Maurice Schaerer : Krishnamurti


03 Jun 2010

(Revue Être Libre. No 1. Janvier 1936)

Si je cherche à résumer l’homme, son action et sa tendance en un seul qualificatif, je ne trouve pour Krishnamurti aucune désignation plus complète que celle de : libérateur de la conscience individuelle.

On sent qu’il a conscience de l’unité de son « moi » avec l’essence « unitaire » du Monde. Toute soi action tend à libérer le moi de toutes les entraves qui l’empêchent de s’épanouir, de s’identifier avec le principe actif de la Vie et de vivre personnellement la Vie essentielle, unitaire, harmonieuse et totale.

L’individu, le moi individuel est pour lui le seul canal la seule voie par laquelle l’unité dynamique et harmonieuse, brisée et divisée à l’infini par la séparation formelle qu’implique la nécessité de l’individualisation de l’action universelle, peut se réaliser activement.

De là, son appel à l’individu seul; c’est lui l’individu, qui a créé les situations, les liens qui l’entravent, c’est lui qui a fait de la société ce qu’elle est : une vaste organisation d’exploitation de l’homme par l’homme ; c’est donc de lui, de l’individu, que doit partir l’action libératrice et chaque individu doit et peut, selon Krishnamurti, réaliser lui-même d’abord sa propre libération, son propre épanouissement vital, intellectuel et moral et, par là, celui de l’ensemble humain.

Comment peut-il réussir cet affranchissement ?

En supprimant en lui d’abord les conflits qui surgissent dans sa pensée, dans son moral en pensant à fond toute idée, toute chose, toute situation qui se présente. En ne l’esquivant pas, mais en l’examinant avec intelligence. Lorsqu’il parle de la valeur de la méditation, il dit « comment pouvez-vous dire que telle pensée est meilleure ou pire ? Qu’elle est noble ou ignoble ? Vous ne pouvez le dire que si l’esprit a découvert leurs vraies valeurs. Aussi pour moi, la joie de la méditation consiste à découvrir la vraie valeur, la signification de chaque pensée par un processus naturel et délivrer ainsi l’esprit de ce conflit continuel. »

Pour trouver la vraie valeur d’une pensée, d’un acte, d’un désir, Krishnamurti ne donne aucun étalon de valeur, ne donne aucune doctrine, aucun idéal à poursuivre ; il renvoie l’individu à lui-même, il le fait seul juge par son sentiment de ses actes et de ses aspirations.

« Si vous êtes capable d’aller au fond et de discerner ce qui est faux, l’esprit n’est plus un champ de bataille d’idées contradictoires, vous trouvez la vraie contemplation, la joie de la pensée s’éveille. »

Si Krishnamurti ne donne aucune autre directive que de placer l’individu devant sa conscience, de le faire ainsi son propre juge et maître, il veut le libérer de toute soumission à une autorité quelconque. Il veut en faire un homme, un vrai homme sachant trouver par lui-même la vérité valable pour tous les hommes, valable universellement. Et pour cela l’homme doit sentit et agir en homme, ce oui signifie agir suprêmement dans le sens humain et rejeter toute entrave qui l’en empêcherait. Seul cet effort, cette attitude vis-à-vis de la vie compte pour lui. Elle est capable, si l’homme acquiert la vraie intelligence, de le libérer de toute entrave de lui procurer la possibilité de vivre pleinement, même dans une société  imparfaite, de  s’épanouir,  de vivre parfaitement dans son présent quel qu’il soit.

Certes, chacun n’est pas capable de comprendre ou de suivre les enseignements de Krishnamurti. Il ne promet pas, conscient de l’infinie différence des intelligences et du niveau moral des hommes, un moment où la protection régnera sur terre universellement et à une époque précise. Mais chacun peut contribuer à améliorer le présent et cela suffit.

Krishnamurti n’est pas, ne veut pas être un conducteur d’hommes : il ne veut pas être un réformateur social; il veut simplement être l’exemple de l’homme libre et pleinement humain ; il laisse à l’individu le soin de chercher lui-même sa libération complète que personne d’autre ne peut lui donner, selon lui.

Son enseignement est concordant avec celui de toute la Libre-Pensée ; elle aussi tend vers la plus grande liberté individuelle pour permettre à l’individu de vivre harmonieusement avec lui-même, avec la société et le milieu mondial.

Maurice SCHAERER

(Extrait de la brochure : « Krishnamurti » Emile Verhaeren, Aimé Rutot)

La moralité véritable, est une perception volontaire, non inculquée par la peur, ou imposée par la société ou la religion.

J. Krishnamurti.

La « libération » n’est pas la licence. La licence est un complet état d’enchaînement, le plus odieux et souvent le plus hypocrite.

I. Khowsky.