Éric Marié : Épigenèse et destinée mure


13 Jul 2016

(Revue Le chant de la licorne. No 10. Été 1985)

Éric Marié est docteur en M.T.C. (Nanchang, Chine) et docteur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, il a été nommé, dès 1992, professeur puis, quelques années plus tard, directeur d’une unité de recherche à la Faculté de Médecine Traditionnelle Chinoise du Jiangxi. Ses recherches et ses enseignements se sont déroulés dans diverses universités et institutions européennes et chinoises. Depuis 2004, le Professeur Marié est en poste à la Faculté de médecine de Lausanne et il a été nommé, en 2005, titulaire de la chaire Chiang Ching Kuo d’études chinoises de l’Université de Louvain pour y dispenser un cours portant sur la médecine et la pharmacologie chinoise. Auteur de nombreuses publications, dont plusieurs ouvrages de référence, il a une longue expérience de la pratique et de l’enseignement, tant en Chine qu’en Europe.

Lorsqu’on aborde l’étude du Karma, on ne peut manquer de remarquer à quel point les lois qu’il implique et dont il est issu marquent profondément nos modes de fonctionnement.Que nous adhérions ou non aux religions et philosophies dont il constitue la base, que nous soyons conscients ou non de ses effets et que nous en acceptions plus ou moins facilement les causes, tout ce qui vit et meurt, évolue et se dégénère, aussi bien dans l’homme que dans les différents niveaux de la Création, peut se comprendre et souvent ne peut se comprendre que comme une manifestation des lois karmiques.

Il serait ainsi possible de se pencher sur toutes les sciences et d’en analyser les paramètres avec, comme toile de fond indispensable, l’ensemble des mécanismes spirituels impliqués par le Karma. L’ésotérisme intègre no­tamment cette démarche. Cependant, pour celui qui étudie les Mondes subtils ou seulement la subtilité de notre Monde physique, le principal sujet de méditation demeure l’évo­lution de l’Homme vers la perfection, avec la démarche initiatique qui permet de l’accélérer.

Or, il va sans dire que, si son existence est déterminée, limitée ou propulsée par le Karma, le principal but de l’homme doit être de connaître les proportions exactes de cette inertie spirituelle et la manière de la trans­cender en liberté inconditionnelle.

La compréhension et le contrôle des deux forces que sont « destinée mûre » et « épigenèse » participent à cette transmutation de la condition humaine et constituent les prélimi­naires indispensables, aussi bien que le but final, de toute démarche spirituelle.

Si l’on sait que le Karma est impliqué dans tous les processus de notre univers qui fait intervenir une relation spatio-temporelle, on peut faire remonter son origine à la pre­mière différenciation énergétique qui apparut au sein du Chaos initial. Cette séparation mit en mouvement des énergies opposées mais complé­mentaires et pouvant s’induire mutuellement. Il serait possible de faire ici référence au Yin et au Yang des Chinois. Il s’est donc établi un rapport de succession entre l’énergie créatrice, essentielle, et sa création soumise aux contingences. La seule démarche dialectique permet diffi­cilement de saisir cette notion de pas­sage d’un état primordial où temps et espace, causes et conséquences, étaient confondues à un monde différencié, exclusivement constitué d’un ensemble de successions de phéno­mènes impermanents. La phase terminale de cette transformation laissait entrevoir un univers bipolaire de causes essentielles et absolues, d’une part, et de conséquences s’exprimant concrètement, d’autre part.

Destinée mûre

A ce stade, toute manifestation devait nécessairement être liée à une origine cosmique, afin qu’il n’y ait pas d’interruption dans la chaîne éner­gétique : l’élément créé était relié à son créateur par un rapport de dépen­dance totale et l’élément créateur était relié à sa création par un rapport de responsabilité totale.

Cette loi détermine la première manifestation du Karma, c’est-à-dire une succession de causes et d’effets inéluctables, ces derniers se manifes­tant sans qu’il soit possible de les dif­férer dans le temps.

