Jean Biès : Julius Evola un samouraï de la pensée


09 Oct 2010

En complément au portrait de J. Evola sur ce site, nous publions ici en première partie les commentaires de J. Biès sur plusieurs livres d’Evola et en 2e partie un compte rendu de « L’HOMME ET SON DEVENIR SELON LE VEDANTA » de Guénon par Evola lui-même…

(Revue Aurores. No 44. Juin 1984)

DANS Révolte contre le monde moderne et Les Hommes au milieu des ruines, Evola souligne le caractère régressif de l’Occident en rapport avec la loi cyclique: un monde où «Dieu est mort», et que caractérisent à la fois la mécanisation, le déferlement des forces élémentaires, le libéralisme, l’humanitarisme et la guerre totale, l’avènement du «cinquième État» et le nihilisme. Le «spiritualisme» contemporain n’est lui-même qu’une ouverture démoniaque vers le bas: l’existentialisme se réduit à une exaltation du samsara, la psychanalyse freudienne fait régresser le centre de gravité vers le fond irrationnel de l’être humain, l’occultisme débouche sur les dissociations psychiques… La conversion au catholicisme est sans doute «mieux que rien», mais reste très insuffisante pour changer la conscience en surconscience. Pour l’homme d’aujourd’hui, même différencié, «l’ouverture initiatique» de cette conscience reste problématique; mais il lui est possible d’orienter son être vers la transcendance. Plutôt que de suivre un quelconque exotérisme, Evola préfère se tourner vers les seules doctrines ésotériques en prenant l’absolu pour unique loi interne, en restant inaffecté par les couples d’opposés, insensible à l’idée de sa propre mort, et en affrontant les dangers comme autant d’enseignements oraculaires. «Chevaucher le tigre» revient à assumer les forces auxquelles on ne peut s’opposer directement, en utilisant des processus apparemment contraires pour se dépasser et se libérer.

On a trop hâtivement condamné les idées politiques d’Evola sans les bien connaître. Certes, la «romanité païenne» est pour lui supérieure au christianisme d’essence prolétaire, que lui avait révélé Nietzsche. Mais il ne révélera pas plus au parti de Mussolini, (lequel ne prêta nulle attention à ses idées), qu’à tout autre parti. Il opte pour un Imperium qui serait la synthèse du spirituel et du temporel. Le fascisme pouvait, comme malgré lui, véhiculer des valeurs traditionnelles; mais, «issu d’en bas», on n’y peut rien trouver «comme base et comme espérance» d’une vraie restauration. Quant aux éléments du racisme germanique, ils étaient seulement biologiques et naturalistes. L’«aryanité» véritable repose sur des principes éthiques et transcendants. La race supérieure est en fait la «race intérieure», celle des hommes de réalisation. Evola dénonce dans le judaïsme sécularisé l’internationale capitaliste et le ferment révolutionnaire; mais il condamne le «fanatisme antisémite» et se réfère souvent à la Kabbale.

Pour lui, l’État est le principe masculin et spirituel auquel répond le principe féminin et matériel qu’est la Société. Un «État organique» comme il le souhaite est pour lui le contraire de l’État totalitaire qu’il voit naître de la démocratie. La seule vraie révolution est celle d’en haut. Démographie, historicisme, militarisme, «guerre occulte», maçonnerie laïque, catholicisme progressiste, américanisme et bolchevisme sont autant de facettes de la subversion mondiale. Mais les conditions nécessaires à une authentique réaction contre-révolutionnaire semblent à Evola présentement inexistantes.

LE RECOURS AUX IDÉES TRADITIONNELLES

A l’inverse de la subversion, les sociétés traditionnelles confèrent la priorité à la «transcendance immanente», un rôle majeur à l’«initiation». Dès ses premiers essais comme la Phénoménologie de l’Individu absolu, Evola dénonce l’idéalisme transcendantal allemand. L’idéalisme avait originellement une impulsion «magique», mais en se fixant sur le plan abstrait, il se dissocia de la totalité vivante de la personne, finit par éliminer toute référence au plan supérieur. Le contexte traditionnel pose, au contraire, l’expérience du «Soi» comme antérieure à tout contenu déterminé de la conscience. L’«Individu absolu» est celui qui, au cours d’un développement autonome à travers des degrés toujours plus élevés, a atteint, tel Lao-Tseu, la plénitude et la liberté.

