Jean Gontier : La vérité sans nom


23 Jun 2013

(Revue Être. No 4. 2e année. 1974)

L’homme aspire à une Vérité universelle qui serait reconnue par tous avec l’évidence que peut posséder une loi scientifique. En fait chacun veut que cette Vérité soit celle à laquelle il croit, qui le rassure, le « sécurise », qui lui promet la pérennité de sa structure individuelle.

Comme il existe une pluralité de vérités, chacune étant proclamée par ceux qui y adhèrent : unique et éternelle, toute autre vérité menace celle qui est mienne en ce sens qu’elle risque, en faisant naître intérieurement le doute, de provoquer la réapparition de la peur et de l’angoisse que ma vérité avait apaisées. En conséquence, pour continuer sans cesse inconsciemment à me rassurer et au fond à me persuader, je dois m’efforcer d’imposer ma vérité à tous par le prosélytisme, la propagande et au besoin par la force au nom d’une croisade, d’une guerre sainte ou de la volonté prétendue du Dieu auquel ma vérité se rattache, quitte à y laisser la vie. Comme chacun raisonne de la même façon, on n’en finit pas avec les persécutions, les déportations et les martyres pour toutes les questions de foi religieuse, politique ou autre.

Il y a eu des traditions aujourd’hui disparues : égyptienne, grecque, assyrienne, maya, celtique, etc. Des hommes ont cru aux vérités de ces traditions. Ils ont adoré des dieux, leur ont élevé des temples et se sont sacrifiés pour eux. Toutes ces croyances nous apparaissent aujourd’hui comme des superstitions et on ne prie plus Râ ou Apollon. Comme les hommes qui les avaient proclamées éternelles, ces croyances se sont révélées mortelles. Quel sera le destin des croyances et des doctrines ayant actuellement cours et qui sont contradictoires entre elles ? Où est la Vérité ? Pour la presque totalité des hommes, l’adhésion à un credo dépend uniquement du temps, du lieu et du milieu où ils sont nés et c’est normal parce que ce credo résulte d’un long héritage et correspond à la mentalité et au psychisme de la civilisation où l’on a vu le jour. Mais où trouver cette Vérité ultime dont toutes les traditions sont le reflet particulier suivant les époques et les divers lieux ? Où sinon en soi-même ? Mais l’homme est un être limité et spécifique. Les états extatiques qu’il peut éprouver, la parole et les chants divins qu’il entend, les visions angéliques qu’il contemple, ne font pas qu’il ne soit plus un être humain. Celui qui est libéré n’en reste pas moins soumis à la condition humaine. Jusqu’à présent aucun envoyé du ciel n’a échappé à la mort. L’homme n’a jamais pu exprimer ses révélations qu’à travers les limites de sa « finitude », incapable qu’il est de conce­voir et de représenter ses dieux et ses démons autrement qu’en leur donnant ou en leur prêtant des qualités, des intentions et des traits humains. La révélation d’un Dieu, quelles que soient sa transcen­dance et sa perfection, parce qu’elle passe par la nature humaine, ne peut être qu’enclose dans les limites de celle-ci, sinon elle ne serait pas comprise par l’homme ou alors elle le volatiliserait. L’homme est irrémédiablement condamné à l’humain et, pour ce qui dépasse ses limites, à l’inconnaissance. Or cela l’homme n’a jamais voulu l’admettre. Ce qu’il ne connaît pas réellement, il l’imagine, déclarant vrai ce qu’il conçoit. Tout plutôt que reconnaître sa limitation.

