Robert Linssen : Intelligence de l'Energie


27 Sep 2008

(Résumé d’une communication faite au Colloque international de philosophie à Nice, le 30 mars 1963, sous le titre  Mystères Atomiques et Spiritualité de la Matière.)
(Revue Être Libre, Numéros 205-207, Janvier-Mars 1963)

Le professeur Jean Wahl a déclaré qu’il existait deux sortes de métaphysiciens. Premièrement ceux qui se cantonnent dans l’abstraction pure et l’argumentation théorique. Deuxièmement, ceux qui sont plus attentifs au langage de l’expérience concrète et s’interrogent constamment sur la signification des faits.

Carlo Suarès considère la première catégorie de métaphysiciens ceux de l’argumentation théorique pure — comme des  « escamoteurs ». L’ampleur de leurs spéculations intellectuelles les plonge dans une sorte d’autohypnose. Par un curieux paradoxe, ils fuient le monde, ils s’escamotent eux-mêmes avec leurs problèmes réels, ils se coupent du monde en subissant la magie de leurs propres créations mentales.

Nous tâcherons au cours de cet exposé de ne pas nous perdre dans l’argumentation pure mais d’écouter aussi objectivement que possible le langage des faits.

Les faits sont nombreux. L’évolution prodigieuse des sciences physiques durant les cinquante dernières années a bouleversé la plupart des conceptions relatives à la nature de la Matière et de l’Energie.

Les principes traditionnels de légalité universelle, de causalité, d’individualité, de conservation de l’énergie sont remis très sérieusement en question.

Nous examinerons simultanément au cours de cette communication des aspects apparemment opposés et contradictoires de l’Univers.

Nous mettrons d’abord en évidence l’existence d’une Unité énergétique de profondeur sous-jacente aux innombrables apparences de surface. Donc, en un certain sens, tout est UN, en dépit de l’apparente multiplicité de propriétés, d’aspects, de formes des choses et des êtres.

Et cependant, nous verrons par la suite que si tout est UN en profondeur, tout est absolument différent en surface. Des objets aussi semblables que deux atomes d’hydrogène ne sont pas absolument identiques.

Unité de profondeur et singularités de surface sont les aspects opposés mais complémentaires d’une même Réalité.

Cette dernière échappe à toute tentative de représentation mentale. La notion de complémentarité introduite en physique par le prince Louis de Broglie constitue l’une des clés fondamentales permettant à l’homme d’accéder à la compréhension d’un grand nombre de faits apparemment contradictoires, dont la simultanéité était jusqu’à présent paradoxale sinon incompréhensible.

Au cours de certaines expériences, les physiciens ont observé dans l’électron un comportement rigoureusement corpusculaire. Au cours d’expériences différentes d’autres physiciens ont observé un comportement absolument opposé, de nature ondulatoire. Nous savons maintenant qu’il n’y a qu’un électron se révélant corpusculaire ou ondulatoire suivant l’angle sous lequel on l’examine.

Nous parvenons ainsi à dépasser la perspective traditionnellement dualiste impliquée par l’observation de propriétés, de qualités ou de processus opposés dans un même objet.

Dans cet ordre d’idées, nous pouvons dire que l’Unité énergétique des profondeurs et les innombrables singularités de surface constituent les faces opposées mais complémentaires d’une seule et même Réalité.

Echelle d’observation créant le phénomène.

Toutes les nuances précédemment évoquées résultent indirectement d’une loi fondamentale : l’échelle d’observation crée le phénomène.

Le philosophe suisse Guye donnait l’exemple suivant : disposez à un mètre de vous un mélange de billes blanches et noires en quantités égales. Vous pourrez observer facilement les billes noires et les billes blanches contrastant par l’opposition réciproque de leurs coloris.

Sans rien changer au mélange, disposez-les ensuite à cinquante mètres de vous. Autrement dit, « changez l’échelle d’observation ». Vous ne verrez plus distinctement les billes blanches et noires. Vous aurez la certitude de contempler un ensemble homogène gris. L’échelle d’observation a changé, le phénomène aussi. Ce principe pourrait d’ailleurs être illustré de mille façons différentes.

Il conditionne non seulement les phénomènes optiques mais tous les phénomènes en général, toutes nos perceptions physiques et psychologiques.