Comme le montrent la Doctrine de l’Éveil et le Yoga tantrique, le bouddhisme des origines, objectif, non-dévotionnel, non-mystique, intéresse spécialement Evola dans sa volonté héroïque de vaincre toute contingence, toute identification d’un moi illusoire à un monde périssable, tout désir et toute soif samsarique. Il s’agit en effet de dépasser non seulement les mirages de ce monde, mais l’extase du nirvâna, l’Être-créateur lui-même, pour atteindre l’Éveil, l’Illumination, l’Inconditionné. Ascèse seule capable de créer en l’homme quelque chose d’invulnérable et d’indestructible par-delà les spéculations mentales et les attardements sentimentaux. Le Tantra-yoga, ou «Voie de la main gauche», consiste à transformer les forces élémentaires en énergies positives et libératrices. Il utilise le «poison» (les jouissances terrestres) comme un «remède» (le détachement à leur égard).

Dans sa Métaphysique du sexe, Evola s’applique à montrer que l’homme a une réalité distincte du plan animal: l’impulsion reproductrice ni le principe de plaisir ne sont primordiaux. C’est le mythe de l’Androgyne en tant que réunification de l’être qui se trouve à la base de l’éros. Quant à la mort, Evola considère que seuls survivent ceux qui ont su dépasser les exigences du Karma et construire en eux un «corps de résurrection», capable de subsister indépendamment du corps physique: l’immortalité se conquiert.

La tradition occidentale retient l’attention de notre auteur dans la mesure où elle représente une certaine symbolique héroïque, une sacralisation ultime et volontaire: c’est l’exemple de la Rome antique; ou pour autant qu’elle traduit une tentative de transfiguration de la femme, identifiée dans les Cours d’Amour à l’Intellect transcendant.

Dans la Tradition hermétique, Evola étudie cette «science initiatique» que constitue l’Alchimie, où les «substances» et les «métaux» symbolisent des principes et des états inclus dans l’être humain. L’Art royal dérive de la Tradition primordiale et continue en plein Moyen-âge une spiritualité préchrétienne, voire antichrétienne; d’où les déguisements auxquels elle dut avoir recours. Dans le Mystère du Graal, Evola découvre avec satisfaction une tradition guerrière et gibeline: le Graal est gardé non par des prêtres, des «guelfes», mais par des chevaliers. Parmi les rares chrétiens qui trouvent grâce à ses yeux, Evola cite Maître Eckhart, fort proche, avec Schelling, de la conception védantique de l’Unité suprême, où le Brahman (la «Déité») transcende Ishvara-Brahmâ (la «divinité»).

LE «VISIONNAIRE FOUDROYÉ»

Evola est de ces auteurs, à vrai dire peu nombreux, qui ont pris soin d’expliquer leurs intentions, se défiant peut-être des interprétations erronées des commentateurs leurs héritiers, mais qui ont eu aussi l’honnêteté, en se relisant, d’apporter à leurs ouvres certains rectificatifs.

Le Chemin du Cinabre rend compte de cette double démarche. On voit Evola renier les influences nocives, dans ses premiers ouvrages, des théosophes et anthroposophes, condamner sa propre exaltation nietzschéenne dans sa vision de la vie, juger extrémistes ses thèses d’impérialisme païen.

Il aurait pu sur sa lancée revoir certaines autres de ses positions, par exemple, à propos d’une égalité qu’il soutient, au profit de la première, entre la royauté-action et le sacerdoce-contemplation, nuancer son jugement sur Jung, son refus de l’Inconscient et du «séjour des Mères», atténuer son mépris du christianisme, dont il semble reléguer le fondateur au-dessous des Avâtara.

Il y a chez lui un nationalisme «aryo-romain» affirmé, un contentement de soi qui rappelle Cicéron, ( «J’ai dû m’ouvrir la voie seul»), quelque chose d’indomptable, de hautain, qui exprime adéquatement la mentalité olympienne dont il se réclame, un volontarisme chevaleresque et solaire étranger aux débordements dionysiaques, aux mystiques dégénérescences, à la grâce miséricordieuse. Mais tout cela dissimule une blessure profonde, celle de vivre solitaire, incompris, au sein d’un univers ignorant et vulgaire, celui des marchands cyniques et des esclaves prétentieux; la blessure de conclure a l’inanité des efforts, à l’absence des disciples: la vertu évolienne a quelque chose de désespéré… Mais qu’importe à une pensée non-conformiste et provocante d’être frappée d’ostracisme par les suppôts d’un monde crépusculaire qui n’en sont pas dignes? Demeurent comme exemple et référence un permanent souci de ramener toutes choses à leur plus haute origine, d’opérer les ruptures de niveau qui s’imposent, d’atteindre par ses propres moyens à une liberté supérieure qui, comme le reste, se mérite.

