Anne Denieul : Être sorcier, c’est une façon de regarder le monde entretien avec Mario Mercier


01 Oct 2015

Mario Mercier, peintre et chaman, est l’auteur de plusieurs ouvrages parus chez Pocket, Albin Michel, Robert Laffont, Dangles et au Relié.

Anne Denieul est historienne et archiviste-paléographe. Ancienne élève de l’École du Louvre. Ancienne attachée au CNRS. Son œuvre écrite a reçu plusieurs prix…

(Extrait de : Anne Denieul – Le sorcier assassiné. Édition Perrin 1981)

Dieux pérennes

Aux portes de Paris, vit Mario Mercier, chaman. Nous retrouvons par son canal la magie des origines, celle qui sait manier les énergies puissantes du ciel et de la terre, accéder aux univers parallèles et s’y trouver confrontée à la vie comme à la mort. Autre vie, et de quelle dimension ! Les limites humaines abolies, des pouvoirs, l’accès à un ineffable plus-être… Au risque de se perdre âme et corps dans l’aventure, si l’on n’est pas mûr pour l’initiation, car la Connaissance se protège d’elle-même. Les grands pouvoirs magiques, bilocation, invisibilité, métamorphose, certes concernent Mario. Mais pour lui l’essentiel n’est pas là. Il est dans l’ailleurs, le voyage, dans ces visions qui lui vien­nent d’un autre monde, fascinant, périlleux, mortel parfois, et dont il connaît l’accès. Il se rend en forêt, lieu au sens fort du terme, forêt magique, rendue telle par des rites, où il pratique de nuit, pour éviter les gêneurs. Mais, dans le séminaire qu’il tient chaque été en Haute-Provence, les contingences de cet ordre disparaissent, l’heure ne compte plus.

Mario nous incite à l’épanouissement psychique et à l’équi­libre intérieur qui harmonisent notre vie. Il faut pour cela croire et affiner ses perceptions, pour s’ouvrir à un monde magique peuplé d’esprits et de dieux qui se manifestent alors à travers nous dans toute leur puissance.

Car les dieux existent, même si on les a oubliés. Seulement il faut réapprendre à y croire et à entrer en rapport avec eux. Il faut les invoquer, les honorer, par des présents dépo­sés au pied des arbres, par des parfums que l’on brûle, selon le lieu, le jour, l’heure et la formule, et savoir toujours remercier quand on a reçu, car ils se montrent très géné­reux quand on les aime. Quels dieux ? Les grandes forces de la nature, élémentaires, telluriques, cosmiques, la terre, les arbres, le vent, les orages, le feu du ciel, les astres-maîtres, les étoiles. Il faut suivre la saison à partir de la grande vibration du printemps qui enlève la terre à son hivernage, réveille les puissances de vie, jusqu’au terme de sa splendeur : juillet. Il faut célébrer les fêtes, reprises d’ailleurs par le calendrier celte, qui s’échelonnent de mars à novembre, et culminent à la Saint-Jean d’été.

Savoir demander à la nature sa force quand elle peut vous la donner, pendant sa période faste, de l’éveil à la floraison, de la fin mars à la mi-août, et même durant la rémission glorieuse de septembre, jusqu’à ce que la mort nécessaire reprenne ses droits en ce deuxième jour de novembre où la terre à son tour semble s’endeuiller et entre à nouveau en sommeil.

Ne pas craindre le contact : mettre sa peau contre l’écorce du chêne ou du frêne, selon l’affinité ressentie. Percevoir leur vibration profonde, s’abandonner à l’apaisement qui alors envahit, se soumettre à l’alchimie de la sève qui vous accorde aux rythmes de l’univers et vous relie à ses différents règnes. Mariez-vous à votre arbre favori. Marchez pieds nus. Que les forces bienfaisantes du sol pénètrent en vous par les chakras plantaires. Laissez-vous enterrer avec, à hauteur du visage, une simple grille de branchages pour vous permettre de respirer. Qu’en ces noces, où vie et mort semblent s’unir, en ce lieu d’obscur échange, la terre vous charge de ses énergies mères, d’où mystérieusement sourd le végétal, que ce rite soit signe d’amitié, d’alliance, recon­naissance de ce que le corps en reçoit chaque jour.

Mettez-vous à l’écoute du vent, des sources, de la pluie qui nous vient du ciel, rafale, crépitement, ou murmure, douceur où respire l’âme, quand elle court sur des lits de gravier ou de sable, et de ces présences insoupçonnées qu’il faut apprendre à percevoir.

Nous touchons là au point central de l’enseignement de Mario, affiner ses perceptions pour acquérir la vue éthérique et voir dans l’astral.

Si le bas-astral, l’égout de l’univers, est le lieu des pires rencontres avec les entités inférieures, les morts, les larves, en quête d’un corps à parasiter, et qui se logent dans le bas-ventre, le foie et le système cérébro-spinal, dès que l’on se trouve assez protégé, assez purifié, bref assez fort pour franchir ce seuil, les élémentaux se montrent, puis les es­prits de la forêt.

La nuit, à la pleine lune ou parfois par temps obscur, quand les yeux se sont habitués à la pénombre, on les per­çoit, brouillards légers, substances transparentes, subtiles, déployées en écharpes qui se déroulent et prennent forme, éclairant les ténèbres du sous-bois.

« Il faut apprendre à les distinguer, je n’invente rien », explique Mario en me tendant une photo de gnome vu de dos, petite taille, bonnet pointu, s’appuyant d’un bras à un tronc d’arbre. « Celle-ci est très nette, mais en voici une autre, banale à première vue. Pourtant dans la grisaille des taillis, s’inscrit la forme immense d’un chaman sibérien. Regardez le ciel avec attention. Vous y verrez des visages, des profils se détacher sur ce fond neutre. Nous ne som­mes jamais seuls. »

Mario a sorti ses richesses, les parfums astrologiques de la Lune, du Soleil, de Vénus, pour attirer les gnomes, une cage à esprits, sa canne de chaman, et un bandeau dont il se ceint la tête quand il travaille en forêt, exécuté d’après un modèle qui lui fut révélé en rêve.

