André Niel : Krishnamurti et la révolution fondamentale


19 Feb 2013

(Extrait de Krishnamurti et la Révolution 1953)

DESTIN DE LA REVOLTE

« Nous ne devons pas accepter que le cours de nos vies soit dirigé par d’autres ni pour d’autres au bénéfice de l’avenir. »

KRISHNAMURTI

(Causeries 1945, p. 47)

« En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres. »

ANDRÉ BRETON

(2e  manifeste du Surréalisme).

« La constante répétition des guerres ; les conflits incessants entre classes, entre peuples ; les effroyables inégalités sociales et économiques ; … l’abîme qui existe entre ceux qui sont extraordinairement heureux dans leur impassibilité et ceux qui sont pris dans la haine, les conflits et la misère… Nous voyons tout cela, nous estimons qu’il faut une révolution » [1].

La démarche initiale de Krishnamurti, c’est ici une prise de conscience, qui est, en même temps, une adhésion à l’universelle conscience de l’homme révolté.

« Nous voulons transformer le monde, engendrer le bonheur, l’ordre et la paix » (p. 45). Ce n’est pas là certes le « Nous » du leader politique, désireux seulement d’étendre et de multiplier son Moi ; c’est le « nous-tous » des hommes révoltés de tous les âges, de tous les hommes depuis toujours confondus dans la même condition misérable. Car le bonheur même de ceux qui se croient « extraordinairement heureux dans leur impassibilité » n’est qu’illusion ou mensonge, un tel bonheur n’étant que le repos d’une mort anticipée.

« Nous voulons l’ordre et la paix. » Si la révolte est ainsi unanime, et sans limitation dans le temps ou l’espace, c’est que le malheur humain est, proprement, sans limites. C’est d’une telle condition que nous voulons nous affranchir : nous voulons nous libérer du malheur originel pour essayer d’atteindre « à l’ordre naturel qui convient aux hommes » (Krishnamurti et l’unité humaine, par Carlo Suarès, p. 207. Ed. « Le Cercle du Livre», Paris, 1950).

Le contact est pris. Krishnamurti est bien parmi nous, sur cette étroite plate-forme de la conscience humaine révoltée qui n’est encore qu’un fragile surplomb sur le néant… Mais quel est donc, fait d’objets plus précis, cet énorme chaos ? C’est tout ce qui reste de notre Histoire : conquêtes, révolutions, tous les efforts de l’homme vers plus de puissance et de plénitude, une accumulation gigantesque d’échecs et de désastres. « Les formules, les systèmes n’ont jamais rien résolu, ni engendré aucune révolution… L’éducation, la religion, un système après l’autre se sont écroulés » (p. 11). Efforts collectifs ou individuels, espoirs sociaux ou solitaires : Religions, Philosophies, tout a échoué ; notre actuelle misère en est la preuve.

Certes, Krishnamurti n’est pas le seul parmi nous à se rendre compte d’une telle défaite générale des idéaux de l’homme. Des penseurs modernes ont même cru découvrir dans cette défaite une sorte de fatalité inséparable de la condition humaine [2]. Ainsi serait mis un point final à toute révolte, car on ne s’insurge pas contre une fatalité. Mais l’image d’un homme à jamais foudroyé par son sort, cloué pour jamais sur le roc de sa conscience malheureuse, est-elle la juste expression de notre condition définitive ? Pourquoi exclure le cas où notre révolte se fût depuis toujours engagée dans l’impasse d’une erreur ? Krishnamurti réalise ici une véritable synthèse de l’ancestrale révolte et du sentiment moderne de l’échec général de tout espoir : si nous pouvons en effet rester, malgré tout, en état de rébellion, c’est qu’une explication rationnelle et objective peut être donnée d’un tel échec.

