André Niel : L'Homme du Non-Mental et la Psychanalyse (Etude sur l'Inconscient Zen)


06 Aug 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 119-121, Septembre-Décembre 1955)

On a l’impression, malgré les progrès récents de la Psychologie et les découvertes de la Psychanalyse, qu’une grande distance sépare encore l’homme de la connaissance complète de lui-même. Il semble que depuis Freud, et malgré les efforts de ses successeurs, la science psychologique soit parvenue à un certain palier où elle s’est immobilisée. La cause d’un tel arrêt, c’est l’obstacle de la contradiction intérieure sur lequel vont aujourd’hui buter les théories les plus subtiles. Malgré eux, les psychanalystes sont portés à supposer l’existence d’un tel conflit fondamental. Certes, le dessin structural que Freud nous propose de l’appareil psychique est extrêmement confus. En gros, le « Surmoi » moral et social s’y oppose aux instincts sexuels dirigés par le « principe de plaisir ». Chez Adler, son disciple et contradicteur, le conflit fondamental prend une autre forme : il oppose, dans l’individu, le sentiment et sa faiblesse à l’image compensatrice d’un Moi plus puissant et supérieur. Mais justement, la variété des aspects qu’on lui attribue est la preuve que le conflit fondamental n’a pas encore été envisagé en lui-même. Les philosophes ont pourtant représenté ce conflit sous les formes les plus précises et les plus diverses : l’Etre et le Non-Etre, l’Essence et l’Existence, l’Un et le Séparé, le Moi et le Non-Moi, la Société et l’Individu, etc…, tous les aspects de la dualité-contradiction. Mais il s’en faut de beaucoup que le psychologue soit parvenu à abstraire avec autant de précision la cause de cette même dualité ! Sans doute a-t-il eu le tort jusqu’ici de ne pas se tourner avec assez d’attention et de faveur vers le problème métaphysique des rapports de l’Etre avec le Non-Etre, parce que ce problème est aussi celui des rapports entre l’individu et l’infini, le moi et le toi, l’homme et lui-même. Il est vrai qu’à son tour le métaphysicien se détourne injustement de la psychologie car le problème intérieur et concret de son être-au-monde conditionne certainement la manière dont se pose pour lui, sur le plan de l’abstraction, le problème tout à fait général de l’Etre… Mais le vrai problème, celui de la contraction intérieure, n’aime pas à être mis au jour. En effet, chacun trouve dans son propre état de conflit des satisfactions auxquelles il est vivement attaché. L’état intime de contradiction est le ressort direct d’une activité facilement exaltante. Nous avons parlé d’un « principe de plaisir ». Mais le seul principe de plaisir (nous ne parlons pas ici du bonheur authentique, toujours gratuit) c’est la satisfaction d’agir ou de voir agir dans la croyance profonde qu’il existe des CONTRAIRES et que l’un des deux termes doit être détruit. N’en avons-nous pas la preuve dans les jouissances que tout un public retire journellement des informations et des spectacles qui se rapportent à un conflit entre individus ou groupes d’individus ? Or, la réflexion sur la cause réelle de ces plaisirs est comme une première atteinte à un bien précieux, atteinte contre laquelle se défend ici spontanément tout un ordre psychologique établi.

De ces résistances inconscientes, il serait pourtant souhaitable de venir à bout. Nous avons vu, en effet, comment le progrès des sciences psychologiques s’est arrêté devant l’obstacle radical de la conscience contradictoire. Certes, les psychanalystes recommandent de n’aborder qu’avec beaucoup de précautions chez le patient les phénomènes de résistance et de refoulement. Mais c’est bien en vain qu’on essaierait de tourner ici le mur de la contradiction, car il décrit autour de chaque conscience prisonnière un cercle sans rupture ! La seule méthode libératrice veut donc qu’on aborde le problème bien en face. Or, l’un des moyens de réaliser ce face à face avec le problème fondamental de la contradiction intérieure, c’est évidemment l’examen des tentatives déjà produites dans le but de poser et de résoudre cette question fondamentale. Le Bouddhisme Zen semble bien avoir été l’une de ces tentatives. La pensée occidentale découvre aujourd’hui cette doctrine [1]. L’une des idées principales qui ont servi à la définir, dès le VIme siècle de notre ère, c’est la notion de Non-Mental ou d’Inconscient [2]. Nous voudrions pouvoir jeter ici les grandes lignes d’une comparaison possible entre la nature de cet Inconscient et l’inconscient de la psychanalyse.

