Florence Trystram : L’Église et le paganisme au Moyen-âge


29 Oct 2016

(Revue 3e Millénaire ancienne série. No 14. 1984)

La société médiévale française a subi de rudes bouleversements entre l’An Mil et le XIIIe siècle. Dans son article paru dans notre n° 13 (mars-avril 1984), Florence Trystram montrait comment la société, régie par les hommes, avait quasiment mit les femmes en esclavage. Dans ce deuxième volet, elle retrace comment l’église catholique impose sa loi en se glissant fort habilement dans la trame spirituelle du paganisme. Ce véritable viol des consciences — sans pareil dans toute l’histoire de l’humanité — a été réussi grâce à un amalgame et une récupération de toutes les mythologies préexistantes. Voici, tout brièvement, hélas, comment s’est opérée cette subtile métamorphose.

« Le christianisme avait cru d’abord devoir remédier aux maux d’ici-bas et ils continuaient. Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu’il vînt quelque chose et l’on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral in pace ; le serf attendait sur son sillon, à l’ombre de l’odieuse tour ; le moine attendait dans les abstinences du cloître, dans les tumultes solitaires du cœur, au milieu des tentations et des chutes, des remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait autour de lui, et qui, le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l’oreille : Tu est damné. »

Ainsi Michelet dépeint-il le malaise qui étreint les habitants de l’Europe à la veille de l’An Mil. Il en déduit, et après lui beaucoup d’autres, que la crainte de la fin du monde, à cette date fatidique, était présente dans tous les cœurs. Les historiens ont depuis longtemps montré qu’il n’en était rien, et pas plus à la veille du changement de millénaire qu’aux autres époques, les populations n’ont daté la fin du monde et le jugement dernier. Toutefois, on ne peut nier qu’une atmosphère de catastrophe et d’angoisse a régné durant cette période troublée de l’histoire de l’Europe, et on peut s’interroger sur les raisons de ce mal de vivre.

Les Romains avaient su, lorsqu’ils avaient colonisé la Gaule, imposer leur mode de vie et leur civilisation sans heurter les coutumes et les mœurs, les croyances et les rites. Ils avaient simplement ajouté leur panthéon à celui qui existait déjà avant eux et la romanisation avait essentiellement touché les villes. Les envahisseurs barbares, lorsqu’ils ont déferlé sur l’Europe, ont apporté avec eux d’autres croyances et d’autres coutumes, qui sont venues s’amalgamer avec celles qui les précédaient, qui se sont composées avec elles, dans un mélange aux éléments plus ou moins forts selon les régions. Mais là aussi chacun pouvait s’y retrouver et s’appuyer pour lutter contre une vie difficile et une nature peu docile, sur toute une série de croyances et de rites adaptés aux mentalités et aux habitudes culturelles.

Rien de tel lorsque l’Église impose la loi chrétienne. Clovis, premier roi barbare à épouser le christianisme à la veille du VIe siècle, l’impose à son armée d’abord, à tout son peuple ensuite. Et l’Église s’empresse de s’engouffrer dans cette brèche légalement ouverte. En quelques siècles, elle s’implante en triomphatrice : partout, les chapelles et les églises dominent le paysage de leurs clochers ; partout, les lois se dessinent, fondées sur la morale chrétienne partout les évêques et les prêtres prêchent la bonne parole. Aux alentours de l’An Mil, la partie est gagnée : sauf quelques îlots de résistance, le christianisme a conquis l’Europe. Mais suffit-il de construire des églises, d’établir des lois, de faire des célébrations solennelles et des discours savants pour s’imposer aux consciences ? Là gît le mal de l’An Mil : on a tué les anciens dieux, on a démantelé les rites séculaires, on a déraciné les croyances ancestrales, on a extirpé des esprits les repères qui permettaient au peuple de se sécuriser ; et on a remplacé tout cela par une doctrine trop savante et trop intellectuelle pour être comprise par des intelligences encore frustes. Alors il n’y a plus rien dans les esprits qu’une insurmontable angoisse. Plus rien ne permet de lutter contre les forces mauvaises, contre une nature austère, contre des éléments hostiles. Et le peuple, c’est vrai, vit dans l’angoisse, même si ce n’est pas exactement l’angoisse eschatologique de l’attente et la peur de la fin du monde.