Limites de l’analyse.

Lorsque nous entendons un avion dans la nuit, nous désirons souvent localiser sa position exacte. Si ses contours ne sont pas définis par des lumières, nous dirigerons vers lui un faisceau lumineux afin de le situer de façon précise. Dans ce processus d’observation l’action du faisceau lumineux sur l’avion est pratiquement nulle. Mais, par un curieux paradoxe, il en est tout autrement dans le domaine des corpuscules atomiques.

En effet, si je désire observer un électron ou tout autre corpuscule, le faisceau de photons que j’utilise pour le situer étant d’une grandeur assez proche de l’électron, le perturbe profondément. Je ne pourrai constater que ce qui s’est produit après la perturbation provoquée par mon analyse.

Il y a interaction de plus en plus grande entre le sujet observateur et l’objet observé  et cette interaction croît dans la mesure où nous tendons vers le cœur ultime des choses. Elle est pratiquement nulle à notre échelle habituelle, elle est très importante au niveau atomique, elle est plus importante encore au niveau psychologique.

Ceci a été mis en évidence non seulement par Heisenberg, mais surtout par l’éminent mathématicien suisse Ferdinand Gonseth, qui écrit :
« Lorsqu’une information est liée à certains moyens d’informations indispensables et irremplaçables, ces moyens entrent pour une part dans la forme même de l’information. La connaissance qui en dérive porte en elle-même les caractères systématiques, peut-être accidentels des procédés informateurs comme des lois de structures nécessaires à priori. »

Autant physiquement que psychologiquement, les processus d’analyse possèdent tous leurs limites et leurs conditionnements. Force nous est, si nous voulons découvrir la Réalité, de dépasser l’optique dualiste habituelle, conditionnée par les interférences inévitables existant entre l’observateur, l’observé et les échelles d’observation.

Au-delà du matérialisme et du spiritualisme.

Les considérations qui précèdent nous font entrevoir l’Univers sous un tout autre aspect.

Cahen déclarait : « l’Univers n’est une réalité que dans sa Totalité. Le phénomène est une convention ».

En fait jusqu’à présent toutes les sciences et toutes les valeurs découlant de l’observation des faits et des perceptions sensorielles sont basées sur l’étude de « phénomènes » considérés à tort comme isolés. Il s’agit là de morcellements arbitraires élaborés par les fonctions analytiques habituelles d’un processus mental qui est loin d’avoir réalisé toutes ses possibilités.

Le concept d’Unité fondamentale d’un Univers Homogène, la nature absolument nouvelle de cet Univers, qui n’est plus matériel comme nous concevions la matière, ni spirituel comme traditionnellement nous concevions l’esprit, sont autant d’éléments attirant l’attention des esprits attentifs.

L’évolution récente des sciences physiques et biologiques a bouleversé de fond en comble les notions traditionnelles du matérialisme et du spiritualisme.

Des penseurs chrétiens éminents, tel Teilhard de Chardin, écrivent le mot « Matière » avec un M majuscule.

Des savants physiciens ou chimistes, de tendances positives et scientiste, tel Robert Tournaire, nous font entrevoir les éléments d’une nouvelle spiritualité de l’énergie.

De telles prises de positions auraient, il y a cinquante ans, provoqué le scandale. Elles se seraient heurtées au scepticisme.

Actuellement, force nous est d’admettre que le savoir humain tend de plus en plus vers une synthèse qui se situe au-delà des cadres habituels du matérialisme et du spiritualisme.

Nous tenterons de résumer sommairement quels sont, à notre avis, les facteurs dominants, les découvertes qui ont contribué à la synthèse qui semble se réaliser au cours de cette seconde moitié du vingtième siècle et que nous avons parfois désignée sous le nom de « Matérialisme spirituel » se situant au-delà du théisme et de l’athéisme traditionnels.

I. — De la multiplicité vers l’Unité.

L’étude de la physique et de la chimie nous révèle que l’immense variété des êtres et des choses provient d’une seule et même énergie.

Au point de départ, nous avons un nombre pratiquement illimité de substances complexes, telles le bois, les cellules de notre chair.