Dire que quelque chose est vrai en soi, mais qu’on ne peut le comprendre parce que c’est un mystère, est une façon d’escamoter le problème selon lequel l’homme, à partir de ce qu’il est, ne peut connaître ce qui se situe hors du champ de ses possibilités humaines de connaissance. Postuler que la manifestation est le rêve de l’Être entraîne que l’homme, élément du rêve, ne peut connaître la réalité de Rêveur autrement que comme un rêve. De même, si tout est illusion, alors la pensée et l’intellect sont aussi illusoires et par des moyens illusoires on ne peut connaître autre chose que l’illusion. Qui proclamera la Réalité ? La Réalité elle-même ? Mais à travers quoi sinon l’illusion que je suis ? Dès lors tout ce qui sera dit de la Réalité sera forcément illusoire. L’inconnaissance, l’imaginaire, le rêve ou l’illusion voilà donc tout ce qui serait offert à l’homme ?

Allons plus loin. Une connaissance ou une croyance ne peut exister que si celui qui pense et croit se trouve dans l’état de veille, c’est-à-dire dans l’état conscient. Or cet état n’occupe qu’une partie de l’existence humaine à côté des états de rêve et de sommeil profond, où pour ce dernier, il n’y a plus de pensée consciente, donc ni connaissance, ni croyance, ni vision, ni émotion, ni sensation. Shankara dit : « Si l’univers était réel ne devrait-il pas être perçu dans l’état de sommeil profond ? Or à ce moment il ne l’est plus du tout. Cet univers est donc aussi irréel, aussi illusoire qu’un songe ». Si cela est vrai pour l’univers cela doit l’être également pour toute vérité dont la connaissance est limitée à l’état de veille. On ne peut donc dire qu’il existe une Vérité absolue dont l’ignorance dans l’état de sommeil profond tient à cet état et non à la Vérité elle-même car on ne voit pas pourquoi la même affirmation ne pourrait pas être faite en ce qui concerne l’univers. Du point de vue logique, il ne saurait y avoir ici deux poids, deux mesures, à moins qu’il n’existe en ce qui concerne la Réalité une connaissance autre que celle de l’état de veille, qui effectivement La révélera absolue et illusoire l’univers. Tout est là ! Pour l’instant, retenons que dans le sommeil profond le dormeur n’a plus conscience d’aucune vérité, d’aucune croyance.

L’homme est inexorablement enserré dans la condition humaine et tous ses efforts pour connaître une vérité qui dépasse son état au moyen de son intellect dans la voie gnostique pour saisir l’ordre cosmique (l’anima mundi), de son psychisme, dans la voie dévotion­nelle, pour parvenir à la contemplation, et de son corps physique, dans la voie active, pour parvenir à la perfection de l’acte ou à la maîtrise de l’énergie, ne seront jamais que le développement, jusqu’à leurs limites extrêmes, des possibilités humaines de la pensée, du sentiment et de l’action. Ce qui fait que les ivresses intellectuelles, les extases et les pouvoirs plus ou moins magiques, tous états transi­toires, ne seront rien d’autre que des phénomènes humains et non la connaissance en soi d’une Réalité transcendante.

S’il existe une Réalité qui constitue ma véritable nature : « Cela qui se manifeste distinctement dans les trois états de veille, de rêve et de sommeil profond » (Shankara), tout ce que les autres ont pu en dire ou écrire, ne peut être pour moi qu’un objet de croyance ou de savoir non une vérité, tant que je n’en aurai pas l’expérience et ne la vivrai pas comme Réalité. La lecture d’un menu n’a jamais rassasié personne. C’est pourtant ce que fait la presque totalité des êtres humains dans le domaine spirituel. Connaître la Réalité ce n’est ni la penser ni la rêver, c’est la vivre.

