Jean Picard : Les appuis du corps


11 Nov 2016

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 14. 1984)

Que l’homme se tienne debout tient du prodige

Une soixantaine d’articulations empilées les unes sur les autres posées sur quelques centimètres carrés

les appuis de l’homme sont physiques et psychiques

Jean Picard est kinésithérapeute. Longtemps il a travaillé sur des sportifs et passait auprès d’eux pour une sorte de « sorcier ». Très imbibé de la philosophie extrême-orientale, Jean Picard a depuis des années compris que le psychisme de ses patients pouvait se déchiffrer en regardant leurs squelettes. Dans son approche, n’est jamais absente cette part d’implication entre le praticien et le patient, cette compréhension au deuxième niveau qui fait les grands thérapeutes.

De tous les mammifères de la Création, l’homme est le seul qui soit réellement vertical. Au sens géométrique du terme, c’est-à-dire perpendiculaire au plan horizontal. Les autres, comme certains grands singes, ne sont que relativement verticaux, toujours plus ou moins inclinés vers l’avant.

Mais, ce privilège représente pour l’homme de nombreuses difficultés d’adaptation, passées, présentes et probablement futures. Il s’agit, en fait, de faire tenir en équilibre les unes sur les autres, une soixantaine d’articulations étagées sur une moyenne verticale de 1,70 m, s’appuyant sur une base de sustentation horizontale de 35 cm de diagonale. Ceci, grâce à des surfaces articulaires adéquates et, pour limiter au strict minimum les détails, grâce également à un système nerveux particulièrement complexe, mais étonnamment adapté.

Jusqu’ici, tout se passe à peu près bien, selon une certaine forme de fonctionnement, que seules quelques maladies, des erreurs d’éducation verticale trop précoce ou certains excès physiques peuvent perturber. Nous sommes alors dans ce que la médecine appelle des troubles orthostatiques. Elle en reste là, puisque rien d’autre en principe ne peut être responsable de ces troubles ou attitudes plus ou moins déséquilibrées.

Et pourtant, une analyse détaillée de la morphologie et de la gestique humaine ouvre des perspectives qui peuvent se résumer par ceci : les appuis de l’homme sont autant physiques que psychiques. Il y a trente ans, le Dr De Sambucy disait déjà, « on a le psychisme de sa colonne et la colonne de son psychisme ». Petite phrase que les psychologues ne comprennent pas !

Toutes les articulations du corps subissent la pesanteur qui s’exerce verticalement et de haut en bas sur leur surface. C’est ici qu’intervient le psychisme, qui parfois « s’ajoute », parfois « détruit » l’action de la pesanteur, un peu comme si, dans le premier cas, le corps se faisait plus lourd, augmentant ses courbures ou ses zones de flexion, ou, dans le second cas, retenait certaines parties du corps, comme suspendues ou rétractées sur elles-mêmes. Ainsi l’attitude de crainte qui voûte la colonne cervico-dorsale ou les auto-tensions de l’ego qui remontent les épaules et vident l’énergie des membres inférieurs.

Tout ceci peut paraître bien banal, quand on parle du corps sans le vivre (ce qui, hélas est très fréquent), mais quiconque le « vit » dans des exercices profonds comme les asanas, le zazen ou le tai-chi-chuan par exemple, comprend très vite l’importance de ces constatations. Il est bon d’apporter, maintenant, quelques explications qui pourront éclairer votre pratique personnelle. Tout d’abord, qu’est-ce qu’un appui ? N’entrons pas dans les détails compliqués de la biomécanique, (compliqués et parfois fort discutables quant à l’application au vivant de l’homme). Or peut dire que c’est le rapport entre deux surfaces articulaires qui se transmettent réciproquement une pression et une contre- pression, de plus en plus importantes au fur et à mesure que l’on s’approche du sol, le tout s’achevant aux pieds qui, en dernier ressort, transmettent la masse totale au sol qui la leur renvoie. A noter que la pression est séparable en deux forces ; l’une qui vient du haut, la pesanteur, l’autre qui serait en quelque sorte, le renvoi inverse de tout ce que reçoit le sol (théorie du biverticalisme de Phusis.) D’où l’importance de certains exercices sensitifs au niveau du pied.

C’est la succession et l’ensemble de ces appuis, qui commencent aux premières cervicales pour se terminer aux pieds, qui donnent l’attitude générale d’ensemble de l’homme vertical. Soulignons au passage, l’importance des constitutions chères aux homéopathes et qui s’expriment médicalement au niveau des articulations, par plus ou moins de laxité ou de raideur.