Ces substances complexes résultent de mélanges de corps purs, dont le plus petit échantillon est la molécule (molécule d’eau, de sucre). Dans l’état actuel de la chimie, environ deux millions de corps purs ont été identifiés.

A une échelle d’observation plus profonde, nous constatons que ces deux millions de molécules résultent des combinaisons variées de 92 corps simples ou atomes différents (atome d’hydrogène, d’or).

Chaque atome est comparable à un système solaire aux dimensions très réduites. Il en faut dix millions pour former un millimètre.

Au centre se trouve le noyau électrisé positivement autour duquel gravitent de petites planètes appelées électrons planétaires.

Dans l’atome d’hydrogène, le plus simple, nous ne comptons qu’un seul électron planétaire négatif.

Dans celui d’Uranium, le plus complexe, il existe un cortège de 92 électrons planétaires négatifs répartis en couches successives. Ces couches sont de véritables carapaces électriques, plus impénétrables que mille boucliers d’acier, protégeant le noyau.

A une échelle d’observation plus profonde encore, nous constaterions que le noyau n’est pas insécable. Il est constitué de tout un ensemble de particules de nature très étrange, dont le comportement témoigne d’une ingéniosité extraordinaire. Parmi ces constituants ultimes, au nombre d’une trentaine environ, figurent les neutrons et les protons (utilisés dans l’artillerie atomique), les pions positifs, neutres ou négatifs, les neutrinos, etc.

Enfin ces différents corpuscules et le champ lui-même, les espaces intra et interatomiques doivent être considérés comme les modes d’une seule et même énergie.

II. — Universalité du Mouvement.

Rien n’est immobile, ni dans la Matière ni dans l’Esprit. Tout se meut. Tout se transforme.

Des penseurs éminents, tels Spinoza, Bergson, Edouard Leroy avaient insisté sur l’importance du mouvement et du changement dans l’Univers. Des auteurs plus récents, tels Constantin Brunner et Lother Bickel, nous disent que « toutes les formes et tous les  événements de ce monde ne sont que les degrés divers d’un  seul et même processus de mouvement ». (Le Dedans et le Dehors, Gallimard, 1962, p. 27.)

Constantin Brunner déclare : « Le mouvement constitue l’essence une de tous les phénomènes différents ».

Une étude sommaire de l’extraordinaire mobilité des corpuscules matériels démontre immédiatement le bien fondé des écrits de Brunner et Bickel.

A l’échelle d’observation moléculaire, nous savons que les molécules d’un fragment d’acier effectuent environ 8.000 milliards d’oscillations par seconde. Celles du diamant effectuent environ 39.000 milliards d’oscillations.

Le nombre des oscillations moléculaires de tous les corps est connu. Lorsque la température de ces corps augmente l’amplitude des oscillations est plus grande. De ce fait, les molécules prennent plus de place et le corps est l’objet du phénomène de dilatation bien connu de tous.

A l’échelle atomique, les mouvements sont infiniment plus rapides encore. Les électrons planétaires des différents corps effectuent en chaque seconde entre 200.000 et 6.000.000 de milliards de tours.

Songeons que ces chiffres ne résultent pas d’une imagination de visionnaire ou de poète. Ils expriment une intensité de mouvement qui se poursuit là, perpétuellement, au cœur des choses et des êtres, en dépit de leurs apparences d’immobilité « de surface ».

Cette notion d’intensité de mouvement est d’ailleurs la seule qui puisse subsister en notre esprit, l’imagination humaine étant incapable d’une représentation adéquate de tels processus.

Plus en profondeur encore, nous assistons au cœur même du noyau atomique à des intensités de mouvement véritablement hallucinantes. Nous y reviendrons ultérieurement de façon plus détaillée, car nous touchons là à l’un des faits les plus révélateurs de la spiritualité de la Matière.

Pour nous résumer, nous dirons avec le professeur Edouard Leroy « que l’Univers est un immense édifice formé d’étages vibratoires », mouvements relativement lents à la surface reposant sur des mouvements de plus en plus rapides dans la mesure où nous allons en profondeur. La Réalité semble toujours échapper à l’analyse. Cette dernière nous révèle le sillage d’une Eternelle Présence, mais de cette Réalité Elle-même, nous ne saisissons que ce qui n’est déjà plus Elle.