Parfois, à quelques élus, apparaissent, resplendissantes, nimbées de lumière, les fées. Mario a de telles rencontres. Elles le laissent pour de longs jours ébloui, comblé, elles l’inspirent. Heureux, il tente de les reproduire sur ses toiles. Curieusement, sa peinture s’apparente à celle de la commu­nauté de Saint-Soleil en Haïti que le réalisateur de télévision Jean-Marie Drot a récemment révélée au grand public dans ses Carnets de voyage de Malraux. Les mêmes regards brû­lent ces visages étranges, surgis de quel inconnu, captés à quelle source ? Nulle naïveté, quoi qu’on en puisse dire, et Malraux fut le premier à le reconnaître, mais une présence indéfinissable, qui fascine, trouble et inquiète, et relève sans doute du même ordre de réalité.

D’autres que Mario accèdent à cet autre monde, telle cette jeune femme, Maja. « Elle est complètement occulte, me dit Mario. Elle sent les ambiances, les lieux, voit les auras. Elle a toujours été comme ça. »

« J’ai vu bien des choses dans, cette forêt en allant pra­tiquer avec Mario, m’explique-t-elle. Quand on a la vue « éthérique », on s’aperçoit que dans la forêt, il y a des « portes ». Il faut les franchir. On tape sur les arbres pour faire lever les gardiens incorporés dans les oiseaux, petits élémentaux amis qui préviennent des dangers. On apprend très vite à comprendre leur langage qui se transmet de mental à mental par l’intermédiaire des vibrations des sons. L’ouverture de la porte se traduit dans la sensation. La vibration est totalement changée, l’ambiance toute différente. Tantôt on se sent très léger, tantôt la terre colle aux pieds et de multiples embûches surgissent. Il faut toujours revenir par le même chemin ; les élémentaux sont lâchés, ils cher­chent à vivre de nous et à nous garder.

« J’ai connu, parmi bien d’autres, deux expériences oppo­sées, l’une merveilleuse, l’autre inquiétante. La première à la fête des esprits, la nuit de la Saint-Jean. Nous avions fait les mantras, quand, d’un seul coup, toute la forêt s’illu­mina. De hautes flammes blanches jaillissaient du sol autour de l’arbre sacré : les énergies de la terre remon­taient à la surface.

« L’autre fut sévère : une nuit de fin d’hiver, je vis au passage d’une porte une toute petite faux en matière éthérique qui se déplaçait à vingt centimètres au-dessus de nos têtes, comme agitée de soubresauts, disloquée de mouve­ments contraires, le manche, d’avant en arrière, l’acier de droite à gauche. Je me trouvai projetée dans un monde parallèle. Je compris, vivant le froid qui s’emparait de moi, que des forces noires étaient présentes, j’avais vu la faux de la mort. J’étais glacée. On dut m’emmener, me réchauffer. Je repris ma voiture pour rentrer. Je m’arrêtai quelques instants devant chez moi avant de descendre. Des chiens surgirent et attaquèrent, tous crocs sortis, les ailes avant du véhicule qui avait stationné en forêt à l’endroit dange­reux : les animaux ont la vue éthérique. Je n’étais donc pas rentrée seule, ni en très bonne compagnie pour qui peut voir l’invisible, et les animaux sont de ceux-là. Des amis du groupe qui sortit avec moi cette nuit, je suis la seule à avoir vu…, mais tous ont entendu le bruit que faisait la faux en se déplaçant, sec, rapide, percutant. »

« Il est vrai, reconnut Mario, que la forêt était très mau­vaise cette nuit-là, pleine de bruits et de craquements, on entendait marcher de tous côtés, on l’aurait crue habitée, peuplée d’une véritable foule, ce qui n’était pas étonnant : on entrait en lune noire. On avait donc eu tort d’y aller. Il faut respecter certains interdits. »

Un de ses amis s’était aventuré par lune noire dans un endroit formellement déconseillé, un des pires qui puisse exister, là où il ne fallait pas, quand il ne le fallait pas. Toutes conditions réunies donc pour avoir des ennuis. Ça n’avait pas manqué : il avait vu deux hommes sans tête, la faux de la mort sur l’épaule, venir à sa rencontre. Terrifié, il avait fui à grande allure, et l’aventure n’avait pas eu de suite.

« Bah, dit Mario, attendons la lune montante ! La forêt sera plus clémente et on va vers la belle saison. D’ici la Pentecôte, qui voudra pratiquer en aura l’occasion, les fêtes ne cessent de se succéder. »

Mario Mercier, en ce nord de Paris, et en ce XXe siècle finissant, tient un bien étrange discours, insolite pour le moins, parfaitement délirant, selon certains.

Pourtant, pratiques, dons et pouvoirs s’inscrivent dans la très classique lignée du chamanisme traditionnel. Il pos­sède ses lettres de noblesse. René Guénon y voyait les restes involués d’une très haute religion polaire, la religion de Thulé. Il rayonna sur l’Europe à l’époque aurignacienne grâce à l’homme de Chancelade.

Chaman signifie à la fois homme-médecine et homme maudit. D’où lui vient telle malédiction ? De descendre de Cham, fils de Noë, rejeté par son père ? De se vouloir prêtre d’une religion qui a perdu son essence cosmique, religion tellurique, qui a pour maître Satan, daïmon planétaire, uni­quement branchée sur les énergies de la terre ? Ou d’avoir enfreint un tabou, puisqu’il communique par médiumnité avec les ombres des morts ?

« Pour les Anciens, dit Jean-Louis Bernard, dans son dic­tionnaire déjà cité, le tellurisme était le feu infernal et ses réseaux souterrains composaient les fleuves maudits où allaient les ombres des morts. Celles-ci, résidus psychiques de l’âme, se dissolvent au sein des enfers, c’est-à-dire du tellurisme, tout comme les chairs se dissolvent au sein de la terre. »

Prêtre des enfers, le chaman a pouvoir sur les ombres. Mario, dans Chamanisme et Chamans, décrit l’extraordinaire voyage qu’il y entreprit pour obtenir la guérison d’un cas désespéré, car en chamanisme la maladie est la perte de l’âme.

« Ce soir, j’agis pour une personne de ma connaissance dont l’âme menace de quitter le corps. Il faut que j’aille arracher cette âme – du moins essayer – au démon et au groupe de démons qui la retient prisonnière. Il faut donc que je descende vers les régions infernales… Récemment j’ai chamanisé vers le monde d’en haut, et la traversée de certaines dimensions cosmiques m’a heureusement permis d’emmagasiner de très fortes énergies qu’il me sera possible d’utiliser pendant cette séance… Les voyages chamaniques, qu’ils soient orientés vers le bas, le milieu ou le haut, exi­gent une énorme dépense d’influx psychique et physique. »

Mario est soutenu dans ce voyage, par un groupe d’amis, dont la présence lui procurera le maximum de charge vibra­toire, formera l’égrégore puissant qui l’aidera dans sa route. Il fera également appel aux différents esprits : esprit du lieu, de l’ancêtre, esprit noir des profondeurs, esprit de sa tête, de son serpent protecteur, puis aux âmes animales ou végétales, esprit de l’ours, esprit du loup, esprit de la forêt, esprit du figuier, son double végétal.

