Gilberte Aigrisse : Charles Baudouin et l'œuvre de C.-G. Jung


18 Mar 2009

(Revue Etre Libre. Numéro 227, Avril-juin 1966)

Le lecteur de culture française se trouve souvent désorienté devant l’œuvre que l’on dit « touffue » de Jung. Aux accusations de mysticisme fumeux auxquelles est parfois en butte le psychologue zurichois, le livre récent de Charles Baudouin [1], l’éminent professeur de l’Université de Genève, disparu en 1963, apporte un démenti magistral. On conçoit que des personnes n’ayant qu’une connaissance superficielle de l’œuvre de Jung soient tentées de nommer informe ce qui est étude de la transformation incessante de l’âme humaine. La notion-clé de la psychologie jungienne — le complexe, réservoir d’énergie — en fait une psychologie essentiellement dynamique qui ne perd jamais le contact avec la multiplicité déroutante du concret. Baudouin nous montre bien que Jung touche, en praticien et en artisan, de la matière réelle et solide; il expose combien tout ce que voit le maître de Zurich est bien vu, même si c’est, de par la nature des choses, difficile à dire (sauf par Baudouin, précisément). Les notions avancées par Jung impliquent une subjectivité qui, en apparence, est contraire à l’esprit scientifique épris de pure objectivité. Mais admettre qu’une chose est ce qu’elle est, quel que soit le cheminement qui a mené au résultat, n’est-ce pas une objectivité véritable que nulle science ne saurait renier ?

Ce qui permet à Baudouin d’éclairer singulièrement dans toutes ses parties le système jungien, c’est qu’il met en évidence le schéma dynamique qui en est le fondement : la bipolarité fondamentale de l’esprit humain. Ainsi, en considérant à travers l’œuvre immense de Jung une évolution constante de la pensée de ce dernier, Baudouin nous fait saisir combien les apparentes contradictions découvertes superficiellement par des esprits légers en juxtaposant des textes d’époques différentes sont beaucoup plus excitantes que rebutantes, car elles nous incitent à suivre cette pensée toujours en mouvement et en devenir, dont l’évolution tient en haleine comme une histoire passionnante.

On a pu voir, à l’occasion de la mort de Jung, combien d’interprétations étonnantes et fausses certains commentateurs ont données de son œuvre, en se trompant complètement parce qu’ils prenaient pour théorie ce qui est encore et toujours chez Jung description des réalités complètes de l’âme humaine. Voici enfin un Jung authentique, car il ne méconnaît aucune des démarches essentielles de cette intelligence synthétique : les envolées audacieuses, certes, mais, pour leur faire contrepoids au bon moment, les rétablissements salutaires d’un esprit concret dont toutes les notions sont induites plutôt que déduites, vécues plus que définies. La force de la pensée jungienne est dans l’alternance de ces deux démarches, dans leur somme — et il est impossible, parce qu’elles tiennent fortement entre elles et renvoient l’une à l’autre, de donner une idée exacte de l’architecture jungienne sans connaître, comme les connaît à fond Baudouin, les différentes pièces qui la composent. La finesse de celui-ci parvient petit à petit à habituer le lecteur à cette forme de pensée qui peut décevoir le goût de la rigueur mais qui procède de la répugnance aux simplifications systématiques.

La pensée de Jung demeurant biologique au sens large, la notion d’adaptation reste capitale dans sa psychologie. Baudouin éclaire judicieusement l’attitude jungienne considérant que l’adaptation au monde intérieur n’est pas moins importante que l’adaptation au monde extérieur. Cette prise de position a permis à Jung de se défendre toujours de ce péché de l’intellect qui devant certaines valeurs, artistiques ou métaphysiques, par exemple, se raidit dans une supériorité assez béotienne. Cette réserve devant les valeurs « intérieures » est une leçon de vraie prudence scientifique, un avertissement surtout aux amateurs qui, munis d’un certain vernis psychologique, seraient tentés, en cette matière, de trancher allègrement dans le vif.

Pour désamorcer un inutile débat, Baudouin consacre aussi, dans ce livre exceptionnel, dont je ne peux donner ici qu’un pâle aperçu, une étude lucide aux rapports Freud-Jung. Le grand public et les étudiants en psychologie, souvent désorientés par le tiraillement des discussions partisanes, croient généralement que Jung s’oppose à Freud. Baudouin prouve bien que la méthode de l’un prolonge, élargit, retouche celle de l’autre et présente par rapport à elle une originalité certaine mais bien plus délicate que celle d’une opposition. En fait, l’école de Freud et celle de Jung s’accordent sur l’essentiel, quant à la nature et à la structure des complexes. L’école de Jung prétend d’ailleurs moins se substituer à celle de Freud qu’apporter, en reconnaissant le bien fondé dans certaines limites, d’autres armes à l’arsenal thérapeutique.

Plus rien de « confus » au sujet de Jung ne subsiste dans l’esprit du lecteur arrivé au terme de cette exploration d’un monde infiniment riche et foisonnant. La fonction discriminatrice de l’intellect puissant de Baudouin a pu donner une expression claire et nuancée à ces complexités qui sont aujourd’hui l’apanage courant de la psychanalyse. La langue très belle de Baudouin s’est parée de l’exactitude la plus sûre pour tracer cette topographie hardie et l’harmonie intérieure du Maître genevois s’est communiquée à sa phrase souple et subtile pour nous placer soudain devant l’évidence d’un chef-d’œuvre.

Gilberte AlGRlSSE, de l’Institut de Psychagogie de Genève.

[1]  L’Œuvre de Jung et la psychologie complexe. — Payot, Paris, 1963.