Nous voudrions cependant ajouter une chose que l’on omet trop souvent de prendre en considération.

Lorsque nous parlons d’atomes, d’électrons, lorsque nous évoquons les mouvements prodigieux et de plus en plus rapides des énergies constitutives de la matière, nous ne parlons pas seulement d’un processus anonyme se déroulant à l’extérieur de nous, au cœur des pavés que nous foulons aux pieds en nous promenant en rue ou à l’intérieur des murs de la maison qui nous abrite. Non. Répétons-le à dessein. Nous n’évoquons pas là des processus qui nous sont extérieurs, mais qui, bien au contraire, se déroulent dans l’intimité la plus profonde de notre être, et ce à la fois physiquement et psychologiquement.

En un mot, lorsque nous parlons de ces mouvements, c’est de notre être profond qu’il s’agit. Cette intensité de mouvement constitue l’essence ultime des êtres et des choses.

Ce concept dynamique, excluant toute immobilité, tant dans la Matière que dans l’Esprit, faisait dire humoristiquement à Carlo Suarès que « l’absolu, en tant que réalité immuable, était le « roi » des mots sans contenu ».

III. — La matière dématérialisée.

Mais si tout est mouvement, une question fondamentale nous vient à l’esprit : qu’est-ce que la Matière ? Qu’est-ce qu’un corpuscule atomique ? Qu’est-ce que nous pouvons entendre exactement par électrons ou protons ?

Nous avons en effet tendance à projeter les images résultant de nos perceptions sensorielles vulgaires dans un domaine où elles se révèlent totalement inadéquates.

Toute personne ayant quelque peu étudié la physique ou la chimie se souviendra du schéma de l’atome de Bohr, représentant un noyau central sphérique entouré de quelques électrons planétaires de forme parfaitement sphérique. Ce schéma figé aux contours définis n’a aucun rapport avec la réalité des faits.

Nous avons tendance à supposer que si nous disposions d’un sens du toucher suffisamment perfectionné, il nous serait possible d’éprouver entre deux doigts la solidité de ces corpuscules ultimes à la façon dont nous pouvons sentir le frottement de minuscules grains de sables. Nous avons trop facilement tendance à imaginer les corpuscules atomiques semblables à d’infimes billes de billard solides, opaques, aux contours nettement définis. Il n’en n’est rien.

Plus de solidité, plus d’opacité, plus de contours définis. Les corpuscules atomiques sont décrits comme des « paquets d’ondes », comme des « zones d’influences », comme des tourbillons d’énergie, comme des localisations d’ondes de probabilité.

La physique, science de la matière par excellence, a dématérialisé le monde matériel. Les plus matérialistes doivent en convenir. Le « Dieu matière » du siècle passé s’est transfiguré en pure lumière.

Son visage glacial et figé n’était un symbole de mort et de désolation que dans la mesure de notre ignorance et de notre incapacité de percevoir la nature véritable des choses. Le monde physique se dépouille de son opacité. Les ombres ne sont qu’apparentes.

Qu’on se le dise et qu’on se le répète. Le langage qui va suivre n’est ni celui du visionnaire, ni du mystique ou du poète. Nul physicien ne peut aujourd’hui contester que les plus beaux feux d’artifice, que nous aurions pu contempler, ne sont rien devant la féerie de lumière et d’intensité de mouvement qui se poursuit silencieusement, durant des siècles, dans le plus modeste grain de sable, dans le pavé anonyme que martèlent distraitement nos pas.

Nous rappellerons, ici, une fois de plus — et nous nous répéterons à dessein à diverses reprises — que cette féerie de lumière, ce déploiement d’énergie ne se déroulent pas seulement au cœur du grain de sable anonyme perdu parmi ses milliards de voisins anonymes. Non.

Ces processus, redisons-le, se déroulent dans l’intimité des molécules géantes et des atomes constituant nos propres cellules.

Fait important : ils ne résultent pas d’un hasard chaotique. Au contraire; année après année, les physiciens restent confondus devant l’habileté des processus atomiques et surtout intra-atomiques.

Nous allons en examiner un exemple saisissant.

