David Guerdon : Le sang de Saint Janvier


24 Nov 2013

Le sang de Saint Janvier Patron de Naples…

(Revue Psi International. No 5. Mai-Juin 1978)

BILLET DE NAPLES

En parlant de Naples, Stendhal s’écrie : « C’est sans comparaison, à mes yeux, la plus belle ville de l’uni­vers » (Rome, Naples et Florence). Même si, aujourd’hui, le voyageur trouve son jugement bien hâtif, s’il émet quelque réserve, en bon nordique, sur l’entretien de la voirie et la pollution du ciel, il ne peut être que sub­jugué par le caractère original et authentique de cette ville mystérieuse, faite pour servir d’écrin à quelque épopée fantastique. On a « l’impression d’entrer dans une cité interdite », écrit Roger Peyrefitte en décri­vant ses ruelles étranges, ses labyrinthes inquiétants pavoisés de guirlandes de linge blanc séchant d’une fenêtre à l’autre. Au sol, les pavés de basalte, lave du Vésuve noire et menaçante, renforcent l’aspect chtonien de cette ville de rêve où l’on craint de se perdre à chaque porche, à chaque encoignure. Une église se dresse aux entrecroisements des ruelles, souvent fermée, murée, énigmatique. Mais chaque maison devient chapelle grâce à ses beaux autels illuminés, ses Madones éclairées d’une lampe rouge, couronnées d’une auréole d’ampoules ou de néon. On y retrouve la souffrance espagnole, Christs sangui­nolents, Vierges poignardées, entourés d’ex voto naïfs et touchants. Le clinquant, le mauvais goût côtoient la beauté la plus singulière. Dans un déla­brement grandiose, chaque maison au portail de palais porte la marque d’un passé auguste : elle retourne à la roche. Sur les encorbellements poussent des végétaux et des mousses. Quant au pittoresque populaire, il est plus indescriptible qu’ailleurs, plus ostentatoire et plus familier aussi, malgré la circulation folle des voitures et l’audace mercantile des camelots. Tant de gentillesse souriante, de bonhomie et d’amitié, en ces heures graves que vit l’Italie, ne peuvent laisser indifférent l’étranger de passage. Le peuple napolitain, pauvre, digne et cordial, par ses ardeurs secrètes sait atteindre au sublime antique et attache à jamais ceux qui savent le comprendre.

Naples, ville la plus belle du monde ? Peut-être pas, mais ville magique, ô combien, et qui captive les poètes. Comment donc s’étonner qu’entre ses murs se liqué­fient et bouillonnent des sangs miraculeux ? La lave coule sous ses pavés et le Vésuve, à peine assoupi, do­mine son chevet, largement ouvert sur la mer.

D. G.

Il se liquéfie et se coagule (à dates fixes) depuis des siècles par David Guerdon

On s’est déjà beaucoup interrogé sur le mystère du sang de saint Janvier, cette antique relique si précieuse au cour de tout Napolitain, sang qui, dans son ampoule, se liquéfie à des dates précises. Ce cas, que la science n’a pu expliquer, a attiré l’attention d’éminents parapsychologues, comme le docteur Hubert Lar­cher et le professeur Hans Bender. Mais on sait moins que la province de Naples est particulièrement favorisée pour ce genre de miracles. Que doit-on penser de ces phénomènes ? Et de l’abondance relative de ces cas de liquéfaction sanguine dans une région si délimitée ? Pour tenter d’y voir plus clair, PSI INTERNATIONAL a envoyé sur place un enquêteur et un photographe. Ils nous présentent aujourd’hui le dossier complet de ces « miracles » qui, depuis des siècles, soulèvent, même en Italie, de vives passions contradictoires. Nous verrons que l’Église a adopté envers eux une attitude de prudence bienveillante.

Une vieille chronique sicilienne de l’an 1390 nous rapporte que, l’année précédente à Naples, le « 17 du mois d’août se déroula une grande procession pour célébrer le miracle que fit Notre Seigneur Jésus-Christ sur le sang de saint Jan­vier. Ce sang, contenu dans une ampoule, s’est liquéfié comme s’il venait de couler ce jour-là du corps du bienheureux Janvier ». Nous rencontrons là la première mention officielle du miracle qui, en la bonne ville de Naples, affecte la relique sanguine de son saint patron, exécuté par les Romains en l’an 305 de notre ère. Ce repère his­torique incontestable n’infirme pas la possibilité que l’ampoule miraculeuse ait existé aupara­vant, mais on n’en trouve aucune trace, ni dans les manuscrits, ni dans les œuvres d’art. Fait étrange : en 1337 — donc 52 ans avant la notifi­cation du premier miracle —, la constitution liturgique rédigée par l’archevêque napolitain Giovanni Orsini, qui décrit minutieusement le rite des festivités organisées en l’honneur du « chef du très saint Janvier » (alors enfermé dans son reliquaire d’argent) ne fait aucune allusion au sang ni à son miracle. Force est bien d’admet­tre que cette relique prodigieuse apparaît sou­dain dans l’histoire en 1389. Depuis, par contre, le miracle n’a pas cessé : à dates fixes, à certains anniversaires, lors de certaines visites de per­sonnages importants, le sang coagulé de la relique se liquéfie, puis reprend son aspect solide devant un grand concours de peuple enthou­siaste. Les Napolitains vénèrent cette relique et voient dans ses transformations des présages pour l’avenir immédiat de leur ville. Quand à l’É­glise, elle conserve une attitude prudente comme nous le verrons dans l’encadré ci-après. Elle consent au culte, mais n’en fait pas un impératif de dogme.

Il s’agit en fait d’un événement simple, mais qui échappe aux lois connues : une substance dans une ampoule, scellée depuis des siècles, change de consistance, d’état, de couleur, de volume, de poids, devant des centaines de témoins ou parfois isolée dans l’intimité de son reliquaire. Quelle part de réalité doit-on consen­tir à ce phénomène étrange que certains incré­dules n’hésitent pas à attribuer à un « tour de passe-passe napolitain » ? S’il est authentique, le « miracle » défie les lois organiques et nos théories mécanistes. Il est donc indispensable de tenter d’y voir clair. Pour ce faire, nous bénéficions d’un nombre impressionnant de témoignages. La liquéfaction du sang de saint Janvier est un des miracles les mieux documen­tés du monde. En 1950, dans une monographie, on recensait déjà 1470 titres d’ouvrages sur la question. Le miracle avait fait l’objet de plus de 5400 observations.

La légende de saint Janvier et les gardiens de son trésor

La légende hagiographique nous rapporte que, né d’une famille noble et chrétienne à la fin du IIIe siècle ap. J.-C., Januarius (Janvier) fut, pour sa piété, choisi comme évêque par la population de Bénévent. Bien que la persécution contre les Chrétiens, ordonnée par l’empereur Dioclétien en 303, redoublât de violence, le saint parcou­rait sans cesse son diocèse pour prêcher et multi­plier les conversions. Il se rendait souvent dans la ville de Misène, au nord de la baie de Naples, où l’antre tout proche de la sybille de Cumes attirait une foule de païens avides de prédic­tions. Son zèle pieux provoqua la vindicte des Romains. Arrêtés par Timothée, le préfet de la région, l’évêque et ses compagnons furent offerts aux lions dans l’amphithéâtre de Pouzzoles. Mais les martyrs chantaient les louanges de Dieu, ce qui décontenança les bêtes. Comme elles refusaient de les toucher, le préfet ordonna leur exécution. Les Chrétiens eurent donc la tête tranchée sur le forum de Vulcain, à Pouzzoles, près des solfatare, large vallée volcanique d’où émanent encore aujourd’hui des tourbillons de fumée et des odeurs de soufre. C’était le 19 sep­tembre de l’an 305.