S’il existe une Vérité, qui ne peut être trouvée qu’en soi, on retombe dans le cercle fatal des limitations inhérentes à l’homme. Même si cette Vérité est vue comme étant sans objet et sans cause, ne sera-t-elle pas connue à travers une émotion, un concept, un acte pur et jamais dans l’état de sommeil profond ? N’y a-t-il donc d’autre solution que le désespoir, l’absurde ou l’étourdissement dans les distractions de l’existence dont font partie, ne l’oublions pas, les ivresses spirituelles ? Comment sortir du cercle fatal. Y a-t-il seulement une issue possible ? Pour le savoir il faut avoir exploré la totalité de la sphère humaine. L’homme s’est contenté jusqu’ici d’examiner ce qu’il connaît en apparence dans l’état conscient et dans l’état de rêve pour lequel les investigations sont faites à partir de l’état de veille. Il ne s’est jamais interrogé sur l’état de sommeil profond parce que là il n’y a pas de processus conscient et par conséquent pas de souvenir. Et précisément parce qu’il n’y a pas de souvenir on dit, une fois éveillé, que dans cet état il n’y a rien. Mais ce ‘rien’ ne signifie pas une inexistence totale, un néant absolu. De cela chaque être humain possède la certitude irraisonnée. S’il n’y a pas inexistence totale et néant absolu, qu’y a-t-il en réalité ? Si « Cela », comme l’appelle Shankara, existe dans l’état de sommeil profond pour qu’à l’état de veille on en ait la certitude sans pouvoir cependant l’exprimer et le définir, il faut que « Cela », présent dans le sommeil profond, soit effectivement perçu, non pas suivant les modalités propres de l’état de veille, c’est-à-dire par le concept, le percept ou l’affect, mais suivant un autre mode en quelque sorte existentiel, « Cela » étant vécu comme un continuum à travers tous les états de l’être.

On s’en est tenu jusqu’ici aux phénomènes apparents des états de veille et de rêve et à l’absence de phénomènes dans l’état de sommeil profond, mais on ne s’est jamais demandé si ces phénomènes représentaient effectivement la totalité, l’intégralité de l’homme.

Ce qui en dessous de 0 °C est de la glace, entre 0 °C et 100 °C de l’eau et au-dessus de 100 °C un gaz, représente une seule réalité. Il s’agit dans les trois cas des mêmes atomes pour lesquels l’énergie de liaison et le degré d’agitation thermique ont seulement varié. Il n’y a pas en soi la réalité glace, la réalité eau et la réalité gaz, car si, au lieu de rechercher une réalité à travers les propriétés et les caractéristiques apparentes de chacun de ces états (ce qui fait qu’on aura trois réalités différentes), on examine leur réalité profonde, la réalité atomique, on s’aperçoit que celle-ci est commune aux trois états et que seules les apparences changent.

De même s’il existe une Réalité profonde en l’homme, elle ne peut qu’être commune à tous les états de la condition humaine. Et si l’on veut se livrer au jeu de la spéculation, on peut dire que cette Réalité est commune, non seulement à tous les états de l’Être, donc à l’Être lui-même, mais également au non-Être sans lequel l’Être ne serait pas. Mais ceci n’est que de la jonglerie mentale puisque l’Être et le Non-Être ne peuvent être définis concrètement. Il est donc inutile de vouloir trouver la Réalité à travers les particularités de chacun des trois états de l’être humain. Développer ces particularités est du temps perdu, un divertissement au sens pascalien. Il faut avoir été abandonné par tout ce qui naît du concept, de l’affect et du percept dans l’état de veille, par tout ce qui apparaît dans l’état de rêve et même par le rien qu’à l’état de veille on garde de l’état de sommeil profond, pour que se révèle la Vérité qui fonde la nature humaine apparente et qui constitue avec celle-ci l’intégralité de l’homme. Mais c’est seulement par ce vécu qu’effectivement je pourrai connaître si cette Vérité existe comme Réalité et si elle se manifeste distinc­tement dans la veille, le rêve et le sommeil profond. Et ce vécu sera tout autre chose qu’une pensée, un sentiment, une sensation ou un rêve. Il ne pourra être exprimé, défini ou décrit parce qu’il échappe aux possibilités de l’entendement. Alors, mais alors seulement, je connaîtrai que ce qu’a dit Shankara est vrai, parce que « Cela » ne sera plus pour moi un concept, une croyance, mais sera devenu la certitude par excellence, résultant de l’expérience que j’en aurai.