Il réussira, il trouvera le démon de la maladie qui ronge la personne qu’il veut guérir sous l’aspect d’une vieille femme monstrueuse dont les cheveux très longs sont des filaments de chair grisâtre. Il trouvera la représentation matérialisée de la maladie elle-même, elle a la forme d’un lézard à face humaine, dont le dos est hérissé d’une crête métallique. Il parviendra à les détruire et la malade sera guérie.

Il faudrait citer en entier cet extraordinaire document. Nous nous limiterons à rapporter quelques-unes des ren­contres qu’il fit en ce lieu de mort [1].

L’esprit du loup me quitte. Une voix intérieure m’aver­tit qu’un danger immédiat me guette. La menace vient de ma gauche. Je fais face alors à une abominable créature au groin rose-vert, au corps de batracien couvert de four­rure. Ses yeux reflètent une ardeur frénétique. C’est un démon (énergie négative). Pour combattre cet esprit zoo­morphe, je saisis un pouvoir posé à cette fin sur une table. Ce pouvoir consiste en une écorce de chêne que j’ai consa­crée moi-même et qui possède un mana. Je le tends vers l’esprit mauvais en prononçant en même temps une formule dilatoire. Immédiatement, l’apparition se fige puis se déma­térialise dans une forte agitation de fluides. Bien que renvoyée vers l’invisibilité, je la sens encore présente, et, bien que suffisamment éloignée, je sais qu’elle rôde, toute prête à m’investir au moindre signe de faiblesse.

Bien qu’ayant repris la maîtrise de mon psychisme, je ne sais plus très bien où je suis ni où j’en suis. Je sais seulement que je me trouve en un lieu où de multiples présences se pressent. Ces présences sont des esprits des morts, décédés assez récemment. Certains sont bons (les plus rares), d’autres sont indifférents, mais la plupart d’en­tre eux (ceux qui se présentent sous l’apparence de vieillards desséchés) sont franchement mauvais.

Là, j’ai un moment d’absence. Un éclair m’investit et je reprends conscience. Je suis en train de voler sur un oiseau noir. Nous faisons du rase-mottes au-dessus des pentes couvertes de ce qui me semble être des pierres. En les obser­vant mieux, je m’aperçois que ce sont en fait des crânes et des ossements ayant appartenu à des humains et à des animaux. Ils sont hérissés de fils blancs (des énergies) et chacun d’eux est le réceptacle d’une force psychique issue de la terre. Je pourrais m’incorporer cette force si je pou­vais toucher au moins l’un de ces fils.

Un fort courant descendant nous prend en charge. Cram­ponné à ma monture, je plonge dans un gouffre. L’atmo­sphère est glacée et peuplée de présences chargées de lourdes vibrations. Je fais alors appel à Ouloun-Toïon, le Grand Seigneur noir de l’Ouest, pays de la mort, auquel j’ai consa­cré bien des rites. Cette fois, je m’enfonce dans une am­biance de nuit assez dense. Je sais que je me dirige vers le pays de la mort, ou, plutôt, d’une certaine forme de mort.

Bien qu’elle soit penchée en avant, un phénomène de réflexion intérieure me permet de voir la tête de ma mon­ture comme si je la regardais en face. L’oiseau a maintenant une tête de vieillard, au nez mince et courbe. De ses yeux s’échappent des ondes lumineuses, blanches et concentriques.

J’entame alors le chant magique des morts, tel que je l’ai appris de mon instructeur, pour que l’esprit des profondeurs me soit favorable. La tête de vieillard s’efface et celle de mon oiseau-guide la remplace. De nouveau je le sens en bonne harmonie vibratoire avec moi.

Je repars presque immédiatement, mon corps astral tou­jours cramponné à l’oiseau qui ne ressemble plus tellement, maintenant, à un oiseau. Il n’est plus qu’une forme noire dont les contours indéfinissables ne cessent de varier.

Nous descendons toujours. Les parois du gouffre sont criblées d’alvéoles habités de présences qui se manifestent à mon passage par des hurlements d’ouragan. Pour moi, le moment est venu d’affronter les démons des abîmes. Je sens leurs palpes et leurs griffes dans mes cheveux. Je fais appel à la clémence de l’esprit des profondeurs ; ma descente se poursuit, mais la forme noire qui m’emporte diminue, fond, s’amenuise. Je lutte contre une peur grandissante.

Je suis maintenant au fond du gouffre, allongé au bord d’une vaste fissure, la face contre le sol. Par le sommet de mon crâne, je vois, planté debout devant moi et menaçant, le gardien du lieu. Sa vue déclenche en moi une douleur irrégulière, qui me traverse par à-coups. « Que cherches-tu ? » Je lui réponds que je cherche le passage. Et soudain, je sens qu’il cherche à sidérer mon corps astral, de façon à m’empêcher de retourner dans mon corps physique. Il me faut agir très vite si je ne veux pas subir de graves dom­mages corporels et psychiques.

Je suis de plus en plus « saisi ». Je sais qu’il est dange­reux d’affronter de face les esprits et que j’ai des chances d’échapper à l’influence du gardien si j’arrive à me placer selon un certain angle. En frappant du pied j’arrive à me projeter hors de son champ d’aimantation. »

Mario poursuit son voyage. Les périls s’accroissent. Il fait alors appel à l’esprit d’un de ses oiseaux familiers.

« Je m’installe sur son dos et plonge avec lui dans une vaste caverne. Un vent froid chargé de mauvais esprits m’assaille. Ma monture a peine à progresser. Certains de ces esprits se collent sur ma poitrine, sur mon dos, sur toutes les parties de mon corps pour en aspirer les énergies.

Je les repousse en développant ma lumière intérieure, cette lumière immatérielle qui attire les bonnes forces. Le corps et l’esprit doivent alors mobiliser toutes leurs an­tennes supersensitives pour capter la psyché intense dans laquelle baigne l’univers, supprimer toute frontière séparant cette réalité donnée de la réalité magique, afin d’ouvrir ce qu’on appelle les portes de la distance.

