Dominique Casterman : ‘‘L’acte de foi’’


01 Apr 2018

(Chapitre 1 du livre L’envers de la raison 1989)

« ‘‘Depuis sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent’’, nombreux furent ceux qui cherchèrent à comprendre la nature de l’univers. Les plus intelligents d’entre eux se rendirent compte qu’ils percevaient toutes choses selon la structure de leurs organes sensoriels et non telles qu’elles étaient selon leur réalité propre.

Aussi ont-ils nommé ‘‘phénomènes’’ tout ce qu’ils voyaient, entendaient, touchaient, etc…, et devant ces apparences, ces ‘‘paraîtres’’, ils se sont interrogés sur ‘‘cela’’ qui paraissait ainsi, sur cet invisible qui se manifestait de façon visible.

Beaucoup de ces chercheurs, les plus doués d’intuition métaphysique, pensèrent que l’origine de toutes choses était Une, qu’un principe Un était la source de la multiplicité phénoménale et que cette multiplicité était sa manifestation. Cette discrimination entre principe et manifestation est à la base de la métaphysique traditionnelle, science sacrée de ce qui est au-delà du physique. » (Hubert Benoit, De la réalisation intérieure, éditions Le Courrier du Livre).

Chez l’homme ordinaire, toute recherche intérieure implique nécessairement l’espoir de découvrir sous l’apparence des êtres et des choses une Réalité inapparente : le ‘‘Cela’’ qui est de toute éternité. Comment, en effet, trouver la force de s’engager dans cette démarche longue et semée d’embûches sans admettre, sans supposer qu’il y a un réel, un ‘‘grand Vivant’’ au-delà des limites de l’ego.

« La pensée fut une aide, la pensée devient une entrave », de même, l’intuition diffuse du réel, la croyance en son existence possible (le chercheur découvrira qu’il s’agit d’une Présence) constitue le soutien qui nous aide à comprendre la tromperie du sentiment d’être un moi séparé, mais c’est en même temps l’entrave temporelle et psychologique qui interdit l’accomplissement final : le passage du ‘‘je suis moi en tant que distinct’’ à ‘‘Je suis CELUI QUI EST’’.

Dans le cours de ce chapitre, j’emploierai volontairement le mot ‘‘croyance’’ pour tenter d’atteindre un authentique dépouillement psychologique de façon à fermer systématiquement toutes les issues qui nous permettent de fuir notre condition de créature totalement aliénée à une conception erronée de nous-mêmes. Le fait de ‘‘connaître’’ et ‘‘d’expérimenter’’ est proche de ce qui est car il s’agit d’expériences incontestables dans l’instant présent ; mais affirmer la réalité indiscutable des apparences, des concepts, des sentiments et des images relève de la certitude imaginaire. Faire comme si les apparences étaient réelles permet de maintenir la distinction fondamentale entre les croyances implicites procédant du ‘‘comme si’’ et les certitudes imaginaires. Ces dernières sont des croyances qui se suffisent à elles-mêmes, en se débarrassant du ‘‘comme si’’ réducteur elles s’octroient une valeur intrinsèque qu’elles ne méritent pas. Quand je dis : ‘‘je crois en une réalité au-delà des apparences’’, j’entends qu’il est souhaitable de vivre comme si le monde des apparences empruntait sa réalité relative à une Réalité qui le dépasse infiniment. Mais du point de vue de cette Réalité informelle, toutes les croyances, les plus subtiles soient-elles, constituent toujours un écran mental entre nous et ce qui est, c’est-à-dire le fait pur et simple de connaître et d’expérimenter.

L’homme ordinaire, ignorant sa nature réelle, ne peut vivre sans certitudes imaginaires comme celle qui consiste à croire qu’il est un sujet percevant en face d’un monde d’objets perçus. Le premier étant représentatif de l’image de soi en tant que moi séparé et le second étant représentatif de l’image d’un monde en tant qu’objet extérieur au moi. Cependant, le premier obstacle que nous rencontrons n’est pas forcément lié à la croyance elle-même, mais bien à la détermination formelle qu’elle implique souvent en se muant en certitude imaginaire inflexible impliquant une forme d’inertie mentale et de sclérose créative. Notons encore qu’il est inexact de parlé de l’existence de la Réalité informelle, de Dieu ou de la Conscience universelle (peu importent les noms employés par les uns et les autres). En réalité, Dieu n’existe pas, Il est, car c’est l’apparence des êtres et des choses à travers lesquels Il se manifeste qui existent. La Conscience universelle est pour l’éternité, tandis que le phénomène existe provisoirement dans la durée.

Dans le cadre restrictif défini ci-dessus, j’entrevois la présence d’une ‘‘Conscience-Énergie’’ originelle transcendant nos concepts dualistes. J’évoque donc la foi en une Réalité dont nous ne parlons pas, car les mots trahissent la vérité bien plus qu’ils ne la définissent. L’éveil spirituel consiste à vivre comme si les apparences étaient réelles – nous n’y pouvons rien, notre structure psychophysique est programmée pour cela – tout en sachant que le monde des phénomènes est la manifestation temporaire de la Conscience universelle. L’intuition de la Réalité nouménale, et la possibilité qu’elle nous soit intelligible sont une potentialité propre à la nature humaine. Cette possibilité innée est rarement réalisée, elle est généralement inconsciente. Cette inconscience explique partiellement pourquoi dans le développement naturel de l’être humain, l’ego (image distincte) se substitue radicalement à la Conscience, à l’Être ; et pourquoi la créature humaine n’a de cesse d’être insatisfaite et de chercher des compensations à l’extérieur alors que le ‘‘Témoin’’ de toute expérience est en nous comme en toute chose. Sans cette potentialité innée, l’homme se satisferait de seulement fonctionner ; si cette potentialité reste inconscience, il est constamment insatisfait de sa condition limitée et rien ne peut combler ce manque qui n’est pas une absence de quelque chose, mais une vision erronée de la réalité.