On a toujours eu le tort, en effet, de mettre telle ou telle Idée du bonheur au-dessus des hommes mêmes, et l’on persiste aujourd’hui dans cette erreur. « Votre intérêt immédiat n’est pas l’existence humaine, mais un système dont vous croyez qu’il sera avantageux pour l’homme… A l’heure actuelle, lorsque nous parlons de révolution… il s’agit d’une révolution conforme à un modèle de gauche, de droite ou du centre » (p. 283). La fin de l’action devient alors la victoire d’une Idée, entreprise qui n’a plus aucun rapport avec la recherche du bonheur effectif des hommes réels. « Nous consentons… à tuer les autres au nom de la liberté [3], au nom de Dieu » (p. 60). Parce que l’obsession d’un But nous porte à mépriser — au point d’envisager avec plaisir leur asservissement ou leur destruction — tous ceux qui ne partagent pas notre désir.

« Un but est une projection du moi… et crée une barrière entre nous et les autres» (p. 83). C’est ici que tout le mystère de notre échec se dévoile : nous brandissons aussitôt comme des drapeaux les idées les plus généreuses, qui se muent alors en prétextes à de nouvelles croisades. Et de nouveau l’homme affronte l’homme, de sorte que la misère s’accroît automatiquement de tout ce qu’on fait pour la détruire. Telle quelle, notre poursuite du bonheur est la contradiction d’elle-même.

Ainsi donc y a-t-il, d’une part, l’homme faible et mortel et, d’autre part, l’homme aveugle sur les moyens de se rendre moins faible et moins mortel. Seulement notre révolte n’avait encore jamais concerné que notre état de faiblesse et de finitude. Or, l’homme, ayant tout de suite déclaré la guerre à sa misère, n’a fait que s’élancer contre lui-même. Si, donc, nous sommes conséquents avec nous-mêmes, notre révolte doit, aujourd’hui, dénoncer une telle contradiction [4].

Justement, si Krishnamurti commence par unir sa voix au cri universellement douloureux de la conscience humaine révoltée, il ne nous cache pas non plus qu’il pense qu’une telle conscience doit être aujourd’hui précisée et même rectifiée : qu’elle doit faire acte de rébellion à l’égard d’elle-même, embrasser son propre passé parmi les objets de sa révolte.

Tout le passé de l’homme révolté contre son sort misérable ne se réduit-il pas, en effet, à une succession de gigantesques sacrifices de victimes humaines aux pieds des Idoles qui, tour à tour, symbolisèrent son espoir et sa volonté de plénitude ? Tels et tels, en qui l’Idée de s’incarne pas doivent donc périr : ainsi préparons-nous Sa victoire dont résultera nécessairement le bonheur humain !… Or, la souffrance s’accroît, et le bonheur ne vient jamais. C’est que « la pensée qui est idéation, ou la marche tâtonnante vers un idéal, est l’immolation du présent à une utopie, le futur » (p. 286). Mais ne pouvons-nous pas, de l’observation de l’Histoire, déduire cette loi parfaitement rigoureuse : « L’immolation des hommes à l’idée d’un bonheur à venir n’a jamais engendré et n’engendrera jamais que des violences, des injustices, de la misère ? » (p. 254).

Au contraire, un seul regard, mais présent, des puissants de la terre vers la misère des hommes réels aurait le pouvoir d’apaiser aussitôt la souffrance : « Il faut organiser un fonds commun de nourriture, d’habillement, de logement… et cela pourrait être fait si les hommes de science voulaient bien y consacrer leur temps. Mais ils ne sont actuellement occupés qu’à trouver des moyens de détruire » (p. 19) [5]. Une telle spécialité n’est malheureusement pas près de manquer d’emploi : tant qu’il restera des Idéaux, des Idées, des Idoles, des Idéologies, des Patries, des Partis, des Intérêts, des Dieux à défendre, et des religions du Bonheur à imposer aux hommes !

Seulement, l’humaine conscience révoltée ne saurait, ici, rompre vraiment avec ses anciennes et dangereuses habitudes, qu’elle ne commence par se libérer immédiatement du réflexe d’idéalisation de l’espoir dans une image a priori du Bonheur et de la Justice, affranchissement qui ne pourrait d’ailleurs supporter l’atermoiement sans absurdité : « Vous ne pouvez pas être libre demain, mais dans le présent, dans l’aujourd’hui » (p. 271).

