Ghislaine de LALANDE : Le développement et le rôle de l’intuition dans l’éducation de l’enfant


09 Apr 2011

(Revue Spiritualité. No 15. 15 Février 1946)

Chaque fois que les individus ou les peuples méconnaissent les valeurs essentielles de l’humanité, les intérêts particuliers priment l’intérêt général et la souffrance règne sur le monde.

Nous avons eu de nombreuses occasions de le constater pendant les remous sociaux de la guerre et de l’après-guerre. Pour modifier cet état de choses, d’ingénieuses et indispensables réformes nous sont proposées, réformes qui ne seront efficaces que si nous parvenons à transformer le cœur et l’esprit des hommes, en les haussant vers plus de grandeur. Et nous concevons qu’une réforme de l’individu implique une révision de l’éducation de l’enfant surtout au point de vue de sa conscience morale et de l’intuition.

(Or, si nous parvenons à avoir spontanément la connaissance claire, droite, de vérités sans l’intermédiaire du raisonnement, nous percevrions aussi d’une façon nette et immédiate ce qui distingue le bien du mal c.-à-d. ce qui contribue à l’évolution ou ce qui la contrecarre, en d’autres mots notre intuition morale serait exacte. Nous voyons donc que l’intuition morale, n’étant en quelque sorte qu’un rayon de l’intuition tout court, il est possible, si nous pouvons à agir sur cette dernière, d’agir par la même occasion sur son rayon ou aspect moral. Sans doute est-il logique de penser, qu’inversement, en stimulant son aspect moral, nous accélérerons son épanouissement tout entier.)

Avec amour, penchons-nous un instant sur l’enfant au berceau, et devant ce radieux spectacle, symbole d’un espoir toujours renouvelé, songeons à toutes nos responsabilités.

Il est heureux qu’un nouvel apport de la science, la découverte des périodes sensibles de l’enfance des êtres soit venu nous révéler la présence en l’enfant « d’instincts guides » dont-il nous faut tenir compte si nous voulons éviter en lui, la manifestation de néfastes caprices, difficiles â combattre.

La mère qui s’est intéressée à cette découverte importante, cherchera à créer chez l’enfant les bonnes habitudes indispensables à la première enfance, tout en respectant son élan intérieur qui, lui, obéit, à des lois inéluctables.

C’est dans cette ambiance de compréhension, d’ordre et d’amour, que les premières manifestations de la conscience morale de l’enfant seront le plus apte à éclore.

Conscience morale. Intuition du bien.

Que le jeune enfant perçoive vite les termes : « avoir bon cœur », « écouter son petit cœur ». Mères attentives, l’intonation de votre voix, votre sourire joyeux, quand il aura bien agi, les lui feront rapidement saisir. C’est ainsi qu’en « écoutant son petit cœur », il apprendra à se mettre à la place des autres, en l’occurrence celle de ses petits amis ou d’un animal familier, personnages principaux de son univers enfantin.

En faisant suivre par son enfant ce grand commandement d’amour, la mère le fera sortir de l’égocentrisme naturel à cet âge, et par là même, elle aidera l’éveil de sa conscience morale.

Dès lors, toute la sollicitude maternelle aura un but bien défini : guider cette voix intérieure qui a cherché à travers la confusion des opposés du bien et du mal, du tien et du mien, à se diriger vers le bonheur. Car tous nous cherchons consciemment ou inconsciemment le bonheur, c.-à-d. un épanouissement spirituel au cours duquel s’accomplissent toutes possibilités que la nature a mises en nous.

* *

Vers 10 ans, l’égocentrisme de l’enfant fait lentement place à de l’altruisme. Son intelligence va, accumulant les connaissances avec une facilité grandissante; ses sentiments s’épanouissent, il désire servir, coopérer.

Notre but étant le développement de son intuition morale et par conséquent aussi de son intuition « tout court »,  le moment est venu de nous rappeler la définition qu’en a donnée le grand penseur individualiste, Krishnamurti, qui nous dit :

« L’intuition est une fusion de l’intelligence et de l’amour, où à aucun moment ces deux facultés ne se dissocient ». — Comment pourrons-nous faire tendre les énergies de l’enfant vers cette fusion ?

A l’âge où le petit homme se passionne pour la littérature d’aventures, il éprouve de grandes admirations et souvent choisit un héros. Mères qui élevez votre enfant avec ferveur, faites qu’il le choisisse parmi les plus grands et les plus purs serviteurs de l’humanité. Racontez-lui en détails, la vie prodigieuse d’un sage ou d’un saint, en de brèves et charmantes causeries pendant lesquelles vous partagerez son jeune et ardent enthousiasme. Toutefois, ayez grand soin de lui faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’imiter servilement, de copier un autre être aussi grand soit-il ; non, il s’agit, avec les possibilités qui sont enfouies dans son cœur et son intelligence d’arriver à jouer un jour un utile et noble rôle dans le monde des hommes. N’oubliez pas qu’à cet âge, votre influence peut être décisive sur la formation de son caractère ; et profitez du fait qu’entre 10 et 12 ans, les enfants sont souvent idéalistes et ont soif de beauté morale.

Faites lui concevoir que pour atteindre cette beauté morale, il n’y a qu’un seul moyen ; se surpasser, être tous les jours meilleur, plus pur, et puisqu’il possède à ce moment-là une tendance naturelle à agir selon ses plus nobles aspirations, amenez-le à rendre service d’une manière désintéressée et intelligente.

Amenez enfin, dans son esprit le principe qu’il y a une clarté, une pureté morale à laquelle il est aussi nécessaire de veiller qu’à la propreté physique.

Comme autrefois, qu’il continue à écouter attentivement la voix de sa conscience et à se mettre à la place des autres, mais cette fois-ci en faisant un travail plus conséquent. Quand il a mal agi, il faut qu’il sache pourquoi il a fait mauvais usage de son intelligence, pourquoi il a été égoïste, pourquoi il s’est diminué vis-à-vis de lui-même. Ce ne doit être qu’un court examen de conscience, mais il doit être efficace, vivant. Après cette brève concentration d’esprit, la bonne résolution étant prise ou les torts ayant été réparés, renvoyez-le à son travail ou à ses jeux.

L’ayant habitué à s’interroger lui-même, à penser par lui-même, point n’est besoin de discours. Les discours moraux ennuient les enfants, ils ne les écoutent pas et ce qui est plus grave, prennent en horreur tout ce qui touche à la morale.

En vérité, n’oublions pas que l’adulte agit bien plus par sa présence, son exemple, son attitude, que par ses paroles. La puissance de l’amour maternel doit en quelque sorte servir de boussole aux pensées de son enfant en les orientant vers le bien ; mais, c’est lui qui écoute la voix de sa conscience, c’est lui qui pose des actes, et c’est lui qui en subit les conséquences, ce qui lui fait saisir la notion de responsabilité.

Quand la personnalité naissante de l’enfant le rendra trop possessif, et que sa conscience morale sera hésitante, la mère, témoin discret des combats intérieurs de son enfant, devra toujours agir avec infiniment de délicatesse. L’atmosphère morale dans laquelle il vit, les présences qui l’entourent, doivent faire sentir au petit homme qu’il doit désirer acquérir des connaissances non par orgueil, non pour dominer, ni pour conquérir des distinctions, mais pour se surpasser afin de mieux aidez les autres.

Pourquoi serait-il orgueilleux de ses acquisitions intellectuelles, le savoir n’est-il pas illimité ? Pourquoi chercherait-il à dominer, dominer n’est-ce pas porter atteinte à la liberté morale d’autrui, or le bien du frère est sacré. Pourquoi désirerait-il obtenir des distinctions ? Les distinctions n’ont-elles pas été inventées pour la comparaison avec les autres?

Or, vous aurez eu soin de ne jamais le comparer qu’à lui-même. Nous avons vu qu’en provoquant par son enthousiasme pour tout ce qui est noble et beau, des états de conscience correspondants chez son enfant, la mère contribuait à l’épanouissement de son intuition.

Écoutons à ce sujet Carel qui dans « L’homme cet inconnu », écrit : « L’intuition peut se produire chaque fois que nous avons un élan passionné vers la beauté ou quand nous cherchons avec passion la vérité ».

Il est certain que la coopération de l’intelligence et des sentiments de l’enfant, le conduisent à la recherche de la vérité, lui font discerner par lui-même la vraie route de la fausse et lui font percevoir le juste équilibré en toute chose.