Telle doit nous apparaître cette œuvre puissante, d’une intransigeante lucidité, qui très lentement commence à trouver justification, cependant que s’effondre tout ce qu’elle dénonçait. Tel doit nous apparaître son auteur, ce «visionnaire foudroyé», dont les cendres reposent à 4200 mètres, au-dessus des bassesses humaines, dans les glaces du Monte Rosa.

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

1) — Les hommes au milieu des ruines. Les sept Couleurs, 1972

Masques et visages du spiritualisme contemporain. Éditions de l’Homme, 1972.

Révolte contre le monde moderne. Edition de l’Homme, 1973

Chevaucher le Tigre. Edition de la Maisnie, 1982

2) — La doctrine de l’Éveil. Arché, 1976

Métaphysique du sexe. Payot, 1976

Le Yoga tantrique, Fayard, 1980

3) — Le mystère du Graal et l’idée impériale gibeline. Éditions Traditionnelles, 1974

La tradition hermétique. Éditions Traditionnelles, 1975

Métaphysique de la guerre. Arché, 1980

4) — Le Chemin du Cinabre. Arché, 1983

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« L’HOMME ET SON DEVENIR SELON LE VEDANTA », une recension de Julius Evola

(Revue Aurores. No 44. Juin 1984)

1938: La traduction italienne du livre de René Guénon vient d’être publiée. Il est frappant de lire aujourd’hui ce texte inédit en français. Si des textes importants sur la tradition hindoue sont maintenant accessibles en français, il n’en demeure pas moins que, cinquante ans après, la réticence des occidentaux, pour ne pas dire l’opposition dans bien des cas, vis à vis d’une approche sérieuse de la métaphysique orientale est toujours aussi tenace. Alors que, comme le dit si bien Evola ici, ce savoir primordial gardé dans certaines civilisations d’Asie concerne précisément l’essentiel. Ce texte est traduit de l’italien par G. Gondinet.

UN livre comme celui que nous signalons ici, peut aussi bien attirer l’attention d’un lecteur sérieux et cultivé, qu’il peut être la source de malentendus faciles pour une certaine catégorie de critiques et d’intellectuels des «pages littéraires» qui oscillent entre les phrases toutes faites et les multiples velléités politico-spirituelles. A plus d’une reprise nous avons dit sans aucune réserve que, pour nous, Guénon est l’un des rares maîtres spirituels de l’époque moderne, avec une stature bien différente de celle des habituels Keyserling, Benda, Massis, Ropps, etc.; Guénon est l’un des rares qui possèdent véritablement des principes et qui témoignent d’une tradition, au sens le plus élevé, métaphysique et supra-personnel du terme, en dehors de toute construction philosophique, de toute vaine prétention à l’originalité, de toute limitation confessionnelle ou liée au prosélytisme. C’est la raison pour laquelle nous nous sentons porté, à l’occasion de la traduction de ce livre, à faire notre possible pour prévenir les équivoques auxquelles nous avons fait allusion, en parlant non du livre en soi —ce n’est pas ici le lieu— mais plutôt du point de vue à partir duquel il doit être considéré.

Disons tout de suite d’où pourrait naître la principale équivoque. Un des aspects de l’œuvre globale de Guénon est constitué par une critique radicale de la civilisation moderne, critique d’autant plus efficace et destructive qu’elle est exempte de tout caractère passionnel et rigoureusement fondée sur un examen cru des faits, des événements et des idées du point de vue des principes propres à toute civilisation normale, c’est-a-dire traditionnelle. (…)

Cela dit il est naturel que ceux qui, approuvant ou réagissant, ont suivi Guénon dans sa critique, soient curieux de connaître complètement la contrepartie positive, a savoir les valeurs et les doctrines à opposer à celles d’un monde moderne aussi âprement jugé, et qu’ils veuillent surtout connaître quelle est cette «tradition» et cet «esprit traditionnel» sur lesquels Guénon insiste tant en les posant comme préalable à toute œuvre vraiment reconstructive. Il se peut donc que ces personnes s’intéressent, à cette fin, au nouveau livre de Guénon, étant donné qu’il porte précisément sur la doctrine et les principaux problèmes relatifs au sens et au destin de la personnalité humaine: mais lorsqu’ils verront qu’il est essentiellement question de Vedanta, c’est-à-dire de théories hindoues, on peut facilement prévoir ce qu’il adviendra en plus d’un cas. On s’écriera: voici l’adorateur de l’Orient, voici le théosophe et le panthéiste, voici celui qui voudrait abandonner nos traditions, le catholicisme et le personnalisme occidental, pour nous envoyer prendre des leçons auprès des civilisations exotiques ! Et ainsi de suite. Moyennant quoi, la compréhension de ce dont la valeur pourrait être difficilement exagérée, demeurerait sans aucun doute compromise.