Le double critère d’inconscience de la conséquence inévitable de l’acte initial et de l’intransigeance de ses effets détermine la notion de destinée mûre. On peut donc dire que la destinée mûre est la seule partie (bien que parfois la plus importante) du Karma qui ne puisse être évitée ou inter­rompue lorsqu’elle se manifeste

Épigenèse

Cependant, toute chose créée recèle forcément à l’état latent une partie de l’énergie créatrice de son créateur, et c’est précisément ce qui en fait une entité vivante. C’est ainsi que le théologien dira que l’Homme fut créé à l’image de Dieu, que l’artiste s’identifiera à son œuvre, et que les parents auront l’impression de survivre éternellement à travers leur descendance. Or, si la création possède une partie de la force de celui qui la créa, elle s’en sert le plus souvent pour se perfectionner elle-même, indépen­damment d’une intervention de l’énergie première, et qui fut à l’ori­gine de son existence. Nous donnerons à cette capacité le nom d’épigenèse.

Situation du sujet dans la spirale universelle

On peut donc définir l’épigenèse, qui est chez l’homme une activité créatrice de l’Esprit, comme une faculté de construction qui prend naissance dans les Mondes Spirituels dès que l’individu est capable d’y maintenir une certaine conscience, c’est-à-dire lorsqu’avec le développe­ment de l’Intellect il est en mesure d’exercer un pouvoir créateur indépendant. C’est ainsi que la construc­tion s’opère dans les Mondes hyper-physiques, plus particulièrement au niveau des archétypes, alors que l’utilisation s’effectue dans le Monde physique. Par exemple, un être d’un degré d’évolution supérieure peut, alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère, durant sa gestation, mettre en mouvement depuis les Mondes spiri­tuels, les énergies dont la manifesta­tion ne se fera qu’après sa naissance. On peut donc dire qu’il participe à sa propre création. Par contre les êtres les moins avancés dans l’échelle spiri­tuelle ne peuvent disposer de cette faculté d’épigenèse. Ils subissent alors exclusivement leur destinée mûre et sont totalement dépendants de paramètres extérieurs à eux déterminés préalablement par leur Karma (santé de la mère, moment exact de la nais­sance, etc…).

Il ressort de cela que la capacité à utiliser l’épigenèse ou à subir la des­tinée mûre est inhérente à la situation du sujet dans la spirale universelle constituée par les grands cycles d’incarnation. D’un point de vue chronologique, l’involution précède toujours l’évolution. Elle consiste en une pénétration progressive dans la matière, avec une prise de possession de véhicules de plus en plus denses, et une diminution des perceptions spiri­tuelles. Durant l’involution, l’Esprit descend dans la matière en agglo­mérant les différents corps qui cons­tituent la personnalité. La destinée mûre, partie incontrôlable et inévi­table du Karma, joue un rôle moteur, en accélérant progressivement le rythme des incarnations, catalysant ainsi la pénétration dans les couches inférieures. Ce mécanisme agit du stade minéral au stade humain.

A partir du stade humain, l’épigenèse fait en quelque sorte levier, en prenant appui sur le développement mental, pour contrebalancer les effets de la destinée mûre. L’accumulation de Karma positif permet la construc­tion de l’âme, ce qui déclenche l’élévation de l’esprit en dehors de la matière.

On peut donc dire que la destinée mûre et l’épigenèse sont deux forces qui, additionnées au temps, ont pour résultantes respectives l’involution et l’évolution.

Involution et évolution

Peut-être est-il nécessaire de défi­nir plus précisément ce qu’on nomme involution et évolution. Dans l’anthropogenèse ésotérique, ces deux mots désignent des phases successives et complémentaires :

  1. Pénétration inconsciente dans des plans de plus en plus denses dans un mouvement de descente incontrô­lable et d’autant plus rapide que notre Karma se manifeste intensément.

  2. Élévation hors du plan des contingences dans un mouvement ascendant de mieux en mieux contrôlé et d’autant plus rapide que notre épigenèse s’exprime dans toutes les situations.

