Aimé Michel : La rose-croix et la naissance de l’esprit scientifique


17 Apr 2011

(Revue Question De. No 24. Mai-Juin 1978)

Longtemps ignoré des historiens conventionnels, le mouvement Rose-Croix, traité par miss Frances A. Yates dans son ouvrage « la Lumière des Rose-Croix » (Retz, 1978) fait l’objet pour la première fois d’une véritable recherche historique.

Dans l’article ci-dessous, Aimé Michel développe quelques points de repère permettant d’affirmer que la Rose-Croix fut au XVIIe siècle un mouvement à la fois intellectuel et religieux, une étape de la culture européenne, charnière entre la Renaissance et la révolution scientifique. Les adeptes de ce puissant mouvement ésotérique favorisaient la naissance des sciences modernes, en particulier la chimie et les mathématiques, tout en restant profondément attachés aux sciences hermétiques traditionnelles comme l’alchimie et la magie. L’influence des Rose-Croix, qui étaient au carrefour de la connaissance scientifique et de la recherche spirituelle, fut sans doute beaucoup plus grande qu’on ne pouvait le supposer avant les travaux de miss Yates.

Il s’est passé d’étranges choses au début du XVIIe siècle. Certaines sont connues, tellement connues que peut-être elles aveuglent le regard : Kepler découvre les lois du mouvement des planètes ; Galilée voit pour la première fois les satellites de Jupiter, les montagnes de la Lune, fonde la dynamique en mesurant la chute des corps ; Descartes, dans son « poêle », perçoit comme en une vision les principes de la méthode scientifique et de la physique théorique. Tant d’événements extraordinaires en si peu de temps ! Pour retrouver une telle explosion de prouesses intellectuelles, il faudrait remonter au temps de Thalès, à la naissance de la science grecque.

Cependant, depuis quelques années, les érudits plongés dans les vestiges du XVIIe siècle, cette époque qui enfanta la rationalité moderne, exhument un paysage bien différent de celui de la claire raison. Des hommes encore tout imprégnés de magie sortent de l’ombre, les néo-platoniciens, les hermétistes, Giordano Bruno qui fut brûlé sur son bûcher romain la première année de ce siècle pour avoir enseigné la priorité de la religion égyptienne et l’infinie pluralité des mondes. Personne n’a fait plus pour ressusciter cette vérité historique cachée par la légende dorée que Miss Frances A. Yates, de l’université de Londres (Warburg Institute). Il est rare que des faits sortant trop de l’ordinaire soient divulgués par les voies les plus académiques. C’est ici le cas. On peut faire confiance à Miss Yates, car les érudits les plus critiques du monde, les Anglais, ont reconnu la valeur de ses découvertes en l’admettant dans leurs plus respectables assemblées. Miss Yates est membre de la British Academy et de la Royal Society of Literature, et précisément pour ses travaux sur cette époque.

Les Frères de la Rose-Croix et la naissance de la science expérimentale

Le thème de la Rose-Croix apparaît en toutes lettres pour la première fois dans deux brefs pamphlets ou tracts anonymes publiés à Cassel en 1614 et 1615. Ces deux textes, que l’on pourra lire en français dans le livre de Miss Yates, excitèrent sur-le-champ l’imagination de l’Europe.

Ils se présentaient en effet comme le manifeste d’une société de savants travaillant depuis longtemps dans le secret conformément aux principes reçus d’un sage jusque-là inconnu, le Frère C.R., ou Christian Rosenkreutz, ou Rose-Croix. La vie alléguée de ce sage, élaborée sur le modèle des grands sages de l’Antiquité tels que Pythagore ou Thalès, comportait l’inévitable voyage chez les inspirés de l’Orient, chez les Arabes de Jérusalem, de Damcar et de Fez, et chez les Africains. Chez eux il avait appris les mathématiques, la physique, la magie. Mais voici l’esprit nouveau, dès la deuxième page de la Fama (le premier de ces pamphlets) : « Chaque année, les Arabes et les Africains se réunissent pour s’interroger sur les différents arts, pour savoir si des découvertes meilleures ont été réalisées et si l’expérience a réfuté les hypothèses. »

Voilà donc, en 1615, clairement posé le principe de la science expérimentale moderne. Les Frères de la Rose-Croix, sans se dévoiler, invitaient tous les savants d’Europe à se mettre en rapport avec eux pour (comme on dit maintenant) construire le monde de demain. Mais se mettre en rapport comment ? Ils ne le disaient pas.

