Robert Linssen : Importance de vivre au présent


27 Feb 2009
« Vivre nouménalement parmi les phénomènes : telle est la sagesse du Présent. »
Wei Wu Wei

Au cours des dernières années, le Zen, le Taoïsme, le Bouddhisme et le yoga ont connu un essor considérable. Nous en avions déjà signalé l’ampleur lors de la première édition de nos essais sur le Zen en 1960.

Depuis lors, certaines expressions, telles « vivre l’instant » ou « vivre intensément », sont devenues des slogans à la mode. Mais qu’en fait-on ! Nombreux sont ceux qui n’ont pas la moindre idée de l’inspiration profonde qui préside à des expressions telles que « être présent au présent » ou « vivre intensément », « vivre l’instant », etc. La « vie véritablement intense » n’est pas seulement extérieure. Certes, il n’est pas impossible d’exercer une qualité d’attention d’une certaine acuité dans une vie active. Mais il est très probable que celle-ci soit « périphérique » et s’éloigne de la sérénité des profondeurs. Vivre intensément l’instant demande aussi le silence et une vacuité conférant à l’intensité un caractère intérieur.

L’Holomouvement fondamental, dont parlent David Bohm et Stan Grof, ne doit pas être confondu avec l’agitation superficielle ; il requiert un sens extraordinairement profond du présent.
Ainsi que l’exprimait Krishnamurti : le but de l’existence humaine consiste à « creuser le Présent pour trouver l’Eternel ».

La sagesse chinoise enseignait que l’infini réside dans le fini de chaque instant. Les êtres humains sont devenus tellement superficiels, agités, qu’ils sont incapables de vivre naturellement. Les progrès envahissants des fameuses « technologies de pointe » exercent une fascination considérable sur les nouvelles générations. Nous assistons è la glorification des conquêtes matérielles, de la vitesse, de la robotisation.

En cette fin du XXe siècle, l’homme n’a pas la maturité lui permettant une utilisation judicieuse et adéquate des conséquences de sa technologie. Le prestige grandissant de celle-ci tend à creuser un fossé qui le sépare d’une certaine sagesse naturelle. La disparité existant entre les progrès techniques et l’évolution psychologique est plus grande que jamais. Au seuil du IIIe millénaire, des centaines de millions d’êtres humains sont des « déracinés » et des « exilés ». Privés des énergies spirituelles que le monde intérieur leur destine, les êtres humains vivent sous le signe de l’angoisse, de la violence et du désespoir. La progression du nombre des suicides et drogués chez les jeunes est un fait symptomatique et inquiétant.

Comment faire comprendre et sentir que « l’infini est dans le fini de chaque instant » ? Par quels moyens pourra-t-on proclamer assez haut et faire comprendre qu’il est important de vivre et qu’en dépit de son désespoir immense l’être humain possède au fond de lui uns source inépuisable de force et de lumière intérieure ? Mais veut-il la chercher ? En a-t-il encore la force ?

Un tel énoncé provoqua parfois des réactions négatives et compréhensibles : « La lumière intérieure ? Comprend pas ! Qu’est-ce que c’est ? De la poésie ? C’est le cadet de mes soucis ! On ne m’a jamais parlé de ça ! »

La « lumière intérieure » ? Elle commencera à filtrer, lentement mais sûrement quand nous commencerons è vivre au présent. Lorsque nous commencerons à nous délivrer des milliers de tensions et crispations inutiles en vue de posséder plus, de « devenir plus », d’aller plus vite, de produire plus, etc. En tout premier lieu, s’impose à nous la nécessité de ne plus fuir le présent, de rester là, muni de toutes les énergies d’une attention naturelle, entièrement concentrée dans la « momentanéité » de l’instant présent. Simplement, sans ne rien attendre. Sans évoquer le passé. Sans avoir recours aux habitudes faciles de ce qui a été vécue. Sans permettre à notre imagination de s’évader dans les projets d’avenir. En ceci réside l’exigence essentielle du Zen.

