Gabriel Monod-Herzen : Jeunesse-vieillesse : opposition ou complémentarité


21 Apr 2010

(Revue Panharmonie. No 190. Avril 1982)

Qu’est-ce d’abord que l’opposition « jeunesse-vieillesse ? » C’est une mauvaise compréhension des faits qui sont complémentaires. Nous savons par exemple que certaines choses ont deux aspects qui paraissent s’opposer, mais ils ne le sont que par leur forme et non dans leur nature profonde.

Prenons l’opposition entre la jeunesse et la vieillesse et, en passant, je désire souligner qu’en Occident la vieillesse est assimilée à une certaine déchéance, tandis qu’en Orient, la vieillesse, tout en ayant perdu quelques qualités en particulier physiques, est un changement, elle fait partie d’une continuité qui va de la naissance à la mort. Être très âgé est pour l’Oriental une chose infiniment respectable. Il peut y avoir une harmonie remarquable chez les vieillards, car il émane d’eux parfois, et j’ai eu le bonheur de le rencontrer, une impression de repos rayonnant dans l’expression de leurs visages, de la position de leurs mains, de leur attitude générale, dues à tout l’acquis qu’ils ont accumulé au cours de leur existence.

Donc, l’important n’est pas de paraître plus jeune que son âge, mais d’avoir exactement son âge tout le temps.

En Occident, beaucoup de choses tournent autour de l’amour physique, mais est-ce un idéal que l’exemple du cochon d’Inde qui, lorsqu’il a la faculté de se reproduire, le fait six fois par jour jusqu’à sa mort ?

Dans la vie il faut choisir. Si on donne tant d’importance à de pareilles activités et qu’on y consacre toutes ses énergies, alors, évidemment, la vieillesse semble réellement une déchéance et la peur de la mort devient une hantise perpétuelle.

Or, disent les Orientaux, la mort est la chose la plus banale qui soit. Évidemment, il faut tout faire pour garder son état le mieux possible, que ce soit dans la jeunesse ou dans la vieillesse, et ne s’accrocher ni à l’un, ni à l’autre.

En Inde la vie est représentée en quatre étapes successives : D’abord une étape, disons de la jeunesse oui va de la naissance à un maximum de vingt ans. Étape du désir, commencer par le bébé pour qui la vie consiste à manger, dormir, boire, dormir, etc., et chez l’être jeune, la satisfaction de tous les plaisirs possibles, jusqu’au jour où il décide de fonder une famille et où il doit gagner la vie de sa famille, ce qui va être la clef de cette deuxième époque. C’est celle du profit non seulement pour soi-même et pour les siens, mais aussi pour jouer socialement un rôle vis-à-vis des autres et créer ainsi une harmonie.

C’est une des grandes raisons pour lesquelles autrefois l’Inde avait un système de castes qui facilitaient les relations, chaque caste ayant des métiers à elle.

Puis il arrive un moment où, ayant fondé une famille, ayant eu des enfants, on les marie et on a ainsi payé sa dette à la société, puisqu’on a installé ceux qui vous remplaceront lorsque vous ne serez plus là. Et comme vos enfants vous quittent, vous pouvez très bien à ce moment là, avec l’accord de votre femme ou de votre mari, consacrer une bonne partie de votre vie au Dharma, c’est-à-dire à l’étude des lois de la vie et de la nature dans leur ensemble pour tâcher de comprendre la signification de la vie et de pouvoir rendre service de cette manière là. Vous pouvez même partir pour tâcher de trouver un Maître qui vous instruira, ou de trouver des Maîtres, car losque vous aurez fait une certaine expérience avec l’un d’eux, vous pouvez prendre les enseignements d’un autre. On ne peut se consacrer à une vie uniquement spirituelle que si on a rempli tous ses engagements sociaux, dont celui du mariage qui est le premier. Donc vous restez auprès du Maître qui vous convient ou encore vous restez chez vous.

Mais lorsque l’on revient chez soi, on n’est plus tout à fait le même que celui qui est parti. C’est la même chose aussi bien pour un homme que pour une femme, mais cela se présente moins souvent chez celle-ci. La plus célèbre Yogini, c’est Mirabaï qui était à la fois la femme d’un prince régnant, poète, musicienne et grande mystique. Elle vécut longtemps à la cour, tout en vivant sa vie particulière et quand son mari n’était plus là, elle est partie, et personne ne sait comment elle a fini son existence. Elle a, comme on dit, effacé la trace de ses pas.

