Michel Guillaume : Le maitre spirituel


16 Jun 2012

(Revue La pensée Soufie. No 47. 1973)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire

Sirdar van Tuyll qui fut un des disciples intimes de Hazrat Inayat et qui ne mâchait pas ses mots a écrit un jour que « ceux qui sont voués à l’obscurité ont aussi leurs Gourous ». C’est une parole qui peut paraître assez dure, mais qui après tout ne fait que paraphraser cette parabole de l’Évangile où il est question d’aveugles conduits par un aveugle et finissant dans un fossé.

Cela prouve que le faux maitre s’est toujours bien porté. Mais il semble se porter spécialement bien aujourd’hui où l’on assiste à une floraison de maîtres es-spiritualité en tous genres, autochtones ou venus d’Orient ou d’Extrême-Orient, chacun cherchant à se faire une clientèle avec plus ou moins de bonheur et grâce à des moyens publicitaires divers.

La faute en revient principalement à l’aspect moutonnier de la nature humaine. Les gens aiment se sentir déchargés du soin de se conduire eux-mêmes et ils abdiquent volontiers leur libre-arbitre entre les mains du premier venu pourvu qu’il ait de la prestance, des titres, qu’il parle assez bien ou qu’il ait simplement une personnalité plus forte que la leur. C’est vrai d’ailleurs en d’autres domaines que la spiritualité : la vie politique dans sa forme actuelle par exemple, est basée en grande partie sur ce phénomène de psychologie élémentaire.

Cependant (l’histoire de la spiritualité le prouve à tra­vers toutes les religions du monde, et beaucoup de textes sacrés y insistent) il est nécessaire qu’un être poussé par un puissant mobile intérieur à s’engager sur cette voie – à fortiori s’il est déjà entré en contact avec des réalités suprasensibles – se mette sous la direction d’une personne ayant l’expérience de ces réalités. C’est en effet une voie si pleine de pièges et de difficultés dans laquelle les obstacles provenant de nous-mêmes, de notre propre esprit imparfait, sont si nombreux, dans laquelle on se juge si mal soi-même, dans la­quelle on comprend si mal ce qui vous arrive que cette direction est des plus utile.

Mais dans ces conditions, comment reconnaître le vrai maître de ceux qui ne sont pas vrais? La sincérité de celui qui cherche éprouvera et reconnaîtra la sincérité du maitre. Un être sincère reconnaîtra forcément l’authenticité le caractère véridique d’un autre, même s’il lui arrive une fois au début de se tromper.

Hazrat Inayat dit, dans « La Vie Intérieure« : « La deuxième condition à remplir pour arriver à la vie intérieure, c’est de chercher un guide spirituel: un être en qui l’on puisse avoir une entière confiance, en qui l’on croie complétement, que l’on place plus haut que soi et pour qui l’on éprouve une sympa­thie pouvant aller jusqu’à la dévotion. Une fois qu’on a trouvé son Gourou, son Murshid, son guide, il faut lui donner toute sa confiance, sans réserve. Si l’on garde quelque chose pour soi, il vaut autant reprendre ce qu’on a donné, parce qu’il faut faire tout complètement, il faut donner sa confiance ou ne pas la donner. Sur ce chemin de la Perfection, tout doit être fait complètement. »

Il est bien évident que cette haute exigence demande, de la part du maître, des compétences particulières. Aussi bien, le don de direction des âmes dans le chemin des réalités suprasensibles a toujours été considéré, dans toutes les traditions mystiques, y compris dans celle de la chrétienté, comme un don rare, un charisme, et qui n’échoit pas nécessairement à toutes les âmes avancées dans la vie intérieure. Nous voyons cela aussi dans l’histoire du Soufisme traditionnel. Parmi tous ses disciples, tel Murshid appointait certains d’entr’eux comme Khalifats, c’est-à-dire capables de guider les âmes sous leur direction, mais il ne nommait qu’un seul successeur, celui qui avait, de façon prééminente, ce don. C’est ainsi que dans la tradition des Soufis Chisthis de l’Inde, une lignée ininterrompue de maîtres, dont certains ont brillé d’un éclat extraordinaire dans les annales du Mysticisme s’est étendue de Hazrat Moinuddin Chisthi, au 13e siècle, jusqu’à Hazrat Inayat inclusivement, chacun étant nommé comme successeur par le précédent.

Et quand on considère la vie des Saints d’Occident, l’on voit que certains, et non des moindres, étaient sans disciples. D’autres au contraire avaient ce don de manière éminente. Quand on lit par exemple les Fioretti de Saint François d’Assise ou la vie de Sainte Thérèse d’Avila et la façon dont ils se comportaient vis-à-vis de ceux qui les suivaient, l’on a un parfait exemple de ce qu’est un maître.

Le caractère exceptionnel, charismatique de ce don de direction des âmes fait qu’il n’existe pas forcément un guide, un maître, dans chaque Communauté. Parfois celui qui cherche un maître doit le chercher longtemps, en plusieurs endroits, parfois même en dehors de sa propre religion. Mais parfois aussi le Maître apparait dans la vie d’un disciple sans qu’il le cherche. On ne peut vraiment faire aucune règle en ces matières parce qu’elles ressortissent à la grâce divine et dépassent complétement nos conceptions intellectuelles.

Cependant nous pouvons citer ici, et c’est un encouragement à tous ceux qui cherchent, cette phrase tirée du Vadan de Hazrat Inayat: « Quand le cri du disciple atteint un certain diapason, le maître vient pour y répondre ».

Mais tout ce qui précède étant dit sur vrais et supposés maîtres, il faut avouer que la proportion des gens arrivés au point où ils ont réellement besoin d’un guide est faible relativement au nombre de tous ceux qui sont attirés plus ou moins vivement par la spiritualité. La plupart d’entre nous a d’abord besoin d’un entrainement sur le plan purement humain. La plupart d’entre nous doit d’abord accorder quelque peu sa vie personnelle son idéal, cultiver ses qualités morales, acquérir ce qui lui manque dans les vertus nécessaires pour aborder la portion proprement intérieure du voyage: endurance, espérance, patience infinie, oubli de soi, entr’autres. Pour ce but, la compagnie et l’amitié de ceux qui cherchent la même chose, la réunion autour d’un enseignement authentique, les exercices spirituels, la contemplation de la vie et de l’enseignement des mystiques, la fixation sur un idéal, sont essentiels. Et si nous pouvons recevoir de surcroît la bénédiction d’un être réellement évolué, alors c’est encore mieux. Mais sachons que cette bénédiction se fait la plupart .du temps sans la moindre ostentation et par des voies silencieuses…