Robert Linssen : Destin et Liberté


25 Jul 2008

(Revue Être Libre, Numéro 270, Janvier-Mars 1977)

Le destin est souvent défini comme l’expression d’une volonté divine réglant les événements futurs d’une façon fatale ou irrésistible. Nous ne perdrons pas notre temps à nous intéresser aux querelles ayant trait au libre arbitre et au déterminisme. Nous préférons examiner directement les aspects pratiques et théoriques de ce que l’on appelle communément « notre destinée » et « notre liberté ».

De nombreux penseurs d’Orient nous disent que l’homme peut être maitre de « son destin ». Diverses écoles de yoga et de nombreux groupements d’entraînement psychologique enseignent des méthodes de méditation de plus en plus variées. Certaines enseignent la concentration, d’autres le développement de la volonté, de l’instinct de puissance, d’autres encore proposent des techniques apportant un certain apaisement du mental et du système nerveux par la répétition de syllabes, sons, mantras.

Quelle est le point de vue des Maîtres de l’Eveil concernant ces problèmes ?

Ce point de vue peut-être résumé de la façon suivante.

Il y aurait pour l’être humain deux possibilités de « destin » ou, si nous n’aimons pas ce terme, disons qu’il y aurait deux possibilités de comportement dans la vie.

La première possibilité est celle vécue par l’immense majorité du genre humain. Elle consiste en une obéissance totale aux suggestions émanant du « Vieil homme », c’est-à-dire de cet immense réseau de mémoires formant le « moi ». Cela se traduit en acte par diverses attitudes très connues : recherche du pouvoir, instinct de domination, recherche de sensation, avidités constantes, conjugaison du verbe « avoir et avoir plus », grandir. A ce niveau l’homme se croit libre. Pour lui, être libre consiste à faire ce qu’il lui plait, quand cela lui plait et ou cela lui plait. En fait, du point de vue des Maîtres de l’Eveil, cet homme est prisonnier des fantaisies que lui suggère son conscient et surtout son inconscient. Ce conscient et cet inconscient ne sont que mémoire.

Cet homme « est choisi » à son insu par la force d’inertie énorme des mémoires accumulées dont il n’est que la cristallisation. Ne le perdons pas de vue : du point de vue des maîtres de l’Eveil, l’homme n’est que mémoire, physiquement, biologiquement et psychologiquement.

Il n’y a donc pas de véritable liberté. Pourquoi ? Parce que toute liberté véritable implique un dépassement de la mécanicité de notre existence. Là, où il n’y a qu’habitude, répétition, emprise totale des automatismes de la mémoire, il n’y a pas de liberté. Tout le comportement de l’être humain subit entièrement la pesanteur de la mémoire. Il n’y a pas de création mais expression d’une routine suggérée par le réseau des mémoires formant l’être humain, physiquement et psychologiquement.

En dépit de ce qui vient d’être dit, certains diront qu’ils sont libres parce qu’ils décident eux-mêmes de forger « leur destin » selon des directives qu’ils choisissent et s’imposent de propos délibéré.

Ainsi que l’exprime le Dr Hubert Benoit, s’inspirant des enseignements du Ch’an et du Zen « Celui qui croit choisir librement a été en réalité choisi ». Choisi par quoi ou par qui ? Choisi par la somme des mémoires accumulées dans son inconscient, somme qui se manifeste par certaines tendances privilégiées, certains automatismes.

Il n’est donc pas question de liberté réelle ici, au sens absolu du terme, ni de création. Une foule de mobiles inconscients préside à un tel comportement. En résumé tous les mouvements, toutes les démarches d’un tel homme sont l’expression du passé, de son « moi inférieur ».

Nous restons ici dans le domaine de la mécanicité, c’est-à-dire des mouvements mécaniques résultant de la répétition d’une constellation d’habitudes mortes. Mais le nombre de ces habitudes mortes, de ces mémoires étant énorme (il se chiffre par milliards) nous ne nous rendons pas compte du caractère mécanique de nos opérations mentales.

Pour ces diverses raisons, répétons-le, les Maîtres de l’Eveil considèrent que le comportement de l’homme dit « normal » ne comporte ni n’exprime aucune liberté réelle.