La tradition raconte que la nourrice de Janvier, Eusebia, recueillit immédiatement son sang dans deux ampoules que par la suite, l’on transporta avec sa dépouille dans les catacombes de Naples. Placé dans l’urne qui contenait les ossements, le sang se serait liquéfié pour la première fois à cette occasion. Mais on ne relève aucune trace historique de ces ampoules miraculeuses avant la date de 1389. Quant à l’intervention de la nourrice, il s’agit d’un conte qui apparaît dans la seconde moitié du XVIe siècle. En fait, si l’on suit avec quelque précision l’histoire mouvementée des ossements du saint et de son crâne, on se perd en conjectures quant à l’origine de la relique la plus vénérée — celle de sang. Elle est aujourd’hui conservée dans une chapelle baroque de la cathédrale et gardée avec combien de précautions depuis le XVIIe siècle par une députation de dignitaires ecclésiastiques et civils, représentant la ville de Naples et sans doute chargés d’empêcher la moindre fraude. Qui plus est, depuis 1659, des procès-verbaux très stricts sont tenus du miracle, ce qui permet de suivre son évolution au cours des siècles avec le maximum de précision. Si le sang de saint Janvier n’est pas le seul sang qui se liquéfie à Naples, c’est celui qui a été le plus objectivement observé. Depuis une vingtaine d’années, le « miracle » a cessé de n’être qu’une curiosité fol­klorique et religieuse pour attirer l’attention de grands parapsychologues.

Les grandes dates de l’histoire de Naples

Av. J.-C.

VIIIe siècle : Les Grecs colonisent l’Italie méri­dionale et la Sicile.

IVe siècle : Rome intervient en Italie du Sud et assure progressivement son hégémonie.

194 : Fondation de Pouzzoles.

1er siècle : Puteoli (Pouzzoles) devient un centre de villégiature pour les riches Romains (Cicéron, Lucullus, César, Pompée).

Ap. J.-C.

79 : Pompéi et Herculanum détruits par une érup­tion du Vésuve.

305 : Mort de saint Janvier.

IVe siècle : Les Barbares envahissent l’Italie.

536 : Prise de Naples par Bélisaire.

590 : Les Lombards fondent le duché de Bénévent.

763 : Étienne II, duc de Naples. Le duché devient autonome.

IXe siècle : Occupation byzantine.

Xe siècle : Invasions hongroises. Fin de la dernière colonie musulmane en Campanie.

1012 : Premières invasions des Normands.

1137 : Roger II de Hauteville, roi de Sicile, s’em­pare de Naples.

1194 : Avènement de la dynastie souabe des Hohenstaufen. Henri VI, roi de Sicile.

1220 : Avènement de l’empereur-alchimiste Frédéric II.

1224 : Fondation de l’Université de Naples.

1285 : Le frère de saint Louis, Charles d’Anjou, roi de Naples.

1389 : Apparition des ampoules sanguines de saint Janvier.

1442 : Fin de la dynastie angevine. Alphonse d’Aragon, roi de Sicile et de Naples.

1495-96 : Charles VIII, roi de France, se fait sacrer roi de Naples, mais il doit renoncer à son trône. Les Espagnols conservent le sud de l’Italie.

1738 : Traité de Vienne. Carlos de Bourbon devient roi de Naples sous le nom de Charles III.

1799: Éphémère république parthénopéenne de Naples.

1806 : Joseph Bonaparte, roi de Naples.

1808 : Joachim Murat, roi de Naples.

Mai 1815 : Les Bourbons reviennent sur le trône de Naples.

Oct. 1816 : Murat fusillé.

1860 : Chute des Bourbons. Rattachement de la Sicile et de Naples à la Couronne d’Italie.

On voit, par ce bref aperçu, que les Français ont eu une influence importante dans l’histoire napolitaine.


Saint Janvier : les certitudes historiques

En l’an 305, année de la persécution de Dioclétien contre les Chrétiens, l’évêque de Bénévent, Janua­rius, est décapité pour sa foi près de la soufrière de Pouzzoles. On enterre son corps dans la localité de Marciano, sur la route Pouzzoles-Naples. C’est à peu près tout ce qu’on sait de certain sur lui.

Il faut attendre le Ve siècle pour découvrir une trace du culte que lui rendent déjà les Napolitains. L’évê­que de la ville, saint Jean 1er (mort en 432) ordonne de faire transporter à Naples le corps du martyr. On l’ensevelit dans les catacombes qui aujourd’hui por­tent son nom. Une fresque de cette époque, qui le représente en tenue romaine, demeure la plus an­cienne image du saint que l’on connaisse. On lui rend déjà un culte : le 13 avril (translation du corps à Naples) et le 19 septembre (anniversaire de sa mort).

Au VIe siècle, le culte de saint Janvier s’est étendu jusqu’à l’Afrique (Carthage), en Orient et, à l’autre bout de l’Europe, en Angleterre. Pourtant, dans les manuscrits de l’époque, il n’est jamais fait état de la relique du sang.

Vers 831, le prince lombard de Bénévent récupère jalousement les ossements du martyr, mais il laisse sa tête à Naples. En 839, les reliques sont transfé­rées sur les bords du lac de Constance par ordre du fils de Charlemagne, l’empereur Lothaire. À la fin du moyen-âge, les ossements se trouvent à Montever­gine où ils sont oubliés pendant plusieurs siècles. Dans le dernier quart du XIIIe siècle, Charles II d’An­jou, roi de Naples, donne l’ordre de bâtir une cathé­drale afin d’y abriter le crâne du saint dans un buste d’argent, que cisèleront des artistes français instal­lés à la cour. À cette époque commencent les pro­cessions du reliquaire à travers les rues de Naples, mais on ne parle toujours pas des ampoules du sang du martyr.

La première mention du miracle est faite dans la chronique d’un auteur inconnu qui nous raconte, avec force émerveillement, que le sang s’est li­quéfié, le 17 août 1389. La guerre et la famine ra­vagent alors la ville. Un autre document témoigne d’une nouvelle liquéfaction, le 31 décembre 1390. La thèque contenant les deux ampoules est fabri­quée à une date inconnue, pendant l’époque ange­vine. Du XVe siècle, dix témoignages nous sont par­venus ; du XVIe, douze. À partir de 1659, des procès-verbaux du miracle sont tenus régulièrement.

En 1495, Charles VIII, fils de Louis XI, faisant valoir les droits de la maison d’Anjou, vient à Naples se faire sacrer roi, ce qui nous vaut un témoignage en langue française d’un certain Robert Gaguin, histo­rien : « Le dimanche, III jour du moys de May, le roy ouyt sa Messe à Sainct Geny… en la grant église cathedrale à Naples… On luy apporta du précieux sang de celluy sainct dedans une grande ampoule de voirre… dur comme pierre, mais après qu’il fut un peu posé sur l’autel, il commença incontinent a soy eschauffer et mollir comme ce fust le sang tiré ré­cent dhome vivant » (Mirouer historial de France — Paris 1536).

À la suite de la peste de 1527, les citoyens de Na­ples émettent le vœu de bâtir une chapelle adja­cente à la cathédrale pour abriter les reliques du saint. La première pierre ne sera posée que le 8 juin 1608 et la chapelle du Trésor inaugurée en 1646. Des personnalités françaises ont assisté au miracle de la liquéfaction du sang, comme Voltaire, Montes­quieu et Alexandre Dumas, mais il s’est refusé à Joseph Bonaparte, roi de Naples de 1806 à 1808. Quant aux ossements de saint Janvier, c’est en 1497 qu’ils sont retrouvés sous l’autel majeur de la basilique de Montevergine et rapportés en grande pompe à Naples. On les enferme dans une urne de bronze et les dépose dans l’hypogée de la cathé­drale — dite chapelle du Succorpo. Il faudra attendre 1964 pour que l’on ouvre l’urne afin de faire l’inventaire de son contenu. Un vase de terre contient des ossements à ras-bord. Les experts scientifiques commis à leur examen ont établi que les os du squelette correspondent à ceux d’un athlète d’envi­ron 35 ans et d’une taille approximative de 1,90 m.