En quoi le psychisme intervient-il dans cet ensemble d’appuis ? Tout simplement par le système musculaire qui mobilise ces articulations. Leur fonctionnement obéit à des lois très strictes, qu’on appelle leur physiologie. Tel système articulaire ne fera que flexion-extension, dans des limites très déterminées. Au-delà, c’est l’entorse d’abord, la luxation ensuite, la fracture enfin.

Tous ces mouvements traduisent en fin de compte, et qu’on le veuille ou non, les deux dynamismes réactifs fondamentaux de l’homme : dilatation, rétraction, chers à l’école française de morphologie Sigaud Thooris.

L’homme est en continuel rapport avec ce qui l’entoure : son milieu. Que ce soit l’atmosphère, la nourriture ou son semblable ; qu’il soit matériel, intellectuel ou spirituel. Et toujours les mêmes réactions aux sollicitations (qui peuvent être des agressions) : je m’ouvre, je me ferme dilatation, rétraction. Le tout s’exprimant dans une morphologie et une gestique propre à chacun et qu’il est impossible de dissimuler complètement à un œil exercé.

Quatre grands groupes de muscles sont responsables de ces dynamismes : fléchisseurs, extenseurs ; rotateurs internes, rotateurs externes. Quand tel ou tel comportement est dominant, on retrouvera la dominante musculaire correspondante et, par là même, l’expression dans l’équilibre articulaire et dans l’appui. Articulations plus ou moins alignées, libres par dominance des extenseurs, des rotateurs, etc.

La vieillesse disait le Dr Tissié, c’est le triomphe des fléchisseurs sur les extenseurs.

Notre rapport aux autres s’exprime dans notre attitude ; il suffit de savoir voir. Notre rapport aux autres certes, mais également notre passé et l’ensemble des réactions au milieu, « consignées » dans la mémoire corporelle quand elles étaient importantes. Aussi bien d’ordre physique (une maladie pulmonaire ou intestinale) que d’ordre psychique (traumatisme d’enfance). Une grosse injustice ou une incompréhension à certains âges de l’enfant, et c’est une réaction en repli (réaction, flexion, rotation interne) ou en agressivité (dilatation, etc.) qui s’inscrira dans les appuis et risque d’y rester toute la vie.

A noter que chacune de ces réactions peut être heureuse ou malheureuse, suivant les circonstances ; l’œil morphologique voit immédiatement ce qu’il est impossible de détailler dans un simple article.

Mais, à l’excès, l’extrême dilatation c’est l’obésité et l’extrême rétraction c’est l’autisme. Alors qu’une rétraction peut être un repli défensif prudent (une couverture contre le froid) et une dilatation le simple moyen de refouler les prétentions envahissantes d’autrui.

Les dominantes de réactions répétées finissent par imposer une véritable tension dans certains groupes musculaires plus spécialement dits de relation. Et c’est ainsi que s’installent des attitudes de plus en plus figées, nées de l’enfance, de l’immaturité de l’adolescent ou d’une inadaptation d’adulte toutes grandes consommatrices d’énergie et entretenues par chaque évocation directe ou indirecte du traumatisme initial.

Ces attitudes déterminant des appuis troublés sont pour la plupart inconscientes, c’est-à-dire que le sujet réagit comme un automate à leur action, tout en se croyant lucide et conscient.

Certaines, par contre, sont très conscientes et relèvent du défi ou de la provocation : on cherche à influencer l’autre. Dans les deux cas, l’aspect vestimentaire en dit long. Le rigide puritain et le débraillé malpropre se rejoignent dans l’habit (qui se confond dans les idéogrammes chinois avec… l’appui : yi).

Tout le corps peut être ainsi marqué, mais trois régions sont principalement réceptives : les pieds, le bassin et le dos.

Les pieds par exemple, sont pratiquement « bloqués » chez 80 % des gens. Aucun contact vrai avec le sol. Certains, toujours anxieux, ne marchent que sur la pointe des pieds ; d’autres ne marchent qu’à petits pas, comme à regret, vers un avenir qui les angoisse ; d’autres encore talonnent leur arrogance ou traînent la savate lestée du plomb de leur misère physique ou morale.