Des significations très diverses ayant été attribuées au mot « inconscient » depuis l’allusion faite par Leibnitz à l’existence de « petites perceptions inconscientes », il convient d’abord de préciser que nous entendrons ici par inconscient physiologique ou fonctionnel toute la part de l’activité organique et psychologique qui échappe au contrôle direct de la conscience. Le fonctionnement de l’organisme et celui de notre esprit disparaissent en effet presque complètement dans une zone de ténèbres qui nous en voilent les mécanismes. L’inconscient fonctionnel comporte à la fois un aspect statique et conservateur (par exemple dans la mémoire) et un aspect dynamique d’invention et de découverte. C’est le philosophe allemand E. Von Hartmann qui a le premier insisté sur le caractère proprement créateur de l’inconscient fonctionnel (dans sa « philosophie de l’inconscient », ouvrage paru en 1869). Mais il ne faudrait pourtant pas oublier ici le rôle de la conscience à qui il appartient en définitive de préparer et d’orienter aussi bien l’activité conservatrice (par exemple dans l’acquisition des habitudes) que l’activité de découverte de l’inconscient fonctionnel. A vrai dire, nous sommes ici devant un système nettement adapté aux intérêts de l’espèce : un certain fonds de réflexes et de mémoire constituant une réserve de connaissances analogue à l’instinct chez l’animal tandis que l’inconscient d’invention apporte avec lui un véritable élan d’évolution d’un type nouveau, le devenir des connaissances et des techniques, d’où s’ensuit le transformisme universel de l’activité humaine. La conscience est ici la pourvoyeuse de problèmes tandis que leur résolution revient à l’inconscient créateur. Ainsi, l’homme ne manquant jamais de nouveaux problèmes à résoudre ni de solutions à leur apporter, l’espèce se trouve-t-elle entraînée dans un courant indéfini de progrès. Et pourtant, ce courant ne laisse pas de se dérouler dans un cadre immuable, celui où la conscience elle-même situe tous les problèmes qu’elle découvre : le cadre permanent du système physique et biologique de l’homme-monde. Il existe ici un ordre harmonieux, un équilibre conscience-inconscient qui semblerait devoir rendre possible un devenir sans fin de l’évolution humaine dans le cadre du cosmos. Malheureusement, la conscience ne se contente pas de proposer à l’inconscient créateur les énoncés de problèmes toujours nouveaux : elle apporte avec soi son propre problème existentiel. Nous allons voir comment l’apparition de ce problème inattendu s’oppose en fait à l’établissement de rapports normaux entre la conscience commune et l’inconscient fonctionnel, et comment se trouve par là entravé l’épanouissement biologique et spirituel de l’espèce.