La position officielle de l’église

Son Éminence le Cardinal Ursi, archevêque de Naples, nous rappelle la position officielle de l’Église :

« La liquéfaction périodique du sang contenu dans deux ampoules conservées dans la chapelle de saint Janvier de la cathédrale de Naples est un phénomène très remarquable qui a toujours suscité un vif intérêt et en même temps des discussions et des polémiques.

« Le fait extraordinaire, appuyé par une documentation rigoureuse depuis au moins six siècles, échappe aux lois naturelles communes et est pour cela considéré comme miraculeux.

« Toutefois l’Église, consentant pourtant au culte, ne s’est jamais prononcée officiellement sur la nature miraculeuse de l’événement, laissant aux savants toutes les possibilités d’enquête à condition que soit garantie l’intégrité des reliques ». Au-delà de cette déclaration nuancée, quelle paraît être la position officielle du Vatican ? Le Saint Siège semble plutôt favorable au culte de saint Janvier.

Sixte-Quint a accordé des indulgences en 1586. Celles-ci ont été confirmées et augmentées par Paul V (1605), Urbain VIII (1635), Innocent XII (1692). En 1907, Pie X érigeait en basilique la petite église d’Antignano où une tradition fait résider la chrétienne « qui sauva le sang de saint Janvier ».

Le problème de la fraude

Depuis plus de trois cents ans que le phénomène est scrupuleusement relaté par des témoins, il serait étonnant, s’il y avait fraude, qu’elle n’ait pas été révélée par quelque indiscrétion, puisque le « secret du procédé » devait être transmis de gardiens en gardiens au cours des siècles. Comme l’écrivait Alexandre Dumas, témoin du phénomène en 1842, ce silence serait encore « plus miraculeux que le miracle ». Mais tout investigateur scientifique doit examiner avec objectivité la moindre éventualité.

Le « sang » de saint Janvier — nous aborderons plus loin la question de savoir s’il s’agit bien de sang et, en attendant, appellerons ainsi la subs­tance sujette aux transformations périodiques — le « sang » est enfermé dans deux ampoules de verre contenues dans une thèque cylindrique en argent de 12 cm de diamètre. Un manche sert à tenir la thèque en main ou à l’adapter au bel ostensoir qui la soutient. Deux glaces circu­laires, usées par les baisers des fidèles, ferment cette thèque. Dans l’espace intérieur — un inter­valle de 8 cm sépare les vitres — les deux ampoules sont enfoncées dans un mastic sombre qui les immobilise. De l’extérieur, on aperçoit très bien ce mastic qui les soude à une couronne d’argent constituant une thèque interne, beau­coup plus ancienne (XIVe siècle) que celle qui contient le tout aujourd’hui et qui ne date que du XVIIe siècle. Si un espace de 2 cm sépare les ampoules de la vitre antérieure, elles collent à la vitre postérieure. On peut donc très bien les exa­miner. Elles sont de taille inégale : la plus grande, elliptique et aplatie, contient environ 60 cm3 ; la seconde, cylindrique, ne renferme qu’à peu près 25 cm3. La première est remplie plus qu’aux deux tiers. La seconde est vide et seuls quelques taches et caillots de la substance demeurent sur le verre. Elle fut ouverte il y a très longtemps et son contenu distribué à quelques grandes familles napolitaines ainsi qu’au roi d’Espagne, Philippe V.

En 1956, il fallut ouvrir la thèque pour retirer la sciure de bois qui s’était glissée à l’intérieur pendant la guerre, lorsque, pour les protéger des bombardements, on avait installé les reliquaires dans des caisses de copeaux. On a voulut en pro­fiter pour changer les verres usés, mais il ne fut pas possible de le faire, car le mastic durci soudait les ampoules à la glace postérieure. Ce mastic ne comporte aucune fissure permettant d’introduire quoi que ce soit dans les ampoules. Rappelons, d’autre part, que la thèque est soigneusement scellée. Jusqu’à nos jours, elle demeura enfermée derrière l’autel dans une niche dont les clefs sont réparties entre les divers dignitaires napolitains (elle est aujourd’hui, pour des raisons de sécurité, en chambre-forte). La façon dont survient le « miracle » rend d’autre part presque impossible toute manipula­tion frauduleuse.

Comment se déroule le miracle

Le phénomène se produit régulièrement aux dates suivantes :

le samedi qui précède le premier dimanche de mai (pour commémorer l’entrée des reliques du saint à Naples) ;

le 19 septembre, date de sa naissance ; et durant tous les jours de l’octave qui suit ces fêtes.

Il a lieu beaucoup plus rarement lors des fêtes du 16 décembre qui commémorent l’éruption du Vésuve de 1631 (pendant laquelle le sang resta liquide trente jours, fait exceptionnel). La liquéfaction s’effectue en outre lors de visites de per­sonnalités ou de l’exposition des reliques pour conjurer des calamités. Ainsi, le 22 août 1962, le sang se liquéfia pendant un tremblement de terre. Il se liquéfia aussi — détail sur lequel nous reviendrons par la suite — lors de la restaura­tion ou du nettoyage de la thèque. Sa fluidifica­tion fut manquée en mai 1835 et mai 1944. En mai 1954, il fallut attendre 22 heures pour l’ob­server.

Le processus du miracle se déroule depuis des centaines d’années selon un rite immuable. La cérémonie a lieu le matin à 9 heures dans la chapelle du Dôme, appelée « Trésor de Saint-Janvier ». Le reliquaire du buste d’argent, conte­nant le crâne du saint, et revêtu de ses orne­ments épiscopaux les plus précieux, est exposé près de l’autel gardé par des carabiniers. La chapelle est occupée par des témoins privilégiés (on n’y accède que sur invitations). Dans la cathédrale voisine, envahie par une foule fer­vente, les fidèles prient et implorent le saint de réaliser une nouvelle fois le miracle. Attendent dans la chapelle de hauts dignitaires ecclésias­tiques et militaires, des responsables munici­paux, des personnalités culturelles ainsi que les députés laïques du Trésor — qui depuis 1659 veillent sur les reliques. Dans la centaine d’invi­tés qui assistent de très près au phénomène, il faut compter les « parentes de saint Janvier ». Ces vieilles et braves femmes du peuple, rangées près de l’autel, supplient leur patron de réaliser son miracle et le pressent vertement — elles ont leur franc-parler, dit-on — lorsqu’il n’agit pas assez vite. Elles estiment leur présence et leur action indispensables et se transmettent leur charge héréditairement depuis des siècles.

L’abbé-gardien du trésor présente au buste d’ar­gent la thèque du sang — qu’il a sortie de son ostensoir — puis l’élève vers la foule. Il incline la thèque, la tourne et la retourne, la secoue pour montrer que le sang, dans son ampoule, est bien coagulé. Stimulés par un abbé, les fidèles entament alors des litanies reprises par la foule de la cathédrale. Certains prient à genoux. « Saint Janvier, réjouis-nous ! », répète-t-on. Le temps passe, plus ou moins long suivant les années. En général, il faut attendre d’une demi-heure à soixante minutes.

Soudain le phénomène se produit. Le gardien du trésor approche la thèque d’une bougie : le sang remue ! les litanies s’arrêtent et le Délégué du Trésor — en redingote et cordon rouge — agite le mouchoir de sa pochette. Après un moment de silence impressionnant — on devine l’émotion ardente de la foule — les applaudissements crépi­tent, tandis que le commissaire de police enregistre soigneusement le temps d’attente écoulé pour le procès-verbal du jour. Ensuite on présente la thèque aux dignitaires qui la baisent pieusement et contemplent avec admiration le sang redevenu liquide. Puis le reliquaire est baisé par les « parentes de saint Janvier », avant de partir pour une lente procession dans la cathédrale. Les fidèles émerveillés entonnent un Te deum triomphal, tandis qu’à toute volée sonnent les cloches.