Je n’oublie pas que plus je progresserai, plus je serai attaqué par les mauvais esprits. Certains sont issus de désin­carnés récents et de très basse nature. Ils se nourrissent, entre autres, des effluves psychiques et affectifs de l’homme, ainsi que de tout ce qui se trouve dans la nature, sous forme de corpuscules éthériques : fumet de viandes grillées, odeurs de pourriture, etc.

Des ailes invisibles qui claquent comme des voiles me frappent à plusieurs reprises. Je chancelle, j’oscille, j’ai de plus en plus de mal à atteindre l’autre côté du gouffre. À un certain moment même, l’idée de renoncer à ma mission m’effleure. Pourtant, je ne peux plus reculer, j’entonne des mantras pour me revitaliser. Une volée de petites flammes blanches et bleues surgissent du noir, s’élancent sur moi et me dépassent. Ce sont des âmes errantes. Je progresse en­core et, en bas de la pente, s’ouvre un champ de blé sur lequel un ciel noir strié de filaments lumineux pèse comme un couvercle. Alors que je foule les premiers épis, je les entends émettre des bruissements intenses qui se transforment vite en chuchotements. L’ambiance de ce champ m’ou­vre à un état de super-conscience. Je subis la perception simultanée de différents mondes qui se croisent, s’interfèrent, s’additionnent, se multiplient ou s’annulent, le tout à une extraordinaire vitesse. Ces sensations multiformes se calment peu à peu. Je me reprends. En marchant, je déplace des énergies colorées. Des formes fluidiques naissent des épis que j’ai foulés. Je sais que dans un temps plus ou moins long elles pourront habiter des corps de chair. Je remarque en outre que certaines d’entre elles sont parasi­tées par des forces mauvaises.

Ces images durent un instant puis s’évanouissent. Je vois alors s’allumer à la base des blés d’innombrables petites boules bleuâtres. Ce sont les résidus conscienciels de morts récents.

Alors, je présente aux esprits mauvais une requête en fa­veur de la personne dont l’âme menace de quitter le corps. »

À ce monde s’oppose celui de la lumière, des fées, dont Mario parle avec émerveillement, et qu’il voudrait ouvrir à ceux qui travaillent avec lui.

Le rite du mariage avec la fée est au cœur de la pratique chamanique : « L’entité corporelle, explique Jean-Louis Ber­nard, la fée, entre dans l’âme et le corps du futur chaman à la manière d’une entité parasitaire librement acceptée ou d’une âme surajoutée. En principe, on ne devient chaman qu’après une telle union. L’homme commence par ne pas pouvoir supporter la haute fréquence des vibrations de la fée. Il côtoie la folie. »

La légende, ou plutôt l’histoire réelle de Merlin en est l’illustration : « Les légendes ne sont pas des légendes, dit Mario, ce sont des archives. Tant que Viviane s’implante en Merlin, il erre dans la forêt de Brocéliande, en proie à de profondes mélancolies. Brusquement, elles disparais­sent. L’homme retrouve lucidité et vitalité, celle-ci décuplée. La fée, agissant sur les chakras, a libéré des sources d’éner­gie neuve. Le flux de sa sexualité s’est introversé. Il fait maintenant l’amour avec la fée, devenue la femme intérieure. Par la fée, il participe à la nature invisible, à l’autre côté du décor. Il a acquis des pouvoirs psychiques, voyance, clairaudience, prémonition, de même l’intuition médicale. Il voit le corps en transparence. »

Autres pratiques, aussi archaïques et aussi étranges, aussi essentielles pour le chamanisme, les totémismes. Forme d’animisme qui se rattache à la notion d’âme du monde, cette magie vise à lier, par l’âme, des êtres entre eux, ou à les relier à des âmes collectives. « Jadis, écrit Mario, l’homme des anciennes races savait unir son sentir à celui de l’animal, à qui nous devrions bien demander des leçons, ne serait-ce que sur le plan de l’instinct et de la perception. Cet homme se serrait pour ce faire du rite totémique, qui lui permettait de sacraliser et de fixer cette union. Ce rite s’opérait par imprégnation psychique et astrale et il en ré­sultait un formidable échange de fluides et de forces. Celui qui se transformait en animal n’en prenait pas toujours l’aspect, mais se revêtait de ses vibrations, de ses fluides, de son ambiance en se reliant à l’esprit-groupe qui dirigeait l’animal. »

Il existe de par le monde de multiples sortes de toté­misme-animal. Celui de l’ours, pratiqué par l’homme préhis­torique de la race de Brunn dont les vestiges peuvent se voir dans la grotte de Montespan en Ariège, ceux du chat et du loup, connus de l’Europe post-glaciaire. Ils concer­nent particulièrement notre sujet : on dit que la sorcière, en se jumelant à son chat, puisait dans l’espèce féline la force magnétique qui lui permettait de se dédoubler en cours de sommeil et de se rematérialiser à distance au sabbat, parfois sous forme de chatte. Le sorcier passait pour se transformer en loup-garou. De très belles nouvelles de Claude Seignolle, Ce que me raconta Jacob, ou le Galoup, reprennent ce thème avec quelques variantes. Mario dans son voyage décrit l’usage qu’il fait des doubles animaux : « Pour me réactiver, je fais appel à l’esprit de l’ours. J’ai grand besoin de sa densité astrale. Je m’imprègne de sa vibration magique, je m’enveloppe de son aspect et je le maintiens aussi longtemps que possible autour de moi en utilisant une technique respiratoire appropriée. Je deviens pesant, je marche lourdement et je pousse des grognements. Le poids de mon museau fait ployer ma tête en avant, et tandis que je danse comme danse l’ours, je m’accrois de son ambiance.

Je suis bientôt projeté sur le flanc d’une montagne ennei­gée. Mon flair d’ours, extrêmement développé, m’aide à capter les odeurs environnantes. Puis l’esprit de l’ours m’abandonne brusquement, me laissant dans la poitrine et dans les bras une grande force. En possession de cette éner­gie animale déposée en moi, je fais appel à l’esprit du loup en criant : « Esprit du loup, viens ! » Il m’investit aussitôt, hurlant à travers moi. Me voici projeté dans le pays du loup. Suivi d’une harde dont j’ai pris la tête, je traverse l’orée d’une forêt du Grand Nord. La neige est liée à mon esprit. Elle est une parcelle de moi-même sur laquelle je marche. La neige est moi.