Il se peut que, lors de nos premières tentatives, nous éprouvions une impression de vide et que nous soyons déçus. S’il nous arrive d’être déçus c’est parce que nous attendions quelque chose. Mais en tout cas, uns chose est incontestable : aussi boiteuse et imparfait que soit notre tentative de « présence au Présent », nous n’aurons plus masqué notre pauvreté intérieure par des échos imagés du passé, ni par des projections vers le futur. Nous deviendrons conscients de nos multiples dépendances, du bruit, de la conversation, des spectacles, de la fumée, etc.

LA SAGESSE DU MIROIR

Le chemin qui nous conduit à la perception de la lumière intérieure passe par le moment présent. Nous ne vivons jamais au présent. Le présent est, pour la plupart d’entre nous, un simple passage complètement inaperçu. Nous rappellerons ici l’image du miroir évoquée par le maître chinois Tchouang Tzu : « Le parfait miroir, disait-il, voit tout mais il ne prend rien .» Il ne compare rien, ne juge rien, n’attend rien.

L’une des clés essentielles de l’Eveil intérieur réside en ceci : réaliser une attention parfaitement présente dans laquelle n’interviennent plus aucun élément du passé tels, images, souvenirs, jugements de valeurs, choix, approbations, rejets, automatismes de verbalisation, comparaisons. Dans uns telle attitude d’observation se réalise uns convergence de toutes les énergies de la conscience dans la « momentanéité » de l’instant présent. Cette attitude d’attention ne comporte rien d’extraordinaire ni de mystérieux. Elle oriente l’être humain vers un état naturel de perception globale immédiate d’une grande clarté. Cet état est empreint d’une grande sérénité et permet à la conscience de pénétrer dans des niveaux d’énergie et des dimensions naturelles généralement ignorées. En ceci réside l’essentiel de ce que Krishnamurti et les Maîtres du bouddhisme appellent « la Vision pénétrante ».

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Il n’est pas inutile de signaler ici que les sagesses antiques enseignaient l’existence d’un univers pluridimensionnel formé de niveaux d’énergies infiniment plus variés et riches que ceux qui nous sont généralement accessibles. En 1988, de nombreux savants, tels le prix Nobel Abdus Salam, postulent l’existence d’un univers à sept dimensions. Pour David Bohm, nous vivons dans un univers pluridimensionnel mais il est important d’ajouter que les niveaux d’énergie la plus fondamentaux sont précisément ceux dont nous ignorons et nions en général l’existence.

L’HOLOMOUVEMENT SILENCIEUX SANS DIRECTION NI BUT

Pour quelles raisons le moment présent et le silence sont-ils importants? Parce que l’univers, dans sa totalité, doit être considéré comme l’unité organique d’un seul et même Vivant. Celui-ci est animé par un seul et même mouvement englobant et dominant tous les mouvements se déployant dans tous les niveaux d’énergies et toutes les dimensions. David Bohm le désigne par l’expression d’« Holomouvement ». L’Holomouvement est complètement différent de tous les mouvements que nous connaissons. Ceux-ci sont conditionnés par les coordonnées de temps, d’espace, de causalité. Ce sont des mouvements linéaires. L’Holomouvement est un mouvement de création, intemporel, a-causal, non-linéaire, sans direction. Il peut être considéré comme le battement de cœur du Grand Vivant, mais cette expression n’est pas adéquate parce qua le mot « battement » implique des coordonnées de temps et d’espace.

Ceci nous montre l’importance de l’invention d’un nouveau langage. Nous nous heurtons ici, uns fois de plus à une impossibilité parce que de toute évidence les langages qui nous sont accessibles portent les empreintes indélébiles du temps, de l’espace, de la causalité. Telles sont les raisons pour lesquelles les formes les plus dépouillées de l’expérience mystique évoquent la nécessité du silence. De ce point de vue, l’accord est complet entre Krishnamurti, Maître Eckhart, la Ch’an, la Taoïsme, l’Advaïta Védanta, le Soufisme, etc.