Les aspects paranormaux du phénomène

On doit se demander d’abord si la substance enfermée dans l’ampoule est réellement du sang. C’est ce que semble confirmer l’analyse spectro­scopique faite par les professeurs Sperindeo et Januario en septembre 1902. Immédiatement après la liquéfaction, ils décelèrent en effet dans la relique les deux bandes de l’oxyhémoglobine qui prouvait ainsi la présence d’une quantité importante de sang artériel (le liquide est tel­lement épais que l’on dut pratiquer l’analyse spectrale en inclinant le reliquaire et en faisant passer le rayon lumineux à travers la couche subsistant sur la paroi interne de l’ampoule). Les professeurs Alfano et Amitrano remar­quèrent en outre qu’une substance colorée don­nant un spectre analogue à celui du sang ne pou­vait pas être découverte au Moyen Age. Tout laisse donc supposer que la relique contient réel­lement du sang, en quantité importante — mais nous ne sommes pas absolument certains qu’elle ne contienne que du sang.

En fait, ce sang devrait être décomposé depuis longtemps. Certains savants rationalistes, tel Paul Saintyves, supposèrent donc qu’y furent mêlés des conservateurs comme l’essence balsa­mique ou la résine aromatique. Il réduisait le phénomène à une « très banale expérience de laboratoire » (le sang aurait subi un traite­ment, mais lequel ?). De plus, il escamotait déli­bérément tous les phénomènes paranormaux qui affectent la relique. Ils sont pourtant extrême­ment importants et difficilement explicables par la science actuelle.

1. — Pour n’importe quel corps ou mélange déterminé — à pression constante — la tempéra­ture de fusion est toujours constante. Ce qui n’est pas le cas pour le sang de Naples. En effet, la liquéfaction s’effectue en mai et en septembre — parfois en décembre — à des températures ambiantes qui varient de 5 à 30 °C. Ainsi le Pr De Luca nota, en 1879, qu’elle se produisit le 19 mai à 30 °C après deux heures d’attente, alors que le 25 septembre, elle avait lieu en un quart d’heure à 25 °C. Il existe donc une absolue indépendance entre les deux facteurs : tempé­rature et temps nécessaires pour que se pro­duise le changement d’état.

2. — Après sa liquéfaction, la substance pré­sente des variations de volume. Le sang, qui emplit aux 2/3 l’ampoule, se dilate progressive­ment et occupe toute la fiole. Ce phénomène se produit surtout en mai. Par contre, en sep­tembre, le volume diminue le plus souvent. On a constaté que le phénomène est rarement rapide lorsque le volume augmente, mais qu’il est très rapide lorsque celui-ci diminue. Le Dr Sperindeo a noté, pour le contenu de l’ampoule, des varia­tions de 23 à 24 centimètres cubes, ce qui est énorme comparativement à sa taille.

Lorsqu’une substance, pure ou mélangée, passe de l’état solide à l’état liquide, la variation de volume se fait toujours dans le même sens (aug­mentation de volume pour la plupart des subs­tances, diminution pour certaines comme l’eau, par exemple). Or, dans ce cas, il n’y a pas de loi fixe : la même substance tantôt augmente, tantôt diminue en passant à l’état liquide.

3. — Ne pouvant sortir les ampoules, les savants ont pesé la thèque pendant le phéno­mène (la mesure est donc assez grossière). Ce qui n’empêche pas de constater, en contradiction avec la loi physique de la conservation de la masse, des variations d’environ 26 grammes en huit jours. Le Pr Sperindeo et le Père Silva (en 1902 et 1904) ont noté avec effarement que, lors du phénomène, le poids croît alors que le volume diminue, tandis que parfois, au contraire, le poids diminue alors que le volume augmente. Ces données, qui échappent à toutes les lois phy­siques, sont escamotées par des savants rationalistes comme Paul Saintyves.

4. — La couleur du sang varie. Partant du brun foncé à l’état solide, il évolue vers le brun clair, le rouge jaunâtre et l’écarlate le plus vif.

5. — Sa viscosité évolue aussi. Le caillot passe de l’état solide à l’état pâteux, puis à l’état fluide, parfois aussi fluide que l’éther — et cela indépendamment de la température et des mou­vements que l’on imprime au reliquaire.

6. — Parfois une partie de la substance ne se li­quéfie pas et laisse subsister en son sein un caillot plus ou moins important appelé globe (globo), qui persiste des journées et même des semaines. Le peuple napolitain voit dans l’appa­rition de ce globo une espèce d’oracle répondant à ses plus anxieuses interrogations.

7. — Enfin du sang liquéfié émanent parfois des bulles et de l’écume qui deviennent si abondants qu’on parle — faussement, mais le mot fait image — d’ébullition du sang.

Ces prodiges ne sont pas explicables par les données scientifiques que l’on possède actuelle­ment. Le caillot contenu dans les ampoules est, nous venons de le voir, probablement du sang coagulé. Mais ce sang ne répond pas aux lois qui gouvernent la coagulation du sang.

Ce qui frappe surtout, font observer les profes­seurs Caserta et Lambertini, c’est la conserva­tion du caillot sans processus de destruction, ainsi que la répétition du phénomène à travers les années et les siècles. Quelquefois du caillot s’exprime le sérum dans lequel flotte le « globe », de volume variable. Mais souvent le grumeau se dissout complètement. En ce cas, la liquéfaction s’effectue avec formation de bulles gazeuses. Et puis, après un nombre d’heures indéfini, le cail­lot réabsorbe son sérum et se resolidifie complè­tement. Il s’agit en quelque sorte, disent Caserta et Lambertini, d’« un caillot qui vit et qui respire avec des alternances de dilatation et de contraction, analogues à l’inspiration et à l’expiration de la fonction vitale de la respiration ». Quelle énergie, s’interrogent-ils, permet à cette subs­tance de telles métamorphoses ? Et le Dr Elio Biancani de s’émerveiller : « Ce caillot défie le temps et notre savoir, indifférent aux lois qui régissent les phénomènes et leur succession, se réglant de manière inexplicable et personnelle. » On doit certes regretter que les analyses scien­tifiques du sang de saint Janvier soient si anciennes puisqu’elles datent du début du siècle. L’Église ne veut pas que soit compromise l’inté­grité des reliques et on la comprend, car ouvrir l’ampoule contenant encore du sang serait ris­quer de perdre à tout jamais un vestige aussi précieux. Certes, l’analyse de la substance per­mettrait de résoudre toutes les interrogations. Mais à quel prix ? Le mastic durci contraindrait de briser l’ampoule pour l’ouvrir au risque d’anéantir son contenu. On pourrait par contre tenter de percer le verre à l’aide d’un fin trépan et d’extraire une goutte de la fiole. Ce qui per­mettrait de procéder entre autres à l’étude spec­trographique sur un verre plat (au lieu du verre courbe de la fiole) — et à l’étude chromatogra­phique (étude de la substance par la différence d’absorption de ses composés sur un papier buvard).

Par contre les risques sont incalculables. Certes, il serait possible de reboucher le trou avec du verre fondu, mais — en plus du risque de briser l’ampoule séculaire — on courrait le danger de rompre le mystérieux équilibre intérieur de la relique, peut-être même d’y apporter la pollu­tion. Les examens au carbone 14, affirment les professeurs Caserta et Lambertini, entraîne­raient la disparition de la moitié du sang. D’analyses en analyses, on finirait par épuiser le contenu de l’ampoule, à la grande colère des fidèles napolitains. On voit qu’il est difficile d’aborder scientifiquement l’étude du sang mira­culeux. Nous y reviendrons en fin d’article pour émettre quelques suggestions positives.