Le flair du loup est aussi développé que celui de l’ours. Toutes les senteurs de la forêt me parviennent, surtout quand le vent est mon allié. »

De la même façon, le totémisme de l’arbre est une magie reliant à un arbre ou une espèce d’arbre. Nous avons vu Mario entretenir avec le végétal un commerce des plus in­times, pratiquer le mariage avec l’arbre. Toujours au cours de son voyage, son double végétal, avec lequel il a fait pacte d’alliance, en l’occurrence le figuier, est mis à contribution pour le garder de la fascination d’un torrent, et le charge par osmose de sa puissance : « On dirait qu’il y a dans ce torrent des milliers de démons qui luttent désespérément entre eux, raconte-t-il. Parfois, dominant ce tumulte d’enfer, s’élèvent des sanglots dont le tragique diminue ma résis­tance psychique. Investi des forces du figuier, je me sens mieux protégé contre les forces noires qui continuent de m’appeler. »

Ce totémisme se rattache au culte de l’arbre sacré. Les druides traitaient certaines maladies par transfert magique sur l’âme de l’arbre.

Thérapeutique et télépathie allaient de pair. On pouvait aussi, grâce aux énergies considérables que l’arbre puisait par ses racines et acheminait jusqu’à ses plus hautes feuil­les, communiquer à grandes distances, « envoyer des mes­sages sur le vent ». Cela se pratique encore aujourd’hui dans certaines cultures ; de nombreux récits, pittoresques et quotidiens, en font foi : les gens du village parlent cou­ramment aux arbres pour faire savoir chez eux qu’ils ren­treront plus tard que prévu ou qu’un parent doit passer. « Si le chaman sait se lier à un double végétal, conclut Mario, c’est parce qu’il a appris à participer au psychisme de la terre d’où l’arbre est issu. Il en va de même avec le minéral. Lorsqu’on connaît l’essence des choses et des êtres, que l’on connaît aussi les entités qui les dirigent, il est possible d’agir sur eux, et même de s’investir de leurs pou­voirs. C’est ce que fait le chaman, la plupart du temps à des fins humanitaires. »

Outre ces pratiques, le chaman savait capter les fluides telluriques, bienfaisants ou destructeurs, selon l’usage au­quel il les destinait. Il en chargeait d’énergies guérisseuses ou maléficiantes les poupées d’envoûtement ou les petites vierges noires qui apparaissent chez nous dès l’homme de Chancelade. Il savait aussi utiliser ces énergies pour attirer sur ses victimes l’égrégore noir qui provoquait la maladie pourrissante, courant de forces dévitalisantes, que nous re­trouverons dans le chapitre suivant, identifié par notre époque sous le nom de vert négatif, vibration de l’anti­énergie universelle.

C’est dire si sont dangereuses, multiples et puissantes ces forces telluriques dont nous avions pratiquement oublié l’existence. Énergies doubles. Sources de vie et sources de mort.

Aux uns les perceptions accrues, les visions éblouissantes, les pouvoirs. Aux autres, les mauvais fluides, les larves, la maladie, la folie, tous maux devant lesquels la médecine classique se trouve d’autant plus inopérante qu’elle en nie la cause ; ils relèvent selon elle de la simple psychiatrie : Il y faut, pour s’en défaire le bain de foules, le plein soleil, moyens magiques, surnaturels.

Forces de Satan, déclare l’Église catholique, qui dispose depuis qu’elle existe de la seule arme efficace à leur endroit en monde occidental, le pouvoir du verbe et l’appel aux puissances d’en haut. Chaque diocèse de France compte un prêtre exorciste investi par son évêque du droit d’opérer ce rituel sur les chrétiens comme sur les non-chrétiens. La possession, à tous les niveaux, reste encore une réalité, accident du chamanisme, aussi archaïque et aussi suspecte que cette pratique oubliée, qui demeure cependant, pour qui a reçu la Connaissance, le grand art sorcier.

***

Être sorcier, c’est une façon de regarder le monde.

Mario Mercier

ANNE DENIEUL. — Comment êtes-vous devenu chaman ?

MARIO MERCIER. — On naît chaman ou on se trouve incorporé par les esprits à un certain moment. Moi, je suis né dans une maison hantée, ce qui m’a ouvert des perceptions. Puis, j’ai été instruit par des chamans européens, un Finnois, un Français et une femme. J’ai aussi les ondes d’un sorcier africain. Mais, surtout, j’ai eu un instructeur surnaturel. En rêve, j’apprends, on me dit ce que je dois faire et je le fais très exacte­ment. C’est comme l’inspiration. Si on se laisse aller à l’inspiration qui est une force, un esprit qui vous guide, vous faites de bonnes choses. Il y a aussi des passages d’ondes. Quand on capte les ondes des grands esprits, ils vous guident et vous mettent sur la bonne voie.

A. D. — Que fait un chaman ?

M. M. — Mille choses pour aider son prochain, porter chance, envoyer du prana coloré, des forces, guérir à distance. Il faut beaucoup travailler, ne pas craindre l’ascèse, et surtout pratiquer les rites de la nature et des saisons, converser avec les éléments.

A. D. — Le chamanisme ne relève-t-il pas de la tradition européenne ?

M. M. — Si, vous trouvez des chamans dans le monde entier. Autrefois surtout, car les persécutions religieu­ses furent épouvantables.

