Robert Linssen : Comment sortir de la dépression de la solitude ? (Questions et Réponses )


17 Oct 2008

(Revue Être Libre, Numéro 222, Janvier-Mars 1965)

Q. — C’est avec appréhension que j’aborde la solitude. Les dimanches et jours de fête spécialement, je me sens dans un état de terrible dépression. Comment en sortir ?

R. — L’angoisse de la solitude ou l’angoisse tout court proviennent d’une prise de conscience obscure de notre isolement d’une part, et de la coupure qui s’est établie d’autre part, entre notre petit moi superficiel érigé en vase clos et notre être profond. Cette partie véritable de nous-mêmes nous relie à l’univers entier, par elle nous sommes unis à tous les êtres, à toutes les choses. Cette unité est l’un des faits fondamentaux de l’Univers. En elle se trouve l’harmonie. Elle est au fond la source et l’inspiratrice de tout amour. Nous nous sommes séparés de cette unité très importante par tout un ensemble de notions fausses, d’identifications. De ce fait, nous sommes dans un état de grande pauvreté intérieure et lorsque nous sommes seuls, lorsque nous n’avons plus autour de nous, ni les amis, ni les distractions, ni toutes les évasions qui nous semblent indispensables, nous nous trouvons face à face avec cette pauvreté intérieure. Nous percevons obscurément la fausseté de notre condition d’exil. L’isolement artificiel du « moi » tel que nous le connaissons généralement est sans issue.

L’angoisse n’est autre que le pressentiment de la pauvreté intérieure qui nous habite lorsque nous sommes entièrement identifiés à notre petit « moi » en perdant de vue la partie la plus essentielle, la plus profonde et la plus riche de notre être. Notre structure psychologique est très complexe. Elle est formée d’une superposition de couches ou de niveaux. Aux niveaux les plus profonds, une partie de notre structure psychologique sait très bien que la situation d’isolement et d’identification dans laquelle nous nous trouvons est fausse et illusoire. Cette partie profonde de nous-mêmes a, pourrait-on dire, une sorte de nostalgie des zones les plus profondes où règnent la paix, l’harmonie. Mais comme nous tournons le dos aux richesses de notre propre nature, en dépit du fait que le destin les a cependant mises à notre portée, lorsque nous nous retrouvons seuls, un sentiment d’angoisse nous envahit.

Q. — Voulez-vous dire que nous avons deux natures?

R. — En fait, en dépit des apparences, nous n’avons qu’une nature, la vraie. Mais elle a, pour nous tout au moins, deux aspects. La réalité de notre vraie nature échappe à nos analyses intellectuelles.

Nous sommes faits d’une réalité absolument UNE, mais cette réalité englobe de nombreux secteurs de l’Univers. Nous ne connaissons d’Elle que les aspects les plus extérieurs, les plus visibles : les aspects matériels.

De nous-mêmes aussi, nous ne connaissons que les aspects les plus superficiels, les plus périphériques. Notre conscience est en réalité infiniment plus vaste que ce faible réseau d’activités s’adaptant aux exigences de la vie pratique.

Au niveau superficiel où nous connaissons les choses et où nous nous connaissons nous-mêmes, tout semble séparé, tout semble s’opposer, tout n’est que conflit, oppositions. C’est le règne de la multiplicité et de la dualité. Mais il existe en nous-mêmes, comme en toutes choses, un niveau plus profond De ce point de vue, les êtres et les choses, apparemment séparés en surface, semblent s’effacer devant le prestige d’une même réalité. A ce niveau très important, les êtres et les choses semblent littéralement baigner dans une essence commune. Ils participent d’une même énergie. Une seule et même lumière les anime et leur donne consistance et existence. La vision ou l’expérience de cette essence commune qui est UNITE, nous délivre définitivement de l’angoisse. Tous les êtres humains, hommes ou femmes, qui ont passés par là en témoignent.

Et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense en général, pour la simple raison que cette prise de conscience n’a rien de miraculeux ni d’impossible, mais est au contraire un phénomène naturel très simple, absolument indispensable à l’équilibre intérieur de l’être humain.