Nous ne soupçonnons pas l’ampleur de la corruption qu’engendre l’emploi du langage commun dans notre vie intérieure. Un défilé constant de mots en trouble la quiétude. Il n’y a pas de pensée sans mot. Ces échos du passé, porteurs, la plupart, de valeurs absolument fausses font obstacle à la perception du Présent, Nous subissons presque tous, sans réagir, le vacarme d’un langage négatif qui se limite à la mesquinerie de nos auto-occupations.

David Bohm souligne le rôle nocif du langage et le rôle important qu’il joue dans l’obscurcissement de la vraie nature de la Réalité.

Selon Stan Grof, « le langage contribue à créer la fausse notion d’éléments statiques, non changeants dans un monde, qui, par nature, est lui-même un processus dynamique. En même temps, il soutient l’illusion d’entités séparées dans un monde de plénitude indivise.

La clé du rôle instrumental du langage, qui nourrit la perception fragmentée (fausse) du monde et la pensée en termes d’entités séparées interagissantes est la structure verbe/objet des phrases qui caractérisent le langage moderne. Bohm a développé un nouveau mode expérimental de langage : le Rhéomode, qui insiste sur le processus de Plénitude indivise, en donnant une fonction basique au verbe, de préférence au nom.

Nous trouvons ici uns tentative d’application dans le langage des deux aspects de l’Univers. D’abord le Vivant, ensuite le résiduel intervenant à titre second et dérivé. Tous deux sont englobés dans l’Holomouvement, mais le Verbe reste toujours prioritaire par rapport à l’objet. Il n’y a pas d’objet, pas de chose, pas d’entité. Il n’y a que des processus. Il n’y a que des événements. Nous devrons le répéter inlassablement. Il existe une véritable perfidie du langage. La presque totalité de l’espèce humaine actuelle est entièrement piégée dès la naissance, et même avant celle-ci.

Un exemple de la difficulté d’évoquer l’Holomouvement se trouve su cours des dialogues entre Krishnamurti et David Bohm [1]. Faute de terme adéquat ils n’ont d’autre possibilité que celle d’utiliser l’expression paradoxale d’un mouvement qui n’est pas du mouvement (semblable à celui qui nous est familier). C’est ce que nous avons désigné dans nos essais par « mouvement de création ». Celui-ci se situe au niveau de ce que David Bohm appelle la « source » ou l’ordre super-impliqué.

Mais le silence n’est pas l’absence de bruits extérieurs, de paroles. Le silence véritable est le Présent par excellence. Le seul obstacle au silence est formé par le vacarme permanent de la pensée. L’activité continuelle du mental s pour objet essentiel des éléments liés à notre auto-occupation. Ces éléments sont constitués par des échos résiduels de notre pensée. Ceux-ci sont eux-mêmes liés aux mémoires de l’inconscient collectif que Krishnamurti appelle l’« égo de l’humanité ».

En l’absence de ces mouvements habituels, mesquins, inutiles et destructeurs pour la plupart, nous accédons naturellement à l’état de silence créateur. Dès cet instant la nécessité d’avoir recours à une autre forme de langage disparaît. Pourquoi ?

Dans le silence véritable se révèle la présence d’une plénitude d’énergie, de conscience, d’amour éclipsant tout recours ou toute nécessité d’un langage.

L’Holomouvement se suffit à lui-même. Il englobe la dualité de l’expérimentateur et de l’expérience dans l’intimité d’uns lumière dont la clarté révèle l’incomplétude du langage habituel.

Nous abreuvant d’instant en instant à la Source d’énergie et de lumière du Présent, nous sommes à tel point comblés de richesses intérieures qu’il est naturel qua celles-ci débordent dans ce qui reste de nous physiquement et nous suggèrent le partage.