A. D. — Comment situez-vous le chamanisme par rapport à la sorcellerie française ?

M. M. — C’en est un aspect plus complet. Il concerne la totalité de l’homme. Le chamanisme, c’est la transe et le dédoublement volontaire, conscient parfois in­conscient, mais surtout conscient. C’est le voyage dans l’astral, la guérison à distance, la maîtrise du corps, la maîtrise de la douleur, c’est replacer un mort dans sa voie, communiquer avec les dieux et parfois affron­ter des forces destructrices. C’est aussi le culte de la nature et des esprits de la nature. L’homme doit se réconcilier avec les forces de l’univers par lesquelles s’expriment les dieux, je veux dire les dieux de l’espace humain. Le Dieu tout-puissant est trop loin pour qu’on l’atteigne. Mais il existe une multiplicité de dieux qui sont ses émanations, le dieu de la nature, le dieu de la mer, le dieu des montagnes, le dieu des forêts, puis des esprits, des forces, des génies, qui peuvent à l’occa­sion devenir démons. La nature est le miroir de l’ima­gination de l’homme, écrivait William Blake ; or, l’ima­gination est l’œil de l’âme, c’est elle qui permet de converser avec les dieux et les esprits. Autrefois, l’hom­me était magique, il avait une sensorialité très aiguë. S’il adorait les dieux, ce n’était pas pour se désangois­ser. Sa vue éthérique lui en permettait l’approche. Le monde visible est la projection du monde invisible, mais une projection altérée. Comme je vous l’ai dit, ce monde invisible est peuplé de divinités, d’esprits, de génies, de démons et aussi des esprits des morts — sous terre, comme dans le ciel qui n’est pas forcément bon —, d’esprits errants, morts qui n’ont pas évolué, qui ont très peur et qu’il faut aider à retrouver leur place. L’homme est au milieu de mondes invisibles où dessus et dessous, la droite et la gauche se rejoignent, au centre d’univers parallèles qui s’interpénètrent. Tout est lié dans la nature. Nous sommes reliés à tout et tout est en nous. Nous sommes le véhicule des esprits et des dieux. Si nous ne les écoutons pas, tant pis pour nous, notre vie sera moins guidée. Si nous ne sommes pas assez ouverts ni assez purifiés, ce sont les démons qui viennent, c’est-à-dire les forces mauvaises. Ils viennent souvent pour protéger les dieux. Si on ne franchit pas certains stades, on reste dans les zones négatives, maléfiques, on est en dishar­monie. Or, l’occulte est la recherche de l’harmonie. Le chaman c’est l’homme cosmique. Nous sommes pro­tégés par des esprits et des dieux protecteurs. Nous sommes liés à des doubles animaux et végétaux.

A. D. — Selon la loi des correspondances ?

M. M. — Selon la tradition totémique, nous sommes liés à un ou même à plusieurs animaux.

A. D. — On retrouve dans ce que vous venez d’énu­mérer certaines classifications de la magie, et en pre­mier lieu ces entités inférieures que sont les élémen­taux ?

M. M. — Oui, mais, pour moi, les élémentaux ne sont pas des entités inférieures. Une fée, un gnome, n’ont rien d’inférieur, les dévas non plus. Les gnomes font pousser les plantes, les fées sont des forces vibra­toires qui donnent aux fleurs leur couleur et leur parfum. Les dévas sont de grands esprits protecteurs des lieux, porteurs de terres de vie, terres chimiques, terres de chaleur, nécessaires au règne végétal ; ils captent les forces du cosmos, les résonances, les tourbillons. Ce qui est inférieur, ce sont les formes mentales que les hommes sécrètent et qui s’incarnent dans certains insectes, des vers, des larves, de petits démons. Mal nécessaire, l’épreuve nous fait évoluer. Il ne s’agit donc pas d’esprits de la nature. Eux ont une mission très pure, celle de la faire vibrer, pousser, de la colorer. Moi je les vois, les gnomes, les fées, les dévas de mon­tagne nimbés de jets de lumière, de diamants, de jail­lissements argentés, auriques. Parfois, ces entités se matérialisent dans la fumée des parfums qu’on leur offre, appropriés à chacun, souvent en prenant des formes en relation avec notre charge émotionnelle. Ainsi, une fée se matérialise sous une forme humaine, mais sa beauté intérieure fait qu’elle rayonne de ce qu’elle est. Il existe toutes sortes de fées : des mers, des rochers, des arbres. Ces milliers de petits êtres parti­cipent à la vie de la terre. Ils se matérialisent selon le rythme des saisons. La pratique chamanique tient compte de ces rythmes. Au printemps, un son harmoni­que se répand dans la nature. Cette grande vibration fait lever les entités, les esprits. Alors toutes les forces sortent et commencent leur travail. Ainsi les oiseaux sont suivis par des sylphes qui vivent de leurs vibra­tions. Tous ces esprits se fondent dans la divinité, s’y engloutissent pour reparaître. Elles aiment bien se dé­sagréger puis revenir. Elles absorbent la vitalité de la nature puis la rejettent sous forme de vitalité encore plus grande. Certains lieux sont chargés de mauvaises énergies, d’autres de pouvoir. Les lieux à pouvoir im­pressionnent. Des esprits puissants s’y tiennent. Ils n’aiment pas qu’on les importune et peuvent devenir menaçants.

A. D. — Tous ces esprits dont vous parlez, vous les avez vus ?

M. M. — Oui, et je ne suis pas le seul. Toutes les personnes qui pratiquent avec moi les ont vus. On les voit. Et c’est tellement beau, tellement fort que la vie s’en trouve changée. Mais pour cela il faut déve­lopper la vue éthérique et se mettre à l’écoute de l’uni­vers. C’est un travail. Pour le chaman, tout est signe, message. Le vent est un esprit qui parle avec chaque arbre. La tempête n’est pas autre chose qu’un remue­ment d’esprits, elle est faite pour déraciner les arbres morts et malades. Celui qui sait écouter la tempête entend les voix des esprits. Mais il faut développer toutes ses perceptions. La nature nous parle par les vents, les orages, les nuages, par toutes les formes qu’elle prend, les bruits, les senteurs, un oiseau qui passe. C’est à nous de savoir la lire. La nature est un livre à déchiffrer. Je vous ai fait écouter de l’eau. Vous voyez, c’est tout de suite autre chose. [En effet, Mario a enregistré sur magnétophone le bruit d’un petit tor­rent de montagne et ces sons clairs et pleins, violents parfois, écoutés au cœur de l’hiver au centre de Paris, ont un étonnant pouvoir. Soudain, on est à cent lieues, c’est l’été, l’éclat de juillet, on respire.] Il y a des tas de choses dans l’eau, commente Mario.

A. D. — Par exemple ?

M. M. — L’eau est l’organe sensoriel de la terre. La moindre vibration s’y inscrit. L’eau de source la nuit restitue toutes sortes de sons de voix, d’esprits de morts, de chants de la journée. À la pleine lune, l’eau est astralisée par les forces cosmiques. Elle est un médium, le médium du cosmos. La nature a un lan­gage différent du nôtre. C’est nous qui ne voyons plus, qui n’entendons plus. L’homme est endormi. C’est à nous de retrouver l’accès à ce langage.

A. D. — Ces dieux, ces esprits, pouvez-vous entrer en communication avec eux, obéissent-ils à l’homme, comme dans la magie, à condition de recourir à des rites ?