Partons du fait que toute conscience est, nécessairement, individuelle. Ainsi, l’individu-conscience est-il, fatalement, conscience d’un être dans l’être et d’un être parmi les êtres. L’individu a conscience qu’il existe d’une manière séparée : sa conscience est conscience d’une séparation. Mais comment une telle séparation pourrait-elle s’accompagner d’une rupture radicale de l’unité de l’être-existant ? Si, en effet, l’existence pouvait être rompue en un seul point d’une manière aussi absolue, elle tomberait aussitôt en poussière et serait anéantie. C’est pourquoi, normalement, la conscience de l’individu-séparé devrait s’accompagner de sa conscience de l’unité du monde, c’est-à-dire de la perception de son rattachement au monde. Mais, pour une raison inconnue, l’image d’un tel rattachement ne se forme pas spontanément chez l’individu. Sans doute, la conscience de l’unité de l’être-existant universel ne lui fait-elle pas entièrement défaut, mais rien ne la rapproche, sous cette forme, de la conscience qu’il a d’être un Moi séparé… On assiste alors à un phénomène curieux. Parce qu’il est incapable de vivre sa séparation dans le sentiment qu’elle est aussi réunion au monde, l’individu va tenter de réaliser artificiellement cette totalité du monde dans le cadre de la séparation des êtres. Et ceci de la manière la plus étonnante : certains êtres séparés sont, soudain, considérés comme faisant obstacle à l’unité de l’être, ils sont recouverts, en quelque sorte, d’une teinte négative. L’individu croit alors devoir donner pour but à son action la réalisation de l’Etre-uni par la négation et la destruction du faux-être constitué par l’ensemble des objets et des individus de l’Etre-désuni. La Volonté, le Désir nés. Ils sont l’expression d’un vouloir-être constamment tendu vers l’affirmation d’existence d’un certain Existant-positif, corollairement à la négation d’un certain Existant-négatif. Un tel Vouloir est désormais irrésistible. On peut voir en lui la fameuse « Volonté de Puissance » de Nietzsche et d’Adler; mais il explique aussi la « Volonté » de Schopenhauer, et il nous éclaire sur la Libido de Freud : ces impulsions ne répondent à aucune tendance biologique réelle. Toutes ces formes du Désir ne sont que les produits d’une malfaçon de la conscience originelle des individus séparés. Et l’énergie que ces forces mobilisent n’est qu’une énergie de déviation. C’est pourquoi nous proposons de réunir sous l’appellation de faux-inconscient ou inconscient de contradiction toutes les tendances qui procèdent du désir aveugle de réaliser l’Un par la négation-destruction du Non-Un.

C’est le faux-inconscient ou inconscient de Contradiction qui peut notamment porter l’enfant à « préférer » son père ou sa mère et à désirer plus ou moins l’exclusion de l’autre terme de la dualité. La « Complexe d’Œdipe » a sa place toute prête dans le cadre général du comportement de Contradiction… Conséquences analogues du comportement inconscient d’opposition sur le plan social, où l’activité de tous est d’affirmation de quelque chose par la négation d’autre chose : affirmation du Moi par le mépris des Autres dans l’égoïsme et l’ambition; affirmation du Mien par la négation du Tien dans l’avidité; affirmation du Tien par la négation du Mien dans la « vertu » de charité, etc… La quête de- l’Un-par-opposition, ou Suprême, régit tous nos actes ! Cependant, au terme de cette action de désir et de conquête, la résumant dans une manifestation collective à caractère tragiquement significatif, il y a la guerre, conséquence sinistre, mais inévitable de l’état de division-contradiction propre à chaque conscience individuelle. Est-ce que son but n’est pas, de part et d’autre, la destruction de l’Homme-désuni et le triomphe de l’Homme-uni, autrement dit la victoire de l’Existant-humain positif sur l’Existant-humain négatif ? Or, la guerre est devenue aujourd’hui l’avertissement à notre espèce que son mode d’activité moral et social doit être rectifié car il la mène à son suicide. Le développement de l’Histoire vient donc confirmer ici une vérité psychologique : nous sommes sur le plan d’une activité humaine proprement artificielle, parce que dominée par la contradiction de l’existant et de l’existant, et de l’homme par l’homme — et sans aucun rapport avec les intérêts de la vie.