Le dos ? une sorte de dépotoir psychosomatique

Au niveau du bassin, règne le monde très particulier du sexe. Freud a eu raison de le décrire, mais tort de ne voir que « ça ». Une mauvaise éducation sexuelle, aussi bien masculine que féminine, mais surtout féminine, paniquante et glacée, fige et bloque bassin et membres inférieurs dans une attitude de défense et de répulsion qui déséquilibre la colonne vertébrale et inhibe la vitalité du hara. L’éducation (si l’on peut dire) inverse déclenche une labilité du bassin tout aussi regrettable que l’attitude figée. Dans les deux cas le rapport pied-sol est faussé et la colonne ne peut trouver son équilibre principiel, verrouillée qu’elle est par le bassin au niveau de la cinquième et dernière vertèbre lombaire.

Quant au dos, il y a beaucoup à dire, mais contentons-nous de quelques idées pour simplifier.

Le dos c’est d’abord la colonne vertébrale qui, dans sa partie inférieure, subit la loi du bassin et des membres inférieurs et, dans sa partie supérieure celle, principalement, du muscle trapèze. Ajoutons les innombrables mimiques et masques de circonstance du visage qui projette leurs tensions jusque dans le cou et on comprendra aisément que cette malheureuse colonne n’accepte pas certaines postures sans grincer.

Le dos en tant que surface, est recouvert par une centaine de points chinois, parmi lesquels une quinzaine expriment les cinq sentiments profonds et les cinq énergies fondamentales correspondantes. Des bandes cutanées métamériques traduisent les souffrances organiques passées et présentes.

Pour terminer ce tableau du dos, la cage thoracique, un monde de rétractions et de défenses avec son maître à fonctionner : le diaphragme, un muscle qui, avec ceux du bassin et le trapèze fonctionne en synergie dans les tensions et les blocages.

Après avoir lu tout ce qui précède, on comprend mieux que le dos soit une sorte de « dépotoir » des tensions psychosomatiques humaines. Tout le karma s’y projette et les manipulations vertébrales sont inopérantes sur ce karma. Quand l’équilibre est perturbé, les appuis changent, certaines surfaces articulaires, vertébrales ou autres, souffrent au bout d’un certain temps, l’intervention soulage momentanément, mais tout revient plus ou moins vite.

Cela signifie-t-il que nous soyons condamnés à « traîner » cela toute la vie ? Si aucun effort n’est fait, oui. On s’habitue et on compense. Compensations physiques certes, mais psychiques également. C’est à ces compensations que l’ego s’accroche et comme elles sont multiples et souvent très subtiles, on vit sur des appuis en porte à faux permanent, du corps et de l’esprit, du haut en bas.

Quand on soigne des colonnes, il faut savoir souvent être discret et se taire… Pour éviter certaines tempêtes ! Mais alors, direz-vous, que faire ? La réponse est simple, par soi-même, rien. C’est clair, tant que « ce », qui fait, est un moi inconsciemment accroché à ses compensations, tout ce qu’il fera nourrira ses compensations, ses tensions, etc. C’est le cercle vicieux, Ouroboros.

On comprend les échecs des techniques, même très sophistiquées, mais qui négligent le corps. La maïeutique de Socrate n’est pas à la portée de tout le monde.

L’Occident était mal armé en ce domaine ; il a longtemps refusé les techniques de conscience corporelle profonde, musculaire, articulaire, osseuse et respiratoire notamment. Il fallait parler ; travailler le corps était « maternant » ! Aujourd’hui, il découvre l’Orient et ses techniques millénaires. Il s’y précipite pour hélas ! … gaver trop souvent ses compensations (voir plus haut).

C’est ainsi que l’on entend fréquemment : J’ai fait mon Yoga, mon Zazen, mon Tai-chi-chuan. » Cet acte qui peut partir d’une intention très pure, n’est pas principiel, il est égotiste. Le mouvement principiel, le vrai, surgit de l’intérieur. Il vous prend, mais ne peut en aucune façon être pris. C’est au-delà du moi possessivisant. C’est le musho-toku du Zen. Quand vous pratiquez le Yoga, le Zazen ou le Tai-chi, n’objectivez pas. « Soyez », simplement. Qu’un ego ne soit surtout pas le témoin de cette activité, et tout se fera tranquillement, doucement, sans heurts. Question de temps, de présence, de conscience et de foi. On comprend alors le sens de la célèbre phrase du sixième et dernier patriarche Zen, Houeï-Neng : « Si vous saviez trouver la véritable immobilité, vous trouveriez l’immobilité dans le mouvement. »