Nous nous heurtons dès lors à ces difficultés de communication inhérentes aux limites du langage habituel. Ceci est d’autant plus évident qu’il est indispensable d’associer dans notre commentaire le silence véritable au Vide. Nous avons insisté sur le fait paradoxal de la plénitude du Vide. Précisons ici que le Vide doit être compris comme l’absence complète de toutes nos valeurs habituelles, images, souvenirs, formes, mots, échos du passé. Le « vide » dont il est question ici ne peut être confondu avec le néant.

L’UNIVERS S’AUTOGENERE

En quoi chaque instant présent est-il unique ?

Chaque instant présent est unique parce que l’univers n’est pas une gigantesque mécanique dont les rouages tournent toujours de la même façon. Il n’y a jamais de répétitions. Au contraire ! L’Histoire de l’évolution est celle d’uns prodigieuse aventure dont les rythmes se situent en dehors des lois connues du hasard ou de l’anti-hasard. Ainsi que le souligne I. Prigogine, les processus de la nature comportent une prédominance d’irréversibilité, de création et d’improvisation. Chaque instant présent comporte un patrimoine informationnel absolument unique qui ne se présentera plus jamais. Son contenu change constamment. En plus de ce qui précède, chaque instant est en interaction avec les changements qui se produisent dans les autres dimensions ou plans de l’univers.

Les intuitions des sagesses antiques sont confirmées par les sciences nouvelles de 1988. Celles-ci enseignent que tous les événements illustrant l’histoire d’un univers sont mémorisés sous forme de champs indestructibles. Le patrimoine informationnel de l’univers s’accroît donc constamment en vertu de l’indestructibilité des enregistrements mémorisés. Chaque instant présent est donc différent et unique.

Ce processus de mémorisation constante constitue l’une des forces axiales présidant au devenir évolutif. L’énigme apparente des mutations est en voie de résolution. Les mutations sont plus apparentes qua réelles.

La soudaineté des changements évolutifs est la manifestation d’un processus constant et lent de mémorisation se poursuivant dans d’autres dimensions de l’univers, invisibles à nos yeux, mais très réelles.

Ainsi que s’exprime H. Reeves, « la musique de l’univers s’improvise au fur et à mesure ». Il y a dans ce processus ni but, ni commencement ni fin, ni manifestation d’un projet quelconque, ni point terminal. Les découvertes d’importance historique dans le domaine de la biologie réalisées en 1987, tant en Chine (Dr Li de l’université de Pékin) qu’en URSS (par le Dr Vladimir Inyushine de l’université l’Alema Ata), qu’en République fédérale allemande, (le Dr F. A. Popp de l’université de Kaisesralautern), qu’en USA (le Dr P. S. Callahan de l’Institut agronomique de Floride) sur les micro-ondes laser accompagnant les divisions cellulaires, nous montrent le spectacle magnifique d’un univers qui s’autogénère constamment en fonction d’un patrimoine informationnel de plus en plus considérable. Il n’y a là, ni finalité, ni téléologie ni matérialisation d’un projet, mais expression libre et spontanée d’un processus cosmique de création constante dont les physiciens de pointe viennent d’entrevoir le rôle prioritaire. Noue retrouvons ici, une fois de plus, l’évocation d’un Jeu Cosmique, le lila de l’antique sagesse indienne.

Ceci montre l’ampleur de l’unicité de chaque instant présent et le caractère insondable de la Grande Aventure du Jeu cosmique. Nul besoin d’échafauder des hypothèses concernant un but, une station terminale que le processus cosmique se proposerait d’atteindre dans un avenir imaginaire. Ainsi que le souligne le savant rationaliste français Louis Rougier, « si nous croyons en Dieu, accordons-lui les caractères spécifiques de l’infinitude et ne le rapetissons pas aux limites de nos concepts anthropomorphiques de tempe, d’espace, de but à atteindre. »

L’Univers, en tant que Grand Vivant, est immensément différent des constructions mentales sophistiquées élaborées par la plupart des théologiens. Chaque instant présent du Grand Vivant, considéré dans la totalité de sas dimensions et niveaux énergétiques, est une Plénitude.