Les « guérisons » de la psychanalyse ont certainement permis jusqu’à présent à un certain nombre d’hystériques et de névrosés de redevenir des amants, des croyants ou des soldats « normaux », c’est-à-dire des névropathes socialisés. Mais le conflit fondamental n’étant pas éliminé, on le retrouve fatalement sur le plan social. Sans doute ne peut-il être question de revenir ici sur des recherches qui gardent aujourd’hui encore une réelle utilité. L’échec relatif de la psychanalyse est lui-même une éclatante confirmation de cette supposition qu’il existe, dans tout individu, un conflit essentiel fondamental. Les psychanalystes n’ont encore cru devoir s’intéresser qu’à la pathologie de la contradiction. Or, l’ensemble de nos relations humaines — parce qu’il s’ordonne dans un véritable système universel de la contradiction — constitue, aussi bien, un faux-état normal dont il conviendrait de constituer au plus vite une psychopathologie à caractère plus pénétrant et essentiel.

Il existe un argument erroné qui affirme l’obéissance fatale de l’homme à sa nature originelle. Certes, l’homme vit originellement dans l’ignorance de son rattachement fondamental à l’être du monde, et cette ignorance lui octroie comme une seconde nature, mais singulièrement factice ! De cette ignorance, il semble par ailleurs tout à fait capable de se délivrer par une sorte de prise de conscience de sa nature réelle d’être-séparé-des¬-autres-êtres-mais-unis-à-la-totalité-de-l’être. Les penseurs du Bouddhisme Zen usent ici d’une expression très curieuse et significative : « voir en sa propre nature ». Cette « vision » serait libératrice de la contradiction intérieure : « Tant qu’il existe une manière dualiste de regarder les choses, dit Hui-neng dans un de ces discours, il n’y a pas de libération. La lumière affronte l’obscurité; les passions se dressent devant l’illumination. Il n’y a compréhension… que si ces contraires sont illuminés par Prajna (ou vision dans la « nature propre ») de telle sorte qu’un pont franchisse la brèche » [3]. Or, la prise de conscience libératrice dont nous venons de parler est très proche de cette « vision » du Zen. Prendre conscience de soi dans l’unité de tous les soi c’est, en effet, se poser dans l’être et avec l’être et non plus vers l’être contradictoirement à tel état ou objet du non-être. C’est un tel état de conscience que le Zen qualifie de Non-Conscience ou d’Inconscient. « L’Inconscient, dit Shen-Hui, c’est ne pas penser à l’être ou au non-être, à être limité ou à n’être pas limité. » Cet Inconscient ne doit donc pas être confondu avec celui de la psychanalyse puisqu’il suppose au contraire que ce dernier — c’est-à-dire le faux inconscient, ou inconscient de contradiction — se trouve dissous. Quelle est la nature véritable de cet inconscient de « non-conscience », à la fois dans ses rapports avec l’inconscient de Contradiction et avec l’inconscient fonctionnel, nous allons maintenant nous efforcer à le définir d’une manière précise.

L’Homme du Non-Mental et le Psychanalyse (suite)
(Revue Etre Libre. Numéros 122-124 Janvier-Mars 1956)

Sans doute, lorsqu’on veut parler de l’Inconscient du Bouddhisme Zen, aurait-on avantage à conserver la traduction littérale du terme chinois « wu-nien », c’est-à-dire « non-conscience ». En effet, le mot français inconscient implique toujours l’absence totale de conscience alors que l’Inconscient du Zen, ou Non-Mental, consiste en un certain mode particulier de la conscience psychologique, ou conscience de soi [4]. Mais comment peut-on appeler Non-Conscience un certain état de conscience ? On veut simplement parler ici d’une conscience non-fixée [5], c’est-à-dire non attachée, libre de toute pensée impliquant d’une manière ou de l’autre la division-contradiction de l’Etre.