UNE CLEF INDISPENSABLE

Contre tout ceci, il convient de bien fixer les points suivants. L’œuvre de Guénon dont nous sommes en train de parler représente indubitablement ce qui a été écrit de mieux sur la métaphysique hindoue, dont le Vedanta peut être considéré comme la veine centrale et royale; mais, de plus, on peut la considérer comme une clef indispensable pour celui qui veut entreprendre de façon vraiment sérieuse, en dehors des reconstructions arbitraires des orientalistes officiels, des philologues ou des théosophes, l’étude des traditions orientales en général, études qui réclament de tout autres prémisses que celles qui sont propres à la philosophie occidentale. Mais, en écrivant ce livre, Guénon n’a pas voulu se limiter à cela. En partant de la prémisse que les différentes traditions et les religions apparues au cours de l’histoire, en ce qu’elles présentent de véritablement valable et de supra-personnel, ne sont rien d’autre que les expressions variées d’un savoir unique, il s’est servi des théories du Vedanta à la manière de qui connaît parfaitement plusieurs langues et peut en choisir une pour exprimer des idées facilement susceptibles d’être exprimées également en d’autres idiomes. Voila déjà que les peurs et les mouvements de colère des personnes dont nous parlions plus haut, devant les références «orientales» de Guénon, apparaissent comme privés de toute raison sérieuse et comme procédant beaucoup moins de l’intellectualité que de la sensibilité. Par ailleurs, Guénon, au cours de son livre, ne manque pas de multiplier les exemples démontrant la concordance entre la tradition hindoue et les autres traditions, même occidentales, en ce qui concerne les points fondamentaux de la doctrine.

Le choix étant indifférent pour donner un exemple général de la manière «traditionnelle» de considérer le monde, l’homme et son devenir, on pourrait toutefois se demander pourquoi Guénon a justement choisi le Vedanta, si son objectif a été d’indiquer une contrepartie positive et constructive de sa critique contre le monde moderne et contre ses conceptions purement profanes. On pourrait objecter qu’un tel choix est du moins peu opportun pour celui qui a la capacité de se placer aussi du point de vue du public et qui étudie les moyens les plus aptes à atteindre ses propres fins. L’objection est juste, si l’on parle d’«opportunité» au sens le plus vulgaire et le plus immédiat. Sans aucun doute, si Guénon avait pris comme base, au lieu du Vedanta, des enseignements occidentaux, comme par exemple, ceux du catholicisme médiéval ou de l’hermétisme, les esprits mal intentionnés et peu préparés auraient trouvé beaucoup moins de prétextes. Cependant, d’un autre point de vue, les choses en vont autrement.

En premier lieu, selon Guénon, il ne faut pas se faire d’illusions sur le point suivant: l’Occident moderne, comme mentalité, n’est pas plus éloigné de l’Orient qu’il ne l’est de l’Occident ancien et traditionnel. Dans son essence vraie, les enseignements de l’ancien Occident sont devenus pour l’homme moderne, et cela ne date pas d’hier, une chose aussi lointaine que ceux de l’Orient «exotique», qui s’apparentent au premier par le même caractère traditionnel, hiérarchique, métaphysique, antirationaliste et anti-individualiste. Devant les cas «chroniques» d’incompréhension, il n’y a pas à espérer que, choisissant une «base» occidentale ancienne pour exposer la même doctrine, Guénon aurait eu beaucoup plus a y gagner.