De cette Vérité je pourrai seulement dire qu’elle est la Réalité profonde de ma nature dont l’aspect physique, psychique et intel­lectuel ne sont que les apparences, comme la glace, l’eau et le gaz sont celles d’une seule réalité atomique. Cette Vérité je me refuserai à en dire quoi que ce soit d’autre, à la qualifier, à la quantifier et même à la nommer car Elle est au-delà de toute distinction et de toute manifestation ; or nommer c’est déjà distinguer, séparer. Elle est également au-delà de toute appartenance. C’est pour cela qu’aucune tradition et aucun système de pensée, lesquels ne sont jamais que des moyens d’approche pour parvenir à son seuil, ne peuvent La reven­diquer comme leur étant propre et exclusive, contrairement à ce qui se passe dans le monde des hommes.

Quant à dire quelles sont les répercussions qu’entraîne la connais­sance de cette Vérité sans nom sur l’individualité humaine, cela n’intéresse que celui qui la vit. En parler ne sert qu’à entretenir autrui dans la distraction, puisqu’il préfère, dans la majorité des cas, ressentir des émotions en entendant parler de la Réalité plutôt que de La chercher dans l’abandon total de ce qui est autre que cette recherche, pour La vivre ensuite continûment. On veut seulement goûter le miel mais surtout ne pas disparaître en tant que « goûteur » de miel, même si ce faisant surgit l’évidence qu’on n’a jamais été rien d’autre que le miel. On veut éprouver et ne pas être. Quant à croire qu’à force d’éprouver on finira par être, quelle illusion funeste ! Comme cet homme qui dans le conte de Mark Twain collectionnait les échos, on ne sera jamais qu’un collectionneur d’instants privilégiés et rien de plus.

Connaître c’est devenir conscient de ce qu’on est intégralement. Réaliser, comme dans l’expression « est-ce que vous réalisez ? », c’est se rendre compte et rien d’autre. Mais qu’on se garde bien, tant que l’inconnaissance n’aura pas été dissipée, de vouloir la remplacer par l’évasion dans l’illusion, l’imaginaire, le rêve et la distraction, ce qui ne sera jamais qu’une calamiteuse compensation.

Notre propos a ici pour seul but d’indiquer que la nature humaine telle qu’elle nous est connue dans ses possibilités des états de veille, de rêve et de sommeil profond ne constitue pas l’intégralité de l’état humain. Il est une Vérité plus profonde qui peut être vécue en permanence comme Réalité à travers ces trois états. Comme on ne peut honnêtement se référer qu’à ce qu’on connaît véritablement, à moins d’être un illusionniste, nous ne prétendons pas que ce qui est indiqué ici soit la seule expérience authentique possible et la Vérité sans nom s’avère être la seule et ultime Vérité. S’il en est qui veulent juger en connaissance de cause, alors qu’ils entreprennent en eux-mêmes la recherche de ce qu’ils sont véritablement. Ils connaî­tront, si cela doit être, s’il existe une Vérité pouvant être vécue comme Réalité. C’est la seule confirmation de la validité de la perspective présentement indiquée. En ce domaine comme en tout autre, on juge l’arbre à ses fruits.

On ne peut tendre vers l’inexistence absolue, le néant total, car alors on ne pourrait avoir ni le désir, ni l’intuition de la connaissance qui vit dans le cœur de l’homme.

Quoi qu’il en soit, le seul fait qu’on puisse aspirer intensément à ce que les uns appellent : Cela, l’Absolu, la Paix, la Félicité, divers termes encore, et que d’autres se refusent à définir comme dans le Tch’an ou le Zen, à ce qui est ressenti comme un manque générateur d’insatisfaction, d’inquiétude et même d’angoisse tant que l’expé­rience de la Réalité n’abolit pas l’inconnaissance, prouve à soi seul l’existence de ce qui ne peut être un pur néant.


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