La pierre de Pouzzoles

Conjointement aux phénomènes qui affectent l’ampoule de la cathédrale de Naples, se déroule un autre prodige sanguin à 14 km de la ville, dans l’église du couvent des Capucins de Pouz­zoles. C’est en ces lieux, raconte-t-on, que fut décapité saint Janvier en l’an 305 de notre ère, sur le forum de Vulcain, tout à côté des soufrières (sol­fatare) où se manifeste la nature volcanique de la côte napolitaine. L’église du couvent abrite la pierre sur laquelle Januarius aurait posé sa tête lors du supplice. Certains y voient aussi le bas­sin dans lequel coula son sang ou plutôt celui dans lequel la nourrice lava ses mains ensan­glantées. Quoi qu’il en soit, cette pierre, pré­sentée verticalement dans une niche, rougit lorsque le sang du martyr se liquéfie à Naples et parfois même, dit-on, exsude des gouttes de sang.

Cette pierre est un bloc de marbre d’1 mètre sur 60 cm, creusée en son milieu d’un renfoncement rectangulaire de 0,40 cm de haut, 0,30 cm de large et 0,15 cm de profondeur. À sa partie supérieure est sculptée une croix grecque. Le creux rectangulaire de la pierre paraît sous l’éclairage électrique de couleur rouge-brun en taches inégalement réparties.

Que se passe-t-il exactement à Pouzzoles au moment de la liquéfaction du sang de Naples ? Notons d’abord que le phénomène se produirait avant ou après cette liquéfaction. Les taches sombres commenceraient à rougir, puis exsude­raient des gouttes de suintement. Le 22 février 1860, lorsque l’église de Saint-Janvier prit feu, le liquide ruissela si abondamment que Mgr Purpo, évêque de Pouzzoles, l’épongea avec du coton. Le 19 septembre 1894, nouveau fort suintement que le Père Dugo de Sorrento recueilli à son tour. Ces cotons, conservés précieusement, continueraient à rougir en même temps que la pierre. Le 31 mai 1926, un de ces cotons fut soumis par le Père Padulano au labo­ratoire de médecine légale de Naples. L’analyse révéla qu’il s’agissait de sang humain. Bien entendu, la relation de ce cas nécessite l’emploi du conditionnel, car rien ne prouve qu’il ne s’est pas produit de fraude, même bien intentionnée. Il faut regretter qu’aucune analyse du phéno­mène n’ait encore été faite avec un contrôle scientifique suffisant. Selon les professeurs Caserta et Lambertini, les suintements ten­draient à être moins évidents de nos jours.

On a supposé que la chaleur ou l’humidité provo­quait cette exsudation. Mais cette hypothèse semble fausse. Car le 19 septembre 1902, le Pr Sperindeo, après avoir éteint les cierges de la chapelle, prit, toutes les cinq minutes, la tempé­rature ambiante alors que se déroulait le phénomène. Cette température demeura cons­tante (1o C) et eut même tendance à décroître à la fin de l’observation. En septembre 1927, Mgr Rocco se servit d’un hygromètre pour rele­ver le degré d’humidité de la niche. L’appareil marquait 62 lorsque les taches devinrent d’un rouge vif et 100 lorsqu’elles retournèrent au rouge sombre. Cette mesure demeura constante pendant trois jours consécutifs. On ne peut donc incriminer l’intervention de l’humidité.

Diverses hypothèses pour éclaircir le mystère

Nous avons vu qu’il y avait peu de chance pour que se produisît la moindre fraude. Reste donc l’explication scientifique ou, si elle se montre incapable d’apporter quelques certitudes rassurantes pour la raison, celle praeter-naturelle. Mais, à ce sujet, rappelons ce qu’en disait saint Augustin : « Un miracle ne se produit pas en contradiction avec la nature mais avec ce que nous savons de la nature. »

On a donc émis une multitude d’hypothèses plus ou moins rationnelles pour expliquer le prodige de la liquéfaction du sang de saint Janvier. Cer­taines sont absurdes, d’autres doivent être examinées de très près. On peut les classer en deux groupes : explications physico-chimiques et explications psychiques qui, elles, intéressent plus directement la parapsychologie.

Explications physico-chimiques

Certains pensent que la liquéfaction se produit par action de la chaleur ambiante, celle des cierges, des lumières électriques, des mains des prêtres, des radiations thermiques émises par la foule. Si la substance est bien du sang, le résultat devrait être inverse, car la chaleur a tendance à accélérer la coagulation. D’autre part, les prêtres saisissent la thèque par son manche et non par les fioles elles-mêmes. La température n’est jamais identique et varie de 30° à 6° C en décembre. Enfin, parfois, le sang est déjà liquéfié lorsqu’on le sort de sa niche.

Certains, comme le père Herbert Thurston, S.J. croient plutôt qu’il s’agit d’une action phototropique, c’est-à-dire provoquée par la lumière. Il écrit en toutes lettres que l’on pour­rait « supposer la découverte fortuite de quelque corps ou mélange qui, demeurant dur dans l’obscurité, perdrait plus ou moins de la consistance lorsqu’il serait exposé à la lumière du jour dans une atmosphère plus chaude… » (les miracles ont lieu surtout en mai et septembre, rarement en décembre). On peut lui objecter que parfois le sang est déjà liquéfié lorsqu’on ouvre la niche. Et que parfois, il refuse de se liquéfier bien qu’ex­posé à la lumière.

Les mouvements que l’on impose à la thèque. Ces mouvements que le gardien du Trésor imprime au reliquaire pour constater si le sang est encore dur ou liquéfié ne sont pourtant pas suffisants pour déclencher le phénomène : parfois, le sang se liquéfie dans la niche. Parfois, il faut attendre de longues heures pour que l’évé­nement se produise. Enfin, le sang se solidifie souvent pendant la procession malgré les secousses que subit l’ampoule.

Nous avons déjà dit que le sang s’est parfois dissout à l’improviste lorsqu’un prêtre ou un orfèvre nettoyait la thèque ou la réparait. Certes, cette liquéfaction n’était alors ni attendue ni désirée. Mais doit-on incriminer les mouvements que subit la thèque, certainement très doux de la part de mains aussi pieuses ?

On a parlé de l’adjonction au sang d’une substance inconnue qui activerait sa liquéfac­tion. Certains savants ont tenté de reconstituer un tel mélange. On supposa qu’il s’agissait de sang d’agneau mélangé à de la chaux (Pierre Molinès). Mais au contraire, la chaux accélère le durcissement du sang (Fortunio Liceto). On imagina qu’il ne s’agissait pas de sang, mais de graisse fondant à la chaleur. Certains pensèrent même à l’humi­dité de l’air (hypothèse hygroscopique) alors que l’ampoule est hermétiquement scellée ! Le Pr Al­bini, de l’Université de Naples, « inventa » en 1890 une préparation de chocolat en poudre, sucre, caséine, sérum de lait, sel de cuisine et eau qui, au repos, devient solide et se liquéfie lorsqu’on l’agite fortement et longuement. On peut lui objecter que le chocolat n’a été importé en Europe que bien après l’apparition des ampoules. Et ceci n’explique pas les change­ments de couleur, de poids et de volume.

Le 22 décembre 1906, le Pr Guido Podrecca invita publiquement des curieux dans les salons de la Maison du Peuple à Rome pour présenter ce qui aurait dû être la fidèle reproduction du miracle. Il fit apporter une fiole contenant du sang coagulé de veau mélangé à une substance homogène préparée par le chimiste Giaccio. On posa la fiole horizontalement sur une table entre cinq chandelles, dont deux se trouvaient à 3 cm. Après une demi-heure, le miracle ne s’était toujours pas produit et les assistants commençaient à s’impatienter. Alors, pour aller plus vite, Podrecca fit tourner sa fiole horizontalement sur la chandelle en prétendant que l’on faisait de même à Naples. Après 50 mn d’attente de plus en plus fébrile, le sang se liquéfia et Podrecca triompha : le volume s’était, prétendait-il, accru. Et pourtant sa tentative n’eut pas plus de suites que celle du Pr Albini.