Cette faculté de percevoir spontanément le juste équilibre en toute chose crée en lui le jugement intuitif pertinent. Qui de nous n’a remarqué que la plupart de nos jugements sont intuitifs ? Ils sont intuitifs d’une part à cause de la rapidité avec laquelle nous sommes amenés à prendre une décision, par exemple devant un danger., d’autre part, par le fait qu’il nous manque souvent des données, ce qui se produit quand nous choisissons une profession.

Mais à l’âge où éclosent les sentiments altruistes, que de belles aspirations n’ont pas été détruites chez l’enfant qui vit dans un milieu où il n’est question que d’intérêts et d’accumulation de richesses ! Au lieu de lui apprendre à admirer l’adulte qui pose des actes altruistes et désintéressés, on lui fait uniquement miroiter tous les avantages matériels qu’obtient celui « qui arrive », qui « réussit » (à gagner beaucoup d’argent).

Au lieu de respecter et d’essayer d’intensifier l’élan naturel de sa voix intérieure qui cherche à l’élever au-dessus de son égoïsme, on fixe peut-être à jamais l’enfant dans le cercle infernal des sèches exigences de son « je ».

Quand nous prônons les actes désintéressés, il est entendu d’après ce qui précède, que ce sont ceux qui sont non seulement désintéressés mais aussi intelligents.

Il est par exemple évident, qu’en encourageant un grand frère à toujours céder aux fantaisies de son cadet, on lui fait poser des actes qui sont sans doute désintéressés, mais qui n’en sont pas moins inintelligents puisqu’ils contribuent à renforcer les tendances égoïstes de son jeune frère.

Certaines personnes très positives, vont peut-être se récrier et nous faire remarquer que nous appuyons fort sur l’élimination de l’égoïsme, sur le désintéressement, et qu’il est bien certain que la vie est souvent dure et nécessite une attitude virile.

Nous leur répondrons, que nous sommes d’accord sur la nécessité d’être fort pour affronter les difficultés, les expériences journalières, et c’est justement la raison pour laquelle, nous dénonçons le besoin urgent de se connaître et de se surpasser.

Qui se connaît bien, connaît les autres.

L’enfant moyennement doué, dont on guide la voix intérieure, sans rien imposer, arrive dans la plupart des cas, à une compréhension remarquable de lui-même et de son entourage.

Il percevra le mal et se rendra compte de ses causes. Mais il sera moralement inexploitable, c.-à-d. que le mal ne le touchera pas. Il cherchera à le vaincre avec compréhension et amour.

Voici notre enfant arrivé à l’époque de l’adolescence. Comment est-il? Comme tous les adolescents, il cherche par un puissant travail intérieur à équilibrer les possibilités qui sont en lui.

Ne se trouve-t-il pas en face du monde, en prenant conscience de sa personnalité ?

L’enfant dont nous avons voulu développer l’intuition, s’est habitué d’abord pendant un instant, puis plus longuement, à se concentrer. Par cet effort, par ce travail mental court mais répété, notre adolescent est arrivé à déceler souvent seul le point essentiel de ses difficultés, de ses problèmes. Son esprit conçoit la synthèse.

Le moment est venu de lui donner l’intuition scientifique de l’unité de la vie.

Ici intervient le rôle du maître. Il serait de la plus haute importance que le professeur qui est appelé à exposer à la jeunesse la constitution de la matière, soit un être, à la fois très intelligent et doué d’une haute valeur morale, car il est indispensable que l’exposé soit d’une clarté lumineuse, et que les conséquences au point de vue philosophique, soient bien amenées et frappantes.

Si ces conditions sont réalisées, l’adolescent sentira que les autres et lui sont pétris de la même argile, sont composés des mêmes atomes, de la même lumière et que par conséquent la fraternité est un fait.

Devant l’éblouissement de cette révélation scientifique, les sentiments de l’adolescent habitués à s’exercer en harmonie avec son intelligence, se concentreront en un puissant amour, en une irrésistible volonté d’action, l’action du frère travaillant pour le frère. Peut-être même y aura-t-il quelques jeunes auditeurs, qui, réalisant subitement le peu de chose que représente leur petite personne de surface, concevront la réalité sous-jacente à tous les phénomènes illusoires, concevront Dieu.

A nous de l’avoir habitué à se mettre à la place des autres, à nous de lui avoir fait désirer de se surpasser par l’harmonie du cœur et de l’intelligence, à nous de l’avoir habitué à se concentrer, à nous de lui avoir fait sentir qu’il est indissociablement uni à l’humanité toute entière et à l’univers en la même lumineuse essence.

Ghislaine de LALANDE

Le développement de l’instinct et du sentiment chez l’enfant et l’éducation  » Polaritaire  » par Gh. de LALANDE.

(Revue Spiritualité. No 36. Novembre 1947)

Envisageant les multiples problèmes que soulèvent « l’Éducation de Demain », nous avons cherché à les grouper autour de notions essentielles.

A cet effet, nous avons étudié le développement de l’instinct et du sentiment chez l’enfant.

La première partie de l’article qui suit comprendra la synthèse des idées que nous partageons avec de nombreux pédagogues et psychologues contemporains.

Dans la seconde partie, nous proposerons certaines solutions au sujet desquelles les remarques, objections et suggestions de nos lecteurs nous seront des plus précieuses.

Aidée par la psychanalyse, la psychologie que l’on a pu dire « encore au maillot » vient de découvrir les puissances de l’instinct et l’importance des lois inscrites au plus profond du cœur de l’homme.

Cette double conquête implique que l’enfant a été jusqu’à présent non seulement éduqué d’une façon incomplète, mais encore sous-humaine. Incomplète, puisque la source de l’énergie primordiale avait été méconnue, sous-humaine, puisque nous habituons l’enfant à obéir aux impératifs extérieurs à lui-même, au lieu de suivre ses directives innées.

Imbu de « raison » et uniquement de raison, le 19e siècle, en refusant d’aborder de face le problème de la sexualité, avait perturbé le développement de la jeunesse.

Mais indomptable et seul, Freud imposa l’instinct dans le domaine de la science pure, après d’âpres luttes. Par là même, il faisait retrouver à l’homme, cette forme spéciale de l’énergie cosmique, qu’il porte en lui, qui le soutient, par laquelle travaille toute l’évolution et qui, jaillissant de l’inconscient collectif, nous confie les expériences de nos ancêtres.

Et l’homme s’aperçut enfin qu’en méconnaissant l’instinct, il l’avait refoulé dans cet inconscient mystérieux où ses pulsions se transformaient en manifestations physiques et psychiques funestes. Sa spiritualité naissante était tenue en échec.

Pour les besoins de l’intellect, l’instinct a été subdivisé, selon la nature de ses manifestations en: instincts agressifs et sexuels selon Freud; suivant Allendy, et d’autres psychologues, en instincts digestifs, sociaux et sexuels. Nous distinguons aussi les instincts de domination, de propriété, les instincts de conservation, de reproduction, l’instinct maternel, etc.

De son côté, en observant ses bambini, la grande pédagogue Madame Montessori décela les instincts-guides qui président au développement de l’intelligence. Elle établit que l’enfance traverse une série de périodes de sensibilités spéciales, qu’à chacune d’elle correspond une impulsion donnée, et dont l’effet est l’acquisition d’un caractère déterminé. Ces impulsions sont psychiques et par conséquent contrairement à ce qui avait été affirmé jusqu’alors ce n’est pas le monde extérieur qui agit sur nous, mais nous qui réagissons aux stimulants, au monde extérieur, d’après une orientation intérieure. Notons en passant deux de ces périodes:

— Dés le début de son existence, l’enfant témoigne d’une sensibilité au rapport des choses.

— Jusqu’à cinq ans, il est doué d’un pouvoir prodigieux de perception des images du monde ambiant et celui d’en faire un choix.

L’intelligence se développe par ces processus. Toutefois, la doctoresse souligne avec insistance que ce travail « affleure à la conscience sous forme d’amour ». Ce fait est capital. C’est l’amour qui nous relie aux choses et aux êtres.

Il faut avoir assisté au désarroi profond, à la détresse poignante d’un jeune qui, au cours d’un traitement psychanalyste s’aperçoit qu’il n’a pas de beaux sentiments et qui se croit dans l’impossibilité d’en avoir jamais car il n’a découvert en son cœur que de la haine.

Il faut l’avoir entendu s’écrier dans la plus grande détresse: « Je suis comme un mort. Je suis réellement mort ! » pour réaliser d’une manière décisive que l’affectivité, que l’amour est le but même de notre vie.

Aussi la pédagogie moderne doit-elle tendre à l’harmonie des forces instinctives et affectives qui travaillent dans l’inconscient et dans le conscient. Faisons en passant la remarque suivante: De même que l’étude de l’instruction des anormaux nous a fait découvrir les méthodes nouvelles d’enseignement, c’est aussi l’étude de cas cliniques qui nous a dévoilé la psychologie de l’enfant normal.