UNE ADAPTATION «RELIGIEUSE»

Il y a ensuite une seconde raison. Plusieurs causes, que nous ne pouvons pas examiner ici, ont fait que les enseignements traditionnels sont apparus dans la tradition centrale de l’Occident non dans un état pur et métaphysique, mais bien dans une adaptation surtout religieuse. C’est pourquoi, si l’on voulait parler à l’aide de la langue de la tradition occidentale sans descendre de niveau, s’imposerait un travail assez complexe d’«intégration» et d’interprétation ésotérique (Dante et saint Thomas diraient: «anagogique» ) non exempt de dangers pratiques: principalement du risque de provoquer une levée de boucliers de la part de ceux qui, chez nous, se disent volontiers «traditionalistes» et qui, échangeant l’essentiel contre «l’accessoire» , croiraient volontiers à une tentative de fausser ou de violer ou encore de dénaturer leur tradition. Et il suffit d’avoir une idée des horizons mentaux propres aux traditionalistes catholiques «intellectuels» du type, par exemple, de Papini, Manacorda, Bargellini, Comi, etc…, pour se rendre compte qu’un tel danger ne serait que trop réel et que les «réactions», en ce cas, ne seraient pas moindres que les réactions anti-orientales…

Pour répondre a ces dernières, on a au moins l’avantage de pouvoir présenter un système à sa manière accompli, n’ayant pas besoin de soutiens étrangers pour une directe compréhension métaphysique. Il ne faut pas oublier que Guénon écrit toujours pour une élite [1] et que sa conviction est que ce n’est qu’en reprenant contact avec les connaissances traditionnelles à l’état pur, inaltéré, originaire, que l’on peut dépasser tant le raidissement cadavérique de formes épuisées et délaissées par leur esprit que le pervertissement des formes nouvelles et «modernes», afin de parvenir a un bouleversement vraiment (dans le bon sens) révolutionnaire. La «religion», pour lui, est trop peu. Tout, dans les religions, est vrai —mais sous la forme de symboles, de personnifications, de points d’appui pour des facultés qui, comme celles du sentiment ou de la raison théologisante, ne sont certainement pas les plus élevées. Mais tout ce qui, dans les traditions de type religieux, se trouve exposé du point de vue de la foi, du dogme et de la théologie, assume, dans les traditions de type métaphysique, le sens d’une évidence supra-rationnelle, d’une connaissance transcendante, de l’«être» et, naturellement, sur ce plan, les mêmes principes peuvent avoir une toute autre portée et conduire à des horizons que l’on peut difficilement atteindre au moyen de l’autre voie: tout ceci, et dans la plus étroite relation avec les problèmes spirituels de notre temps, a été magistralement exposé par Guénon dans son autre œuvre, La crise du monde moderne, dans les derniers chapitres. Voila pourquoi Guénon a choisi la «langue» propre au Vedanta, tradition essentiellement métaphysique, au moins dans ce livre (dans d’autres ouvrages, il a traité de la vraie doctrine de Dante, de saint Bernard, de la spiritualité secrète contenue dans certains courants médiévaux, etc.). Cela lui offre la possibilité d’en venir, au sujet de la connaissance de l’homme, de sa nature et de son destin varié, à des points vraiment illuminants, qui balayent d’un coup tant de faux problèmes et tant de vaines constructions des philosophies profanes. Ici, tout est restitué dans une sphère de grandeur, de certitude incomparable et de transparence presque olympienne. Tout est pénétré par la sensation de l’infini et de l’éternel, au-delà tant du «panthéisme» que du «personnalisme». La destruction des petits points de vue du petit «moi» en est le premier résultat. De mystérieux contacts cosmiques s’en trouvent rétablis. Naît alors le pressentiment d’être ici venus de loin, pour parcourir de nouvelles distances, à travers les états multiples de la conscience, dans une expérience où la mort devient un épisode presque insignifiant et la «vie comme on la conçoit communément, avec ses fièvres et ses agitations, semble comparable à un voyage pendant les heures de la nuit. Le but et les voies de la vraie «libération» sont donnés avec une objectivité quasi mathématique. Dans tout cela, répétons-le puisque c’est l’essentiel, il ne s’agit pas d’une théorie philosophique: c’est un savoir primordial qui parle et qui a trouvé en Guénon un exposant fidèle et impersonnel. Et celui qui parvient réaliser que c’est cela dont il est question, ne pourra que sourire devant ceux qui brandissent le mythe de l’Orient ou celui de l’Occident, car il connaît les termes de la véritable antithèse: d’une part, l’ignorance profane, avec ses différents appendices mentaux et sentimentaux, et avec ses présomptions; d’autre part, les porteurs de la connaissance, qu’un front unique unit invisiblement, même lorsqu’ils ne le soupçonnent pas et lorsqu’ils donnent toutes leurs forces pour le triomphe de l’esprit au sein d’un peuple et d’une civilisation donnés.

Les intertitres sont de la rédaction. Copyright pour la traduction française: Editions Pardès


[1] En français dans le texte (N.D. T.)


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