De son côté, le Pr Insenkrae émit l’hypothèse que se trouvaient dans la substance des compo­sants d’un poids spécifique inférieur à celui des autres éléments, qui, se portant à la surface, simulaient la solidification. Cette thèse ne résis­tait pas à l’expérience. Au repos, la substance aurait dû se coaguler. Or c’est le plus souvent le contraire qui se produit. Parfois elle se liquéfie seulement à la partie supérieure, ce qui ne coïn­cide pas avec les données de la thèse d’In­senkrae.

Une formule avait été découverte au XIXe siècle par le naturaliste Eusebio Salverte. Le mélange se composait de 10 g de suif, 12 g d’éther et, en excipient, de laque de carmin. Cette substance fond à 23° C, température qui, en effet, se rap­proche de celle de la chapelle. Mais ce mélange se partage nettement en trois couches horizon­tales superposées, ce qui ne se produit pas avec le sang de saint Janvier. Rappelons en outre que l’éther ne fut découvert qu’en 1540 et la laque carminée en 1790.

On a supposé encore que dans l’ampoule se trou­vait de la gélatine (mais il faut une température élevée pour la fondre et sa fusion n’est jamais parfaite). Le Pr Lambertini imagina une intervention éventuelle des colloïdes. Cependant la solution colloïdale ne répartit pas uniformément ses molécules et forme des grumeaux que l’on appelle des micelles. Les coagulations colloï­dales, comme la gélatine, peuvent reprendre du volume si on leur fournit de l’eau, ce qui n’est pas le cas ici, puisque les ampoules sont herméti­quement closes.

Les hypothèses concernant l’intervention d’une substance étrangère au sang, mais permettant son changement d’état, ne sont donc pas convaincantes. On peut malgré tout supposer qu’intervient en effet dans sa liquéfaction une substance médiévale inconnue de nos chercheurs actuels. Nous mettrons de côté cette possibilité pour la réexaminer à la fin de notre article. Nous rappelons encore pour mémoire la thèse qui lierait la liquéfaction sanguine à la proximité du Vésuve (Naples) ou des solfatare (Pouzzoles). On a en effet constaté la préserva­tion de certaines substances organiques à Pom­péi grâce à l’intervention de l’anhydride carbo­nique d’origine volcanique. Cette hypothèse expliquerait peut-être la conservation du sang, mais certainement pas ses changements d’état périodiques.

LA COAGULATION DU SANG

Si l’on recueille du sang dans un vase de verre transpa­rent, les caillots plus lourds descendent au fond, le sérum surnage. Séparés par centrifugeuse, les éléments du sang sont les suivants environ la moitié de plasma jaune (so­lution saline contenant des enzymes métaboliques — protéases — lipoprotéines — glycoprotéines — globulines — albu­mine transportant les hormones — plaquettes (environ 5 %) — globules blancs (1 %) — globules rouges (environ 45 %). Si chacun a entendu parler des globules rouges et blancs, le rôle des plaquettes est moins connu elles ser­vent à la coagulation du sang.

Chargé d’oxygéner, nourrir et épurer les tissus de l’orga­nisme, le sang, véritable organe vital, doit circuler dans les vaisseaux. Il est donc tenu fluide grâce à la présence dans sa composition de substances anticoagulantes — an­tithrombine et héparine. Mais sa fluidité dépend aussi de sa rapidité. Les parois cellulaires qui tapissent les vais­seaux sanguins — l’endothélium — sont constituées de telle sorte que le sang n’y adhère pas. Lorsqu’une lésion se produit dans la paroi vasculaire, il se coagule. Il forme un caillot qui arrête l’hémorragie. Malheureusement, ces caillots peuvent apparaître à l’intérieur des vaisseaux eux?mêmes à la suite d’une lésion de la paroi endothéliale, ce qui provoque la thrombose.

En cas de blessure, les plaquettes adhèrent d’abord forte­ment à la plaie et l’obstruent en s’agglomérant. Puis les substances qu’elles contiennent activent la formation de la thrombine, enzyme coagulante de la protéine soluble du plasma. La transformation du fibrinogène (protéine du plasma) en fibrine est due à un processus de poly­mérisation, c’est-à-dire à la réunion de grandes chaînes des molécules du fibrinogène déjà volumineuses. La fibrine, substance filamenteuse, emprisonne les globules du sang et contribue à la formation du caillot. La coagulation s’effectue en 2 minutes 30 secondes environ. Son processus est irréversible.

De nombreux facteurs entrent en jeu dans le processus de coagulation. Ses irrégularités constituent des mala­dies, comme l’hémophilie, absence de coagulation du sang, de nature héréditaire.

Lorsque le sang se trouve recueilli dans un récipient, en un premier temps il se coagule. Puis le caillot se rétracte et exsude sa partie liquide, le sérum. Enfin il se dessèche totalement.

Les explications psychiques

1. — Pour certains, le sang ne devient liquide que grâce à un phénomène de « sympathie magnétique » entre le crâne du saint (enfermé dans son buste d’argent) et son sang, réunis lors des cérémonies. C’est la thèse de certains spi­rites comme Strauss et Neumann. Mais le sang se liquéfie aussi en l’absence du crâne. Selon Mangin et Cavalli, le sang posséderait toujours une « énergie vitale » capable de le liquéfier.

2. — La liquéfaction serait due à l’énergie psy­chique de la foule. Le désir de voir se produire le miracle chez les fidèles créerait une force physio­logique capable de dissoudre le sang. Rappelons la présence de ces femmes du peuple, les « parentes de saint Janvier », jouant un véritable rôle de « médiums » pendant la cérémonie et for­mant une réelle « chaîne magnétique » active, renforcée par des prières et des chants. C’est la thèse des professeurs Di Pace et Fusco, Alfano et Amitrano. Mais rappelons que le sang s’est par­fois liquéfié tout seul, dans sa niche ou pendant son nettoyage. Parfois il ne se liquéfie pas, mal­gré l’ardeur des supplications de la foule. Donc la présence des « parentes de saint Janvier » ne semble pas indispensable au « miracle ». On doit reconnaître cependant que même les orfèvres chargés du nettoyage peuvent émettre une « énergie psychique » favorable.

Les grandes thèses parapsychologiques en présence

Il nous paraît intéressant d’insister sur les explications parapsychologiques que peuvent nous fournir de grands chercheurs actuels.

Le Pr Hans Bender, le célèbre parapsychologue de l’Institut pour les zones frontières de la psychologie, de Fribourg-en-Brisgau (R.F.A.), émet une hypothèse hardie qui, il nous en avertit, demeure purement spéculative (Étonnante para­psychologie). Il compare en effet les « miracles » de Naples avec « les phénomènes paranormaux accompagnés d’effets physiques reliés à un certain objet » et non à des personnes. Il assimile donc la liquéfaction sanguine de saint Janvier aux phénomènes de poltergeist liés à un lieu. Cet événement paranormal, qui n’est pas encore expliqué scientifiquement, présente, selon la lit­térature anecdotique populaire si importante qui le concerne, une grande analogie avec la tradi­tion napolitaine de la liquéfaction sanguine. Il s’agit en effet de ce qu’on appelle populairement une « hantise » qui affecte et « enchaîne » une manifestation paranormale à un lieu ou à un objet, par suite d’un événement tragique lié à cet objet.