Libération, révolution décisive au cœur même de l’homme révolté que celle qui doit l’affranchir à jamais de l’illusion dangereuse constituée par l’image d’une Fin capable d’attirer les hommes hors de l’orbite de leur communauté réelle. Révolution, pourtant, qui pourrait devenir celle de tous les hommes présents, affirmant alors leur présence dans la seule actualité de leurs rapports réciproques, indépendamment de toutes les illusions de moments fabuleux — qui ne sont jamais que la négation d’une telle présence : « Il n’y a de rapports (entre les hommes) que dans le présent ; en cela réside leur beauté » (p. 329)

Krishnamurti est bien au milieu de nous, la masse sans attache d’espace et intemporelle des hommes à bout de souffrance et d’absurdité. Mais au cri ancestral de la révolte il ajoute : « Voici la cause de notre échec. » Et il désigne les symboles et les sceptres où s’accrochent encore des millions de regards emplis d’une fausse espérance : « Nous devons changer, mettre un terme au nationalisme…, cesser d’agiter des drapeaux » (p. 60). Oui ! nous avons trop souffert, à chaque réveil, une fois fini le rêve de l’oriflamme planté à la cime du monde : « Des révolutions ont eu lieu, mais elles n’ont pas réalisé l’égalité, bien qu’à leur début elles l’aient proclamée. Lorsqu’elles ont été accomplies, l’excitation est tombée, l’inégalité a subsisté » (p. 170).

La leçon a trop duré et veut porter ses fruits. « Le capitaliste est un exploiteur acharné, il paiera le moins possible pour obtenir le plus possible, nous le savons tous. Mais si le travailleur peut avoir le dessus, il fera la même chose, parce qu’alors tout sera contrôlé par l’Etat ; et vous serez dans l’obligation de travailler, que vous en ayez envie ou non » (p. 210). Nous devons préparer une révolution définitive et non un nouveau transfert de l’injustice : « Que ce soit l’Etat qui exploite l’homme ou l’homme qui exploite l’homme… nous ne faisons que revenir à l’exploitation de l’homme sous une forme différente, à différents degrés, à différents niveaux » (p. 48).

Mais serions-nous résignés à nous satisfaire pour jamais de fantômes de révolutions [6] que la gravité d’une situation mondiale toujours plus dangereusement tendue viendrait aussitôt nous avertir que c’est, en fait, la mort que nous acceptons, et pour nous-mêmes et pour l’espèce : « Il est manifeste qu’il faut une révolution radicale. La crise mondiale l’exige. Nos vies l’exigent. Nos incidents quotidiens, nos poursuites, nos angoisses l’exigent. Nos problèmes l’exigent. Il faut une révolution fondamentale, radicale » (p. 346). Si les hommes, en effet, se sont d’abord révoltés contre l’injustice de la faim, du froid et de l’esclavage, ils s’en prennent surtout aujourd’hui à l’injustice de la violence et du meurtre organisé. On a même l’impression que tout le bonheur auquel l’homme est en droit de prétendre pourrait lui venir actuellement du seul établissement définitif de la paix dans les rapports entre Cités. Tandis qu’autrement il y a tout à craindre pour lui ! Nous savons qu’un grand nombre de civilisations sont mortes [7]. Or, la même fatalité de décadence menace aujourd’hui l’humanité entière. Car le progrès des connaissances et des techniques a promu l’espèce — en dépit de ses divisions intestines — au rang de civilisation unique. Ainsi la Cité universelle serait-elle donc menacée de mort avant que d’avoir pu naître ?