Revenons à l’état de conscience séparé, en tant que conscience d’un être séparé dans l’être, mais à part toute idée de réunion à l’unité fondamentale de cet être. Nous savons comment, de la non-affirmation de cette unité par l’individu au moment même où s’affirme sa séparation, résulte finalement le désir de la fonder par la conquête d’un véritable état-uni-de-la-séparation, tel qu’il devrait logiquement résulter de la destruction du séparé-non-uni (le « mal », l’Existant-négatif, l’Infrahumain), d’où le comportement de Contradiction et l’inconscient de désir. La « conscience » devient ici croyance dans l’absolue vérité d’un certain aspect de l’existence, généralement identifié à un certain symbole — individuel ou collectif — de l’Un-par-opposition. Mais de la même manière que la conscience contradictoire se rattache ainsi à tout moment à quelque objet symbolisant pour elle le Suprême-par opposition (tel Moi, tel Dieu, telle Situation sociale, tel Vice, telle Vertu), la conscience non-contradictoire est tout à fait incapable de tomber dans un tel attachement. Envisageons, par exemple, le Moi et le Toi. La conscience-détachée, ou non-contradictoire, ou la Non-Conscience (de quelque-chose-par-opposition) ne se laisse jamais aller à aucun « choix » en faveur de l’un ou l’autre des deux termes de cette dualité, et rien ne peut la faire sortir de cette indifférence. Le lien qui rattache nécessairement à un Moi toute conscience séparée se prolonge ici naturellement dans un autre lien de même nature unissant le Moi au Toi, au Non-Moi en général : les Autres, l’Infini… Autrement dit, la conscience d’une séparation-dans-l’être est-elle aussi bien, ici, accompagnée de la conscience d’une réunion-à-l’être. N’est-ce pas à une telle conscience de l’unité malgré la séparation que font allusion de nombreux textes bouddhistes lorsqu’ils affirment que la « nature de Bouddha est identique en tous les êtres, chez l’ignorant comme chez le sage » [6]?  « Dès le commencement — dit Hui-neng — il n’y a pas, dans notre propre nature, une seule chose qui puisse être atteinte » [7]. Parce qu’en effet l’être-individu est, par nature, relativement séparé et non absolument séparé. Malheureusement, cette nature propre à l’homme reste ignorée de l’homme lui-même. D’où son égarement dans une fausse nature et sa soumission aux pulsions du faux inconscient ou inconscient de désir, cette sorte d’élan psycho-métaphysique qui l’emporte malgré lui vers une Totalité d’illusion, et aussi la source constante, en lui, du plaisir de mépriser, dominer ou détruire tout ce qui n’appartient pas à l’essence de cette Totalité !

La seule Totalité, la seule unité qui pourra jamais être vécue par l’homme ne pourra être atteinte ou réalisée par son action. L’action vraie ne peut tendre vers l’unité pour cette bonne raison qu’elle se déroule elle-même dans l’unité : elle accomplit elle-même l’unité et ne peut, par conséquent, tendre à l’obtenir. De la même manière — l’énergie créatrice ne risquant plus ici d’aller se perdre dans la conquête d’une Unité illusoire — l’action vraie réalise-t-elle le plus parfait épanouissement de l’inconscient fonctionnel créateur dans le cadre indivisible et unique de l’homme-monde.