Ainsi l’acte de violence (décapitation du saint), la relation du phénomène avec la relique du buste (présence du crâne) permettraient l’iden­tification du « miracle » avec le poltergeist, encore favorisée par le climat de culte, le « champ affectif » qui les entourent. Bender rap­pelle en outre que l’apparition du phénomène est, selon la croyance populaire, interprétée comme présage favorable ou défavorable, avec reconnaît-il cependant, des « critères de corréla­tion un peu arbitraires ». Les signes alarmistes correspondraient ainsi avec la mort des arche­vêques, des guerres ou des tremblements de terre. Les poltergeist se produisent aussi au moment d’événements tragiques ou les précèdent (tableaux qui tombent, pendules qui s’arrêtent, ampoules électriques qui éclatent). Dans la Revue Métapsychique (n° 3 – sept. 1966), le savant allemand précise : « Il ne semble pas du tout évident que ce soit le mort qui revient ou une manifestation de l’énergie désincarnée, mais je crois plutôt qu’un champ affectif post mortem peut subsister et former une sorte de tourbillon d’énergie, une larve du mort, comme un résidu d’un dernier paroxysme psychique, associé à un acte de violence et caractérisé par l’absence d’actes rituels de rémission. » C’est ce qu’on appelle une rémanence psychique. Ici, dans le cas de saint Janvier, le « paroxysme psychique » au moment de la mort ne serait pas, comme dans le cas des suicidés, un paroxysme de désespoir, mais bien une exaltation du don de soi et de foi spirituelle. « Tandis que la hantise dans son caractère destructif semble continuer ce déses­poir et étaler une rancœur permanente, les phé­nomènes mystérieux de la liquéfaction du sang continuent la sérénité d’avoir atteint la vie éter­nelle symbolisée dans une manifestation maté­rielle et terrestre qui se perpétue. » Le champ affectif favorable du culte entretiendrait depuis lors ce phénomène de rémanence.

Selon le Dr Hubert Larcher (dans son ouvrage Le sang peut-il vaincre la mort ? — 1957), on ne peut exclure qu’une substance mystérieuse ait été mélangée au sang présumé de saint Janvier. La relique étant apparue officiellement en 1389, il s’agirait d’une substance découverte non par la chimie de Lavoisier qui date du XVIIIe siècle, mais par l’alchimie. La substance qui prêterait sa vie énigmatique au sang de saint Janvier pourrait être d’origine alchimique.

Le Dr Larcher note les « coïncidences » qui rap­prochent l’ampoule de saint Janvier du vaisseau alchimique : tous deux doivent être hermétique­ment clos (on les appelle sépulcres). Ils sont enfermés dans l’athanor (le reliquaire de verre et le fourneau de l’alchimiste). Ils sont soumis au « feu de Naples » (l’équivalent, par un feu très doux, d’une distillation très lente). L’auteur compare ensuite la substance enfermée dans l’ampoule à la matière du Grand Œuvre, qui toutes deux se dissolvent et se coagulent alternativement, passent successivement de l’état de mouvement à l’état de repos. Ce qui définit pleinement les métamorphoses du sang de saint Janvier. Selon le Dr Larcher, le processus du sang demeurerait stabilisé depuis des siècles (et n’évoluerait donc plus vers d’autres stades alchimiques) parce que la température à laquelle il est soumis ne subit plus de changements importants (aux variations saisonnières près). Selon l’auteur, la substance présente dans le sang de saint Janvier, qui lui accorde ses pou­voirs de liquéfaction et de coagulation, corres­pondrait donc aux caractéristiques de la matière du Grand Œuvre. Mais l’alchimie nous laisse une autre possibilité d’explication. Au lieu d’être exogène, la « substance philosophale » serait d’origine endogène. Selon la théorie du conseiller Eckhartshausen, à force d’ascèse opérative, le sang de l’alchimiste serait lavé de ses poisons destructeurs et régénéré par la « Médecine universelle » (le sang de Jésus-Christ contenu mythiquement dans le Graal). Aux « noces mystiques » correspondraient dans le corps des « noces chimiques », permettant la « transmutation » de celui-ci. C’est ce que nous avons déjà suggéré, particulièrement grâce aux recherches du Dr Larcher, dans notre précédent article sur l’incorruptibilité physique post mortem de saint Charbel.

Toutefois il est à remarquer, comme nos lecteurs le noteront en lisant notre encadré sur les sangs miraculeux de Naples, que nombre de ces sangs échappant aux normes de la nature, sont appa­rus dans la région de Naples entre les XIVe et XVIe siècles. Sortaient-ils tous de la même officine alchimique ? Un « Philosophe » découvrit-il à cette époque le produit étonnant qui allait émerveiller les siècles à venir ? Il ne s’agit que d’une hypothèse, mais elle ne peut être dédaignée. Rappelons pour terminer, la déclaration pru­dente du Père Thurston S.J. : « Je n’ai aucun désir de dogmatiser sur une matière si difficile ; il me semble pourtant que sur ces prétendus miracles, la prudence nous fait un devoir de ne pas recourir à une explication surnaturelle avant d’avoir loyalement considéré les difficultés qui se rencontrent sur la voie d’une telle solu­tion. »

Vœux pour un renouvellement de la recherche

Quels sont les vœux que l’on peut émettre pour faire progresser l’étude scientifique du sang de saint Janvier ?

Le Pr Corrado Piancastelli, qui avoue sa perplexité face au « miracle », n’émet aucun doute sur la véracité du phénomène et ne lui découvre aucune explication rationnelle. Il demande que soient reprises et vérifiées les expériences aujourd’hui trop anciennes. Selon les professeurs Caserta et Lambertini, les archives de la chapelle du Trésor devraient être mises en ordre plus rationnellement et ouvertes plus largement aux savants. Il faudrait créer une bibliothèque (plus de 1500 ouvrages sur le sujet), un musée spécialisés et un centre de ren­contres des chercheurs s’intéressant aux pro­blèmes januariens.

Puisqu’on ne peut ouvrir les ampoules, il serait souhaitable de filmer de près les métamorphoses du sang dans le reliquaire afin d’éliminer les failles subjectives émotionnelles des observa­teurs. Il faudrait que ces prises de vues aient lieu régulièrement au cours des ans afin de comparer objectivement les différentes phases du proces­sus et leurs variations saisonnières. Cette observation impartiale permettrait de formuler des inductions importantes. On devrait procéder à une nouvelle analyse spectroscopique à l’aide d’appareils comme le spectrophotomètre infrarouge, ainsi qu’à une analyse des taches de la pierre de Pouzzoles beaucoup plus facile à réaliser. Ces examens devraient être liés à ceux des autres reliques de sang de Naples, dont celles de sainte Patricia. Déjà en 1957, puis en 1966, le Dr Larcher demandait la création d’une commission d’études des reliques sanguines et des phénomènes sanguins paranormaux. En 1972, Caserta et Lambertini réclamaient la création d’un « centre d’études historico-scientifique sur les phénomènes de liquéfaction sanguine ». Le Pr Bender reprend en 1977 le même vœu pieux : « …la recherche parapsychologique devrait maintenant trouver le moyen d’étudier à fond ces prodiges. On devrait former une commission comprenant des physiciens, des chimistes, des physiologistes, des théologiens et des para­psychologues qui œuvreraient en collaboration. L’approche expérimentale peut parfaitement s’accommoder aux exigences de la foi ». L’Église en effet ne se montre pas à priori hostile à une telle démarche scientifique si celle-ci demeure respectueuse de l’intégrité des reliques. Alors qu’attend-on ? Comme il est regrettable de n’avoir pas encore assisté à la naissance de cette fameuse « commission européenne » que chacun souhaite si ardemment.

Il est temps de faire progresser une étude qui soulève encore tant d’interrogations, sans, bien entendu, que l’intervention de la science nuise en quoi que ce soit à une spiritualité religieuse qui ne s’est jamais exprimée dogmatiquement sur de telles manifestations.