M. M. — Les dieux ont toujours deux aspects selon ce que vous êtes. D’abord, il faut faire une transmu­tation intérieure. Puis vous les appelez. Mais, pour incanter, il faut apprendre et aussi disposer d’intenses vibrations. Il ne faut pas non plus incanter n’importe quand. Parfois, il n’est plus besoin d’incanter. Si vous êtes en harmonie avec les dieux, ils vous aident. Sinon, vous êtes rejeté dans les plans inférieurs, et l’on vous fait subir des épreuves pour voir si vous êtes valable.

Une fée peut inspirer un homme. J’ai vu dans un songe éveillé le bas de la robe d’une fée jaune doré. Elle est venue vers moi et m’a inspiré pendant un mois. Au risque d’en mourir car ses vibrations sont trop fortes pour nous. Voyez Merlin et son mariage avec la fée, il errait dans les bois en proie à la mélan­colie, tandis que Viviane l’incorporait. Ces énergies sont tellement puissantes que parfois elles peuvent de­venir négatives et vous détruire. Tout est une question de dosage. À certains moments, il faut pratiquer, à d’autres non. On agit selon des lois, mais la part d’ins­piration reste très importante quoi qu’on dise. Néanmoins, ce n’est pas sans danger. Surtout si on est seul. Aussi importe-t-il d’être guidé.

A. D. — Vous dites : les hommes avaient des pouvoirs magiques qu’ils ont perdus. Vous croyez donc à ces pouvoirs ? Celui de métamorphose, par exemple ?

M. M. — Oui. Parce que j’ai vu des hommes se transformer en animaux. J’ai vu des chamans qui transfor­maient leur aura, l’animalisaient. On voyait l’animal et on voyait en même temps l’homme. Ils se revêtaient de la substance éthérique de l’animal.

A. D. — Les transformations en loup dont on parle tant dans les légendes, c’était donc vrai ?

M. M. — On peut projeter son double dans un animal, ou s’incorporer le double d’un animal. En principe, les animaux sont bénéfiques pour l’homme. Ils existaient avant nous. Pour rester dans le même regis­tre, j’ai vu dans des pratiques des gens qui grandis­saient. J’en ai vu un qui d’un seul coup a pris trois mètres. Parce qu’on a la vue d’autre chose, on voit autre chose. L’homme autrefois était magique. On ne peut plus le comprendre. Il était comme un enfant. Il avait son âme à côté de lui, en dehors de lui. Il avait la vue éthérique, il voyait plus par le front que par les yeux.

A. D. — Et l’invisibilité ? Vous pouvez vous rendre invisible ?

M. M. — Oui, ça m’est arrivé.

A. D. — Comment faites-vous ? Vous avez une technique spéciale ?

M. M. — On ne peut pas parler de technique spéciale. Ce sont des états.

A. D. — Vous supprimez la vision de vous-même à ceux qui vous regardent ?

M. M. — Je n’en sais rien. Dans les pratiques, parfois je disparais, ou je fais disparaître des gens. Mais il y faut des états appropriés, des moments. Ce n’est pas non plus de l’illusionnisme.

A. D. — Quand vous êtes invisible, où êtes-vous ?

M. M. — Moi je suis là, mais les gens ne me voient plus. Ou quand je fais disparaître quelqu’un, il se trouve transporté dans un état extraordinaire et comme dans un rayon de lune. La lune astralise les forces et la personne ne voit plus. En fait la personne n’est plus là astralement, mais physiquement est là. La personne qui travaille sa vue éthérique ne voit plus que le corps astral qui correspond au corps physique, lequel passe alors dans une espèce de clivage difficile à expliquer. C’est un peu comme à travers un prisme qu’on tourne­rait, parfois on voit une partie de quelqu’un, d’autres fois on ne la voit plus.

A. D. — Et la bilocation, être en plusieurs endroits à la fois ?

M. M. — Cela peut se faire, mais c’est dangereux.

A. D. — Le dédoublement ?

M. M. — Pour moi, ce n’est pas une fin en soi. Mais je me dédouble souvent. On peut aller dans les uni­vers parallèles, dans la terre, dans le ciel. On peut voir des dieux, des esprits, des forces. Ce peut être une descente dans le monde astral inférieur pour sauver un malade, chercher son double, demander aux esprits souterrains et à Alikan, le seigneur des Enfers, de ramener son double dans son corps, car, dans le monde chamanique, la maladie est une perte de l’âme. On peut aller voir des gens, entrer dans le rêve des gens.

A. D. — Avez-vous pouvoir sur les éléments ?

M. M. — Sur certains. Le vent est mon allié. C’est un ami, j’ai le contact avec lui. Quand je l’appelle, il vient. S’il le veut bien. En principe, il vient presque toujours. On ne peut pas donner d’ordres aux esprits supérieurs. Ils viennent s’ils veulent bien venir. On n’est pas grand-chose, je tiens à le dire. On peut commander aux esprits inférieurs, petits démons, pe­tits génies, encore peuvent-ils vous emprisonner. On ne peut pas comparer ses forces à celles de l’au-delà et certaines sont tellement puissantes que qui verrait une divinité sans son masque serait pulvérisé.

A. D. — Comment avez-vous fait alliance avec le vent ? Par des rites ?

M. M. — Je ne peux pas l’expliquer. Il y a un contact à établir. Le tout est de l’avoir. Mais, avant d’y parve­nir, il faut des années de travail, beaucoup d’émotion et beaucoup d’amour. Il ne faut pas se croire supérieur à un animal ou à une plante, mais les aimer. Quand on les aime, ils vous le rendent. Il faut faire des offran­des. C’est leur substance spirituelle qui compte. Il faut se méfier, car ce sont parfois des démons et des forces mauvaises qui viennent à la place des dieux et vous mystifient. Il faut donc savoir trier parmi les forces et se montrer extrêmement prudent, sinon on peut être broyé. C’est pourquoi la Connais­sance se protège d’elle-même, car n’importe qui ne peut pas accéder à la Connaissance. Mais, avec la per­mission des puissances, on peut détenir des pouvoirs. Avec leur permission, et si elles décident de vous les retirer, vous ne les avez plus. Vous ne pouvez pas jouer au démiurge. Si vous vous mettez en harmonie avec les puissances, vous avez les pouvoirs, sinon vous ne les avez pas. La magie est une gymnastique de l’âme. Notre esprit est une antenne. Quand on est branché, il capte. Par exemple, les gnomes, j’en ai vu plusieurs fois. Si l’on fait brûler les parfums qui les attirent, on les voit danser, ils se matérialisent, puis ils disparaissent. On entend marcher, on entend des voix. Cependant on ne les voit pas toujours. On ne les voit que s’ils veulent bien se montrer. Mais, si vous avez la vue éthérique développée, l’ouïe développée, vous les voyez. Il faut complètement transformer son corps, sa perception, devenir un « résonateur », deve­nir magique, alors vous voyez. De toute façon, la plu­part des gens ne voient pas, ils regardent.

