Robert Linssen : Bouleversements économiques et leurs solutions


19 Sep 2008

(Revue Être Libre, Numéro 258, Janvier-Mars 1974)

La rapidité des rythmes évolutifs entraine de nombreux bouleversements parmi toutes les structures anciennes, et plus particulièrement dans les structures économiques.

Les défauts cachés d’une structure se révèlent de façon infiniment plus rapide et spectaculaire. Des erreurs qui, jadis étaient vécues durant des siècles avant que l’homme prenne conscience de l’évidence de leur fausseté, se révèlent comme telles, actuellement, en quelques années ou en quelques mois.

Tel est le cas concernant la prise de conscience des désastres économiques accablant le monde au cours de la seconde moitié du XXème siècle.

Nous assistons à l’agonie du système économique actuel avec le cortège de misères qu’il engendre : chômage, famines, guerres.

Lorsqu’un organisme est malade, atteint d’une intoxication quelconque, il réagit parce que l’on appelle une « crise ». La « crise », la maladie est un mode d’avertissement précieux enseignant à celui qui l’atteint qu’il est en danger.

Après la « crise », si l’on a tenu compte de l’avertissement, il y a convalescence puis état normal.

Une « crise » est donc un phénomène passager auquel une issue peut être trouvée. En est-il de même des crises économiques, qui de 1929 à 1974 ne font que s’aggraver ?

Suffirait-il d’attendre patiemment le retour à un état normal que seraient venus bouleverser prématurément les rythmes prodigieux des progrès scientifiques et techniques ?

Non. En vertu de la nature même et des principes de base de nos structures économiques il n’y a pas de retour possible à une situation normale. Le déséquilibre économique actuel est sans issue.

Ne disons plus qu’il y a une « crise » économique. Le terme est faux. Il nous trompe et fait espérer un retour à l’état normal d’un organisme ou de structures saines qui n’existent pas et n’ont jamais existé.

* * *

Nous avons formulé à diverses reprises les bases de ce que nous avons appelé, faute de mieux, un « Matérialisme spirituel ». Nous l’avons défini comme une science de la Nature, en insistant sur le fait que le mot « Nature » englobe ici l’ensemble des énergies physiques, psychiques et spirituelles auxquelles participent les êtres et les choses.

Le « Matérialisme spirituel » devrait être non seulement une science de la Nature mais aussi un art de vivre en harmonie avec les lois naturelles des mondes physiques, psychiques et spirituels.

La Nature nous offre le spectacle d’une économie naturelle. Il semble que les déséquilibres et les crises s’y manifestent de façon assez rare.

Il nous a semblé utile d’exposer ce qui à nos yeux, constituerait les bases d’une « Economie Naturelle ».

Afin d’en comprendre à la fois le bien fondé et l’esprit il est important de considérer que l’histoire de l’économie pourrait être divisée en deux grandes phases nettement distinctes :
1) une phase de rareté.
2) une phase d’abondance.

Durant les temps préhistoriques l’homme a lutté et souffert pour capter et transformer les énergies de la Nature. Ses moyens de production étaient dérisoires.

L’âpreté des premiers combats qu’il dût mener pour s’assurer le strict nécessaire, tant du point de vue alimentaire que vestimentaire l’a conduit à vivre en société.

Tout l’effort économique des hommes primitifs peut se résumer par une association mutuelle des forces, une organisation collective des énergies pour combattre le grand ennemi du moment : la rareté des produits, le manque de confort possible.

Les hommes comprirent peu à peu l’intérêt du perfectionnement de certaines spécialités : ce fut le début de l’ère des spécialisations.

Les disciplines de la spécialisation ayant apporté un certain perfectionnement et une variété assez riche dans les produits, les primitifs commencèrent à procéder à leurs échanges.

Le troc fut facilité par l’adoption d’une sorte de marchandise tierce, de valeur purement conventionnelle : la monnaie.

Peu à peu, l’intelligence humaine s’est perfectionnée. L’homme discerna quels sont dans la Nature les éléments qui pourraient contribuer davantage à son affranchissement. Il fît travailler les animaux.

Devenant plus ambitieux et de plus en plus insatisfait il commença à exploiter ses semblables : ce fut le règne de l’esclavage.

Au cours de cette première phase de rareté, les chocs sociaux, les guerres, les invasions n’eurent qu’un objectif essentiel : la lutte contre la rareté par la conquête des produits de nature à satisfaire les besoins.

Mais entre les 17ème et 20ème siècles tout changea brusquement.

La phase de rareté se termina. Nous sommes, ou du moins, nous devrions être dans l’abondance.