Jusqu’ici, les érudits répétaient de livre en livre que les deux Manifestes (la Fama et la Confessio) révélant au monde l’existence des Frères de la Rose-Croix étaient en réalité l’œuvre d’un certain Johann Valentin Andreae, auteur avoué d’une troisième publication parue en 1616 (soit un an après le deuxième écrit rosicrucien), intitulée les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz.

La vie d’Andreae nous est connue par son autobiographie, où il décrit les Noces chymiques comme une farce sans importance, un ludibrium. Une farce, donc, inspirée par les Manifestes. Les dates rapprochées, l’identité du héros pouvaient donner à penser que l’auteur aussi était le même, et que si les Noces chymiques ressemblaient à une parodie, c’était par une habileté supplémentaire d’Andreae : il se démarquait des Manifestes par la raillerie, donc il n’en était pas l’auteur, et les mystérieux et hypothétiques Frères Rose-Croix en acquéraient un surcroît de réalité.

Jusqu’où peut-on reculer les origines de la Rose-Croix ? Mais même si Andreae était l’auteur des Manifestes, il n’aurait pas inventé les Rose-Croix, car l’ordre de la Rose-Croix est déjà inscrit sous un autre nom (Confédération de la milice évangélique) dans un livre publié en 1604 par un certain Simon Studion, la Naometria. Or, en 1604, Andreae n’est âgé que de dix-huit ans.

La Naometria, dit Miss Yates, est une sorte de prophétie apocalyptique assez obscure annonçant dans un langage symbolique le triomphe d’une Ligue des princes réformés de l’Europe du Nord sous la conduite du roi de France Henri IV (on sait que celui-ci fut assassiné six ans plus tard). Ce qui est curieux, c’est que l’on y voit un dessin représentant une croix ayant en son centre une rose, et que la symbolique utilisée est une numérologie fondée sur les proportions du Temple de Salomon, deux faits qui nous sont devenus familiers depuis, à travers la symbolique maçonnique.

Nous voilà donc remontés jusqu’en 1604. Peut-on reculer, avec certitude, plus loin dans le temps les origines de la Rose-Croix ? Oui. Le Manifeste de 1615 (la Confessio) est accompagné d’une sorte d’appendice intitulé « Brève considération d’une philosophie plus secrète ». De quelle « philosophie plus secrète » s’agit-il ? D’une part, c’est celle-là même des Manifestes, c’est-à-dire de la Rose-Croix. Mais Miss Yates remarque que, d’autre part, une grande partie du texte est reprise mot pour mot d’un livre du fameux astronome, mathématicien et occultiste anglais John Dee, la Monas Hieroglyphica, publiée en 1564 !

Voilà donc la Rose-Croix remontée jusqu’à John Dee, dont le professeur F.R. Johnson dit qu’il est, avec Thomas Digges, le plus éminent savant anglais du siècle.

Mais Dee n’était pas qu’un savant et un occultiste versé dans tous les arts secrets : Kabbale, astrologie, alchimie. Il a aussi joué un rôle politique important dans les intrigues qui tentèrent d’arracher la Bohême à l’Empire autrichien. En 1583, il était à Prague, initiant Rodolphe II à ses arts secrets, enseignant une doctrine à la fois mystique, scientifique et politique. Longtemps il voyagea en Europe centrale, rencontrant tous les esprits éclairés. Selon Miss Yates, « on peut considérer que le mouvement qui sous-tend les trois publications rosicruciennes (les deux Manifestes et les Noces chymiques) est en dernière analyse issu de John Dee ». La question de savoir si Dee apporta ses idées d’Angleterre, s’il les trouva dans cette Prague hantée depuis toujours par les spectres (que Meyrink reprendra plus tard dans ses romans fantastiques [1]) ou s’il existe des courants souterrains encore à découvrir dans les siècles précédents appartient aux chercheurs. Un premier point est acquis : l’esprit de la Rose-Croix était déjà vivant en Angleterre et en Europe centrale au milieu du XVIe siècle.

Descartes fut-il un Frère de la Rose-Croix ?

La Rose-Croix fait son apparition en France en 1623 dans divers livres qui en dénoncent la diabolique malfaisance. Selon le jésuite Garasse, qui publie cette année-là sa Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, les Rosicruciens ont fait pacte avec le diable et il faut les traiter, comme on a fait à Malines, par la roue, la potence, le bûcher. Un autre Français, Gabriel Naudé, leur attribue au contraire les récents progrès de la science (dans deux livres parus en 1623 et 1625).

