Extrême Orient, durant plus de trente ans.

Il est intéressant de noter qu’Alexandra David-Neel ne se borna pas à l’étude théorique, ni de la sagesse bouddhique, ni de la magie et des différentes mortifications et pratiques ascétiques. Elle a vécu la vie des ermites contemplatifs en restant isolée du monde de nombreux mois dans des grottes naturelles ou artificielles situées à plus de 4.000 mètres d’altitude à flanc de montagne.

Douée d’une force de volonté peu commune elle a pratiqué l’entraînement des ascètes et mages tibétains laissant geler des draps humides sur le dos. Elle connaît tous les secrets de la magie, des respirations yoguiques, des marches semi-hypnotiques (loum-goum) effectuées par les tibétains.

Mais tous ces phénomènes n’avaient pour elle qu’une importance secondaire. Pour Madame Alexandra David-Neel, une chose importait avant toute autre : l’Eveil intérieur, la vigilance.

Lors de nos entretiens initiatiques avec le Lama Yongden, elle disait souvent :  « L’Occultisme et la magie ne sont que la basse cuisine de la spiritualité ».

Elle avait, en outre, un sens extraordinaire de l’humour.

Au cours d’un voyage en Inde avec une amie très attirée par les exploits des fakirs, on lui parla d’un sorcier indien qui dormait sur des clous. L’amie très intriguée voulait à tout prix rencontrer ce sorcier. Après de laborieuses recherches Madame Alexandra David-Neel et son amie se rendirent à l’endroit indiqué. Mais le sorcier était absent. Seul, un disciple restait là, devant une grande planche recouverte de clous pointus d’environ 10 cm. de long. En dépit des promesses du disciple, le sorcier tardait à venir. Voyant son amie désappointée et impatiente, Madame Alexandra David-Neel initiée aux pratiques de magie s’étendit sur la planche couverte de clous, à la stupéfaction de son amie et du disciple. Au même moment, des touristes descendant d’un car, venaient pour rendre visite au célèbre sorcier toujours absent. S’adressant à eux, Madame David-Neel leur dit : Mesdames, Messieurs, le sorcier est absent… mais vous voyez mieux : une authentique parisienne sur un lit de clous… Puis flegmatiquement elle poursuivait : « le ciel est beau ici n’est-ce pas, mais il fait un peu plus chaud qu’à Paris… »

Au cours de ses nombreux voyages Alexandra David-Neel rencontra les personnages les plus étranges, parfois mystérieux, parfois très connus. Elle connut le docteur Otto Hanish, fondateur du mouvement Mazdaznan, le docteur Bertholet, célèbre diététicien suisse et maître de nombreux ordres initiatiques. Elle fut une des rares européennes ayant assisté au procès à huis clos du leader théosophe Ch. Leadbeater, en Inde. Parmi les noms connus, citons le comte de Keyserling, Trebitch Lincoln, le colonel Hardy, M. et Mme Paul Richard (Mme Paul Richard devint plus tard « La Mère » jouant un rôle important dans l’Ashram de Sri Aurobindo).

Très souvent nous nous rendions à Samtchen Dzong, surtout entre 1947 et 1955 pour mettre au point la participation de Madame Alexandra David-Neel à notre ouvrage sur le bouddhisme et parler de notre ami commun Samtchen Kham Pâ (connu en Inde sous le nom de Dayalshanti Ghôse). Nous envisagions à ce moment la réforme de l’organisation de l’Ordre des Praja-Patis dont Madame Blavatsky avait abondamment parlé dans « La Doctrine Secrète » (Praja-Patis étant entendu par le Maître K.H. comme « Seigneurs de l’Etre » ou « Confrérie des Créateurs », le terme doit être pris ici dans sa signification ésotérique la plus haute).

En 1947, nous invitions Alexandra David-Neel à Bruxelles pour y donner quelques conférences à notre Institut de Science et Philosophie sur le sujet qui nous était le plus cher : « La Doctrine orale secrète des grands maîtres de la Vue Juste ». Nous nous arrêtâmes dans une propriété aux environs de Lausanne, au bord du Léman, chez notre ami commun le docteur Bertholet. La soirée fut passionnante. Le lendemain nous repartions, toujours dans notre voiture, vers Bruxelles.

Détail curieux et pittoresque : Lorsque nous recommandions à la réception de l’hôtel une chambre avec un lit confortable en raison du grand âge de notre amie, celle-ci nous glissait à l’oreille : « Cela n’a aucune importance, je ne dors jamais dans les lits d’hôtel. Pensez-vous ! avec le magnétisme de tous les couples qui y ont passé, j’emporte partout une couverture et dors, par terre, sur le plancher ».

Lors de son, séjour en Belgique, Mme Alexandra David-Neel fut accueillie par S.M. la Reine Elisabeth qui s’intéressait à ses œuvres. L’illustre exploratrice reçut la Médaille d’Or de la Société Royale belge de Géographie pour l’ensemble de ses explorations et de ses œuvres écrites.

Au retour, nous nous arrêtâmes dans une propriété du département du Rhône, où séjournait le vénérable Samtchen Kham Pâ lors de sa dernière traversée-éclair du continent européen. La soirée fut mémorable. Le lendemain nous arrivions à Digne où le Lama Yongden nous fit un chaleureux accueil.

Vers 1966-67 nous rendions notre dernière visite à notre grande amie.

Pendant que sa secrétaire faisait voir à une visiteuse les piles de manuscrits tibétains et les souvenirs de voyages, nous eûmes le privilège d’un entretien extraordinaire et profondément émouvant sur le « Grand Eveil » et le « Vide ».

Peu après son centième anniversaire, Alexandra David-Neel reçut le « Grand Prix des Vikings » pour l’ensemble de son œuvre vécue comme exploratrice, écrite dans ses ouvrages.

Notre grande amie a été incinérée à Marseille. Ses cendres ont été ramenées à Digne auprès de celles du Lama Yongden, son fils adoptif.

Alexandra David-Neel a exprimé le désir de voir ses cendres répandues avec celle du Lama Yongden, dans les eaux du Gange.

A la lumière des enseignements des Maîtres de la Vue Juste et de ceux des « Dragons de feu himalayens de Dzyan-Dhyana » nous ne lui adresserons pas le message d’adieu triste et banal des profanes. Non ! Nous lui souhaitons bienvenue dans la gloire de « CELA » qui est au delà de la vie et de la mort.

Robert LINSSEN.