* * *

La seconde possibilité de comportement dans la vie, envisagée par les Maîtres de l’Eveil, est très différente.
Elle a pour début, une prise de conscience approfondie du caractère mécanique de nos opérations mentales et, en général, de la mécanicité de notre comportement. Cette prise de conscience révèle l’ampleur de l’action des mémoires du passé sur le présent. Elle révèle également le caractère illusoire et artificiel de la conscience égoïste qui nous est familière.

En fait, dans la seconde possibilité, le « moi » est dissous.

Cette attitude est définie par diverses expressions suivant les auteurs. Pour Krishnamurti, par exemple, ce sera « la passivité créatrice », ou encore « la lucidité sans choix ». Les anciens taoïstes conseillaient de « laisser l’Empire du Réel être Sa propre loi en nous ». Tout le mysticisme chinois du taoïsme ou du Ch’an se résume dans la notion du « Wei Wu Wei ». La traduction française pourrait être faite de la façon suivante : « agir sans faire ». Mais attention ici ! Cet « agir » n’est plus le résultat des suggestions du « moi », il n’émane plus de la constellation énorme de mémoire. Cet « agir » est le mouvement pur de la Réalité Suprême. A ce niveau, les mots sont des pièges car ils tendent à nous suggérer des images qui sont précisément empruntées au réseau de mémoires dont il est nécessaire de nous affranchir.

Le premier « Wei » du Wei Wu Wei est donc l’action créatrice, le mouvement de création, Krishnamurti le désigne souvent par « le mouvement de la vie ».

Le « Wu Wei » terminant l’expression « Wei Wu Wei » concerne la passivité du « moi ». Celui-ci s’est révélé comme une sorte de mirage.

Il a pris conscience de ses contradictions, de ses tensions conflictuelles. Il a mesuré l’emprise de l’étau du temps, car le cerveau, la conscience, le subconscient ne sont que du temps cristallisé. Il n’y a là que conditionnements et emprisonnement dans la continuité.

La prise de conscience de ces conditionnements aboutit à la dissolution du « processus du moi ». Il s’agit en réalité d’une mort psychologique qui n’est pas une faillite mais un triomphe. Le triomphe de la Vie. Le faux est vu comme faux. Le faisceau de tendances égoïstes et de résistances étant disparu, toutes les attitudes d’avidité, de choix, de violence sont absentes. Telle est la signification du second « Wu Wei ». Le nœud psychologique du « moi » est défait. Cette passivité du « moi » permet à la Réalité suprême de s’exprimer librement, affranchie de toutes les résistances et de l’inertie considérable du « Vieil Homme ».

Mais c’est ici que résident à la fois un des grands mystères de la vie, de l’Univers et aussi parfois des malentendus responsables de périodes difficiles pour ceux qui s’engagent réellement dans la voie de l’expérimentation vivante.

Commençons par évoquer le mystère. Nous en comprendrons mieux la nature en évoquant une très ancienne image indienne attribuée au Yogi Vashishta. Cette image était souvent citée par notre instructeur Sam Tchen Khâm Pâ.

L’histoire de l’Univers serait celle d’une énorme symphonie formée de milliards de notes. Le déroulement de cette symphonie ne résulterait pas d’un calcul ni d’un projet. Ce sont là des concepts inadéquats et des projections anthropomorphiques.

Il s’agirait plutôt d’un jeu, sorte de Jeu Cosmique évoqué par le terme sanscrit « Lila ». Nous trouvons ici un climat de liberté, de gratuité, de création, de non-mécanicité, de non temporalité.

Chacun de nous possède un son unique, spécifique au cœur de l’immense symphonie. C’est là que réside le grand mystère.

Pourquoi parlons-nous ici d’un mystère ?

Parce que, logiquement, il semblerait à première vue que lorsque les Eveillés se sont affranchis du mirage de l’ego ils tendent tous vers une sorte d’uniformité manquant totalement d’originalité.

En fait, l’expérience nous révèle le contraire. Chaque « Eveillé », véritablement affranchi du mirage du « moi » et de ses mémoires, possède un caractère d’unicité, d’originalité exceptionnel.

Il existe deux façons de faire résonner le caractère unique de la note que chacun de nous occupe dans la Grande Symphonie.

Une mauvaise façon et une bonne.

La mauvaise est celle que vit l’immense majorité du genre humain. Elle consiste en une identification complète aux mémoires accumulées. Cette identification conduit à des conflits, de la violence, de l’avidité.