Pour suivre le développement des forces instinctives, servons-nous de la classification dominée par l’affectivité qu’utilise Allendy. Nous verrons qu’après une courte phase digestive de nature archaïque, l’instinct commence à se socialiser au moment des premiers pas (c’est-à-dire à la période du sevrage). Les sentiments naissent et s’amplifient. C’est la période des instincts sociaux auxquels succèdent les instincts sexuels qui s’élaborent dès la prépuberté (période des instincts sexuels).

Certes, la période des instincts digestifs fait plutôt partie du chapitre de la puériculture: l’observation de la qualité et de la régularité des repas et des soins, le fait d’éviter les chocs nerveux surtout auditifs, permettront un épanouissement normal de l’instinct.

Celui qui avait imaginé d’accompagner le réveil de son enfant de suave musique avait symbolisé par là de poétique manière la nécessité de l’entrée dans la vie dans l’harmonie la plus parfaite, nos sensations déterminant puissamment les données de notre conscience.

Un local clair, aéré, ensoleillé, des stimulants proportionnés aux forces et à l’âge du petit enfant, surtout une atmosphère d’amour feront naître en lui des réflexes conditionnés nombreux, variés, de plus en plus nuancés.

Ceci pendant la période des instincts digestifs et sociaux. Au contraire, les stimulants équivoques, les attitudes guindées de certains adultes, les violences, la peur provoqueront de pénibles inhibitions.

Ici suit le cortège impressionnant des déviations de l’instinct refoulé. Tel enfant qui a assisté à de tempétueuses scènes de famille perdra toute spontanéité, toute joie de vivre, il sera la proie facile des dépressions nerveuses.

Tel autre dont un grand frère ironique se moquait à tout propos, est désorienté. La note dominante de son caractère hypersensible sera une perpétuelle hésitation.

Tel bambin soumis à de multiples punitions n’ayant aucune commune mesure avec ses peccadilles, souffrira toute sa vie d’un sentiment lancinant de culpabilité, qui sous l’influence de circonstances aggravantes pourra dégénérer en masochisme.

Quand nous songeons aux perturbations apportées par l’adulte dans le développement naturel de l’enfant, des cascades d’erreurs psychologiques surgissent devant nous, cascades qui se sont répercutées durant des siècles, puis déversées sur nous-mêmes et sur nos enfants.

Les exemples abondent. Voici un chef de famille dont l’éducation a été faussée par un père autoritaire et sec. Il est dominateur, a la peur, voire l’obsession, d’être un jour lui-même dominé par ses propres enfants. Pour se préserver de cette éventualité, il cherche inconsciemment ou d’une manière partiellement consciente, à les amoindrir, à les humilier. Il les maltraite, en fera des lâches ou des orgueilleux sans cœur, de toute façon des sous-hommes. Dans tous les cas, l’élan instinctif vital a été plus ou moins traumatisé.

Nous voulons modifier la qualité de ces enchaînements de conséquences, de causes à effets. Comment ?

Rappelons-nous que la conscience humaine est centrée dans les émotions et les sentiments, et que ceux-ci par leur nature même ne peuvent sourdre que dans une chaude intimité. Nous percevons immédiatement la valeur immense de l’atmosphère familiale. Or, l’observation suivie des réactions de l’enfant depuis le premier âge, nous a appris que les contacts psychologiques avec son milieu avant 5 et 6 ans, sont décisifs du point de vue de son évolution ultérieure.

Sains, animés de beaucoup d’amour et d’un réel esprit de justice devraient être ceux qui s’approchent du jeune enfant. Ils devraient se rappeler constamment qu’ils sont les modèles sur lesquels l’enfant se calque, qu’ils agissent sur lui par induction, et que leur approbation l’aide à s’adapter à l’ambiance humaine.

Sourires, paroles encourageantes des parents et des maîtres sont autant d’invitations chaleureuses à l’apparition de désirs d’émulation, de responsabilité et de réciprocité. Par contre, les plus beaux raisonnements, les appels à la volonté sont le plus souvent de peu d’efficacité et d’autant moins que l’enfant s’écarte de la norme. Cependant quand l’enfant cherche à discuter, il faut saisir l’occasion pour lui faire comprendre en quelques mots qu’il y a toujours avantage à agir loyalement, puis le placer dans les circonstances qui lui permettent de le constater par lui-même et de connaître la joie de bien agir.

Discrètement surveillées et guidées, les forces instinctives doivent dans certains cas être dérivées. Nous songeons à l’enfant élevé au milieu d’un groupe d’adultes et qui trop choyé, a exacerbé ses tendances possessives. Laissons-lui momentanément son geste d’accapareur mais dévions parfois son impulsion vers d’autres buts que lui-même, vers le camarade favori, puis vers d’autres enfants. Petit à petit, le côté égoïste de son caractère s’atténuera.

Nous avons aussi connu un jeune garçon impulsif, débordant de vie, intraitable, qui après les journées de classe passait, tel un sauvage, des heures entières perché au plus haut d’arbres fort élevés d’un jardin; il s’est transformé en un mousse actif, capable, heureux.

On peut affirmer que c’est par ignorance que de nombreuses erreurs pédagogiques sont commises journellement.

Voici de la part des parents, un exemple notoire d’ignorance entre beaucoup d’autres:

Le complexe d’Œdipe n’est trop souvent connu par eux que sous une forme vaguement littéraire.

Or, du point de vue sexuel, nous voyons que le sentiment naissant du jeune enfant est déjà soumis aux deux pôles d’attraction: le masculin, le féminin. En vertu de cette attraction, le tout jeune fils aura pour sa mère un sentiment déjà marqué du caractère possessif de l’amour de l’adulte. Dès lors, il manifestera des sentiments de jalousie vis-à-vis de son père. Un père intelligent admettra les nuances agressives du sentiment de son jeune enfant envers lui. Il saura par quel comportement y faire face car telle sera son attitude, telle sera l’évolution subséquente normale ou anormale du sentiment sexualisé du jeune garçon.

De même les sentiments très vifs de la petite fille envers son père devront être compris, admis et guidés avec infiniment de tact. Dans une famille où les époux sont unis dans une tendre confiance, l’évolution des sentiments des enfants se poursuit d’une manière naturelle et vers 6 ans, la vie affective des enfants trouvera un élargissement bienfaisant par la fréquentation d’enfants de leur âge en classe. Le maître favorisera la formation spontanée de certains groupes bien équilibrés d’élèves selon le caractère et les aptitudes de chacun d’eux, mais s’opposera avec fermeté aux vexations que font subir certains enfants, souvent même la classe toute entière, aux sujets les moins favorisés, ces vexations pouvant être l’origine de névroses, ou pouvant aggraver celles qui se préparent. L’art de l’éducation consistera surtout à orienter les sentiments de ses écoliers vers des buts captivants et altruistes.

Nous intéresser à la période des instincts sociaux, c’est aussi porter notre attention sur la manière dont il convient d’instruire l’enfant au sujet de son origine.

C’est avec simplicité et respect, et dès le plus jeune âge que la connaissance du corps humain doit être faite par les enfants. Plus tard, de leurs plus lointains souvenirs d’enfance, devraient se détacher quelques belles reproductions de nus de l’antiquité et des écoles de peinture, en particulier de l’école italienne de la Renaissance.

Ne perdons pas de vue que dans la contemplation de nus de formes et de proportions admirables, réside une valeur esthétique et éducative indéniable. Par surplus, ne sommes-nous pas l’être le plus merveilleux que nous connaissions, celui qui possède en lui, latent, le pouvoir de sentir, de réaliser le psychisme du monde.

L’intelligence, vers 4 ans, cherche à comprendre les faits principaux de la vie. Le jeune esprit s’enquiert, il pose la question qui, pour lui, est essentielle. D’où vient-il ? Une réponse claire très sommaire le satisfera. A six ans des explications plus conséquentes sont indispensables, si l’on veut éviter que l’enfant ne cherche à se renseigner en dehors du cercle de famille. Les enfants acceptent avec une entière confiance les explications données et manifestent leur émerveillement par de fraîches et spontanées répliques. On sait que la vie à la campagne, l’observation et les soins à donner aux animaux préférés, constituer le milieu le plus indiqué pour ce premier enseignement des faits de la vie.