LES SANGS MIRACULEUX DE NAPLES

Bien que le plus connu de tous, le sang de saint Janvier n’est pas le seul qui se liquéfie dans la région de Na­ples. La fréquence du phénomène apporte au dossier du prodige de nouveaux éléments qui, si possible, nous dé­concertent encore plus profondément. Le Père Thurston S.J., dans la revue des Pères jésuites « Les Petits Bol­landistes » consacrée à la « Vie des Saints », rappelle qu’il faut juger ces « miracles » avec la plus grande pru­dence. Ils sont, précise-t-il non sans quelque scepti­cisme, « une manifestation assez inutile de la toute-puissance divine ». Il s’étonne que « l’immense majorité des cas que nous appellerons de « sang miraculeux » appartient à Naples ou du moins à cette partie de l’Italie méridionale qui a été, pendant des siècles, sous la do­mination de Naples ». Il remarque que ces sangs mira­culeux sont apparus au XVIe siècle, donc après la ré­surgence des ampoules de saint Janvier en 1389.

Mais relevons les cas les plus fameux de sangs miracu­leux napolitains (après celui du patron de la ville).

On note dans l’hagiographie napolitaine un grand nom­bre de saints personnages qui, saignés après leur mort, fournissent un sang frais et liquide. Ce sang, enfermé dans une ampoule ou recueilli sur un linge, devient reli­que et provoque de nombreux prodiges et miracles. Ainsi en est-il de saint André Avellin (mort en 1608), du Bienheureux Bonaventure de Potenza (mort en 1711), de saint François de Geronimo (mort en 1716), du vénérable Jean-Baptiste de Borgogna (mort à 26 ans en 1726), du Père César Sportelli (mort en 1750), du Père Latessa (mort en 1755), de saint Gérard Majella (Mort en 1755), etc…

La fréquence. des saignées post mortem amène le Père Thurston à déduire « qu’à Naples on s’attendait à ce que le corps de toute sainte personne décédée dût saigner ». Saint Alphonse de Liguori devait bien connaître cette pieuse coutume, car il prévint d’avance ses con­disciples : « Quand je serai mort, ne tentez pas avec moi cette expérience, car je ne rendrai pas de sang ». Lors­qu’il mourut en 1787, on ne réussit pas en effet à re­cueillir de son corps le moindre sang. Et pourtant le Professeur lsenkrahe raconta avoir vu, en 1911, une petite ampoule de sang de saint Alphonse dans une église de la Via San Sebastiano dédiée au Saint. Et ce sang se liquéfia devant lui à sa demande.

Les prodiges de sang étaient tenus par les Napolitains, continue le Père Thurston, « comme une ingénieuse manière dont Dieu manifestait la foi et les mérites ex­ceptionnels de leurs pieux compatriotes ».

Le cardinal Newman s’étonnait lui aussi, dans une lettre écrite en 1846, du nombre de prodiges sanguins. à Naples. Il dit avoir pris connaissance, outre le miracle de saint Janvier, des prodiges du sang de sainte Patricia, de saint Jean-Baptiste, du pieux jésuite Da Ponte et de saint Pantaléon. Tous ces sangs se liquéfient à une date donnée, en général le jour anniversaire de la mort du saint.

Le Père Thurston fait justement remarquer que l’on doit reconnaître comme suspecte l’attribution à saint Jean-Baptiste des reliques sanguines portant son nom, et en­core en dénombrait-on plusieurs, disséminées dans différents couvents.

En fait, pour identifier ce genre de reliques, les religieux procédaient d’une façon aussi ingénieuse qu’ingénue : ils attribuaient la relique au saint dont la fête correspondait avec le jour où le sang manifestait visiblement ses propriétés paranormales, ou lorsqu’il se liquéfiait au moment où l’on prononçait le nom du saint. Comme le sang redevint fluide le 29 août, jour de la décollation du Baptiste, on l’attribue à ce saint.

Dans l’église de San Gaudisio se trouvait une relique du sang de saint Étienne qui se liquéfiait lorsque retentis­sait l’hymne Deus tuorum militum . Cette relique fit son apparition en 1561. En l’église de San Lorenzo et en celle de Santa Maria Donn’ Alvina étaient exposées deux fioles contenant de le graisse de saint Laurent, qui fondait le jour de sa fête en août. Avellino, non loin de Naples, possédait une fiole de sang et de graisse du même saint. Pendant l’octave de la Saint Laurent, la masse, raconte-t-on, demeurait en « continuel mouvement ». Dans la fiole qui le contenait, le sang du bien-heuraux Bernardin Realini mort à Naples en 1616 se conserva intact pendant deux siècles. Il enflait parfois tellement qu’il remplissait la fiole à moitié vide. Il entrait aussi en « ébullition ». On voyait encore l’ampoule au XIXe siècle.

Dans la cathédrale de Ravello, non loin d’Amalfi, se trouve le reliquaire du sang de saint Pantaléon qui se liquéfie non seulement le jour de se fête, mais aussi, dit-on, lorsqu’on pénètre dans l’église avec un m morceau de la Vraie Croix. Une autre relique sanguine de saint Pan­taléon se trouvait en l’église de San Severo, à Naples et se liquéfiait également, ainsi que le sang de sainte Ur­sule, à Amalfi, celui de saint Eustache à Scala, celui de saint Blaise à Eboli, localités voisines de Naples. Soit une vingtaine de prodiges réguliers dans les églises et 9 couvents de Naples et des environs immédiats. Encore maintenant, le sang de sainte Patricia se liquéfie dans son ampoule en l’église du même nom, le jour de la fête de la sainte. Thurston fait remarquer que la fête de tous ces saints se situe pendant la saison chaude. Dans tous les cas que nous avons cités, le sang se con­serve de longues années après son extraction. Il re­tourne à l’état liquide à certaines dates précises et par­fois entre en « ébullition », c’est-à-dire qu’il présente des bulles et de l’écume.

Le Père Thurston, sceptique, comme nous l’avons vu, fait remarquer que toutes ces reliques doivent surtout changer d’état quand on les expose assez longtemps à la lumière et à l’air et, ajouterons-nous, à la vénération des fidèles. On ne connaît pas suffisamment le compor­tement du sang après la mort, poursuit le Père Thurston, ce qui fausse notre jugement. Il s’excuse d’avoir servi, en quelque sorte, « d’avocat du diable » pour ra­mener le « miracle » à ses vraies proportions et poser les véritables problèmes sur le plan scientifique. S’avouant perplexe (mais il écrit cette étude en 1927), il laisse finalement à chacun le soin de se faire un jugement par lui-même et c’est ce que PSI lNTERNATIONAL propose à ses lecteurs en leur présentant le dossier des liquéfac­tions sanguines napolitaines.

L’ÉNIGME NON ENCORE RÉSOLUE

Pour terminer, rappelons les contrôles de poids de l’ampoule sanguine de saint Janvier effectués par les professeurs Sperindeo et Silva en 1904 :

19 septembre : ampoule pleine 1015,025 g

20 : le volume et le poids diminuent 1010,025 g

21 : le volume et le poids diminuent 1004,600 g

22 : diminution du volume et augmentation du poids 1008,000 g
24 : diminution du volume et augmentation du poids 1009,200 g
26 : diminution du volume et augmentation du poids 1011,010 g

Alors que la liquéfaction momentanée d’un solide peut être obtenue artificiellement (entre autres par la thixotropie, action physique des secousses et mouvements dans le changement d’état d’une substance), aucune théorie scientifique actuelle n’est capable d’expliquer cette distorsion entre les variations de volume et de poids.

Une vidéo sur le sang de Saint Janvier se trouve à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/x9hehr_liquefaction-du-sang-de-saint-janvi_news