C’est pourquoi l’Église, dès l’An Mil, dès qu’elle a été géographiquement installée partout, dès que le pouvoir, en la personne des rois, des princes, des évêques, et des clercs, appuiera sans aucune réticence son travail, va entreprendre une tâche énorme : celle de meubler les consciences, celle de remplacer un monde qui s’est écroulé, qu’elle a largement contribué à faire s’écrouler, par un autre, qu’elle va tirer des évangiles et de la doctrine chrétienne. Un par un, elle va remplacer tous les éléments des cultures ancestrales, sociales ou religieuses, par d’autres qui lui seront propres.

Les mêmes éléments de base se retrouvent dans pratiquement toutes les mythologies, dans toutes les religions. Seules, les trois grandes religions monothéistes, le christianisme, le judaïsme et l’islam, y échappent. Le génie de l’Église chrétienne va être, pour parvenir à s’imposer aux consciences, de réussir un amalgame entre les mythologies préexistantes et ses propres fondements. Elle va maintenir le Dieu unique, ayant dicté sa loi au monde et l’ayant fait comprendre par l’intermédiaire des textes révélés et des prophètes, avant d’envoyer une représentation de lui-même en la personne du Christ. Mais elle va parvenir à maintenir aussi, sous des formes détournées, toutes les croyances anciennes, en les assimilant dans une sorte de légende dorée qui n’a plus grand-chose à voir avec la simple pureté du christianisme des origines.

Il est un exemple frappant de cette subtile métamorphose : dans le panthéon gaulois les deux divinités principales étaient Belen et Gargan. Belen était le père, grand dieu solaire, dont le culte avait été répandu par les populations pré-indo-européennes. Gargan était le fils, plus proche de l’homme et de la nature qu’il côtoyait. Il était lié aux pierres, aux arbres, aux eaux. Remplacer Belen par le Dieu de la Bible ne représente pas de véritable difficulté et la substitution n’est que nominative. On passe d’un grand Dieu à un autre et les esprits s’y font aisément. Mais Gargan, si humain, si proche, dans toutes les manifestations de la vie quotidienne, dans tous les lieux où chacun passe tous les jours ? Le peuple l’aime, ce Gargan, et a besoin de lui comme protecteur immédiat. On ne peut l’assimiler au Christ, qui se soucie davantage de l’esprit que la nature. Comment faire comprendre à des hommes simples que les pierres et les arbres, le tonnerre et les éclairs, l’eau et la terre, procèdent tous de Dieu et ne sont dépendants d’aucune autre force ? Comment empêcher que l’on se retourne vers une divinité ancienne, proche, familière, chaleureuse, amicale, et que de surcroît on parvient facilement, à l’aide de quelques rituels simples, à se concilier ? Comment extirper Gargan de sa place privilégiée ?

L’Église va trouver la parade : elle ramène un jour de Rome un certain Gorgon. En 765, Gorgon arrive en Lorraine, et de là, ce saint, qui n’a aucune existence physique attestée, va se répandre partout où Gargan régnait. La substitution est facilitée par les deux noms, si proches en un temps où les dialectes et les prononciations pullulent, où l’écrit est réservé aux clercs. On allait porter une offrande à Gargan, pour s’assurer contre les calamités, pour faire venir un enfant au ventre des femmes stériles, pour guérir des malades. On va maintenant prier devant la statue de Gorgon, qui orne, précisément, la même fontaine, le même carrefour, la même grotte. Le tour est joué : Gargan est christianisé en saint Gorgon, et tout le monde s’y retrouve : le petit peuple, qui a récupéré, sans encourir les foudres du ciel, ses habitudes ancestrales ; l’Église, qui a inventé un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