Vers 7 ans, tenant compte de la fascination qu’exerce encore les images sur garçons et fillettes, la mère leur mettra entre les mains une brochure illustrée avec beaucoup de goût dont les planches représentent la fécondation des plantes et des poissons, les œufs dans les nids, de jeunes animaux, agneaux, veaux, poulains, gambadant autour de leur mère, et l’intérieur du corps d’un ou de plusieurs de ces animaux avec la vie en gestation [1]. Beaucoup d’éducateurs conseillent d’y ajouter une planche représentant le fœtus. Un texte facile et complet utilisant les termes scientifiques et incluant la notion de l’intervention du mâle accompagnera ces illustrations.

En classe, la reproduction de la vie sera également expliquée pendant les leçons de botanique et de zoologie. Ici nous nous attendons à quelques judicieuses réflexions de la part du maître au sujet de la transmission de la vie. Le sens du beau sommeille en l’enfant. Contribuons à son éveil. L’occasion de le faire est magnifique, surtout pendant les leçons de botanique.

Après avoir envisagé les instincts sociaux, abordons au moment de la puberté, la période des instincts sexuels. Comme tout instinct, l’instinct sexuel est inconscient et orienté. De puissantes vibrations émergent de l’inconscience et viennent refondre l’organisme tout entier : le corps, le cœur et l’intelligence s’épanouissent, les caractères héréditaires s’établissent, le tempérament se dessine, et sous cette poussée prodigieuse, le moi s’affirme.

Dès l’abord, nous nous trouvons confronté avec ce que l’on a appelé jusqu’à présent « l’éducation sexuelle ». Cette éducation devant envisager la complémentarité de l’homme et de la femme, leur polarité, nous proposons de l’appeler l’éducation polaritaire. Nous le proposons pour les raisons suivantes: Les termes d’éducation sexuelle sont enveloppés pour certains, d’associations malsaines, tout comme ceux d’éducation de la pureté suscitent chez d’autres des moqueries déplacées.

Ensuite et surtout, les termes d’« éducation polaritaire » nous paraissent moins unilatéraux que ceux d’éducation sexuelle qui insistent trop exclusivement sur le point de vue physique.

Complexe est donc l’éducation polaritaire. Amorcée par les dires de la mère et les leçons de sciences ou de choses au jeune enfant, elle se poursuit par l’instruction et les conseils du père au fils, de la mère à la fille, mais doit être complétée par un enseignement plus étendu.

C’est avec le respect de l’éveil des sens et le très humain désir de recherche de la vérité qu’ils s’initieront vers 15-16 ans aux théories de l’ovulation, de la spermatogenèse et de la physiologie de la sexualité, aux déviations de l’instinct et aux maladies vénériennes.

Vers 16-17 ans, l’exposé de la phase affective du développement de la jeunesse suivra celle du développement physique. Il sera établi qu’après une période de calme entre 6 et 12 ans, l’instinct réveillé, intensifie, diversifie, affine la sensibilité juvénile.

Magnifiés par l’imagination, les sentiments parfois analysés avec plus ou moins de fruit par la conscience sont le plus souvent dirigés vers l’extérieur avec grand enthousiasme; ils s’élancent vers les valeurs supérieures, ils élaborent des amitiés ardentes et désintéressées. Ici, nous voyons naître un premier essai de communion avec autrui, dans un intense besoin de tendresse.

Sans manifestation sexuelle au début et après plusieurs années d’orientation et de recherche, les sentiments guidés par l’instinct, se fixent sur l’être de sexe opposé. Par tendresse, une âme cherche à interpénétrer une autre âme. L’amour a surgi.

Cette interpénétration future de deux âmes sera facilitée vers 17-18 ans, par l’enseignement de la psychologie rendue vivante et attrayante grâce aux exemples profondément parlants de la vie quotidienne. A la psychologie masculine sera opposée la psychologie féminine pour en définir leur polarité, au nivellement des sexes qui déshumanise l’homme sera opposée leur différenciation.

Durant leur adolescence, les jeunes esprits apprendront à connaître et à épanouir leurs possibilités physiques et psychologiques, ils apprendront à connaître les particularités physiques et psychologiques de l’être du pôle opposé, et vers 17-18 ans il leur sera donné de percevoir la complémentarité de l’homme et de la femme. La vague inquiétude qui tourmente beaucoup d’entre eux et la réelle angoisse qui paralyse certains, seront supprimées par l’étude de leurs métamorphoses et l’application de l’hygiène sexuelle.

Il est de toute évidence que les connaissances à faire acquérir à nos enfants et adolescents ainsi que leur présentation varient non seulement suivant leur âge (les âges indiqués dans cet essai synthétique représentant des âges moyens) mais aussi en étroite corrélation avec leur caractère, leur intelligence et leur degré d’évolution.

Mais les plus belles leçons seront de peu d’efficacité si lycéens et lycéennes, n’ont pu dès leurs premières années scolaires, par la fréquentation familière dans les jeux et le travail en commun, s’observer et se comprendre dans des classes aux cadres non-rigides. Le régime coéducatif a en outre l’irremplaçable avantage de faire naître spontanément le respect du sexe et de diminuer la tension nerveuse d’origine sexuelle.

(à suivre)

Gh. de LALANDE

(Revue Spiritualité. No 37-38. Décembre-Janvier 1948)

(suite)

PROJET DE PROGRAMME D’EDUCATION POLARITAIRE

14 à 15 ans.

– Explications simples et claires des métamorphoses physiques et psychologiques  de la puberté (ces dernières en quelques mots) ; hygiène sexuelle.

– Éducation paternelle et maternelle: divertir de jeunes enfants.

15 à 16 ans.

– Étude psychologique de la sexualité.

– Le développement de l’imagination, de l’intelligence, de la volonté au moment de la puberté; les amitiés juvéniles (rendre cet enseignement concret par des exemples).

– Éducation paternelle et maternelle. Quelques notions pratiques de la psychologie de l’enfant avec exemples à l’appui.

– Surveiller et divertir les jeunes enfants. Visite de crèches et d’écoles froebéliennes pour les jeunes filles.

16 à 17 ans.

– Précision sur le développement de la phase affective de jeunesse.

– Psychologie comparée de la jeune fille et du jeune homme.

– Éducation paternelle et maternelle: psychologie de l’enfant. Comment l’intéresser, le divertir.

– Puériculture et travaux annexes. Exercices pratiques dans crèches pour les jeunes filles. Deux ou trois visites de crèches et d’écoles froebéliennes pour les jeunes gens.

– Organiser des jeux pour les jeunes.

17-18-19 ans.

– Psychologie comparée de l’homme et de la femme. Le mariage.

– Le rôle de l’homme dans l’Univers, dans la civilisation, dans la société.

–  Éducation paternelle et maternelle : quelques notions de puériculture aux jeunes gens. Soins en cas d’accident. Pour les jeunes filles, puériculture approfondie. Soins à donner aux malades. Exercices pratiques dans une crèche et dans un hôpital.

– Pour jeunes gens et jeunes filles, organisation de séances de jeux, de chants et de danses populaires pour les jeunes.

De 14 à 16 ans, des causeries d’une demi-heure suivies d’échange de vue seraient données par « l’ami des jeunes », toutes les trois semaines.

De 16 à 19 ans, tous les quinze jours.

Il y aurait depuis l’âge de 12, 13 ans, des exercices pratiques d’éducation paternelle et maternelle, tous les quinze jours.

Les séances d’exercices pratiques ne seraient pas imposées aux récalcitrants. On tacherait par tous les moyens de les y intéresser.

L’Éducation polaritaire aura comme résultat le développement équilibré, harmonieux de la jeunesse, et lui fera éviter l’un des plus grand écueils de notre époque: celui de l’envahissement du champ complet de la conscience par l’image du sexe.

Ce qu’il importe avant tout de faire assimiler aux jeunes gens de 17, 18 ans, au moment où leur esprit tend vers les synthèses, ce sont certaines vérités-clefs qui leur permettent de comprendre leur propre nature et de se situer dans notre civilisation et dans l’Univers, en une large vision d’ensemble.

L’expérience de la vie prouve que la source de tout conflit réside dans l’opposition entre les besoins physiologiques, particulièrement sensuels et les besoins psychologiques, ou autrement dit, entre les instincts possessifs, égoïstes d’origine physiologique et les directives psychologiques d’amour, de compréhension, de dépouillement. C’est ce conflit intérieur, c’est la recherche de la solution de ce conflit qui oriente toute l’évolution humaine. Sans entrer dans des digressions inutiles, en quelques mots ce conflit peut être exposé:

Au début de notre vie individuelle nous sommes inconscients de l’énergie cosmique qui nous traverse. C’est ce mode inconscient et orienté qu’on appelle l’instinct. Quand celui-ci se manifeste sous l’aspect d’instincts-guides, il travaille à éveiller en nous la sensation, le sentiment, la pensée, l’intuition, autant d’autres aspects de l’énergie cosmique, que certains psychologues appellent les quatre fonctions psychiques.