La quantité d’énergie disponible que nous permet d’entrevoir l’âge atomique est énorme même dans l’hypothèse d’un épuisement des réserves de charbon et de pétrole.

En dépit de tout cela, il est paradoxal de constater que lorsque le monde luttait au cours de sa phase de rareté et de besoin, beaucoup d’êtres humains semblaient plus heureux et sereins.

Ainsi que l’exprimaient les grands pionniers français de l’économie distributive Georges Valois et G. Rodrigue dans le « Plan du Nouvel âge ».

« Le régime actuel produit l’abondance mais un système économique périmé en empêche la juste répartition. Le régime produit l’abondance mais distribue la misère ».

Les progrès de la technique, réalisés grâce à un développement de la pensée humaine ont pour mission profonde de libérer l’existence de l’homme d’un travail matériel excessif.

Mais des structures désuètes, corrompues par l’esprit du profit aboutissent à des résultats contraires.

Seule une infime minorité de privilégiés jouissent pleinement des avantages de l’évolution technique.

De nos jours, certaines machines effectuent en une heure le travail semblable à celui que des centaines hommes accomplissaient il y a moins d’un siècle en un jour.

La machine pourrait libérer l’homme du joug d’un travail matériel excessif et lui permettre de réaliser une dignité nouvelle par l’accomplissement de ses plus hautes possibilités spirituelles. Mais nous en sommes loin.

L’énorme disparité entre une évolution technique considérable, d’une part, et d’autre part, une absence totale de maturité psychologique et spirituelle a pour effet d’aggraver les difficultés du monde dans une foule de secteurs totalement inattendus il y a moins de vingt ans encore.

Il suffit de penser aux problèmes de plus en plus graves de la pollution des rivières, des océans, de la terre, de l’air et des effets secondaires des crimes constants de l’homme contre la Nature et les grands équilibres biologiques.

L’homme pouvait, théoriquement réaliser un véritable paradis sur terre dans une abondance sans précédent dans l’histoire. Mais le développement unilatéral de la pensée sans l’épanouissement parallèle de l’amour et de la spiritualité a tout gâché.

Parce qu’ils sont mal utilisés, les progrès techniques qui devaient libérer l’homme, l’entraînent dans des crises économiques de plus en plus graves et sans issue. Le spectre d’une dévaluation monstrueuse et sans précédent dans l’histoire est là, plus que jamais présent. Il est un sujet de cauchemar hallucinant pour tous les dirigeants de l’économie mondiale en ce dernier quart du XXème siècle. Il s’agit d’un processus irréversible que rien ne peut véritablement arrêter.

Il peut être résumé très schématiquement de la façon suivante :

Les progrès techniques ont doté l’homme de machines de plus en plus perfectionnées. Celles-ci entraînent des millions de travailleurs au chômage que l’on tente de neutraliser par des reconversions.

Le chômage des hommes entraîne le chômage des capitaux.

Le développement des moyens de production entraîne, dans une première phase, un abaissement continuel des prix de revient ainsi qu’une surproduction de plus en plus importante.

La surproduction de chaque nouveauté s’adresse d’abord aux classes aisées. Celles-ci sont rapidement saturées. Les producteurs sont obligés ensuite de s’adresser aux classes moins solvables. Les prix sont l’objet d’une phase de baisse provisoire.

Mais le chômage grandissant, le pouvoir d’achat diminue.

Mais en dépit du pouvoir d’achat qui diminue, la surproduction, signe distinctif de la période d’abondance continue. Il y a embouteillage de produits, stockages énormes.

Une urgente nécessité de débouchés nouveaux s’impose. Au temps du colonialisme, les industriels tentaient de « suggérer des besoins » aux indigènes de l’Afrique et d’autres régions afin d’écouler les marchandises et parmi celles-ci, les plus novices, boissons alcooliques, drogues de toutes espèces.

Ensuite, la publicité, toujours plus éclairée par les suggestions de psychologues avertis, tente de « suggérer des besoins » à une foule d’êtres humains, qui sans cette publicité, auraient pu mener une vie plus simple, et peut-être plus profonde et plus heureuse. Les noirs du Zaïre, qu’aux temps de la colonisation l’on appelait le Congo Belge ne connaissaient ni l’alcool ni la bière. Les « civilisés » leur ont « suggéré » d’en prendre. Ils y ont pris goût et beaucoup en consomment par quantités énormes.

Nous voyons ici, le cercle vicieux dans lequel nous entraînent une économie de profit dont les séquelles sont pernicieuses à l’infini.

Les conséquences de la diminution du pouvoir d’achat sont graves pour tous les Etats.