Chacun l’exprime à sa façon d’une manière particulière. Mais il s’agit de toute évidence d’une situation conflictuelle.

La bonne façon de faire résonner le son unique de la note que nous sommes, consiste à laisser œuvrer en nous librement la Réalité Suprême. Donnons-lui le nom que nous voulons. Nommons la l’énergie pure, ou la substance, ou le Vide. Elle est au-delà de tous les noms et de toutes les catégories.

C’est alors que se révèle à nous un aspect inconnu de l’Amour.

Mais ce terme doit être dégagé des automatismes qu’il nous suggère. Il s’agit plus exactement de « l’Amour état d’Etre ».

A ce niveau certains malentendus peuvent se présenter. Ils constituent à certains égards un danger pour ceux qui se seraient engagés uniquement dans ce que l’on appelle en Inde le Bhakti Yoga, le Yoga de la dévotion et de l’amour.

Au cours d’états de perception extatique, le Bhakti se laisse envahir intérieurement par le flot d’une joie spirituelle dont la magie est toute puissante.

Il se peut que, dans certains cas, la passivité psychologique s’étende à la complète passivité physique. Il se peut aussi qu’une sorte de confusion s’établisse entre d’une part, la volonté de puissance psychologique du « moi » qui doit être transmuée et la volonté purement physique du corps. Dans l’état de dissolution de l’ego une grande vigilance corporelle doit être vécue. La pratique d’un yoga physique est indispensable à l’équilibre. Si le chercheur se borne à recevoir passivement l’énergie spirituelle sans prendre soin de sa santé physique il s’exposera à des situations comportant des difficultés.

Nous nous trouvons ici devant une situation qui dépend de ce que les orientaux appellent le « Karma ».

Le problème de la liberté et du destin ne peut être traité sans envisager sommairement le fameux processus du karma.

Celui-ci est différent pour chaque être humain mais il se trouve intimement lié à un karma collectif dont les origines sont très anciennes.

La loi de karma est celle de la cause et de l’effet. Elle est régie par un processus mécanique de causalité mais elle a pris naissance dès la formation d’un univers, dès les premières interactions entre les constituants ultimes de la matière.

Nous en sommes tous l’aboutissement et la concrétisation.

Nous savons actuellement que tout a été retenu, que rien n’a été oublié dans l’immense réseau de milliards de mémoires qui s’est tissé depuis l’origine de l’univers jusqu’à l’homme.

Mais chaque être humain possède un caractère unique. Cette singularité résulte d’événements, d’actes qui ont illustré sa vie propre ou ses vies antérieures (pour ceux qui croient à la réincarnation). Mais cette unicité et cette singularité sont englobées dans l’immense réseau de mémoires et de causes à effets illustrant l’histoire d’un univers.

Telles sont les raisons pour lesquelles les Eveillés qui sont libérés psychologiquement de l’identification à leur « moi » n’ont pas tous les mêmes incidents, le même karma.

La seule façon de résoudre adéquatement le problème du karma collectif dans ses rapports avec le karma personnel consiste à pratiquer un yoga véritablement intégral. Celui-ci implique sur le plan spirituel ou psychologique une disponibilité parfaite mais sur le plan physique un exercice intensif du corps.

En résumé, la pleine signification du destin et de la liberté n’est révélée que lors de la réalisation d’un comportement équilibré dans le sens que les Maîtres de l’Eveil donnent à ce terme « équilibré ».

Pour Wei Wu Wei, le spécialiste du Ch’an, cela se résume par une expression très brève : il faut vivre noumènalement parmi les phénomènes. Ceci correspond à ce que Krishnamurti appelle « vivre dans le « connu » tout en étant fondamentalement branché sur l’Inconnu ». Et l’expression « être branché sur » est encore un piège.

Mais n’oublions cependant pas qu’aussi longtemps qu’un corps physique existe, ce corps comporte des lois, des automatismes qu’il faut respecter tout en ne laissant pas ces automatismes s’étendre sur le plan spirituel profond. C’est en cela que réside la difficulté expérimentale.

Ainsi que l’exprimait Carlo Suarès dans sa « Comédie psychologique » : « sur les ruines de l’entité qui s’écroule une autre entité est toujours prête à se reconstruire ».

Robert Linssen.