Ces quatre fonctions s’exercent dans l’inconscient et dans le conscient; or, il leur arrive actuellement de s’exercer sans la participation de la conscience.

D’après Jung, elles devraient dans notre degré actuel d’évolution, s’y exercer toutes (et dans le cas idéal, s’y exercer, toutes les quatre en égales proportions).

Nos tendances instinctives possessives développent notre conscience par accumulation de connaissances, par identification avec les objets (le moi se forme) ; par l’intermédiaire de nos quatre fonctions nous arrivons à connaître et à analyser ces tendances et comportements égoïstes, nos directions psychologiques nous faisant d’abord pressentir, puis sentir que l’égoïsme doit être dominé, ou mieux: dépassé.

Plus nos sensations, sentiments, pensées et intuitions s’exercent et s’exerceront dans le conscient et se différencieront, plus nous seront capables de nous élever à des états de conscience de plus en plus lucides. C’est alors que, percevant le principe qui nous dépasse, nous accepterons dans la joie la plus profonde, la loi du don de soi. Ainsi, selon une marche ascendante, nous sommes appelés à faire refluer l’instinct vers sa source cosmique.

C’est en suivant le cycle de l’énergie cosmique, qui après s’être dispersée en un faisceau de modes, d’aspects différents, reflue ensuite vers l’unité que nos adolescents se rendront compte de la responsabilité qui incombe à chacun de nous, selon la manière dont nous favorisons ou contrecarrons le mouvement évolutif.

Enfin pour illustrer la transmutation de l’énergie en l’homme et par l’homme et en même temps situer l’homme dans la civilisation, du point de vue éthique, nous exposerons à nos élèves les conclusions scientifiques et péremptoires du Dr. Unwin, conclusions qui établissent « les rapports de l’activité sexuelle avec l’activité mentale chez les individus et avec la condition de culture de la société. »

Voici parmi ces conclusions, celles qui nous intéressent directement:

« Toute société est libre de son choix, nous dit Unwin, soit de faire preuve d’une grande énergie, soit de jouir de la liberté sexuelle. Suivant les indications que nous possédons, elle ne peut faire l’un et l’autre pendant plus d’une génération. »

D’où, la nécessité de l’acceptation de la continence prénuptiale et la monogamie absolue, du moins si nous voulons que « l’énergie productive de la société persiste, devienne plus précise et plus raffinée ».

Ces conclusions ne peuvent manquer de soulever le problème de l’emploi de l’énergie ainsi accumulée. Vers quelle fin la diriger ?

Si la vie a un sens, quelle philosophie pratique donnerons-nous à nos enfants ? Pendant le premier et le second âge, c’est par notre exemple que nous suggèrerons aux petits comment ils doivent se conduire; nous les aiderons à éveiller leurs instincts sociaux, puis leurs sentiments.

Après six ans, nous leur ferons comprendre qu’il y a des règles à suivre pour la bonne entente générale; dans ce but nous les aiderons à surmonter leur égoïsme naturel, à devenir altruistes, sans cependant leur imposer un idéal au-dessus de leurs possibilités. Enfin, entre 10 et 12 ans, le mot « service » devrait représenter pour eux une expérience vécue.

Il est souhaitable que les jeunes de 16-17 ans apprennent la participation au travail en équipes et la coopération active et joyeuse à la vie communautaire.

La période d’attente qui précède le mariage, doit être une active période de préparation à la vie, et à la vie sociale en particulier.

Les énergies nouvelles sont alors dérivées vers les domaines des arts, des sports et des services sociaux. Le flot d’images, la sensibilité affinée servent à la contemplation, à l’étude d’œuvres d’art et même chez certains à la création d’œuvres originales; l’accroissement de force vitale trouvera son utilisation dans le service social qui enrichit le cœur et l’intelligence.

Si au désir de vaincre des difficultés s’ajoute la volonté d’atteindre un clair idéal, l’écueil de mener une vie licencieuse sous prétexte de freudisme (mal compris) sera évité.

Toutefois la période d’attente ne peut se prolonger outre mesure, sans créer des conflits affectifs et de douloureux cas de conscience. Le mariage jeune est à conseiller dans la majorité des cas.

Le problème à élucider est dès lors celui des étudiants puisqu’on tend à se marier jeune dans les autres catégories de la société. La solution déjà proposée et qui serait semble-t-il la seule efficace est celle qui préconise de rétribuer les étudiants à partir du moment où ils atteignent l’âge de 21 ans de façon à leur donner la possibilité matérielle d’avoir une vie saine et normale dans le mariage. Il vaut mieux, nous semble-t-il, rétribuer les étudiants travailleurs, qui ont en eux du dynamisme et de l’originalité créatrice et être très strict dans leur choix. Le nombre de ceux qui encombrent inutilement les carrières universitaires, serait par ce fait, diminué.

Du point de vue pratique, nous croyons que l’éducation polaritaire devrait être donnée séparément aux jeunes gens et aux jeunes filles. Nous disons séparément car il nous paraît au moins prématuré de le faire comme dans certaines institutions américaines, devant des auditoires mixtes de jeunes, procédé dont beaucoup de pédagogues américains reviennent, étant donné la grande sensibilité émotive de la plupart des pubères. Cette éducation serait donnée sous forme de causeries-conférences par des psychologues-psychanalystes, pénétrés de la grandeur et de la beauté de leur rôle, devant des groupes d’adolescents peu nombreux, de préférence 8 à 10 élèves. Le psychologue dénommé ou dénommée « l’ami ou l’amie des jeunes » se tiendrait après la causerie et pendant certaines heures de la semaine à leur disposition.

Les adolescents pourraient ainsi s’enhardir à lui présenter les questions qu’ils n’osent, pour différents motifs, poser à leurs parents ou à leurs professeurs. Ils pourraient lui confier leurs conflits si troublants à examiner seul, et qui, non résolus, peuvent être une source de déséquilibre. Le mot juste, dit avec amour et écouté avec la plus absolue confiance, peut littéralement sauver une âme.

Outre l’organisation de causeries conférences par « les amis des jeunes » il est urgent d’établir des contacts réguliers entre parents et professeurs, contacts qui permettraient aux uns et aux autres une connaissance plus profonde de leurs enfants et de leurs élèves.

GH. DE LALANDE


[1] Par exemple : « Maman, dis-moi » par Germaine Montreuil-Strauss. Éditions Delachaux-Niestlé, Neufchâtel.

Le développement de l’instinct et du sentiment chez l’enfant et l’éducation  » Polaritaire  » par Gh. de LALANDE.

(Revue Spiritualité. No 36. Novembre 1947)

Envisageant les multiples problèmes que soulèvent « l’Éducation de Demain », nous avons cherché à les grouper autour de notions essentielles.

A cet effet, nous avons étudié le développement de l’instinct et du sentiment chez l’enfant.

La première partie de l’article qui suit comprendra la synthèse des idées que nous partageons avec de nombreux pédagogues et psychologues contemporains.

Dans la seconde partie, nous proposerons certaines solutions au sujet desquelles les remarques, objections et suggestions de nos lecteurs nous seront des plus précieuses.

Aidée par la psychanalyse, la psychologie que l’on a pu dire « encore au maillot » vient de découvrir les puissances de l’instinct et l’importance des lois inscrites au plus profond du cœur de l’homme.

Cette double conquête implique que l’enfant a été jusqu’à présent non seulement éduqué d’une façon incomplète, mais encore sous-humaine. Incomplète, puisque la source de l’énergie primordiale avait été méconnue, sous-humaine, puisque nous habituons l’enfant à obéir aux impératifs extérieurs à lui-même, au lieu de suivre ses directives innées.

Imbu de « raison » et uniquement de raison, le 19e siècle, en refusant d’aborder de face le problème de la sexualité, avait perturbé le développement de la jeunesse.

Mais indomptable et seul, Freud imposa l’instinct dans le domaine de la science pure, après d’âpres luttes. Par là même, il faisait retrouver à l’homme, cette forme spéciale de l’énergie cosmique, qu’il porte en lui, qui le soutient, par laquelle travaille toute l’évolution et qui, jaillissant de l’inconscient collectif, nous confie les expériences de nos ancêtres.

Et l’homme s’aperçut enfin qu’en méconnaissant l’instinct, il l’avait refoulé dans cet inconscient mystérieux où ses pulsions se transformaient en manifestations physiques et psychiques funestes. Sa spiritualité naissante était tenue en échec.