Ainsi que l’enseignent les maîtres du Taoïsme ou du Zen, dans une telle expérience nous avons simplement découvert notre véritable nature.

Nous découvrons CELA qui était, qui EST, notre être vrai, avant même que nos parents nous conçoivent. La découverte de cette réalité, pour nous très paradoxale de prime abord, est une grande joie.

Q. — Je vous comprends intellectuellement, mais je ne réalise pas.

R. —On commence généralement par comprendre au niveau purement verbal, mais cette compréhension est fort limitée. Il est possible que ma réponse vous semble intellectuelle. Peut-être n’est-elle pas complète.

Une chose aussi importante, voyez-vous, dépasse les mots et la simple démarche de la pensée habituelle. Il faudrait que vous l’entendiez, que vous la compreniez et que vous la sentiez à la fois avec votre esprit, et surtout avec votre cœur. La réalité en moi, qui suggère en quelque sorte les mots que j’articule, les phrases que j’écris, utilise des mots, des symboles qui sont généralement chargés de notions absolument erronées.

Ce que je souhaiterais, c’est éveiller en vous une certaine résonance par une sorte de synchronisme situé aux zones les plus profondes de nos deux êtres, et de toutes choses d’ailleurs. Je pense qu’il est possible qu’une parole juste, suggérée par les niveaux les plus profonds et impersonnels de la conscience, puisse éveiller une réponse, un écho, et qu’à travers les brumes de votre propre structure psychique, cet écho de lumière dissipe les illusions du moi. Mais cela, je ne puis le faire pour vous.

Vous ne pouvez, vous ne devez le faire qu’en vous-même et par vous-même. Je ne suis pour ma part qu’un simple instrument ou, si vous voulez, un catalyseur. Le catalyseur agit par simple présence.

J’aurais dû vous dire aussi et surtout que l’ennui et l’angoisse de la solitude proviennent souvent d’un manque d’amour véritable. Par « amour véritable » je ne désigne rien de nos sentimentalismes, de nos sensualismes habituels. Il s’agit plutôt d’un état d’être.

Q. — Je pense cependant avoir beaucoup aimé. J’aime mes enfants, mais cela ne me suffit pas. Je souhaite trouver le compagnon idéal, le parfait amour qui me délivrera de l’angoisse.

R. — Tous ceux qui sont prisonniers du moi souhaitent le parfait amour. La découverte de « l’âme sœur » est, dans notre situation malheureuse d’isolement, ardemment recherchée par tous. Mais attention ! attention !

En un certain sens, oui, le parfait amour vous délivrera de l’angoisse.

Mais ne croyez pas que le parfait amour se situe au niveau des échanges, à tous les niveaux possibles, avec le compagnon de vos rêves.

Le parfait amour est un état d’ETRE, j’insiste. C’est un état d’être pourtant très simple et naturel qui se situe au-delà de la dualité de l’adorateur, de l’adoré. L’amour véritable est, comme le disait Krishnamurti, « semblable au parfum d’une fleur ». Il rayonne vers celui qui la vénère, comme vers celui qui l’écrase. Dans cet amour, il y a une paix immense, un bonheur insondable. Il semble que la Nature sanctionne le bien-fondé de notre attitude intérieure, en nous permettant d’accéder à une joie indestructible que plus rien ne peut affecter.

Je pense que nous portons tous en nous cette force inépuisable. Il s’agit d’une sorte de rayonnement naturel se traduisant par une bienveillance, une générosité, nous donnant le sens du niveau le plus élevé et le plus pur de la tendresse et de la sensibilité.

Lorsque nous sommes dans cet état, nous sommes à jamais délivrés de l’angoisse. Nous sommes intérieurement comblés. Nous ne désirons plus. Nous ne conjuguons plus le verbe « avoir », « posséder toujours plus ». Nous conjuguons le verbe « ETRE ». Nous sommes tout, simplement.