Ceci est l’objet d’un renouvellement constant de caractère paradoxal échappant à toute possibilité de représentation mentale et de discussion. Il est plus adéquat de dire ce qu’elle n’est pas. Tout en étant l’Essence même de la Vie, elle n’est l’objet d’aucun mouvement tels que nous les connaissons. Alors que l’univers manifesté s’enrichit constamment des mémoires qui se forment à tous les niveaux, il serait dangereux et inadéquat de parler d’enrichissement au niveau de la Source cosmique. Dans le domaine du Suprême, il n’y a pas d’accumulation.

Nous avons tenté au cours de nos essais (La Danse Cosmique) de parler du mouvement de création, mais dans la mesure où nous souhaitons trouver un langage plus adéquat que celui utilisant les mots habituels, nous nous heurtons à des obstacles infranchissables. Un exemple frappant de l’inadéquacité des mots habituels se révèle lors des discussions entre Krishnamurti et David Bohm concernant le temps et le mouvement. Evoquant le caractère vivant du « Fondamental », ils déclarent qu’il n’est pas statique. C’est une évidence. Finalement, ils sont dans l’obligation de formuler un énoncé très paradoxal : « le Fondamental est un mouvement qui n’est pas un mouvement » !!!

L’absence d’un nouveau langage entraîne des situations embarrassantes. Ce sont de telles difficultés qui montrent l’utilité des tentatives de David Bohm dans ses recherches d’un nouveau langage : le Rhéomode.

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Le sens de la Plénitude se trouve admirablement évoqué par Radha Burnier dans le commentaire d’un texte chinois :

« A quoi bon regarder vers l’extérieur ? Tout ce que vous voyez ce sont des objets !! Retournez-vous ! Regardez vers l’intérieur.
« Verrai-je alors le sujet au lieu de l’objet ?
« Si c’était cela, vous regarderiez de nouveau un objet. Un objet est un objet, quelle que soit la direction où vous regardiez.
« Ainsi, je ne peux pas me voir moi-même ?
« Vous ne pouvez pas voir ce qui n’est pas là !!
« Que verrai-je donc ?
« Vous verrez peut-être l’absence de vous-même. C’est Cela qui regarde. On l’a appelé le « Vide ».
« Le « Vide », c’est le Nirvana, mais ce n’est pas le vide. C’est la Plénitude, cette plénitude qui est amour, béatitude, la Paix qui dépasse l’entendement. La connaissance absolue n’est que l’amour absolu. »

LA GRANDE REVOLUTION COSMOLOGIQUE DE 1988

Contrairement à ce qu’ont enseigné beaucoup de philosophies, l’univers n’a ni commencement, ni fin, ni point de départ, ni point d’arrivée. Les physiciens ont toujours reconnu dans la présence d’une singularité (Big-Bang) l’inadéquation d’une théorie. Les équations qui tentent de rendre compte des processus irréversibles présidant au devenir constant de l’univers sont ouvertes. Elles ne peuvent que représenter des tranches provisoires d’une vie infinie, tranches qui sont artificiellement abstraites d’une totalité indivise par la pensée humaine, victime d’un processus de fragmentation.

Il n’y a pas de « Big-Bang » unique ! Bien sûr, l’Univers est actuellement en expansion depuis 15 ou 20 milliards d’années. L’effet Doppler-Fizeau et diverses mesures le prouvent. Mais il s’agit d’un événement englobé dans un ensemble de fluctuations immenses impliquées dans une totalité multidimensionnelle insondable dont on ne pourra peut-être jamais définir l’étendue ou la grandeur.