Il en va de même de tous les saints, innombrables et obscurs, dont la légende tient à la mythologie plus qu’à la doctrine chrétienne et qui ont donné leurs noms à nos villages, à nos églises, à nos lieux-dits. Ils sont tous des récupérations des dieux anciens. Ils ont tous repris les fonctions qu’occupaient ceux-ci. Il y a le saint guérisseur, le saint accoucheur, le saint protecteur, le saint de la grêle et celui de la sécheresse, le saint du bétail, le saint du renouveau, celui du gel, il y a le saint auquel on voue les enfants, celui à qui on confie les morts. Tous, ils sont là, souriants, prêts à rendre service, à jouer leur rôle. Tous ils sont là, intermédiaires entre un Dieu lointain, terrible, jaloux, vengeur, et des hommes qui ont peur et besoin d’une protection contre tout ce qui les terrorise. Puisqu’ils ne sont que des intermédiaires, l’Église les admet, et les charges seulement d’acheminer jusqu’à Dieu les prières de ses fidèles. Le monothéisme n’y perd rien ; tous ces saints n’ont été que des hommes, dont les légendes racontent la vie édifiante qu’il convient d’imiter si l’on veut plaire à Dieu, et qui servent de caution à une morale austère, trop austère même pour être exactement obéie. Mais, puisqu’ils ont été des hommes, ils comprennent et pardonnent. Non contente de substituer des saints aux anciennes divinités païennes, l’Église adopte la géographie de la culture qu’elle remplace : le Mont Saint-Michel n’est autre que le plus haut lieu du culte voué à Gargan.

Toutefois, l’invention des saints ne suffit pas. Il faut aussi que l’Église, en ces temps obscurs, récupère tous les rituels païens, et les transforme en rites chrétiens. Elle ne peut simplement les supprimer, elle sait bien qu’elle n’y parviendrait pas. Et là aussi elle entreprend un long travail de conquête. Ainsi en est-il du rite et de l’hommage qui lie à tout jamais un suzerain et son vassal, et qui va régir pendant des siècles les rapports entre les hommes. Chacun est le vassal de quelqu’un, et le suzerain de quelqu’un d’autre, et la société s’organise ainsi en une vaste pyramide où la vassalité descend en cascade du roi, suzerain suprême, au plus modeste de ses sujets. Pour ce faire, il faut une cérémonie solennelle. L’hommage se déroule selon un rite minutieux, au cours duquel le vassal se remet à son seigneur. Le seigneur accepte, et lui transmet en échange un fief. Celui qui rompt le serment prononcé se met en faute non seulement envers l’autre partenaire, mais aussi, et c’est là que l’Église intervient, envers Dieu. Donc il se damne. Un des éléments symboliques essentiels de cette cérémonie est le geste qui consiste en ce que le vassal donne ses mains au suzerain, qui les prend entre les siennes, sous l’œil attendri de l’homme d’Église qui assiste à la cérémonie, et au-dessus d’une bible ouverte en gage de garant. Cette gestuelle des mains n’a rien à voir avec la doctrine chrétienne : c’est un très ancien geste des peuples indo-européens, et toute la cérémonie n’est qu’une cérémonie reprise des traditions anciennes, christianisées, récupérées par l’Église, et qui perd très vite sa connotation païenne. Tout le monde a oublié d’où vient cette tradition. Y pense-t-on aujourd’hui lorsqu’en guise de salut on se serre la main ? C’est pourtant un rite qui remonte à la nuit des temps, et qui s’est transmis à travers les générations par l’intermédiaire d’une cérémonie très chrétienne. La différence aujourd’hui est qu’en se serrant mutuellement la main, les deux personnes se mettent à égalité. Lorsque jadis le vassal mettait ses mains dans celles du suzerain, ils établissaient une hiérarchie.

Ainsi, entre le VIIe siècle, encore à peu près complètement païen dans la plus grande partie de la population, et le XIIe siècle, époque de la construction des cathédrales, qui sont le fruit du travail de tout ce même peuple jadis païen, l’Église a fait un formidable travail de conquête, en utilisant les bases mêmes du paganisme. A-t-elle parfaitement réussi, en transformant les rituels, en christianisant les légendes, en mettant au point sa liturgie, et ne subsiste-t-il aucune résistance ? On peut se le demander lorsque, précisément au XIIe siècle, alors qu’elle peut croire avoir vaincu, et n’avoir plus à lutter que contre de sporadiques hérésies qui ne sont même plus païennes, mais simplement des détournements de la doctrine chrétienne, un personnage nouveau fait son apparition dans le monde : le diable. Il n’était auparavant que le nom donné à une entité obscure, le mal. Il devient à cette époque le compagnon de chaque jour. On peut le côtoyer n’importe où, chez soi ou dans la rue, dans les forêts et dans les campagnes, au pied de son lit ou dans les monastères. Il est omniprésent, familier, on le connaît, chacun l’a vu au moins une fois. Il a des cornes, des pieds fourchus, une queue, il sent mauvais, il est rouge ou noir. Où le trouverait-on dans les évangiles, ce démon ricanant, qui connaît si bien les mœurs des hommes ? La fascination qu’il exerce sur les populations, qui aimeraient en fait se le concilier plutôt que lutter contre lui, devra en permanence être combattue. Il est bien païen, ce diable qui hante les esprits. Il a peu de rapport avec le monde prêché par le Christ et ceux qui devraient être ses disciples. Les histoires que l’on rapporte à son sujet ressemblent fort aux anciennes légendes qui couraient dans les campagnes avant la venue des chrétiens. Elles leur ressemblent tellement qu’aujourd’hui des historiens passent leur vie à tenter de démêler l’écheveau compliqué de leurs origines. Il est le maître du feu, qui brûle dans son enfer. Il est le maître des puissances obscures de la nuit, le maître des éclairs de la foudre et des orages. C’est lui qui fait par ses maléfices périr le bétail, c’est lui qui rend les femmes stériles, c’est lui qui vient tenter les moines et éveiller les désirs impurs chez les pucelles.