IV. — Le fait fondamental des relations.

L’étude du comportement des constituants intranucléaires fournit aux physiciens et aux métaphysiciens de très amples matières à réflexion.

Chacun sait en effet que les corps électrisés de même signe se repoussent. Cette répulsion est d’autant plus grande que la masse des corps en question est importante. Elle est également fonction de leur proximité réciproque.

Or, la densité des protons existant au cœur des noyaux atomiques est considérable. Au surplus, les noyaux lourds, tels ceux du platine, du plomb, de l’or, contiennent un nombre important de protons, tous chargés du même signe positif, et situés fortement à proximité les uns des autres. Les physiciens se demandaient, il y a trente ans, quelle était la force mystérieuse capable d’empêcher les noyaux atomiques des corps lourds d’exploser. La force de répulsion des protons est en effet énorme. C’est un savant japonais, le professeur Yukawa, qui émit en 1935 l’hypothèse de l’existence, au cœur du noyau, d’une force de liaison reliant les constituants intranucléaires et neutralisant l’énorme force de répulsion.

Il s’agit plus exactement de particules étranges désignées sous le nom de Méson Pi ou pions, dont les comportements extraordinaires parviennent à maintenir la stabilité apparente du noyau atomique. Insistons sur le fait que ces particules, qui n’étaient qu’hypothèses incertaines, ont été effectivement découvertes dès 1947 et véritablement manipulées depuis 1955.

L’étude attentive de leur comportement nous révèle le spectacle le plus hallucinant qui soit. En effet, des milliards de milliards de fois par seconde, les protons perdent un pion positif et deviennent des neutrons, tandis que des neutrons deviennent des protons et que des pions neutres et négatifs sont l’objet d’inter-échanges, dont l’intensité échappe à toutes les possibilités de la représentation imaginative. C’est grâce à cet ingénieux artifice, à cette intensité d’inter-échanges que l’harmonie d’ensemble du noyau est conservée.

Un éminent physicien comparaît le rôle du pion au sein des constituants intranucléaires à celui du ballon de volley-ball, auquel restent suspendus tous les joueurs d’une équipe.

En résumé, nous assistons, au cœur du noyau atomique, au bal masqué le plus extraordinaire qui soit.

Au cours de rondes infernales, les participants changent d’individualité des milliards de milliards de fois par seconde. Un fait se dégage avec évidence de ces processus étranges. Nous pourrions le résumer sous la forme suivante :

Dans le domaine ultime de la matérialité, au cœur de l’intra-atome, le fait des relations est plus important que l’individualité des éléments reliés.

Dans une étude remarquable, publiée avec la collaboration d’Einstein, de Niels Bohr, de W. Heisenberg, sur le Principe de Complémentarité, le prince Louis de Broglie conclut dans un sens semblable. Il déclare que « la perte d’individualité subie par les constituantes d’un système et traduite en mécanique classique  par la notion d’énergie potentielle s’accentue au fur et à mesure que la liaison des constituants dans le système devient plus étroite ». (Revue Dialectica, p. 329. Presses Universitaires de France.)

Ainsi que l’exprime Louis de Broglie, il existe une « sorte de complémentarité entre l’idée de constituant autonome et celle de système ». Mais dans la mesure où nous allons vers l’essence ultime des choses, le fait des liaisons ou relations s’intensifiant, nous assistons à l’évanouissement progressif de la notion d’individualité.

Le fait des relations est non seulement important en physique mais en biologie. La fluidité des échanges, la labilité cellulaire et l’intensité des relations figurent parmi les conditions essentielles de la vie.

Le fait fondamental des relations ne se révèle pas seulement au cœur de l’intra-atome. Il existe de façon aussi frappante dans les rapports reliant les électrons planétaires négatifs au noyau central positif.

Un chimiste connu n’hésitait pas à dire que dans l’atome d’hydrogène, par exemple, l’unique électron planétaire négatif ne représentant qu’un deux millième de la masse du noyau, n’était qu’un prétexte ingénieux utilisé par la loi fondamentale des relations.

Entre chaque système atomique complet et son cortège d’électrons planétaires, il existe également un processus de relations infiniment plus important que tous ceux qui ont été précédemment évoqués. Nous tenterons de les résumer dans les lignes qui suivent.