Ilya Prigogine, reprenant les travaux de J. Géhéniau, E. Gunzi et P. Nardone, lauréats du Gravity Research Foundation, a élaboré un modèle nouveau et cohérent du processus de l’Univers. Il est basé sur la complémentarité de la Relativité générale et certains concepts essentiels de ta nouvelle physique quantique permettent de définir correctement la nature de la matière.

La matière est considérée comme un état particulier d’activation du « vide » du champ primordial. Mais encore faut-il préciser que ce « vide » n’est pas le néant. En lui, résident les plus hautes formes de l’énergie correspondant vraisemblablement à l’« ordre impliqué » évoqué dans le modèle du physicien David Bohm.

Dans cette perspective, l’énergie primordiale, non manifestée, se manifeste par des phases d’excitation périodiques au cours desquelles le processus irréversible de la matière, du temps, de la dilatation de l’espace explose. L’univers surgit avec les champs formant la « pré-matière » qui vont déterminer les interactions de l’espace-temps au cours de multiples réactions en chaîne laissant, à titre résiduel, la quantité totale de la matière actuelle. Mais rien n’est statique ici, car la matière se crée et se détruit constamment. Les 15 ou 20 milliards d’années dont nous sommes l’aboutissement provisoire ne constituent qu’une phase englobée dans une multitude d’autres phases.

Seule émerge, en lumineuse certitude, l’élan irréversible d’un processus de création immense, incroyable, infiniment plus vaste que tout ce que les scientifiques et les poètes auraient pu imaginer jusqu’à ce jour. C’est bien ici qu’il faut souligner l’importance de vivre au Présent et le caractère unique de chaque instant.

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Un contraste saisissant se révèle entre les deux approches liées aux modèles concernant la création et la nature de l’Univers. En accord avec l’ancienne hypothèse du Big-Bang unique, la première approche présente l’univers et l’espèce humaine évoluant dans le temps selon une trajectoire linéaire conduisant à une plénitude ou perfection, sorte de point Oméga considéré comme but ou motivation essentielle du devenir évolutif. Il s’agit d’un anthropomorphisme rencontré dans beaucoup de philosophies judéo-chrétiennes. Il conduit l’être humain dans une avidité de devenir, souvent obsessionnelle, en vue d’atteindre dans l’avenir une certaine perfection ou l’acquisition de biens spirituels imaginaires. Il n’y a pas de pires obstacles à la perception des richesses intérieures du Présent.

La seconde approche s’oppose à toute hypothèse de commencement absolu ou de Big-Bang unique. La Plénitude de l’Univers est présente en chaque instant. Chaque seconde contient le caractère unique d’un processus de création irréversible qui n’a ni commencement ni fin. Toute singularité absolue et fixe est exclue.

Une erreur fondamentale de perception fragmentaire prive la plupart des êtres humains d’une vision holistique et pénétrante leur révélant la plénitude du Présent et l’infinitude d’une conscience universelle. Telle était la vision des sagesses taoïstes, bouddhistes, zennistes, entièrement libérés du temps et de l’avidité de devenir.

Sur le plan scientifique, les travaux do David Bohm, de F. Capra, de B. Nicolescu et tout récemment ceux d’Ilya Prigogine tendent à confirmer avec force la vision d’un univers qui s’autogénère spontanément dans le sillage irréversible d’une plénitude créatrice qui n’a, ni commencement, ni fin.
Les sagesses anciennes et, récemment Krishnamurti, nous donnent les clés permettant une participation intérieure et supra-mentale des êtres humains à cette insondable et mystérieuse aventure.

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L’absence presque généralisée de cette perception holistique fondamentale est la cause principale de toutes les crises déchirant l’humanité depuis des siècles.