Peut-on prévenir un tel désastre ? Oui, si l’humanité réalise à temps son assiette définitive. Oui, si les hommes s’organisent à temps dans une Cité universelle guérie de ses déchirures. C’est là que devrait aboutir « l’ultime, la fondamentale, la radicale révolution qui est (aujourd’hui) nécessaire » (p. 248), et sans laquelle ne pourra jamais voir le jour la Cité de l’homme uni, dont les destinées seraient alors imprévisibles.

Mais quel rapport immédiat peut avoir à l’avenir de l’espèce le bonheur des individus réels, c’est-à-dire actuels ? Que leur importe que l’homme puisse ou non s’assurer un jour une survie indéfinie dans le cadre du cosmos, à supposer qu’une telle réussite pratique de l’espèce et de la vie doive s’ensuivre nécessairement d’une harmonisation finale des rapports sociaux ? L’une des conditions de la révolution du bonheur humain n’est-elle pas, aussi bien, la transformation radicale, chez l’individu, de son sentiment immédiat de l’existence ? « Nous ne cessons de nous débattre, de lutter. Et cette bataille, à quoi sert-elle ?… Notre existence est douloureuse… Nous avons quelques rares instants au cours desquels la lutte quotidienne s’arrête… tant que nous ne saurons pas les prolonger, la vie n’aura aucun sens » (p. 130).

Quelle possibilité y a-t-il, en effet, pour que l’homme atteigne jamais à un état de bonheur stable si, toutes les questions économiques, politiques, sociales ayant été résolues, le problème de ses rapports immédiats et intimes avec l’Autre, le Non-Moi, la Mort, l’Infini, doit rester sans solution ? Quel bonheur incomplet que celui d’une humanité qui continuerait, malgré la perfection de son gouvernement, de son économie, et même de sa morale, à vivre dans l’angoisse de la mort et dans le souci de sa finitude, à supporter le tourment métaphysique de l’être et du non-être !

Or, c’est justement un caractère essentiel de la révolution fondamentale envisagée par Krishnamurti qu’elle se prolonge et s’épanouisse — de révolution intérieure psychologique et morale qu’elle est en premier lieu — dans une révolution radicale des rapports subjectifs de l’homme avec la totalité du monde : rapports du Moi avec l’Autre, de l’individu avec la Mort et l’Existant sans limites. « En quoi consiste la révolution fondamentale ? Le monde entier doit être transformé » (p. 255) [8].

Mais n’est-ce pas une des conditions essentielles de la révolution sociale définitive que l’homme ne puisse plus exploiter dans son prochain la peur de la mort et le désir d’une immortalité personnelle ? Toutes ces angoisses : de l ’Infini, du Non-Moi, du Néant, n’ont-elles pas depuis toujours fait la fortune des prêtres, des philosophes et de tous les messies à la recherche d’une clientèle ? « Avez-vous des livres sacrés sur la mort ? Non. Mais il y a toujours eu des livres et des livres sur Dieu » (p. 118). C’est-à-dire des livres qui exploitent notre peur de la mort.

Parce qu’il n’est que l’un d’entre nous — ni prêtre, ni philosophe, encore moins un messie — Krishnamurti nous invite à regarder en face notre sentiment de la mort : quelle Idée — effrayante, trompeuse — nous sommes-nous donc formée d’un phénomène inséparable de la totalité de l’existence, totalité que nous sommes faits pour vivre, à moins de nous résigner à vivre d’une vie incomplète ? « Pour comprendre cette angoisse, cette peur de la mort, il vous faut savoir pourquoi… vous évitez la pensée de la mort… » (p. 118). Ce n’est plus au révolté social, mais au révolté métaphysique [9] que s’adresse ici Krishnamurti : oui, les chaînes de la mort et de la finitude doivent être rompues. Mais la révolte purement réflexive, le nihilisme, n’apportent ici aucune solution véritable, la négation totale de tout anéantissant le problème au lieu de le résoudre [10] ! Or, ne disposons-nous pas, pour résoudre les problèmes, tous les problèmes, d’une faculté indéfiniment créatrice de compréhension, ou d’intelligence ? « Si vous cherchez bien, vous découvrirez le sens de la mort » (p. 118).