L’interfusion cosmique.

La physique nous enseigne en effet qu’il existe une présence potentielle de chaque corpuscule atomique, étendant son action jusqu’aux ultimes confins de l’Univers. Et réciproquement « quelque chose » des atomes situés au cœur des nébuleuses les plus lointaines pénètre les milliards d’atomes de notre planète. Une fois de plus, il ne s’agit pas ici d’une affirmation de visionnaire ou de poète.

Ainsi que l’exprime Teilhard de Chardin (Le phénomène humain, p. 36):
« Quel que soit l’espace dans lequel nous le supposons placé, chaque élément cosmique remplit entièrement de son rayonnement ce volume lui-même. Si étroitement circonscrit que soit le cœur d’un atome, son domaine est coextensif, au moins virtuellement, à celui de n’importe quel autre atome. Plus par des moyens d’une puissance toujours accrue nous pénétrons loin et profond dans la Matière, plus l’interliaison de ses parties nous confond. Chaque élément du cosmos est positivement tissé de tous les autres. »

Il est donc rigoureusement impossible d’isoler un objet du milieu ambiant. Des milliards de filaments invisibles partent de ses atomes constitutifs et le relient aux innombrables atomes de l’Univers entier, tandis que de l’Univers entier des milliards de liens invisibles pénètrent dans l’intimité de sa substance.

Tout est dans tout continuellement avec une intensité échappant à toute imagination. L’interfusion cosmique doit être considérée comme l’un des faits fondamentaux de l’Univers.

La mise en évidence de l’importance du fait des relations et de l’interfusion cosmique nous montre l’univers, non seulement comme une Totalité Une, mais aussi comme une extraordinaire multiplicité de points différents. Certes, l’Unité des profondeurs doit occuper une place de priorité par rapport aux innombrables singularités « de surface ». Mais, nous ne pouvons, pour autant, nier l’importance et le rôle étrange de ces singularités.

Nous disions que tout est différent. Rien n’est plus rigoureusement exact. A notre échelle, et regardées de façon superficielle, deux billes d’acier de même diamètre, de même composition, aux mêmes contours nettement définis et polis, peuvent être considérées comme semblables.

Mais en fait, il ne s’agit là que « d’à peu près ». En science pure on ne se contente pas d’à peu près. Or, le réseau de relations réciproques de ces deux billes d’acier identiques, ou même de deux atomes d’hydrogène identiques, avec tous les atomes voisins d’abord et tous ceux de l’univers entier ensuite, est entièrement différent, ne fut-ce déjà en raison de leurs positions différentes. Tout point particulier dans l’univers est absolument unique, et en fait totalement différent du point le plus rapproché qui, de prime abord lui paraît si semblable.

Non seulement tout point particulier est rigoureusement unique et différent par sa position privilégiée dans l’espace, mais tout moment de temps, toute seconde qui passe, comporte également un caractère d’unicité.

L’erreur dans laquelle tombent les positions philosophiques extrêmes peut être définie comme suit.

Les spiritualistes et certaines philosophies indiennes dénoncent l’illusion absolue de la multiplicité et des singularités. Ce ne sont là pour elles que purs mirages, « Maya ». Seule l’Unité existe.

Pour la plupart des philosophes positivistes, scientistes occidentaux, seules importent les singularités. Mais ils possèdent d’elles des représentations absolument fausses.

La vérité est à mi-chemin entre ces positions extrêmes.

Elle se trouve à notre avis dans une vision océanique que nous permettent d’entrevoir les optiques non-dualistes des anciens maîtres du Ch’an chinois. Sans le vouloir, et tout en l’ignorant totalement, il semble que Krishnamurti se rapproche beaucoup de ce point de vue.

L’océan, dans cette vision « océanique » symbolise l’Univers envisagé comme Totalité Une homogène. La substance en est l’eau.

A la surface de cet Océan déferlent des milliards de petites vaguelettes évanescentes. Elles sont toutes douées d’une singularité, d’une unicité, d’une forme particulière. Mais toutes sont provisoires. Chacun de nous est une de ces vaguelettes.

La forme, la singularité, l’unicité sont évanescentes.