Ainsi que le déclare le physicien Henry P. Stapp, Professeur à l’Université de Berkeley : « L’idée (fausse) que l’homme se fait de sa place dans la nature a été dans l’histoire de l’humanité une force qu’aucune autre n’a surpassée : la vie de millions d’individus lui a été sacrifiée et des civilisations entières ont péri par son emprise. Vu les effets destructeurs de la vision mécaniste issue de la physique classique, il y a lieu de penser que l’instauration et la diffusion de la vision quantique holistique pourraient être à l’origine d’une force puissante mais bénéfique au service de l’homme.»[2]

LA GRANDE AVENTURE

Chaque instant présent contient la plénitude de force, de conscience, de lumière et d’amour du Grand Vivant sous une forme apothéotique, indivise et désanthropomorphisée. Un philosophe déclarait récemment que le divin est le « Grand Aventurier » !

Dieu est le Suprême Aventurier, intensément actif et silencieux. L’activité mystérieuse et supra-mentale du Noumène laisse, pour les observateurs ignorants que nous sommes, des traces résiduelles. Elles sont nettement cumulatives à nos yeux. Mais ce mouvement vers le plus n’a rien de commun avec les activités cumulatives qui résultent de nos intérêts et activités égoïstes.

La pleine connaissance de nous-même nous permet une participation sans limite aux merveilles cachées de la Grande Aventure.
Ceci requiert le dépassement de l’égo. Nous devons nous affranchir de la pesanteur des mémoires accumulées. Nous sommes des milliardaires du temps et de la mémoire. La pleine connaissance de nous-même nous révèle l’emprise considérable de ce que Krishnamurti appelle l’« égo de l’humanité ». Libérés de cette chape de plomb formée par les échos résiduels du passé, c’est dans le ravissement et l’extase qu’est vécu la participation à l’incroyable aventure du Grand Vivant.

Nous sommes dès lors en mesure ce donner la seule réponse valable – et surtout efficiente – aux problèmes immenses de la souffrance, de la cruauté, de la violence et de la décadence du monde. Efficiente ? Oui. Cela veut dire « qui entraîne des effets durables », tel que l’enseignaient les anciens maîtres taoïstes, tel que l’enseignent David Bohm et Krishnamurti.

Une science de l’efficience des énergies spirituelles a toujours existé. Le fait nouveau réside dans sa confirmation inattendue par un physicien de réputation mondiale tel que David Bohm. Rien au monde n’est plus simple et naturel qu’une ouverture complète et constante à la flamme toujours renaissante et vive du Présent. Mais attention ici ! Sachons bien qu’il s’agit d’une Présence au niveau de laquelle se situe la plus haute concentration d’énergie du Cosmos. L’Eveil est la réalisation d’un vécu de l’Holomouvement réalisant une simultanéité entre le présent spatio-temporel phénoménal et le Présent intemporel nouménal.

Notre instructeur dans le Zen (Wei Wu Wei) appelait cela : « Vivre nouménalement parmi les phénomènes. » Tout est là.

Dans le vécu authentique de ce processus naturel, « la conscience, déclarait le Dr Roger Godel, renaît comme naît chaque matin le feu du soleil dans sa montée sur l’horizon. Cette aube est une pointe sans dimension ; cependant son éventail se déploie invisiblement et annihile les ombres du ciel ambiant. Si intense est l’éclat de cet unique moment de conscience que tout sentiment de durée s’évanouit : le passé, la mémoire, la pensée du moi et son futur sont consumés dans la fulguration de l’éclat naissant. »

Ce qui précède donne réponse aux questions « Qu’est-ce que vivre ? » et « Qui vit ? » Mais ces réponses n’ont de valeur pour autant que nous ne les érigions pas en concepts fossilisés et que nous plongions sans réserve ni crainte et que nous vivions la transsubstantiation du résiduel que nous croyons être, en termes du feu intérieur que nous sommes.

« QUI » VIT ?

Les questions les plus essentielles de la vie se posent rarement.