L’infinité de l’homme n’est-elle pas dans sa créativité, ici sa faculté indéfiniment inventive de compréhension et d’intelligence ? Et ne semble-t-il pas normal qu’il appartienne justement à son infinité de résoudre le problème de sa finitude ? [11]

TOUTE IMAGE PRECONÇUE D’UNE HUMANITE HEUREUSE N’EST QU’UN AGENT DE DIVISION PARMI LES HOMMES. Une fois cette vérité comprise, la conscience révoltée se sent enfin éclairée, guidée pour l’essentiel. L’objectif pratique à atteindre, c’est une révolution dans les hommes réels, et non dans les Idées !

De la même manière se sent plus sûre de soi la conscience métaphysique révoltée, dès qu’il lui apparaît que les vieilles idées de la Vie ou de la Mort, de l’Etre et du Néant, du Fini et de l’Infini, n’ont jamais eu jusqu’ici d’autre contenu que les objets illusoires qui résultent de la projection du sentiment absurde de la contradiction d’une « bonne » et d’une « mauvaise » existence.

En fait, ce n’est qu’une fois dispersées toutes ces Images de réalités illusoires qu’il nous est alors possible de contempler dans leur vérité les simples objets du Réel : les individus, dans leur activité coexistentielle, et réciproquement exaltante…, l’être et le non-être de nos organismes, dans leur rapport incessant et perpétuellement créateur.

Plus de Croyances, plus d’expression idéale d’un But a priori, partant plus d’espérance ni d’angoisse. Si la révolution du bonheur réel est encore loin de son accomplissement pratique dans une espèce unifiée, jamais cependant notre révolte n’avait été aussi sûre d’elle-même, parce que parfaitement éclairée sur la route à suivre : « La liberté ne peut être obtenue que lorsque l’esprit est libre » (p. 63). Et si l’esprit est libre de la croyance, la liberté viendra toute seule, avec la cité universelle des hommes libres.

C’est donc là notre tâche initiale : éclairer et libérer l’esprit. L’idéal est notre prison. L’illusion de l’espoir est le mur infranchissable sur lequel s’achoppe, depuis ses origines, l’universelle conscience révoltée. L’esprit libre de l’espérance, c’est une porte lumineuse qui s’ouvre dans le mur de l’illusion ; c’est la vieille Bastille de la contradiction de l’homme par l’homme qui s’écroule.

Ce n’est qu’à partir de ce moment-là, et de cette chute, que l’humanité, lentement, pourra commencer son ascension effective vers l’unité de l’humain… Utopie ? Utopies, oui, que notre société déchirée, nos guerres immondes, nos révolutions à courte vue ! L’unité de l’humain — qui réalise l’adaptation de l’homme à lui-même — n’est pas un rêve : dès aujourd’hui elle se présente à nous comme le seul roc isolé où les survivants que nous sommes puissent trouver un solide appui. Mais l’humanité abordera-t-elle jamais au continent lointain qui nous avance, comme une bouée, ce promontoire solitaire ?

« Pour savoir si nous sommes immobiles ou en mouvement, nous devons établir un point de repère. Ce point de repère est l’action pure, c’est-à-dire le but même que l’homme doit atteindre. Affirmer ce but, le garder présent, c’est s’en servir comme moyen pour y parvenir » [12].

Seul, le ressort d’une « action pure », c’est-à-dire dégagée de toute Croyance, est en effet capable de nous emporter vers ce monde encore lointain où la révolution d’une adaptation harmonieuse et peut-être définitive — aussi bien à sa propre existence qu’à celle de l’Infini qui l’enveloppe — se sera enfin accomplie pour l’homme. Mais, encore une fois, prenons garde que ce monde lointain ne prenne pour nous la figure d’un But, dès lors imaginé sous la forme d’un nouvel Espoir et d’un nouveau Mensonge ! En vérité, il ne peut plus y avoir pour nous d’autre « but » que dans l’absence de but incluse dans libération de toute Croyance.