La Sagesse consiste en la réalisation permanente de la vision océanique de base, tout en ayant la capacité d’écouter le langage extraordinaire des faits que racontent les milliards de vaguelettes évanescentes, en saisissant qu’au cœur de toutes ces évanescences de surface existent l’infini et l’éternité des profondeurs.

La sagesse ne consisterait donc pas à nier les singularités, mais à les situer à leur juste place, à les voir telles qu’elles sont, à comprendre et réaliser leur caractère provisoire.

Toutes nos souffrances, tous les drames de la séparation, de l’attachement, de la mort se présentent à notre esprit dès l’instant où nous perdons de vue le caractère provisoire de la singularité d’une vaguelette. Nous nous identifions à la forme sur laquelle veut se fixer notre esprit et nous perdons de vue la réalité essentielle de l’eau.

L’intelligence de l’Energie.

Nous avons mis en évidence l’importance du fait des relations et celle de l’interfusion cosmique.

Un nombre de plus en plus grand de savants et de penseurs s’accordent à considérer que l’Univers ressemble davantage à une grande pensée qu’à une machine régie par les seules lois du hasard.

L’intelligence peut être considérée comme l’adéquacité dans les relations. Ceci est évident.

A l’échelle humaine ordinaire, le sens commun qualifie d’inintelligente toute personne maladroite physiquement ou intellectuellement.

Tout être incapable de répondre adéquatement à une circonstance est considéré comme inintelligent.

Les tests d’intelligence s’appliquant à la plus tendre enfance sont basés sur la capacité qu’ont les enfants de réassembler des fragments d’objets ou de réunir les pièces détachées de jouets s’emboîtant les uns des autres. La rapidité de ces réassemblages joue un rôle déterminant dans l’évaluation des quotients intellectuels.

Que dire dès lors de l’adéquacité extraordinaire des constituants ultimes de la Matière. Nulle part dans l’Univers entier, nous ne pouvons observer des exemples d’adéquacité aussi parfaits, aussi rapide que ceux révélés au cœur des noyaux atomiques. L’habileté des inter-échanges dépasse toutes les possibilités de nos représentations mentales. Le célèbre physicien atomique, R. Oppenheimer, déclarait un jour humoristiquement que « les corpuscules atomiques connaissent mieux le calcul tensoriel que les physiciens »…

L’éminent physicien et mathématicien anglais P.-A.-M. Dirac, écrivait (Revue Synthèses, nº 201, p. 19) :  « Il semble que ce soit un principe général que les lois fondamentales de la physique soient étroitement liées aux hautes mathématiques. Ceci devient de plus en plus évident, à mesure qu’augmente notre connaissance de la nature. On n’explique pas pourquoi il en soit ainsi. On doit seulement accepter cela comme un fait. On peut dire que Dieu est mathématicien et qu’il a employé dans la création de l’univers les mathématiques de l’espèce la plus sublime. Toute personne ayant un peu étudié les mathématiques peut voir qu’il y a une grande beauté dans les relations mathématiques.

Or on a trouvé que les lois fondamentales de la physique, quand elles sont obtenues dans leur forme correcte, ont ce type de grande beauté mathématique… »

La plupart des penseurs actuels, tels Lothar Bickel, Constantin Brunner, Roger Godel, R. Oppenheimer, Jean Charon, considèrent que l’intelligence et la conscience sous leurs formes les plus pures, sont liées au mouvement, à la vigilance, à la création.

Ce mouvement extraordinairement intense, cette création continuelle, cette vigilance, sont précisément les caractères spécifiques de zones ultimes de la Matérialité.

La place nous manque pour faire état des travaux nombreux de penseurs éminents des opinions les plus nuancées, depuis Jean Charon jusqu’au mathématicien Fred Hoyle.