Pour les besoins de l’intellect, l’instinct a été subdivisé, selon la nature de ses manifestations en: instincts agressifs et sexuels selon Freud; suivant Allendy, et d’autres psychologues, en instincts digestifs, sociaux et sexuels. Nous distinguons aussi les instincts de domination, de propriété, les instincts de conservation, de reproduction, l’instinct maternel, etc.

De son côté, en observant ses bambini, la grande pédagogue Madame Montessori décela les instincts-guides qui président au développement de l’intelligence. Elle établit que l’enfance traverse une série de périodes de sensibilités spéciales, qu’à chacune d’elle correspond une impulsion donnée, et dont l’effet est l’acquisition d’un caractère déterminé. Ces impulsions sont psychiques et par conséquent contrairement à ce qui avait été affirmé jusqu’alors ce n’est pas le monde extérieur qui agit sur nous, mais nous qui réagissons aux stimulants, au monde extérieur, d’après une orientation intérieure. Notons en passant deux de ces périodes:

Dés le début de son existence, l’enfant témoigne d’une sensibilité au rapport des choses.

Jusqu’à cinq ans, il est doué d’un pouvoir prodigieux de perception des images du monde ambiant et celui d’en faire un choix.

L’intelligence se développe par ces processus. Toutefois, la doctoresse souligne avec insistance que ce travail « affleure à la conscience sous forme d’amour ». Ce fait est capital. C’est l’amour qui nous relie aux choses et aux êtres.

Il faut avoir assisté au désarroi profond, à la détresse poignante d’un jeune qui, au cours d’un traitement psychanalyste s’aperçoit qu’il n’a pas de beaux sentiments et qui se croit dans l’impossibilité d’en avoir jamais car il n’a découvert en son cœur que de la haine.

Il faut l’avoir entendu s’écrier dans la plus grande détresse: « Je suis comme un mort. Je suis réellement mort ! » pour réaliser d’une manière décisive que l’affectivité, que l’amour est le but même de notre vie.

Aussi la pédagogie moderne doit-elle tendre à l’harmonie des forces instinctives et affectives qui travaillent dans l’inconscient et dans le conscient. Faisons en passant la remarque suivante: De même que l’étude de l’instruction des anormaux nous a fait découvrir les méthodes nouvelles d’enseignement, c’est aussi l’étude de cas cliniques qui nous a dévoilé la psychologie de l’enfant normal.

Pour suivre le développement des forces instinctives, servons-nous de la classification dominée par l’affectivité qu’utilise Allendy. Nous verrons qu’après une courte phase digestive de nature archaïque, l’instinct commence à se socialiser au moment des premiers pas (c’est-à-dire à la période du sevrage). Les sentiments naissent et s’amplifient. C’est la période des instincts sociaux auxquels succèdent les instincts sexuels qui s’élaborent dès la prépuberté (période des instincts sexuels).

Certes, la période des instincts digestifs fait plutôt partie du chapitre de la puériculture: l’observation de la qualité et de la régularité des repas et des soins, le fait d’éviter les chocs nerveux surtout auditifs, permettront un épanouissement normal de l’instinct.

Celui qui avait imaginé d’accompagner le réveil de son enfant de suave musique avait symbolisé par là de poétique manière la nécessité de l’entrée dans la vie dans l’harmonie la plus parfaite, nos sensations déterminant puissamment les données de notre conscience.

Un local clair, aéré, ensoleillé, des stimulants proportionnés aux forces et à l’âge du petit enfant, surtout une atmosphère d’amour feront naître en lui des réflexes conditionnés nombreux, variés, de plus en plus nuancés.

Ceci pendant la période des instincts digestifs et sociaux. Au contraire, les stimulants équivoques, les attitudes guindées de certains adultes, les violences, la peur provoqueront de pénibles inhibitions.

Ici suit le cortège impressionnant des déviations de l’instinct refoulé. Tel enfant qui a assisté à de tempétueuses scènes de famille perdra toute spontanéité, toute joie de vivre, il sera la proie facile des dépressions nerveuses.

Tel autre dont un grand frère ironique se moquait à tout propos, est désorienté. La note dominante de son caractère hypersensible sera une perpétuelle hésitation.

Tel bambin soumis à de multiples punitions n’ayant aucune commune mesure avec ses peccadilles, souffrira toute sa vie d’un sentiment lancinant de culpabilité, qui sous l’influence de circonstances aggravantes pourra dégénérer en masochisme.

Quand nous songeons aux perturbations apportées par l’adulte dans le développement naturel de l’enfant, des cascades d’erreurs psychologiques surgissent devant nous, cascades qui se sont répercutées durant des siècles, puis déversées sur nous-mêmes et sur nos enfants.

Les exemples abondent. Voici un chef de famille dont l’éducation a été faussée par un père autoritaire et sec. Il est dominateur, a la peur, voire l’obsession, d’être un jour lui-même dominé par ses propres enfants. Pour se préserver de cette éventualité, il cherche inconsciemment ou d’une manière partiellement consciente, à les amoindrir, à les humilier. Il les maltraite, en fera des lâches ou des orgueilleux sans cœur, de toute façon des sous-hommes. Dans tous les cas, l’élan instinctif vital a été plus ou moins traumatisé.

Nous voulons modifier la qualité de ces enchaînements de conséquences, de causes à effets. Comment ?

Rappelons-nous que la conscience humaine est centrée dans les émotions et les sentiments, et que ceux-ci par leur nature même ne peuvent sourdre que dans une chaude intimité. Nous percevons immédiatement la valeur immense de l’atmosphère familiale. Or, l’observation suivie des réactions de l’enfant depuis le premier âge, nous a appris que les contacts psychologiques avec son milieu avant 5 et 6 ans, sont décisifs du point de vue de son évolution ultérieure.

Sains, animés de beaucoup d’amour et d’un réel esprit de justice devraient être ceux qui s’approchent du jeune enfant. Ils devraient se rappeler constamment qu’ils sont les modèles sur lesquels l’enfant se calque, qu’ils agissent sur lui par induction, et que leur approbation l’aide à s’adapter à l’ambiance humaine.

Sourires, paroles encourageantes des parents et des maîtres sont autant d’invitations chaleureuses à l’apparition de désirs d’émulation, de responsabilité et de réciprocité. Par contre, les plus beaux raisonnements, les appels à la volonté sont le plus souvent de peu d’efficacité et d’autant moins que l’enfant s’écarte de la norme. Cependant quand l’enfant cherche à discuter, il faut saisir l’occasion pour lui faire comprendre en quelques mots qu’il y a toujours avantage à agir loyalement, puis le placer dans les circonstances qui lui permettent de le constater par lui-même et de connaître la joie de bien agir.

Discrètement surveillées et guidées, les forces instinctives doivent dans certains cas être dérivées. Nous songeons à l’enfant élevé au milieu d’un groupe d’adultes et qui trop choyé, a exacerbé ses tendances possessives. Laissons-lui momentanément son geste d’accapareur mais dévions parfois son impulsion vers d’autres buts que lui-même, vers le camarade favori, puis vers d’autres enfants. Petit à petit, le côté égoïste de son caractère s’atténuera.

Nous avons aussi connu un jeune garçon impulsif, débordant de vie, intraitable, qui après les journées de classe passait, tel un sauvage, des heures entières perché au plus haut d’arbres fort élevés d’un jardin; il s’est transformé en un mousse actif, capable, heureux.

On peut affirmer que c’est par ignorance que de nombreuses erreurs pédagogiques sont commises journellement.

Voici de la part des parents, un exemple notoire d’ignorance entre beaucoup d’autres:

Le complexe d’Œdipe n’est trop souvent connu par eux que sous une forme vaguement littéraire.

Or, du point de vue sexuel, nous voyons que le sentiment naissant du jeune enfant est déjà soumis aux deux pôles d’attraction: le masculin, le féminin. En vertu de cette attraction, le tout jeune fils aura pour sa mère un sentiment déjà marqué du caractère possessif de l’amour de l’adulte. Dès lors, il manifestera des sentiments de jalousie vis-à-vis de son père. Un père intelligent admettra les nuances agressives du sentiment de son jeune enfant envers lui. Il saura par quel comportement y faire face car telle sera son attitude, telle sera l’évolution subséquente normale ou anormale du sentiment sexualisé du jeune garçon.