L’être humain est doué d’intuition métaphysique, il a la possibilité de s’éveiller à l’unique et parfaite Réalité qui est l’Être de tous et de toutes choses. Il s’agit de s’éveiller car cette foi est comme endormie, et nous n’avons rien à faire dans le sens où nous le comprenons habituellement pour sortir de cette impasse. L’approche est indirecte et négative : les apparences, les images de soi et du monde, les concepts, les sentiments sont vécus comme s’ils étaient la réalité primordiale, mais en face de cela s’établit progressivement – comme une simple Présence – la vision de ce qui est, c’est-à-dire le fait de ‘‘connaître’’ ou ‘‘d’expérimenter’’. Cette simple Présence s’impose progressivement comme une priorité.

Hubert Benoit [1] demande à ses lecteurs, afin qu’ils ne perdent pas leur temps en lisant ses livres, de ne pas adopter une attitude résignée selon laquelle l’ultime réalité devrait toujours leur échapper, et qu’ils acceptent, hypothétiquement, la possibilité de ce que le Zen appelle ‘‘satori’’, c’est-à-dire l’indication d’un nouveau point de vue, l’intuition d’une autre réalité que celle qui tombe directement sous le sens jusqu’alors imperceptible dans le chaos de la pensée dualiste. Mais il nous dit aussi que c’est seulement quand nous aurons dévalorisé concrètement la notion même de toutes les ‘‘voies’’ imaginables, qu’éclatera le ‘‘satori’’, vision réelle qu’il n’y a pas de ‘‘voies’’ parce qu’il n’y a à aller nulle part, parce que de toute éternité, on était au centre unique de tout.

La révélation d’une autre réalité par la modification radicale de notre point de vue est inséparable d’une déconstruction massive du moi en tant qu’entité séparée. Cette mutation psychologique peut être précédée d’un long travail (c’est d’ailleurs souvent le cas) mais elle ne peut, en fonction de sa nature même, s’imposer prioritairement que dans l’inattendu de l’expérience d’instant en instant. L’intuition de l’ultime réalité – transformation radicale de notre point de vue – ne se réalise que lorsque cesse toute recherche à son propos dans l’espoir vain de la chosifier. Paradoxalement, la foi en l’éventualité de l’éveil à notre essence absolue ne peut se réaliser pratiquement, se vivre authentiquement que lorsque l’acte de foi s’estompe, ou s’évapore dans l’expérience du moment présent, dans le fait de ‘‘l’expérience’’ ou Conscience et Existence (apparences des êtres et des choses) sont une seule et même réalité.

Robert Linssen [2] exprime ce qui précède de la manière suivante : « Le jour arrive cependant, ou le ‘‘penseur’’ ayant erré de servitudes et en servitudes, comprendra la vanité de toutes tentatives de s’associer à quoi que ce soit. Il discernera l’absurdité de la comédie subtile qu’il se joue. Rien ne peut combler le gouffre insondable de sa contradiction intérieure. Le mirage du ‘‘moi’’ est un véritable tonneau des Danaïdes qui ne peut jamais être comblé parce qu’il est dépouillé de toute consistance réelle.

« Dès cet instant où ‘‘le penseur’’ le comprend, il se tait, s’arrête et regarde plus sereinement en lui-même et en toutes choses. Tanha, l’avidité de ‘‘devenir’’ est sur le point de s’éteindre. Aux tensions en vue de ‘‘devenir’’ succède la détente de ce qui est. C’est l’heure du ‘‘lâcher prise’’ dont parlent les maîtres du Zen. À la mort de l’entité du ‘‘penseur’’ succède la plénitude de la vie. »

L’être humain par sa constitution psychosomatique innée n’a d’autres choix que de considérer le monde extérieur selon l’expérience de la perception, de considérer son corps selon l’expérience de la sensation et de considérer sa vie affective selon l’expérience des sentiments et des émotions. Toute expérience procède donc du percevoir, du sentir, du ressentir (ce que nous éprouvons) et du concept qui exprime par la pensée notre modèle de moi dans le monde.

Cependant, l’être humain est la seule créature vivante sur Terre capable d’intuition métaphysique et, le cas échéant, d’être déterminé par l’influence supérieure de la Vérité Absolue. La pensée de ce que la Tradition appelle ‘‘l’homme réalisé’’ affirme le Tout, Conscience et Existence conciliées. Un et Multiple sont une seule et même réalité dans le fait de ‘‘l’expérience’’ ou du ‘‘connaître’’.

‘‘L’homme réalisé’’ vit selon sa programmation psychosomatique ‘‘comme si’’ percevoir, sentir, ressentir et penser était représentatif de la réalité ; mais le ‘‘comme si’’, en s’imposant sans réserve et spontanément en face de cette croyance d’être moi dans le monde, actualise ‘‘l’homme de compréhension’’ : la connaissance et l’existence du monde et de(s) moi (le corps-mental) sont faites de la même Substance, de la même Conscience, de la même Intelligence Cosmique ou Raison Divine. (À suivre)

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1 Hubert Benoit (1904-1992) était un remarquable chercheur dans son œuvre consacrée à la doctrine traditionnelle du Bouddhisme Zen.

2 Robert Linssen (1911-2004), autre remarquable chercheur, mit en avant dans son œuvre les relations constructives entre les sciences contemporaines et les disciplines et philosophies d’Asie. Il se consacra aussi à la pensée du Bouddhisme Zen et de Krishnamurti et toute sa vie chercha à instruire les autres de ses découvertes.