Nous citerons ici Jean Charon, écrivant dans « Du Temps, de l’Espace et des hommes », p. 27 : « On voit nettement apparaître deux effets, bien confirmés par la Physique : influence de toute la réalité extérieure sur la structure et le comportement d’un seul point de l’espace-temps et, inversement, influence de chaque point sur la structure de toute la réalité extérieure. L’UN est coextensif au Tout et le Tout converge dans l’UN… Ce que vous nommez votre pensée n’est pas autre chose qu’une  intensification, une amélioration de cette interconnexion de chacun de nous avec le reste de l’Univers. »

Il apparaît de plus en plus évident qu’il n’existe qu’une Réalité. Elle se révèle matérielle ou spirituelle suivant l’angle sous laquelle on l’examine. Esprit et Matière sont les faces apparemment opposées mais complémentaires d’une même Energie. Une analyse attentive du comportement de cette dernière tant en profondeur qu’en surface parmi les êtres et les choses qui sont faits d’Elle, nous l’a fait entrevoir comme un champ unifié de création pure et de conscience cosmique. Il y a non seulement le fait élémentaire que vous et moi, constitués par cette énergie, sommes là doués d’une conscience personnelle qui tente d’en saisir lucidement tous les aspects.

Mais il y a aussi le fait que des mathématiciens ont mis en équation le nombre énorme et connu des particules du Cosmos en examinant leurs possibilités d’associations au cours d’un temps record de douze milliards d’années et le calcul des probabilités nous démontre péremptoirement que le comportement de l’Energie dans l’Univers est celui d’un anti-hasard.

L’art de vivre.

Quels sont la signification et le rôle de l’existence humaine au cœur de cette immensité cosmique d’un Univers fondamentalement UN en « profondeur » et extraordinairement multiple en « surface ».

Ce grand art de vivre consisterait à jouer le jeu du monde sans s’identifier aux formes évanescentes qui en constituent la part la plus importante.

Pour ce faire, nous devons pénétrer dans les couches les plus profondes de la conscience personnelle pour les dépasser ensuite et nous immerger par intégration dans  « l’ Océan » de conscience cosmique.

Nous ne pouvons pleinement jouer le jeu du monde qu’en étant totalement libres, non identifiés aux formes évanescentes. Mais pour être libres de l’identification et de l’attachement aux formes, nous devons réaliser un état de conscience et de perception intégrale dépassant de loin les horizons qui nous étaient familiers.

A l’intérieur du temps, au cœur de chaque seconde, nous pouvons découvrir l’éternité.

A l’intérieur du fini de chaque instant nous pouvons découvrir l’infini.

A l’intérieur de ce qui paraît immobile nous pouvons découvrir l’essence suprême de tous les mouvements.

A l’intérieur de ce qui est régi par des lois mécaniques nous pouvons découvrir une suprême spontanéité.

A l’intérieur de ce qui naît et qui meurt, en nous, comme autour de nous, nous pouvons découvrir CE qui est au-delà de la naissance et de la mort.

A l’intérieur de tous les devenirs nous pouvons découvrir l’Etre.

Mais, finalement, il n’y aura plus, ni intérieur, ni extérieur. Toutes dualités seront abolies. Toutes les paroles, tous les écrits seront inutiles. Non par pauvreté, mais par excès d’une richesse supramentale, que seuls le silence et l’amour peuvent exprimer.

Un grand mystère demeure, absolument inattendu et merveilleux.

Lorsque nous mourrons à nous-mêmes, lorsque tous les souvenirs du passé sont brûlés dans l’incandescence d’un Présent Eternel, lorsque toutes les illusions d’une continuité personnelle se sont évanouies, l’homme, loin d’être déshumanisé, réalise la plénitude de son humanité.

L’histoire d’un Univers peut être comparée au jeu d’une symphonie cosmique. Quoique fondamentalement Une, la symphonie est composée de milliards de notes, chacune douée d’une originalité, d’une unicité.

Nous laissons résonner la note particulière inhérente à notre unicité dans la grande symphonie cosmique, dès l’instant où nous mourrons à nous-mêmes. Là réside le grand paradoxe. Loin de sombrer dans une uniformité stérile, nous nous intégrons aux rythmes d’une création de tous les instants. Dès cet instant, notre singularité n’est plus la singularité boiteuse que nous nous construisions de propos délibérés dans un état d’égoïsme, d’ignorance et de sous-conscience. Au contraire. Si nous mourrons à nous-mêmes, nous laissons apparaître en nous une singularité, une originalité créatrice exprimant pleinement les potentialités infinies de la vie universelle en un point donné.

Telles sont les plus hautes possibilités de la nature totale de l’homme. Elles sont inépuisables.