C’est aux effets d’une telle délivrance de l’action dans l’unité que fait allusion Hui-neng dans les lignes suivantes : « En fin de compte, il n’y a ni accomplissement ni réalisation… La nature de Bouddha ne connaît ni croissance ni décroissance, que ce soit dans le Bouddha lui-même ou dans le commun des mortels… Le point essentiel est… de laisser le mental se mouvoir selon sa nature et remplir ses fonctions inépuisables. » [8] « L’Inconscient signifie être conscient de l’Un absolu », enseigne par ailleurs Shen-Hui. Pourtant, une telle formule prise isolément donnerait une fausse idée de la véritable Non-Conscience. « Affronter toutes les conditions objectives et demeurer… libre de toute forme d’émotion, c’est là l’Inconscient » affirme d’une manière plus complète Ta-chu Hui-hai [9]. La Non-Conscience est, en effet, un état de conscience singulièrement vivant et relié à l’objectif. « Si l’Inconscient signifie la perte de conscience, il équivaut alors à la mort… Mais ceci est impossible… L’Inconscient est une expérience vivante au sens le plus profond du terme », exprime d’une manière tout à fait précise D.T. Suzuki [10]. L’état de Non-Conscience n’enlève donc rien de son caractère concret à l’individu, au contraire ! La Non-Conscience est aussi la « vraie conscience » . Et c’est dans le cadre de cette « vraie conscience » [11] qu’il est justement donné au véritable inconscient, à l’inconscient fonctionnel, de s’épanouir avec le maximum de liberté. Ainsi s’explique que le Zen soit aussi une morale quotidienne de l’action et du mouvement, une école permanente de détente pour « saisir la vie à sa source » [12]. Quant à l’inconscient de Contradiction et à l’énergie de déviation du vouloir-être, ils ont ici proprement disparu… « L’Inconscient signifie être sans mental… n’être déterminé par aucune condition, n’avoir aucune affection, aucun désir. » [13] De cet état libéré, de cette condition désormais unifiée de la conscience se déduit un comportement particulier, de la même manière que le comportement de Contradiction se déduit de l’état intime de vouloir-être. Le conditionnement fondamental, c’est maintenant celui du vouloir dans-l’être qui exclut toute espèce d’intention, même déguisée, de réaliser l’Existant-uni par la destruction des objets et des êtres de l’Existant-désuni. « L’Inconscient, c’est ne pas penser à l’être ou au non-être… au bon ou au mauvais. » [14] Il y a conscience séparée, être séparé, individualité, mais aussi conscience de l’unité de l’être, perception de la non-contradiction des êtres, affirmation-reconnaissance vigilante de la totalité. « Dépasser le dualisme de l’être et du non-être sans cesser d’aimer la Voie du Milieu, c’est là l’Inconscient.» [15]

Les psychanalystes ne pourront certainement jamais se mettre d’accord sur la nature des tendances contradictoires dont ils s’entendent toutefois pour admettre que les plus communément sacrifiées vont constituer le monde mystérieux des pulsions refoulées qu’ils appellent, à leur tour, inconscient. Nous avons vu, en effet, que le comportement de Division tel que le conditionnent à tout moment les exigences de la Contradiction intérieure ne résulte d’aucune opposition de tendances ou d’instincts, mais de la seule présence, dans l’individu, de l’état de désir. Pour que la conscience connaisse le conflit, il n’est pas nécessaire qu’elle ait des désirs opposés : il suffit qu’elle soit dans l’état de désir. Autrement dit, le faux-inconscient de la psychanalyse est-il le siège même de l’opposition, non le résultat d’une opposition. Il est aussi la fausse lumière qui teinte toutes nos pensées. De sorte qu’on ne peut plus avoir de pensée qui ne devienne aussitôt une pensée dans le cadre général de la guerre des pensées, ni de sentiment qui ne soit aussitôt mobilisé par la contradiction générale des sentiments ! « Par Inconscient, dit Hui-neng, on entend avoir des pensées et pourtant ne pas les avoir. » [16] Avoir des pensées dans la Non-Conscience, c’est, en effet, simplement les avoir en tant que pensées de ceci ou de cela, mais ce n’est pas les avoir en tant que pensées prises au piège de la Contradiction. Disons que, dans l’état de conscience non-oppositionnel — ou de Non-Conscience, ou de Non-Mental — ne peut avoir lieu la mobilisation des sentiments et des idées par le faux-inconscient de Contradiction. Par exemple, dans l’ami qui l’a trompé, l’homme du Non-Mental voit simplement un ami qui l’a trompé, non un criminel. A la rigueur se méfiera-t-il désormais de lui, et encore dans une certaine mesure seulement. Vouer à l’ami qui nous a trompé une méfiance éternelle ou méditer la consolation d’une vengeance, c’est, en effet, se laisser aller à l’imaginer sur un plan tout à fait étranger à la réalité simple des choses : sur le plan de la contradiction de l’Ami et de l’Ennemi, du Supra-humain et de l’Infrahumain. Mêmes conséquences de l’état de Non-Conscience à l’égard des biens matériels : si je tends à accumuler au-delà du minimum qui m’est nécessaire, c’est que je n’envisage plus simplement ces biens du seul point de vue des exigences de la nature, mais que j’y ajoute le point de vue de la contradiction du Mien et du Tien ou du Nôtre et du Vôtre… Mais les névropathes que nous sommes tous plus ou moins aujourd’hui ne sauraient justement penser au Mien et au Tien, au Moi et au Toi, au bon et au mauvais que dans le cadre de la contradiction artificielle du Suprême et de l’Inférieur, de l’Uni et du Désuni. D’où le plaisir de nier, de mépriser, de posséder, d’asservir et de détruire (que ce soit pour le compte d’un intérêt sordide ou pour celui d’un sublime Idéal). Dans ce plaisir de réduction des êtres «désunis » ou inférieurs est le ressort essentiel des rapports entre individus. Ces rapports s’ordonnent aujourd’hui dans une Hiérarchie universelle toujours sur le point d’être refondue par la guerre. Alors, chacun des partis en présence agit-il dans la certitude de se trouver en face d’un type d’humanité qui n’est qu’un obstacle sur la route de l’unité et du bonheur humains. Hélas ! au terme de ce vertige de destructions, c’est le néant biologique qui attend l’espèce, non l’avènement de son unité.