De même les sentiments très vifs de la petite fille envers son père devront être compris, admis et guidés avec infiniment de tact. Dans une famille où les époux sont unis dans une tendre confiance, l’évolution des sentiments des enfants se poursuit d’une manière naturelle et vers 6 ans, la vie affective des enfants trouvera un élargissement bienfaisant par la fréquentation d’enfants de leur âge en classe. Le maître favorisera la formation spontanée de certains groupes bien équilibrés d’élèves selon le caractère et les aptitudes de chacun d’eux, mais s’opposera avec fermeté aux vexations que font subir certains enfants, souvent même la classe toute entière, aux sujets les moins favorisés, ces vexations pouvant être l’origine de névroses, ou pouvant aggraver celles qui se préparent. L’art de l’éducation consistera surtout à orienter les sentiments de ses écoliers vers des buts captivants et altruistes.

Nous intéresser à la période des instincts sociaux, c’est aussi porter notre attention sur la manière dont il convient d’instruire l’enfant au sujet de son origine.

C’est avec simplicité et respect, et dès le plus jeune âge que la connaissance du corps humain doit être faite par les enfants. Plus tard, de leurs plus lointains souvenirs d’enfance, devraient se détacher quelques belles reproductions de nus de l’antiquité et des écoles de peinture, en particulier de l’école italienne de la Renaissance.

Ne perdons pas de vue que dans la contemplation de nus de formes et de proportions admirables, réside une valeur esthétique et éducative indéniable. Par surplus, ne sommes-nous pas l’être le plus merveilleux que nous connaissions, celui qui possède en lui, latent, le pouvoir de sentir, de réaliser le psychisme du monde.

L’intelligence, vers 4 ans, cherche à comprendre les faits principaux de la vie. Le jeune esprit s’enquiert, il pose la question qui, pour lui, est essentielle. D’où vient-il ? Une réponse claire très sommaire le satisfera. A six ans des explications plus conséquentes sont indispensables, si l’on veut éviter que l’enfant ne cherche à se renseigner en dehors du cercle de famille. Les enfants acceptent avec une entière confiance les explications données et manifestent leur émerveillement par de fraîches et spontanées répliques. On sait que la vie à la campagne, l’observation et les soins à donner aux animaux préférés, constituer le milieu le plus indiqué pour ce premier enseignement des faits de la vie.

Vers 7 ans, tenant compte de la fascination qu’exerce encore les images sur garçons et fillettes, la mère leur mettra entre les mains une brochure illustrée avec beaucoup de goût dont les planches représentent la fécondation des plantes et des poissons, les œufs dans les nids, de jeunes animaux, agneaux, veaux, poulains, gambadant autour de leur mère, et l’intérieur du corps d’un ou de plusieurs de ces animaux avec la vie en gestation[1]. Beaucoup d’éducateurs conseillent d’y ajouter une planche représentant le fœtus. Un texte facile et complet utilisant les termes scientifiques et incluant la notion de l’intervention du mâle accompagnera ces illustrations.

En classe, la reproduction de la vie sera également expliquée pendant les leçons de botanique et de zoologie. Ici nous nous attendons à quelques judicieuses réflexions de la part du maître au sujet de la transmission de la vie. Le sens du beau sommeille en l’enfant. Contribuons à son éveil. L’occasion de le faire est magnifique, surtout pendant les leçons de botanique.

Après avoir envisagé les instincts sociaux, abordons au moment de la puberté, la période des instincts sexuels. Comme tout instinct, l’instinct sexuel est inconscient et orienté. De puissantes vibrations émergent de l’inconscience et viennent refondre l’organisme tout entier : le corps, le cœur et l’intelligence s’épanouissent, les caractères héréditaires s’établissent, le tempérament se dessine, et sous cette poussée prodigieuse, le moi s’affirme.

Dès l’abord, nous nous trouvons confronté avec ce que l’on a appelé jusqu’à présent « l’éducation sexuelle ». Cette éducation devant envisager la complémentarité de l’homme et de la femme, leur polarité, nous proposons de l’appeler l’éducation polaritaire. Nous le proposons pour les raisons suivantes: Les termes d’éducation sexuelle sont enveloppés pour certains, d’associations malsaines, tout comme ceux d’éducation de la pureté suscitent chez d’autres des moqueries déplacées.

Ensuite et surtout, les termes d’« éducation polaritaire » nous paraissent moins unilatéraux que ceux d’éducation sexuelle qui insistent trop exclusivement sur le point de vue physique.

Complexe est donc l’éducation polaritaire. Amorcée par les dires de la mère et les leçons de sciences ou de choses au jeune enfant, elle se poursuit par l’instruction et les conseils du père au fils, de la mère à la fille, mais doit être complétée par un enseignement plus étendu.

C’est avec le respect de l’éveil des sens et le très humain désir de recherche de la vérité qu’ils s’initieront vers 15-16 ans aux théories de l’ovulation, de la spermatogenèse et de la physiologie de la sexualité, aux déviations de l’instinct et aux maladies vénériennes.

Vers 16-17 ans, l’exposé de la phase affective du développement de la jeunesse suivra celle du développement physique. Il sera établi qu’après une période de calme entre 6 et 12 ans, l’instinct réveillé, intensifie, diversifie, affine la sensibilité juvénile.

Magnifiés par l’imagination, les sentiments parfois analysés avec plus ou moins de fruit par la conscience sont le plus souvent dirigés vers l’extérieur avec grand enthousiasme; ils s’élancent vers les valeurs supérieures, ils élaborent des amitiés ardentes et désintéressées. Ici, nous voyons naître un premier essai de communion avec autrui, dans un intense besoin de tendresse.

Sans manifestation sexuelle au début et après plusieurs années d’orientation et de recherche, les sentiments guidés par l’instinct, se fixent sur l’être de sexe opposé. Par tendresse, une âme cherche à interpénétrer une autre âme. L’amour a surgi.

Cette interpénétration future de deux âmes sera facilitée vers 17-18 ans, par l’enseignement de la psychologie rendue vivante et attrayante grâce aux exemples profondément parlants de la vie quotidienne. A la psychologie masculine sera opposée la psychologie féminine pour en définir leur polarité, au nivellement des sexes qui déshumanise l’homme sera opposée leur différenciation.

Durant leur adolescence, les jeunes esprits apprendront à connaître et à épanouir leurs possibilités physiques et psychologiques, ils apprendront à connaître les particularités physiques et psychologiques de l’être du pôle opposé, et vers 17-18 ans il leur sera donné de percevoir la complémentarité de l’homme et de la femme. La vague inquiétude qui tourmente beaucoup d’entre eux et la réelle angoisse qui paralyse certains, seront supprimées par l’étude de leurs métamorphoses et l’application de l’hygiène sexuelle.

Il est de toute évidence que les connaissances à faire acquérir à nos enfants et adolescents ainsi que leur présentation varient non seulement suivant leur âge (les âges indiqués dans cet essai synthétique représentant des âges moyens) mais aussi en étroite corrélation avec leur caractère, leur intelligence et leur degré d’évolution.

Mais les plus belles leçons seront de peu d’efficacité si lycéens et lycéennes, n’ont pu dès leurs premières années scolaires, par la fréquentation familière dans les jeux et le travail en commun, s’observer et se comprendre dans des classes aux cadres non-rigides. Le régime coéducatif a en outre l’irremplaçable avantage de faire naître spontanément le respect du sexe et de diminuer la tension nerveuse d’origine sexuelle.

(à suivre)

Gh. de LALANDE

(Revue Spiritualité. No 37-38. Décembre-Janvier 1948)

(suite)

PROJET DE PROGRAMME D’EDUCATION POLARITAIRE

14 à 15 ans.

– Explications simples et claires des métamorphoses physiques et psychologiques de la puberté (ces dernières en quelques mots) ; hygiène sexuelle.

– Éducation paternelle et maternelle: divertir de jeunes enfants.

15 à 16 ans.

– Étude psychologique de la sexualité.

– Le développement de l’imagination, de l’intelligence, de la volonté au moment de la puberté; les amitiés juvéniles (rendre cet enseignement concret par des exemples).

– Éducation paternelle et maternelle. Quelques notions pratiques de la psychologie de l’enfant avec exemples à l’appui.

– Surveiller et divertir les jeunes enfants. Visite de crèches et d’écoles froebéliennes pour les jeunes filles.

16 à 17 ans.

– Précision sur le développement de la phase affective de jeunesse.

– Psychologie comparée de la jeune fille et du jeune homme.

– Éducation paternelle et maternelle: psychologie de l’enfant. Comment l’intéresser, le divertir.

– Puériculture et travaux annexes. Exercices pratiques dans crèches pour les jeunes filles. Deux ou trois visites de crèches et d’écoles froebéliennes pour les jeunes gens.

– Organiser des jeux pour les jeunes.

17-18-19 ans.

– Psychologie comparée de l’homme et de la femme. Le mariage.

– Le rôle de l’homme dans l’Univers, dans la civilisation, dans la société.