Q. — C’est très élevé, mais cela me semble inaccessible. Ne vous détournez-vous pas de l’humain ?

R. — Rien dans ma réponse n’est inaccessible. Jamais il n’a été question de se détourner de l’humain. Je pense même que pour arriver à ce niveau, il faut être passé par l’amour humain avec ses attachements, ses conflits, ses passions. Il faut ensuite rester fidèle à la loi d’amour et conserver intacte et vive la flamme de l’Amour, car cette Flamme est, dans sa pureté première, intimement liée à l’énergie profonde dont est fait l’Univers.

Je n’oppose pas l’amour humain à l’amour réel ou divin si vous voulez.

Il n’y a qu’un seul état d’amour : celui dans lequel le masque de la séparativité des êtres et des choses s’effondre. Cet état d’amour n’empêche pas que des êtres humains puissent se marier et fonder famille.

Mais tandis que les fonctions sexuelles deviennent une obsession chez la plupart, il est évident que la transformation spirituelle, que je vous expose, délivre l’esprit de toute avidité, de toute dépendance, de tout attachement.

Q. — Je me rends compte que je vis dans la dépendance et l’attente.

R. — Il est important de se rendre réellement compte que l’on vit dans la dépendance et l’attente.

Pourquoi voulez-vous dépendre de quelqu’un? N’est-ce pas une sorte de paresse intérieure ? N’est-ce pas aussi toujours le même désir d’évasion de votre solitude et du manque de vie intérieure ? Si je puis me permettre de vous donner un conseil : prenez racine en vous-même. Vous êtes déracinée.

Vous vous coupez constamment de vos propres profondeurs. En vous est un sol prodigieusement fécond. Le moment est venu de puiser en vous-même. Après toute une vie de recherches à l’extérieur, de conflits, d’échecs et de souffrances, le moment est venu pour vous de vous tourner vers l’intérieur.

En supposant même que vous trouviez le compagnon rêvé, le plus charmant, cela ne résoudra pas vos problèmes intérieurs fondamentaux. Vous vivrez dans la dépendance que vous souhaitez parfois, vous tremblerez en son absence, vous serez suspendue à un « oui » ou à un « non » et de plus en plus vous vous éloignez de vous-même, de moins en moins votre psychisme puisera ses racines dans le sol si fécond de votre être vrai, qui n’attend qu’une chose : que vous vous révéliez à vous-même.

Q. — Je voudrais bien, mais que faire ? Par où commencer ?

R. — En étant, jour après jour, de plus en plus lucide, de moins en moins inconsciente, de moins en moins distraite. Il faut absolument vous connaître vous-même. C’est pour cette raison que nous sommes sur terre : nous connaître. Depuis des millénaires de nombreux penseurs ont énoncé cette exigence « connais-toi toi-même », mais fort peu ont compris ce qu’impliquait cette pensée. Car ce « toi-même » est infiniment plus vaste que ce petit personnage né il y a quelques années et mourant dans quelques années. Ce « toi-même » véritable est quelque chose d’immense, d’Inconnu, d’incommensurable et de merveilleux. Croyez bien que ce ne sont pas là de simples mots.

Q. — A certains moments, j’ai pensé à ce que vous dites. Par exemple au soleil couchant. Cependant un jour le son d’une cloche dans le lointain m’a plongé clans une terrible nostalgie mêlée d’angoisse.

R. — Il faut que vous vous connaissiez vous-même profondément, car ce n’est qu’en vous dépassant vous-même que vous pourrez vous libérer de cette angoisse. Lorsque vous vous connaitrez vous-même réellement, vous accéderez à ce niveau de conscience dans lequel d’ailleurs, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a plus de « moi ». Lorsque vous entendrez le son d’une cloche dans le lointain, il n’y aura plus angoisse, mais ravissement. Vous serez non seulement « un » avec la cloche, avec le son. Cette cloche, le son, les molécules de l’air, la nature entière qui vous entoure s’effacera devant une Présence commune. Et c’est « à travers » cette présence commune que vous entendrez la cloche résonner. C’est à travers cette Présence commune véritable toile de fonds lumineuse, que vous entendrez toutes choses, que vous verrez toutes choses, que vous serez toutes choses dans un amour insondable. C’est une chose très simple. Les anciens sages chinois appellent cela « retourner chez soi ». Puissent ces quelques lignes vous y aider.

Genève, printemps 1965.