L’attitude vraiment normale — et par surcroît libératrice — nous serait donc représentée ici par l’état de Non-Conscience, parce qu’il consiste dans une certitude capable de fonder une action harmonieuse et socialement pacifique : la certitude de l’unité de l’homme et de l’unité de l’être-existant.

Dans l’état de Non-Conscience, il n’y a plus en effet d’Etre, de Bien, d’absolu, de Parti, de Patrie, de Dieu, de Vertu à faire « triompher » sur quelque aspect que ce soit de l’Infra-existant. « O mes bons amis, pourquoi affirmons-nous le caractère fondamental de l’Inconscient ? Il est des hommes aux idées confuses qui parlent de voir en leur propre nature, mais dont la conscience n’est pas libérée… et c’est pour eux que je parle. Ils se forcent à chérir de fausses opinions d’où surgissent tous les soucis de ce monde et tous les errements. Mais, dès le commencement, il n’y a pas, dans notre propre nature, une seule chose capable d’être atteinte. Si l’on conçoit ici la moindre chose capable d’être atteinte, bonheur et malheur sont présents aussitôt… Aussi, dans mon enseignement, l’Inconscience est-elle établie comme fondamentale. » [17] Ces paroles de Hui-neng nous livrent la clé de son enseignement moral. Le vrai bonheur n’est plus ici dans le plaisir d’obtenir ou de réussir, on ne le doit plus à la possession ou à la soumission des objets et des êtres de l’Existant-désuni. Il est dans l’éclosion de la vie à sa source, dans l’épanouissement spontané de l’inconscient fonctionnel au soin du cadre continuellement recréé et réaffirmé de l’unité du Moi-Toi, ou de l’homme-univers — pour donner un nom d’allure moins ésotérique à ce que le Zen appelle Nature-Propre ou Nature-de Bouddha.