Il y a encore une quatrième partie de l’existence, celle où on se trouve seul et où on peut se dire qu’étant âgé, ayant consacré une bonne partie de sa vie à la recherche de la meilleure attitude spirituelle possible, on va mettre le fruit de ses recherches à la disposition des autres. Le vieillard se libérera de toutes les contraintes extérieures, il prend une petite maison à l’orée du village, le village le nourrira et il sera toujours prêt à conseiller, à aider les autres grâce à son expérience de la vie.

Ainsi la vie devient une trajectoire parfaitement continue qui permet à chaque moment d’être en harmonie avec ce qu’on est ou avec ce qu’on doit être. Et alors il ne s’agit plus de savoir si on vieillit ou non, mais de savoir quel est le genre de vie qui va permettre de manifester parfaitement l’harmonie de son existence.

Néanmoins on peut, si on veut, entrer en religion, renoncer à fonder une famille. A ce moment on demande généralement conseil à une personne âgée. Si celle-ci approuve la résolution, la personne en question va vivre auprès du Maître, de l’Instructeur, qu’elle aura choisi. Un peu comme faisaient chez nous les étudiants au Moyen Age. Dans ce cas la deuxième étape n’aura pas été parcourue et le sujet va pouvoir se consacrer entièrement à la troisième partie et être à même d’atteindre plus rapidement la quatrième, c’est-à-dire la maturité spirituelle.

En Occident aussi, certains êtres choisissent de ne pas vivre la deuxième étape et de se vouer à la recherche spirituelle, aidés par d’autres plus avancés sur la même voie. Mais c’est beaucoup plus rare.

En Orient on ne peut le faire qu’après avoir observé tous ses engagements.

Un exemple typique est celui d’une personne en Inde qui, ayant été mariée et ayant eu des enfants, découvre l’importance de la vie intérieure. Avant d’aller retrouver son Maître spirituel, elle voulut s’instruire et se purifier. Dans cet esprit elle pensait observer la continence sexuelle. Elle en parla à son Instructeur, mais celui-ci lui dit : « Pas du tout ! Vous avez pris un engagement en vous mariant, vous n’avez aucun droit de le rompre toute seule sans que votre mari ne vous y autorise ! »

Il y a aussi cette histoire surprenante d’un ermite qui vivait en Inde dans une caverne, la tête recouverte de cendres et que le village faisait vivre. Lorsqu’il mourut, il fallut retrouver son nom « civil », car évidemment il avait un surnom. Et lorsqu’on trouva ses papiers dans une boîte au fond de la caverne, on découvrit qu’il était un ancien sous-officier de l’armée française, qu’il était venu en Inde pour se battre contre les Anglais et qu’il avait fait ensuite une conversion fulgurante. Tout est possible, tout peut arriver !

Il est évident que dans quelqu’étape que ce soit, l’aspiration spirituelle doit être présente et que l’on peut faire « la percée de l’ego » comme dit Durckheïm, à n’importe quel moment. Tout est, beaucoup plus simple en Inde où le sentiment social de la famille est extrêmement développé. Là on peut dire « nous »  et le vivre. A partir du moment où l’on prend conscience du groupe, qu’il y a une unité, on devient disponible vis-à-vis des autres dans la mesure de ses possibilités et dans ses spécialisations. Il n’y a pas de supériorité entre celles-ci, c’est la perfection avec laquelle on exécute sa tâche qui est importante.

En Orient on considère que la mort est un passage, puisqu’il y a des vies successives et que l’on pourra faire fructifier les germes plantés dans l’existence actuelle.

En tant que physicien de métier, j’ai été surpris de voir combien les Indiens étaient déterministes. Toutes les actions ont leurs conséquences. Cela confère à chacun une responsabilité constante du fait que l’on lance un mot dans le monde, que l’on ait une certaine attitude, un sourire, une activité quelconque dont les conséquences vous échappent. Mais ce que l’on fait agit aussi sur soi-même et cela n’est pas perdu non plus.