Depuis Darwin, la science a élaboré successivement différentes théories sur l’évolution des espèces. Un grand nombre de découvertes offi­cielles ont confirmé les postulats des traditions spirituelles, et cela dans des domaines aussi variés que la médecine, la physique ou la chimie. Néanmoins, il subsiste encore une divergence entre les points de vue matérialistes et spiri­tualistes sur l’anthropogenèse : les premiers ne tiennent compte que d’un phénomène de progression, envisa­geant l’Homo Sapiens comme le dernier maillon d’une chaîne (dont un des chaînons reste à découvrir), alors que les seconds considèrent l’être humain comme une des terminaisons de cette chaîne, tandis que les primates seraient des spécimens du fameux « chaînons manquant » qui auraient dévié de leur évolution normale et se seraient dégradés jusqu’à leur état actuel. C’est ce qui fait dire à Max Heindel que le singe est un homme qui a dégénéré.

Tout cela implique que les pro­cessus d’involution et d’évolution ne sont pas communs et ne s’appliquent pas en même temps pour les êtres, puisque certains ont évolué jusqu’à l’état humain actuel, alors que, paral­lèlement, d’autres ont régressé jusqu’au stade animal. On peut dire que ce qu’on pourrait appeler le Monde de Dieu, représentant une sorte d’omniconscience et d’omni­potence, soit une faculté d’épigenèse totale, est le stade le plus élevé de transcendance, tandis que l’état miné­ral, quasiment sans conscience, c’est-à-dire totalement cristallisé dans une destinée mûre ayant annihilé toutes ses capacités de réaction, est l’aboutis­sement final, l’étape ultime des formes de tous les règnes de la nature lors­qu’elles ont atteint la limite de leur dégénérescence:

Créateur et création

Nous avons vu précédemment que grâce à l’épigenèse, le rapport créa­teur-responsable / création-dépen­dante évolue vers un autre équilibre où la création se libère de sa dépendance en développant sa responsabilité.

L’état de « perfection » (ce mot n’est pas tout à fait adapté, mais il n’en existe pas qui le soit davantage) est atteint lorsque créateur et création parviennent tous deux à une situation d’indépendance et de responsabilité complètes, ce qui leur permet de fusionner et de rejoindre l’absolu dont ils sont issus.

Pour résumer sous formes d’équi­libres les trois phases du processus karmique, on a trois cas de figures :

  1. État initial (au moment de la séparation en deux principes que nous avons citée plus haut). Créateur-responsable / création-dépendante

  2. Mécanisme de la destinée mûre liée à un Karma négatif créateur-dépendant / création-responsable

  3. Mécanisme de l’épigenèse : créateur-responsable-indépendant / création-responsable-indépendant

On voit donc que l’épigenèse est l’état d’harmonie le plus parfait entre le créateur et la créature, tandis que la destinée mûre aboutit à l’inverse. Encore faut-il comprendre que l’épigenèse n’est pas seulement une sorte de « libre arbitre » permettant le choix de nos actions, mais la faculté d’entreprendre quelque chose d’en­tièrement nouveau, d’« original » (dans le sens de « ce qui est à l’ori­gine »).

En ce qui concerne la relation créateur / création, nous pouvons utiliser, à titre d’illustration, l’exemple qui nous paraît le plus fondamental en Médecine occulte : il s’agit des rapports entre l’Esprit et la Personna­lité.

Tout d’abord, il faut savoir qu’avant la naissance d’une « Vague de vie », toutes les énergies spirituelles sont confondues au sein de l’unité qu’on peut appeler Dieu. Puis, certaines particules sont éjectées sous forme d’Esprits différenciés. Nous voyons déjà qu’il existe une relation Créateur / Création entre Dieu, Esprit universel et ce qui sera amené à devenir un Esprit individuel. Nous pourrions nous arrêter à cette première relation et considérer simplement l’homme comme une créature, comme le font certaines religions. Et, effec­tivement, les relations karmiques in­terviennent déjà à ce stade : les hiérar­chies spirituelles qui, tout au long de son évolution, ont guidé l’Homme, partagent toutes une certaine part de responsabilité et une indépendance de fonctionnement, tout en utilisant les structures créées en lui de l’extérieur. Par exemple, les Anges lucifériens ont été à l’origine du cerveau gauche de l’Homme. Ils sont donc, en grande partie, responsables de l’usage qui en est fait.