Car, en même temps que le diable, les sorciers arrivent. Mort le paganisme ? Pas tant que cela. Quelque part, au plus profond des consciences, il est toujours là. En apparence, l’Église l’a extirpé, et le monde est chrétien. Mais les rites, les mots, les habitudes subsistent. Lorsqu’on a remplacé Gargan par Gorgon, on n’a pas tué Gargan. Il a traversé les siècles, jusqu’à réapparaître dans le Gargantua de Rabelais. De même, les pratiques païennes, même si la plupart ont encore lieu sous la bénédiction des prêtres, ne sont pas mortes. Elles subsistent suffisamment pour que les historiens d’aujourd’hui les retrouvent dans leurs analyses de la sorcellerie. Là où les clercs horrifiés voyaient l’œuvre du diable, les spécialistes d’aujourd’hui retrouvent tous les anciens rituels, liés aux saisons, à la nature, aux forces profondes qui mènent le monde. Si les sabbats ont lieu les jours de pleine lune, au cœur des forêts, c’est que ces nuits-là étaient privilégiées dans les rites païens. Si les mois de mars et de septembre voient se multiplier les cérémonies obscures et les messes noires, c’est que l’équinoxe était un temps fort de l’année païenne, qui n’a pas sa place dans l’univers chrétien.

Si, à partir du XIIe siècle, la sorcellerie a connu une formidable carrière, accentuée encore par la répression dont elle était victime, c’est que les hommes endoctrinés par l’Église dans une religion mystérieuse, difficile, loin de la nature, qui leur prêchait des vertus impossibles, leur promettait un paradis inaccessible ou un enfer terrifiant, ces hommes pétris d’angoisse ont senti la nécessité de se raccrocher à leur passé lointain, aux légendes peu à peu transformées, aux habitudes que rien n’avait pu anéantir, des habitudes d’êtres simples et frustes, qui veulent bien prier Dieu à l’Église le dimanche, mais qui ne veulent pas nuire à des forces incompréhensibles et à d’autres dieux qui pourraient tenter de se venger si on les reléguait dans l’oubli. Le diable est là pour concentrer toutes ces pulsions et on lui rend, à lui aussi, un culte, au risque de laisser quelques prêtresses brûler sur un bûcher. Dieu néglige trop le matériel. Il ne s’occupe que de l’esprit. Alors, pour le matériel, pour la vie quotidienne, on a recours aux puissances ancestrales dont on ne sait plus qu’elles sont d’origine païenne, mais dont on sait bien qu’il ne faut pas les contrarier. Que gagnerait-on à voir ses récoltes dévastées par les grêles, son fils mourir de maladie ou son bétail crever sans raison ? Dieu ne s’en occupe pas, il faut bien que quelqu’un d’autre le fasse. Et les sorcières se multiplient, malgré une sauvage répression. Pourtant, on étonnerait bien tous ces habitants de l’Europe médiévale, si on leur disait qu’ils ne sont chrétiens que de jour, qu’en surface, qu’en public. S’il croit en Dieu, il croit aussi au diable, qui n’est que son envers. Il ne sait pas que par lui, le paganisme survit.

Il faudra encore attendre quelques siècles pour que l’Église domine et vainque vraiment. C’est au XVIIe siècle seulement qu’ont lieu les derniers procès de sorcellerie. Il aura fallu plus d’un millénaire à l’Église pour s’imposer et pénétrer les consciences.