Nous retrouvons ici le mode d’activité de « progrès dans l’être » qui s’était présenté à nous au début de cette étude : la conscience pourvoyeuse de problèmes mais continuellement évocatrice de l’unité fondamentale du monde, et l’inconscient fonctionnel source intarissable du devenir de l’action dans le cadre de cette même unité. Mais, auparavant, avons-nous dû envisager comme étant possible la résolution du faux problème de la Division-contradiction : grâce à la reconnaissance, par la conscience séparée, de l’unité de l’humain et de l’être-existant; ce qui revient à dire que l’avenir de notre espèce serait suspendu finalement à la capacité de l’individu d’affirmer-reconnaître cette unité. Mais alors, comment faire pour l’éveiller au plus vite à cette nouvelle conscience de son être-au-monde ?… Sans doute n’est-ce pas en un jour que l’homme, dépouillant son manteau d’illusions, accédera à la lumière d’une telle conscience. Nous sommes encore loin du moment où pourront être établies des méthodes précises d’éducation libératrice. Pourtant, un premier pas peut être fait dès aujourd’hui dans la voie de cette libération : c’est commencer par nous convaincre des dimensions immenses du problème des rapports de l’homme avec lui-même parce qu’il est, simultanément, problème des rapports entre individus, problème des rapports entre l’individu et l’espèce, entre l’espèce et le cosmos, la conscience et l’infini. La pensée Zen apporte avec elle une certaine méthode libératrice, un véritable projet de solution à ce problème fondamental. Mais l’expérience incluse dans une telle pensée demande à être vécue à nouveau dans le cadre actuel de nos rapports moraux et sociaux. Une psychanalyse universellement libératrice reste à découvrir. Certes, le problème fondamental des rapports humains, parce qu’il est avant tout un problème intérieur, a-t-il quelque chose d’essentiellement intemporel. Mais c’est aussi un fait qu’il devait appartenir à notre humanité moderne d’éprouver avec le plus d’intensité tragique l’urgence d’une solution définitive. Si, par ailleurs, ce problème est un problème unique dans son essence, il n’en est pas moins vrai que l’effort qui le résoudra sera collectif et cet effort ne pourra s’accomplir que dans une totale sincérité réciproque. C’est dire qu’il ne saurait y avoir ici de véritable « école » avec maîtres et disciples. En ce domaine marginal, seule la discipline d’une absolue liberté peut être féconde. « La plus grande liberté — a écrit Paul Valéry, dans « Eupalinos » — naît de la plus grande rigueur. » Or, la vérité s’exprime ici dans les termes exactement inverses, la plus grande rigueur dans la conduite et l’expression de la pensée devant fatalement résulter de la plus grande liberté de pensée.

Septembre 1953.
André NIEL.


[1]   Ouvrages récemment parus sur ce sujet : « Essais sur le Bouddhisme Zen », par D.T. Suzuki, pub. par J. Herbert, 1946). — « La Doctrine Suprême », par Hubert Benoît (Ed. Le Cercle du Livre, 1952). — « Le Non-Mental selon la pensée de Zen », par D.T. Suzuki (trad. Hubert Benoît, Le Cercle du Livre, 1952).
[2]    « Selon Hui-neng (qui dirigea en Chine, au VII’ siècle de notre ère, la pensée Zen dans le sens où l’avait déjà engagée Bodhidharma deux siècles avant lui), le concept de l’Inconscient est la base même du Bouddhisme Zen. En fait, il propose trois concepts comme constituant le Zen et l’Inconscient est l’un d’eux; les deux autres sont « absence de forme) wu-hsing) et « non-fixation » (wu-chu). « D.T. Suzuki, le « Non-Mental », ouv. cité, p. 85.
[3]    « Le Non-Mental ». ouv. cité, p. 54.
[4]    « En fait « wu-nien » (non-pensée) et « wu-hsin » (non-conscience) évoquent le même état de conscience. » « Le Non-Mental », ouv. cité, p. 83.
[5]    Rappelons que la non-fixation (wu-chu) est l’un des trois concepts fondamentaux qui constituent le Zen. (D.T. Suzuki.)
[6]    D.T. Suzuki, même ouv. p. 75.
[7]    « Le Non-Mental », ouv. cité, p. 86.
[8]    Ouv. cité, p. 54.
[9]    Id., p. 90 (C’est nous qui soulignons).
[10]  Même ouv. p. 91.
[11]  Selon Ta-chu Hui-hai, p. 90.
[12]  D.T. Suzuki, p. 125.
[13]  Id., p. 90.
[14]  Shen-hui, ouv. cité, p. 88.
[15]  Id., p. 91.
[16]  Ouv. cité, p. 85.
[17]  Ouv. cité, p. 85.