A. D. — Avez-vous d’autres alliés que le vent ?

M. M. — Oui, mais je ne peux pas en parler, sinon je perdrais mes pouvoirs. Les oiseaux seraient mes alliés. Je peux communiquer avec certains. Je connais leur langage, ils se manifestent dans mes rêves. Dans mes pratiques, l’oiseau de nuit, la chouette, ou des oiseaux de jour, les corbeaux, les corneilles, toutes sortes d’oiseaux qui se trouvent sur les lieux où je pratique m’avertissent des dangers que je peux encou­rir, m’indiquent la direction que je dois prendre. La voyance des oiseaux est très diverse, comme d’ailleurs celle des nuages. On peut déceler mille choses dans les nuages et même parfois agir sur leurs formes, car les sylphes, qui lisent en vous, les modèlent selon vos pensées. De même pour les lieux : si telle roche em­prunte telle forme, il convient d’y voir la prédominance de tel esprit. Tout est signe, il faut savoir déchiffrer le livre de la nature. Il faut étudier, il faut pratiquer, être réceptif comme un enfant et surtout faire confiance à ce que l’on sent. Il faut aussi posséder la science des rêves. Je l’ai apprise. Elle est de la plus grande importance. Les rêves sont des messages de l’invisible, un voyage du double vers le monde des morts et celui des esprits. Il existe une interprétation symbolique du rêve, mais surtout une interprétation magique. Ils se lisent à différents niveaux.

A. D. — Faites-vous de la divination par le rêve ?

M. M. — Oui. Je fais aussi de la divination par la cire, par le mouvement de l’eau, par les omoplates de mouton qu’on regarde par transparence. Les omopla­tes, c’est de la divination chamanique. On met une omoplate de mouton dans le feu. On tourne selon une certaine incantation. On regarde en transparence. On voit des choses. Parce que l’os, c’est de l’eau solidifiée. L’os contient beaucoup d’esprits. Les esprits de l’eau et du feu laissent sur l’os des messages que vous pouvez lire. Dans l’univers tout se lit. Être sorcier, c’est une façon de regarder le monde.

A. D. — Êtes-vous voyant ?

M. M. — Clairvoyant et voyant. Parfois j’ai les ondes de voyance. Parfois je ne les ai pas. J’ai fait beaucoup de voyances qui se sont révélées vraies.

A. D. — Voyez-vous les auras ?

M. M. — Parfois oui, parfois non. Parfois au premier degré on sent, et ensuite on voit. Parfois on se ferme volontairement, ça fait du bien. On ne peut pas être incorporé tout le temps.

A. D. — Qu’appelez-vous être incorporé ?

M. M. — Un médium est incorporé. Moi je le suis parfois, mais surtout je suis guidé.

A. D. — Avez-vous des dons de guérison ?

M. M. — Oui. Avec les mains, on peut guérir, par le regard, la présence, le rayonnement. En prononçant, à des moments précis, des mots précis et aussi par in­cantation.

A. D. — Que pensez-vous des médecins philippins ?

M. M. — Du bien, évidemment, et à ce propos je dois dire que le procès de ces médecins est une mons­truosité. Comme certains chamans dont c’est la spé­cialité, ils matérialisent les formes astrales de la maladie sous des aspects divers, os, lézard, qu’ils retirent.

A. D. — Votre art implique une pratique constante ?

M. M. — Cela dépend des moments. Quelquefois on arrête, il faut laisser reposer les énergies, les ondes.

A. D. — Recourez-vous à des formules spéciales ?

M. M. — Oui, on en trouve dans des livres, mais le plus souvent elles nous sont dictées. Comme la Connaissance a été mise en miettes par l’Inquisition, j’agis beaucoup par ressouvenance. D’autres m’ont été apprises.

A. D. — Utilisez-vous les vieilles recettes de la magie ?

M. M. — Oui, bien sûr. Les miroirs captent les âmes des morts, les fluides errants. Ce sont des portes ou­vertes sur l’envers des choses, c’est-à-dire sur l’astral. Tout y est à l’envers ; nous croyons être à l’endroit, pour l’astral nous sommes à l’envers. Les miroirs sont des portes, des portes fluidiques. Il faut avoir des mi­roirs de voyance, des miroirs magiques. Quand l’homme se met à l’écoute de l’univers, il le perçoit comme un cristal et la lumière du cristal le traverse, s’individua­lise et fortifie son essence. Mon travail consiste à dé­passer la personnalité…

A D. — Faire éclater le surmoi, comme disent les psychanalystes ?

M. M. — Si vous voulez, et à retrouver, au-delà des conditionnements de l’éducation, la nature profonde pour fortifier l’essence : la tête est la demeure des dieux.

A. D. — Célébrez-vous des rites spéciaux ?

M. M.— Il existe de nombreux rites de communion, d’alliance avec la nature, qu’on doit accomplir à des moments précis, au moment où les planètes parlent, où la terre perçoit, dans certains lieux. On se marie avec les forces, avec les arbres.

A. D. Et le sabbat ?

M. M. — C’est une fête magnifique, le temps de la joie. C’était le culte de la Terre-Mère, un culte d’une très grande beauté. Les gens se baignaient dans l’influx lu­naire et s’y rechargeaient. L’Église a brûlé des milliers de gens, de femmes surtout, a raconté des tas de cho­ses sur le sujet. Tout est faux. C’est logique. Toute religion qui en chasse une autre fait que les dieux de l’ancienne deviennent les démons de la nouvelle. Mais aujourd’hui les ondes de la magie reviennent en force. Elles vont inspirer de plus en plus de gens. La tête est la demeure des dieux et les dieux doivent venir dans votre tête. Or, les dieux sont des forces pures. Si vous vous ouvrez à elles, vous rayonnez et le malheur vous épargne. Seulement, pour y parvenir, il faut ouvrir tous ses centres, tous les chakras. Si on ne s’ouvre pas aux forces pures, le déséquilibre s’installe. Ceci n’est pas une religion, c’est une Connaissance.

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1 Mario Mercier, Chamanisme et Chamans. Éditions Belfond, Paris.