Cependant, l’esprit de l’Homme, en s’individualisant, a appris peu à peu à construire lui-même l’archétype de ses différents corps et à constituer ainsi sa Personnalité. Car l’Esprit de l’Homme est à la fois Créature, de par son affiliation au Plan divin, et Créateur, par ses pouvoirs spirituels latents, et surtout, de par sa capacité à concevoir un archétype pour ses différents corps (physique, éthérique, émotionnel et mental). C’est ainsi qu’avant chaque incarnation, l’Ego prépare les matériaux constitutifs de sa Personnalité. A ce stade, on peut considérer l’Ego comme un Créateur et la Personnalité comme une création. L’Ego est donc responsable de la Per­sonnalité qui en est dépendante. Cependant, le Corps physique, le Corps éthérique, le Corps émotionnel et l’Intellect ont également en eux une capacité créatrice qu’ils utilisent pour se perfectionner. Lorsque ce pouvoir intervient en dehors de la volonté de l’Ego, il provoque un déséquilibre entre les vibrations de l’Esprit et celles de la Personnalité, ce qui entraîne dif­férents troubles qui se manifestent par des maladies. Au contraire, lorsque cette capacité se manifeste sous forme d’épigenèse, la quintessence des expé­riences vécues par la Personnalité va constituer l’Âme, qui est la véritable nourriture spirituelle de l’Ego.

Épigenèse

Au niveau physique : Préparation de son propre corps durant intra-utérine. Alimentation et mode de vie corrects. Ne pas se mentir en soi-même donne une conscience claire de sa propre situation, ce qui permet au corps physique d’être correctement « réparé » durant le sommeil, car les niveaux plus subtils ont une vision juste de ses déséquilibres. De plus la vérité permet de se construire un archétype physique fin et précis dans une prochaine incarnation.

Au niveau éthérique : L’entraî­nement à un contrôle correct des sens, de la sexualité, des désirs alimentaires, de la mémoire est une base de l’épigenèse éthérique. A un niveau plus sub­til, la prière, la répétition de mots de pouvoir et le travail sur les centres subtils permettent le développement de forces latentes dont les effets seront vecteurs d’une évolution ultérieure. Tout développement spirituel passe par le corps éthérique.

Au niveau émotionnel : Contrô­le des désirs et pulsions, purification des émotions perturbatrices, (ce que les Tibétains appellent « les poisons l’orgueil, l’attachement, l’avers: jalousie, la stupidité). Développement de qualités d’harmonie et de sensi­bilité.

Au niveau mental : Développe­ment du sens de l’analyse et de la syn­thèse, étude de la dialectique qui permet d’exercer ses qualités intel­lectuelles.

En ce qui concerne les trois niveaux de l’esprit, bien qu’il soit difficile de faire une investigation précise sur ces plans, il existe de toute évidence une sorte d’épigenèse propre à chacun d’eux. C’est même sans doute à ces niveaux, plus indépendants du monde des contingences, que la création de nouvelles causes s’exprime le plus librement.

Pour ce qui est de l’Esprit humain, l’épigenèse se manifeste surtout sous forme de Volonté individuelle. Il ne s’agit pas de détermination, encore moins d’autoritarisme, mais de la faculté d’être conscient de son exis­tence spirituelle propre et de ses moyens de l’exprimer, dans une incarnation matérielle par exemple. L’imagination spirituelle (capacité de concevoir des archétypes n’ayant pas d’existence antérieure) est également une manifestation de l’Esprit humain.

Au niveau de l’esprit vital, l’ épigenèse est à l’origine des principes de l’intuition et du sens de l’harmonie universelle. On voit ainsi que l’intui­tion est une forme de conscience qui dépasse totalement le champ d’inves­tigation mentale.

Au niveau de l’Esprit divin, demeure la plus subtile que nous puis­sions atteindre, se manifeste la Grâce, qui est la seule force permettant la remise en question de toutes nos conditions d’existence.

La destinée mûre et l’épigenèse sont issues d’une relation entre notre niveau de perception, ou conscience, et notre capacité d’action, ou pou­voir. Il existe un rapport précis entre conscience et pouvoir. La conscience permet une orientation de l’esprit qui mobilise son pouvoir vers la mise en mouvement de nouvelles causes. Lorsque conscience et pouvoir sont parfaitement contrôlés, l’ Esprit accède à la Liberté.


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