Les budgets gouvernementaux se forment en prélevant une quotte part sur le budget individuel des contribuables. Or, ceux-ci sont bouleversés. L’Etat doit augmenter ses charges par des mesures d’assistance, par le chômage, par des mesures de renflouement, de protection.

Parallèlement à l’augmentation de ses charges l’Etat voit diminuer ses recettes.

Les réflexes les plus fréquents des Etats devant ces difficultés sont très connus :

a) L’augmentation des impôts. Celle-ci se traduit par une diminution du pouvoir d’achat et du chiffre d’affaires.
b) Diminution des dépenses de l’Etat : mesures de déflation, su-pression du crédit. Ces mesures diminuent le pouvoir d’achat.
c) Emission d’emprunts. L’argent investi dans les emprunts diminue le pouvoir d’achat des investisseurs.
d) Altération de la monnaie. Dévaluation, inflation. C’est la faillite proprement dite.

La monnaie étant de plus en plus dépourvue de sa valeur primitive le prix de marchandises, des matières premières va augmenter.

La vie devenant plus chère les traitements, les salaires devront être augmentés à leur tour.

Les traitements et les salaires augmentant, la plupart des produits manufacturés, les produits alimentaires, les transports, le chauffage, l’éclairage sont irrésistiblement entraînés dans un processus irréversible conduisant à de véritables désastres économiques.

Ceux-ci entraînent d’inévitables répercussions sociales de revendications, de graves, de troubles.

L’inflation considérable.

Les années 1970 à 1974 nous démontrent le bien fondé de ce qui vient d’être exposé.

Les monnaies étant progressivement dévaluées, les consommateurs tout en ayant l’impression d’avoir plus d’argent, de bénéficier de salaires et de traitements plus élevés, pourront de moins en moins acquérir de marchandises, le pouvoir d’achat des monnaies diminuant de semaines en semaines.

Dans l’économie actuelle, il n’y a finalement aucun refuge certain pour quelque catégorie sociale que ce soit.

La phase de rareté avait institué une économie basée sur le profit.

L’économie de profit avec ses bénéfices, ses rentes, ses traitements, ses salaires était une forme comptable qui pouvait vivre au cours de la phase de rareté et de lenteur des siècles passés. Cette phase est entièrement dépassée.

La phase d’abondance théorique où nous sommes exige non seulement une transformation mais une capitulation pure et simple des vieilles méthodes.

Une économie nouvelle s’impose dont l’une des devises serait : produire pour consommer et non produire pour profiter.

Mais comment libérer l’économie du profit qui pose tant de problèmes ?

Nous nous trouvons toujours devant la nécessité d’une transformation psychologique fondamentale de l’être humain considéré en tant qu’individu.

Sans une prise de conscience de l’impasse dans laquelle l’égoïsme l’a conduit, aucune solution durable ne peut être donnée aux crises qui sévissent à tous les niveaux.

Seule, une véritable mutation psychologique et spirituelle apportant une métamorphose totale de toutes les valeurs, peut résoudre les difficultés.

De nombreux exemples historiques prouvent que les transformations de structures et d’institutions sont inefficientes si, parallèlement, à celle-ci des modifications psychologiques profondes ne se produisent pas dans l’être humain en tant qu’individu.

La destruction massive de produits, tels que blés, cafés, viandes, légumes et fruits succulents, laits répandus dans les rivières tandis que des millions d’être humains meurent de faim, est un crime social monstrueux.

Oui, ainsi que l’avaient bien dit les précurseurs de l’économie distributive, G. Valois et G. Rodrigue « le régime actuel produit l’abondance mais distribue la misère ».

Qu’on le veuille ou non d’ailleurs, le langage des faits actuels finit par obliger l’adoption de nouveaux systèmes d’échanges remplaçant les monnaies.

Devant l’ampleur du processus irréversible de la dévaluation de toutes les monnaies du monde, les grands producteurs arabes du pétrole refusent dès 1974 les paiements en monnaies quelles qu’elles soient et exigent en remplacement de ces valeurs fictives, fragiles et incertaines soit de l’or, soit des assistances techniques.

* * *

Si les spécialistes de l’économie, consentent enfin à tirer du langage des faits actuels les leçons qui s’imposent et s’orientent vers l’élaboration de structures proches de l’économie distributive il est évident que la phase de transition entre les deux systèmes économiques totalement opposés posera de nombreux et redoutables problèmes.

Parallèlement aux nouvelles structures économiques il est indispensable d’édifier de nouvelles structures juridiques formulant les bases d’un droit nouveau. Il n’entre pas dans le cadre de ce modeste essai d’exposer les grandes lignes de ce droit nouveau dont les principaux inspirateurs étaient G. Valois et G. Rodrigue ainsi que Jacques Duboin (1).