Qu’est-ce que vivre ? Et surtout : « Qui » vit ? Pour Monsieur et Madame Toutlemonde, vivre consiste à boire, manger, dormir, jouir des plaisirs de l’amour, affronter las souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Vivre consiste, pour la plupart, à se débrouiller au cours de toutes les circonstances en luttant pour s’assurer des possessions matérielles conférant non seulement la sécurité mais aussi le pouvoir, le prestige, la renommée. Pour d’autres, déjà moins nombreux, vivre consiste à se comprendre et percer les mystères de la nature par l’étude, la recherche scientifique, philosophique ou religieuse.

Très rares sont ceux qui se posent les questions : « Qui » vit ? « Qui » voit ? « Qui » écoute ? Nous nous sommes à tel point identifiés exclusivement au corps, à l’image que nous avons de nous mêmes, à l’égo, que ces questions sont considérées comme absurdes, inutiles. Beaucoup d’intellectuel, répétant solennellement l’affirmation cartésienne du « Je pense, donc je suis », hausseront les épaules. Carlo Suarès, incomparablement, plus profond et perspicace déclarait : « Je pense… donc je détruis. » C’est exact, sauf si l’on pense correctement. Ce qui n’arrive presque jamais. Nous avons tenté d’en exposer les raisons ailleurs. [3]

Les questions fondamentales évoquées précédemment impliquent un autre « Qui suis-je ? » Depuis des millénaires, la spiritualité orientale pose cette question essentielle. Elle y a donné des réponses riches d’enseignement. Un contraste saisissant existe entre ces réponses et celles, pleines de suffisance, données par de nombreux intellectuels. « Je vis, cela me suffit. Je pense donc je suis et je suis bien dans ma peau. La programmation des gènes, chromosomes, des informations d’ARN et d’ADN que m’ont léguées mes parents me suffisent et permettent de répondre amplement à mes interrogations. »

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Monsieur et Madame Toutlemonde ne se doutent guère de l’imposture consistant à proclamer « Je pense, donc je suis ». Car chacun de nous est tout autre chose que ce corps né il y a quelques années et mourant dans quelques années après avoir manifesté et épuisé le potentiel légué par ses géniteurs !

Ainsi que l’exprime Stanislav Grof [4] :
La pensée humaine, en tant que telle, est une réponse active de la mémoire qui inclut des éléments intellectuels, émotionnels, sensoriels et somatiques, dans un processus unifié et inextricable ; celle-ci ne fait que nous répéter quelques vieux souvenirs ou bien, recombine et organise leurs éléments en de nouvelles structures dynamiques. Il est impossible de créer quoi que ce soit de nouveau dans son principe. Dans ce contexte, même la nouveauté est mécanique.

Vue de cette perspective, la pensée est inséparable de l’activité physiologique, biochimique et électrique du cerveau. Il n’y a cas de raisons inhérentes qui fassent que la pensée soit pertinente et appropriée par rapport à la véritable situation qui l’évoque.

Tout ce qui précède peut être résumé en un mot. Il signifie à la fois tout ou rien suivant l’angle sous lequel on l’examine. Et l’angle sous lequel on l’examinera au cours des lignes qui suivent est TOUT parce que pour révéler la plénitude de ce qu’il est et de ce qu’il contient, un mouvement doit être vécu. C’est l’Holomouvement évoqué par David Bohm. Nous le désignons comme lui par « mouvement de création ». Ce mouvement constitue le « battement de cœur » du Grand Vivant qu’est l’univers. La Plénitude de la Vie consiste à nous rendre disponibles à l’énergie de ce mouvement de création et de LE laisser opérer en nous, à tous les niveaux. Telle est la véritable richesse du Présent.

***

[1] The Ending of Time, Ed. Gollancz, London, 1985.
[2] H. P. Stapp, Amer. Journal of Physics, 1972.
[3] R. Linssen, Krishnamurti, précurseur du IIIe millénaire, La Courrier du Livre, Paris.
[4] St. Grof, Préface au livre La plénitude de l’Univers de David Bohm.