Il se trouve qu’au moment où la fièvre rosicrucienne était à son plus haut en Allemagne et en Bohême, le jeune Descartes parcourait ces pays comme soldat du prince Maurice de Nassau. On sait que son « illumination » (d’où sortit le Cogito) eut lieu dans la nuit du 9 au 10 novembre 1619, à Neubourg, sur le Danube. En juin 1620, il rencontrait à Ulm le mathématicien et occultiste Johann Faulhaber, auteur en 1615 d’un livre ouvertement dédié aux Frères de la Rose-Croix. Il rentra finalement à Paris au moment même où les Rose-Croix s’y manifestaient pour la première fois, en 1623.

D’où la question si souvent posée : Descartes fut-il un des Frères de la Rose-Croix ? Il en fut accusé dès son retour, et peut-être fut-il en danger. Il réfuta cette accusation par un imparable syllogisme : « Les Rose-Croix sont invisibles, personne ne les a jamais rencontrés. Or me voilà. Donc… » On ne lui demanda pas si l’invisibilité des Frères n’était pas une adhésion clandestine, et pour lui tout en resta là. On ne saura donc jamais la vérité, sauf exhumation de quelque grimoire, ce qui n’est pas exclu.

Un membre du Collège invisible fondateur de la physique moderne

On ne peut résumer le livre profond et formidablement documenté de Miss Yates. Allons à la conclusion (provisoire et riche encore d’énigmes non résolues).

Avec Descartes, nous voyons pour la première fois le secret rosicrucien croiser le chemin de la plus haute science. Cinq ans plus tard, les tragiques événements d’Europe centrale chassent en Angleterre des réfugiés de Pologne, de Bohême et du Palatinat. Parmi eux, des savants, qui fondent une école à Chichester. Encore une quinzaine d’années, et l’on trouve (mais dans des documents privés publiés plus tard) les premières allusions à un « Collège invisible ». Dans une lettre datée d’octobre 1646, le jeune Robert Boyle demande à son ancien précepteur des livres « qui feront de vous le très bien venu dans notre Collège invisible ». Rappelons que Boyle découvrira bientôt le mécanisme de la combustion, que le premier il distinguera mélange et combinaison, bref, qu’il est lui aussi un des fondateurs de la science moderne. En 1647, il écrit encore : « Les pierres angulaires du Collège invisible m’honorent toujours de leur compagnie. » Ces « pierres angulaires, dit-il, sont des hommes d’esprit si compétent et pénétrant que l’école philosophique […] n’est que le domaine inférieur de leur connaissance… » (au XVIIe siècle, philosophie veut dire science).

De qui donc un homme comme Boyle pouvait-il parler ainsi, et cette fois en toute sincérité, puisqu’il s’agit de lettres privées ? Les érudits anglais, dont on connaît la ténacité, n’ont jamais réussi à le savoir.

Dernier jalon. En 1648, John Wilkins, aumônier de l’Electeur palatin et l’un des fondateurs de la Royal Society, décrit dans sa Mathemathical Magick une lampe à usage souterrain. Il ajoute qu’une telle lampe « est dite avoir été vue dans le sépulcre de Francis Rosicrosse et qu’elle est, de plus, dépeinte dans la Confessio de cette Fraternité ».

Miss Yates remarque les bizarres erreurs de cette phrase : ce n’est pas « Francis mais Christian », ce n’est pas dans la Confessio mais dans la Fama qu’est décrite la lampe. Miss Yates suppose que « Francis » est une interprétation erronée de Fra (sous-entendu Frater). Mais l’autre erreur ? On a l’impression que Wilkins répète sans se souvenir exactement quelque chose qu’il a entendu… Entendu où ?

Entre la Rose-Croix et la science, des liens mystérieux

Ainsi, comme un fleuve souterrain qui parfois affleure, le secret de la Rose-Croix se laisse entrevoir (ou bien est-ce une illusion ?) à l’origine de la révolution spirituelle d’où est sortie l’humanité moderne. Après la fondation de la Royal Society, il disparaît définitivement comme si sa tâche était achevée. L’est-elle ? La franc-maçonnerie en est-elle une trompeuse résurgence, comme le signe d’un secret perdu ? Ces questions, et bien d’autres, restent posées.

Aimé Michel


[1] Dans l’Ange à la fenêtre de l’Occident par exemple (Paris, Retz, 1977).


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