Nous insistons particulièrement sur le fait que les principes que nous exposons ici sont énoncés indépendamment de toute appartenance politique de gauche ou de droite.

Parmi les lois nouvelles présidant à l’économie naturelle nous citerons le point suivant : Tous les hommes de tous les peuples doivent être cohéritiers dans l’indivision de tous les moyens de production et de toutes les matières premières nécessaires à la production.

* * *

Quel serait le moteur fondamental de l’Economie Naturelle ?

Au cours de la phase de rareté nous avons vu que ce moteur était le profit. Le profit est demeuré le principal mobile de notre économie au cours de ce qui devait être la phase d’abondance.

Dans l’Economie Naturelle le seul moteur est le besoin réel des consommateurs.

En dépit du caractère simpliste de sa formulation, une vérité essentielle est à prendre en considération : la seule puissance capable de faire fonctionner rationnellement les rouages de la machinerie industrielle est la somme des besoins individuels réels de tous les consommateurs.

Il suffit de s’inspirer des exemples très instructifs de la Nature mais afin d’en tirer les leçons qui s’imposent il est préalablement nécessaire d’affranchir son esprit de tous les a priori, de toutes les valeurs, de tous les principes sacro-saints formulés par les « grands experts » de l’économie traditionnelle.

L’Economie Naturelle dont nous suggérons très schématiquement certains aspects consiste en une transposition pure et simple des processus et des lois naturelles dans les domaines économiques et sociaux.

Un cœur bat pour répondre aux besoins de la collectivité des organes formant le corps humain. Cœur et organes sont dans une interdépendance réciproque. L’harmonie de chaque organe est liée à celle de tous les autres pris soit isolément soit collectivement.

Le cœur, les appareils respiratoires et digestifs sont un peu aux cellules dans le corps humain, ce que sont les usines par rapport aux consommateurs individuels de notre société.

Les problèmes à résoudre consistent à déterminer quels sont, à la base, les besoins réels des individus, de les grouper, de les coordonner, de les satisfaire en échange de certificats de travail ou de production.

Ceci implique la constitution de délégués aux recensements des besoins réels. Un vaste ensemble de structures et d’organisations nouvelles sont à fonder. Les partisans de l’économie distributive en ont depuis longtemps élaboré les bases théoriques.

* * *

Nécessité d’un gouvernement mondial

Pour que « tous les individus de tous les peuples puissent bénéficier de l’exploitation des moyens de production et des matières premières nécessaires il faut abolir les nationalismes.

Que les hommes le veuillent ou non les progrès de la science et de la technique, le développement considérable des moyens de communication, les explorations interplanétaires nous obligent à considérer le monde comme une unité.

Une communauté universelle existe dans les faits mais les vieilles idées, les structures économiques, politiques et sociales désuètes s’accrochent au passé.

Des états s’arrogent illégitimement des privilèges au nom de prétendues souverainetés nationales dont les événements proclament chaque jour davantage le caractère ridicule.

La suppression des guerres, de leurs cruautés dépend de deux facteurs importants.

D’abord la transformation psychologique et spirituelle de l’homme, cet élément constitutif du monde, en sa qualité actuellement la plus agissante : l’égoïsme. Le chauvinisme national est une des expressions de cet égoïsme, grossier ou subtil.

Ensuite, et parallèlement à cette transformation de profondeur une transformation immédiate d’une urgente nécessité: encouragement de la constitution d’une confédération mondiale de peuples établissant un pouvoir législatif chargé de promulguer les lois mondiales. Ces lois seront interprétées et contrôlées par un pouvoir judiciaire. Elles seront mises en vigueur et appliquées par un pouvoir exécutif mondial.

Constitution d’un enseignement mondial apprenant aux enfants à se considérer comme « citoyens du monde » et membres de la grande famille humaine en dehors de tout préjugé de race, de couleur, de religion, de nationalité.

Rappelons enfin que parmi les signataires ou les sympathisants d’une confédération mondiale nous relevons les noms d’Albert Einstein, le Lord Beveridge, le Sir John Boyd Orr, d’Albert Camus, de Gerhard Domagk, de Thomas Mann, de Jacques Maritain, de Yehudi Menuhin, du Président S. Radhakrishnan, de Daniel Rops, de Léopold Senghor, et cette rubrique est loin d’être limitative.

(1) Jacques Duboin, « Demain » ou le socialisme de l’abondance, éd. Ocia, 32 r. de Londres, Paris 9e, 1947.