Éducation paternelle et maternelle : quelques notions de puériculture aux jeunes gens. Soins en cas d’accident. Pour les jeunes filles, puériculture approfondie. Soins à donner aux malades. Exercices pratiques dans une crèche et dans un hôpital.

– Pour jeunes gens et jeunes filles, organisation de séances de jeux, de chants et de danses populaires pour les jeunes.

De 14 à 16 ans, des causeries d’une demi-heure suivies d’échange de vue seraient données par « l’ami des jeunes », toutes les trois semaines.

De 16 à 19 ans, tous les quinze jours.

Il y aurait depuis l’âge de 12, 13 ans, des exercices pratiques d’éducation paternelle et maternelle, tous les quinze jours.

Les séances d’exercices pratiques ne seraient pas imposées aux récalcitrants. On tacherait par tous les moyens de les y intéresser.

L’Éducation polaritaire aura comme résultat le développement équilibré, harmonieux de la jeunesse, et lui fera éviter l’un des plus grand écueils de notre époque: celui de l’envahissement du champ complet de la conscience par l’image du sexe.

Ce qu’il importe avant tout de faire assimiler aux jeunes gens de 17, 18 ans, au moment où leur esprit tend vers les synthèses, ce sont certaines vérités-clefs qui leur permettent de comprendre leur propre nature et de se situer dans notre civilisation et dans l’Univers, en une large vision d’ensemble.

L’expérience de la vie prouve que la source de tout conflit réside dans l’opposition entre les besoins physiologiques, particulièrement sensuels et les besoins psychologiques, ou autrement dit, entre les instincts possessifs, égoïstes d’origine physiologique et les directives psychologiques d’amour, de compréhension, de dépouillement. C’est ce conflit intérieur, c’est la recherche de la solution de ce conflit qui oriente toute l’évolution humaine. Sans entrer dans des digressions inutiles, en quelques mots ce conflit peut être exposé:

Au début de notre vie individuelle nous sommes inconscients de l’énergie cosmique qui nous traverse. C’est ce mode inconscient et orienté qu’on appelle l’instinct. Quand celui-ci se manifeste sous l’aspect d’instincts-guides, il travaille à éveiller en nous la sensation, le sentiment, la pensée, l’intuition, autant d’autres aspects de l’énergie cosmique, que certains psychologues appellent les quatre fonctions psychiques.

Ces quatre fonctions s’exercent dans l’inconscient et dans le conscient; or, il leur arrive actuellement de s’exercer sans la participation de la conscience.

D’après Jung, elles devraient dans notre degré actuel d’évolution, s’y exercer toutes (et dans le cas idéal, s’y exercer, toutes les quatre en égales proportions).

Nos tendances instinctives possessives développent notre conscience par accumulation de connaissances, par identification avec les objets (le moi se forme) ; par l’intermédiaire de nos quatre fonctions nous arrivons à connaître et à analyser ces tendances et comportements égoïstes, nos directions psychologiques nous faisant d’abord pressentir, puis sentir que l’égoïsme doit être dominé, ou mieux: dépassé.

Plus nos sensations, sentiments, pensées et intuitions s’exercent et s’exerceront dans le conscient et se différencieront, plus nous seront capables de nous élever à des états de conscience de plus en plus lucides. C’est alors que, percevant le principe qui nous dépasse, nous accepterons dans la joie la plus profonde, la loi du don de soi. Ainsi, selon une marche ascendante, nous sommes appelés à faire refluer l’instinct vers sa source cosmique.

C’est en suivant le cycle de l’énergie cosmique, qui après s’être dispersée en un faisceau de modes, d’aspects différents, reflue ensuite vers l’unité que nos adolescents se rendront compte de la responsabilité qui incombe à chacun de nous, selon la manière dont nous favorisons ou contrecarrons le mouvement évolutif.

Enfin pour illustrer la transmutation de l’énergie en l’homme et par l’homme et en même temps situer l’homme dans la civilisation, du point de vue éthique, nous exposerons à nos élèves les conclusions scientifiques et péremptoires du Dr. Unwin, conclusions qui établissent « les rapports de l’activité sexuelle avec l’activité mentale chez les individus et avec la condition de culture de la société. »

Voici parmi ces conclusions, celles qui nous intéressent directement:

« Toute société est libre de son choix, nous dit Unwin, soit de faire preuve d’une grande énergie, soit de jouir de la liberté sexuelle. Suivant les indications que nous possédons, elle ne peut faire l’un et l’autre pendant plus d’une génération. »

D’où, la nécessité de l’acceptation de la continence prénuptiale et la monogamie absolue, du moins si nous voulons que « l’énergie productive de la société persiste, devienne plus précise et plus raffinée ».

Ces conclusions ne peuvent manquer de soulever le problème de l’emploi de l’énergie ainsi accumulée. Vers quelle fin la diriger ?

Si la vie a un sens, quelle philosophie pratique donnerons-nous à nos enfants ? Pendant le premier et le second âge, c’est par notre exemple que nous suggèrerons aux petits comment ils doivent se conduire; nous les aiderons à éveiller leurs instincts sociaux, puis leurs sentiments.

Après six ans, nous leur ferons comprendre qu’il y a des règles à suivre pour la bonne entente générale; dans ce but nous les aiderons à surmonter leur égoïsme naturel, à devenir altruistes, sans cependant leur imposer un idéal au-dessus de leurs possibilités. Enfin, entre 10 et 12 ans, le mot « service » devrait représenter pour eux une expérience vécue.

Il est souhaitable que les jeunes de 16-17 ans apprennent la participation au travail en équipes et la coopération active et joyeuse à la vie communautaire.

La période d’attente qui précède le mariage, doit être une active période de préparation à la vie, et à la vie sociale en particulier.

Les énergies nouvelles sont alors dérivées vers les domaines des arts, des sports et des services sociaux. Le flot d’images, la sensibilité affinée servent à la contemplation, à l’étude d’œuvres d’art et même chez certains à la création d’œuvres originales; l’accroissement de force vitale trouvera son utilisation dans le service social qui enrichit le cœur et l’intelligence.

Si au désir de vaincre des difficultés s’ajoute la volonté d’atteindre un clair idéal, l’écueil de mener une vie licencieuse sous prétexte de freudisme (mal compris) sera évité.

Toutefois la période d’attente ne peut se prolonger outre mesure, sans créer des conflits affectifs et de douloureux cas de conscience. Le mariage jeune est à conseiller dans la majorité des cas.

Le problème à élucider est dès lors celui des étudiants puisqu’on tend à se marier jeune dans les autres catégories de la société. La solution déjà proposée et qui serait semble-t-il la seule efficace est celle qui préconise de rétribuer les étudiants à partir du moment où ils atteignent l’âge de 21 ans de façon à leur donner la possibilité matérielle d’avoir une vie saine et normale dans le mariage. Il vaut mieux, nous semble-t-il, rétribuer les étudiants travailleurs, qui ont en eux du dynamisme et de l’originalité créatrice et être très strict dans leur choix. Le nombre de ceux qui encombrent inutilement les carrières universitaires, serait par ce fait, diminué.

Du point de vue pratique, nous croyons que l’éducation polaritaire devrait être donnée séparément aux jeunes gens et aux jeunes filles. Nous disons séparément car il nous paraît au moins prématuré de le faire comme dans certaines institutions américaines, devant des auditoires mixtes de jeunes, procédé dont beaucoup de pédagogues américains reviennent, étant donné la grande sensibilité émotive de la plupart des pubères. Cette éducation serait donnée sous forme de causeries-conférences par des psychologues-psychanalystes, pénétrés de la grandeur et de la beauté de leur rôle, devant des groupes d’adolescents peu nombreux, de préférence 8 à 10 élèves. Le psychologue dénommé ou dénommée « l’ami ou l’amie des jeunes » se tiendrait après la causerie et pendant certaines heures de la semaine à leur disposition.

Les adolescents pourraient ainsi s’enhardir à lui présenter les questions qu’ils n’osent, pour différents motifs, poser à leurs parents ou à leurs professeurs. Ils pourraient lui confier leurs conflits si troublants à examiner seul, et qui, non résolus, peuvent être une source de déséquilibre. Le mot juste, dit avec amour et écouté avec la plus absolue confiance, peut littéralement sauver une âme.

Outre l’organisation de causeries conférences par « les amis des jeunes » il est urgent d’établir des contacts réguliers entre parents et professeurs, contacts qui permettraient aux uns et aux autres une connaissance plus profonde de leurs enfants et de leurs élèves.

GH. DE LALANDE


[1] Par exemple : « Maman, dis-moi » par Germaine Montreuil-Strauss. Éditions Delachaux-Niestlé, Neufchâtel.