[1] Krishnamurti, « Madras, 1947 – Bénarès, 1949 », p. 347 ; trad. Carlo Suarès. Ed. « Le Cercle du Livre ». (La plupart des citations qui suivent sont détachées du même ouvrage, à la page indiquée).

[2] « Nous trouvons les mêmes liens entre existence et transcendance chez Jaspers et chez Kierkegaard… C’est par notre relation avec cette transcendance que nous nous affirmons comme existence… C’est dans notre non-accomplissement que nous nous accomplissons véritablement…

Nous sommes sans cesse voués à une sorte de naufrage, notre pensée échoue et s’accomplit dans cet échec même, car elle a le sentiment de cet arrière-plan de l’être dont toute chose se détache ».  Jean Wahl, Esquisse pour une histoire de l’Existentialisme, p. 25-26.

«Pour Jaspers, comme pour M. Bataille, l’essentiel, c’est l’échec absolu, irrémédiable, de toute entreprise humaine qui révèle l’existence», J.-P. Sartre, Situations, p. 180.

[3] La même contradiction est dénoncée par Albert Camus : « En logique… meurtre et révolte sont contradictoires. Qu’un seul maître soit, en effet, tué, et le révolté … n’est plus autorisé à dire la communauté des hommes dont il tirait pourtant sa justification. » (L’homme révolté, p. 347).

[4] « L’esprit révolutionnaire peut aussi réfléchir sur les principes, se demander quelle est la déviation qui l’égare dans la terreur et la guerre. » Id. p. 362.

[5] « La science d’aujourd’hui trahit ses origines et nie ses propres acquisitions en se laissant mettre au service du terrorisme d’Etat et de l’esprit de puissance. » A. Camus, ouv. cité, p. 364.

[6] « Faut-il donc renoncer à toute révolte, soit que l’on accepte, avec ses injustices, une société qui se survit, soit que l’on décide cyniquement de servir contre l’homme la marche forcenée de l’histoire ? » A. Camus, ouv. Cité (p. 346).

[7] Est-il besoin de rappeler ici le passage fameux de Paul Valéry : « Nous autres, Civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles… »

[8] Il y a ici, de toute évidence, rupture avec Albert Camus, dont l’opinion est diamétralement opposée : « La révolte bute inlassablement contre le mal… L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être… mais l’injustice et la souffrance demeureront… Le « pourquoi ?» de Dimitri Karamazov continuera de retentir : l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme. » (ouv. cité, p. 374). D’où cette conclusion qu’aucune révolte ne pourra jamais s’épanouir dans une révolution capable d’organiser d’une manière définitive un système de rapports stables entre l’homme et l’infini : « Si la révolte pouvait fonder une philosophie, ce serait une philosophie des limites. » (id. p. 357).

[9] « La révolte métaphysique est la revendication motivée d’une unité heureuse contre la souffrance de vivre et de mourir.», A. Camus, ouv. cité, p. 40.

[10] « Le nihilisme confond dans la même rage créateur et créature. Supprimant tout principe d’espoir… il finit par juger qu’il est indifférent de tuer ce qui, déjà, est voué à la mort. » Id., p. 349.

[11] Le tort d’une telle prétention, pour A. Camus, ce serait sa «démesure». Mais l’homme n’est-il pas un être démesuré autant que borné ? C’est le mérite de Camus que d’avoir fait le procès de toute révolte qui n’est que démesure, violence pure d’un Absolu imaginaire pour s’affranchir de ses limites. Mais ce serait une autre erreur que de vouloir réduire l’homme — par la résignation — à son caractère fini, le contraindre à une révolte assagie. Nous sommes prêts à reconnaître les exigences de notre caractère borné, fini, mais nous nous refusons à refouler dans les ténèbres la part démesurée de nous-mêmes. (Note de l’auteur.)

[12] Cité par Carlo Suarès : Krishnamurti et l’Unité humaine, p. 209 («Le Cercle du Livre»).