Le Dalaï-lama disait en substance : « Ce corps qui est le vôtre vous a été donné par votre mère et il n’y a pas une seule molécule de ce corps qui ne vienne de la terre sur laquelle vous vivez. Mais matériellement, au début, c’est votre mère qui le façonne et votre mère a eu une mère, laquelle en a eu une autre et ainsi de suite. Il y a une lignée indéfinie de mères qui aboutit ce que vous êtes actuellement. Cela vous semble tout naturel que ce soit un organisme matériel qui forme un organisme matériel semblable à lui, différent de forme, mais de même matière. Pourquoi alors, voudriez-vous, étant donné qu’on ne peut pas séparer votre conscience de votre corps ; pourquoi voudriez-vous que les lois de la conscience ne soient pas analogues à celles du corps et que, par conséquent votre conscience provienne d’une autre conscience qui lui a donné naissance par une transformation continue ? » D’où l’idée qu’il y a des consciences qui se suivent.

Cela ne signifie pas que l’on doive se dire que ce que l’on n’a pas fait dans cette vie-ci, on le fera dans la vie suivante. Vivekananda disait : « Entre l’état où nous sommes et la libération de toutes les douleurs, nous avons peut-être mille incarnations ». Par conséquent il ne faut pas perdre de temps, pas une seconde, il faut commencer tout de suite. Le travail est lent, le travail est long, mais il est possible.

Il n’y a pas d’opposition de jeunesse  vieillesse, mais des étapes successives dans une continuité. Le résultat de cette attitude donne conscience de l’unité formée par les êtres. Chaque être a sa petite courbe d’évolution et si on doit vivre avec quelqu’un, la seule chose à faire, c’est précisément de mettre en harmonie constante, jour après jour l’évolution de chacun des deux, de ne plus jamais dire : « toi et moi », mais « nous », qu’il s’agisse d’un conjoint ou d’un ami, parce que « nous », c’est tous les êtres. Nous sommes une petite partie de la nature et cette unité doit être sentie, vécue, en tant qu’obligation et possibilité.

C’est pourquoi, la vie de famille, quand elle est réussie, est si intense en Inde, car tous y sont préparés et s’attendent à avoir un travail à faire l’un par rapport l’autre, et tous les deux ensembles pour arriver à cette harmonie collective. Le même problème existe pour deux personnes ayant à vivre ensemble. Il s’agit de tenir compte l’un de l’autre. C’est difficile, mais lorsqu’on arrive à le faire, on a créé cette harmonie continuelle. C’est quelque chose d’extrêmement concret qui se vit.

Chez l’enfant il y a le droit qui détermine le devoir ; ensuite ce sera le devoir qui déterminera le droit. Tout être, ayant acquis une certaine sagesse et ayant rempli ses devoirs, son Dharma, ne demande pas de droits, puisqu’il sait que l’on n’a rien à exiger dans ce sens. Et il sera considéré par toute la société qui a le devoir de lui rendre hommage, car il a de l’expérience, parce qu’il a de la sagesse. Il est disponible, mais il ne demande rien en retour. Il ne saurait être question d’autorité imposée, mais de règles de morale, de règles sur la conduite de la vie, d’éveiller le plus de responsabilités possibles chez les jeunes, comme ce fut le cas chez cet enfant japonais d’un milieu peu riche qui, en faisant ses devoirs, renversa de l’encre sur la table. Le père ce moment rentrait de son travail, il s’aperçut de la chose et dit simplement son fils : « Si un de nos amis venait maintenant pour nous voir, il pourrait croire que votre mère ne fait pas attention à la propreté des meubles ». L’enfant alors s’empressa d’aller chercher un torchon et de l’eau de javel, afin d’effacer la tache d’encre. On n’a eu besoin de ne rien lui dire d’autre. La contrainte doit être intérieure.

On se moque parfois du culte des ancêtres. Mais que nous disent les Chinois ? Tous les éléments de notre caractère sont dus à nos gênes qui nous viennent de nos ancêtres. Nous en avons quelques millions dans nos chromosomes et comme nous avons quarante-six chromosomes, le nombre de combinaisons possibles dépasse largement la population du globe. Par conséquent nos tendances nous viennent de nos ancêtres. Mais nous sommes libres d’en faire ce que nous voulons dans le cadre des conditions de notre naissance, parce qu’il y a quelque chose en nous qui est supérieur au mental.

En Inde, un jour par an, on rend hommage à tous les Gurus de toutes les religions du monde entier.