Liberté du moi profond, liberté du moi social. Un entretien avec Claude Polin


07 Oct 2010

(Revue Aurores. No 44. Juin 1984)

«Aujourd’hui la liberté est devenue un mot que tous ont à la bouche, mais dont la plupart ignore ce qu’il veut dire». Sur cette déclaration les coauteurs de l’ouvrage «Le Libéralisme» (édition La Table Ronde), Raymond Polin et Claude Polin sont d’accord. Ils le sont moins sur le sens qu’ils attribuent respectivement à l’idée de liberté et sur les moyens de préserver cette liberté. Des deux auteurs, c’est Claude, le fils de Raymond, qui a recours à la pensée traditionnelle en préconisant le renoncement au matérialisme et la primauté aux valeurs spirituelles.

Claude Polin, professeur à la Sorbonne, est aussi directeur du Centre de prospective sociale et politique. Il exerce, à ce titre, une activité de consultant auprès de plusieurs entreprises.

Aurores: Pour un philosophe comme vous, comment l’idée du libéralisme peut-elle être comprise aujourd’hui ?

Claude Polin: J’ai essayé de montrer que cela n’évoquait rien de plus qu’un certain type d’organisation sociale fondée sur un type d’économie particulier et que, précisément, la faiblesse du libéralisme, c’était l’incapacité à fonder une philosophie politique et une morale en dehors de ce qui peut être induit à partir de l’économie et, plus précisément, à partir de l’économie libérale.

En fait, cette morale est illusoire. C’est cela la faiblesse du libéralisme. Hayek insistait sur le fait que le libéralisme était aussi une morale; mais, comme par hasard, cette morale était antérieure au libéralisme.

A. : Le libéralisme est apparu dans l’histoire à un moment où l’homme a éprouvé le besoin de se sentir plus libre vis à vis de la société ?

C. P.: A mon sens, le libéralisme est une «philosophie» qui se veut être une philosophie de la liberté. Seulement, on ne peut pas confondre la notion classique de la liberté défendue par le libéralisme et la notion classique que tous les hommes ont toujours eu de la liberté. Au nom de la liberté, l’homme «moderne» défend sa liberté, c’est-à-dire la compréhension d’une liberté qu’il a établi lui-même. A cet égard, il me semble qu’il y a, non seulement une différence, mais même une contradiction entre la définition traditionnelle de la liberté et la définition libérale de la liberté. En simplifiant, quelques soient les aspects de la liberté au sens traditionnel du terme, elle avait au moins pour principe de proposer une libération de l’individu par rapport à lui-même; d’être l’effet d’un «travail» de l’homme sur soi.

De sorte que, selon la conception classique, on ne naissait pas libre, on essayait de le devenir. La contradiction avec la liberté libérale c’est que, précisément, tous les hommes naissent libres et égaux en droit. Aujourd’hui, on a cette liberté, comme on respire l’oxygène. Le problème qui se pose n’est pas d’acquérir la liberté mais de l’exercer.

A. : De la même façon qu’il semble que l’on considère pouvoir être adulte systématiquement à partir d’un âge convenu arbitrairement …

C. P.: Bien entendu, il y a une dignité, un droit de l’individu à vivre et à s’exprimer, un nécessaire respect de cette vie. Mais, il ne faut pas confondre ce respect de la vie de l’enfant dès son plus jeune âge, avec l’idée qu’il a quelque chose à dire dès l’instant où il peut s’exprimer !

A. : En fait, cette idée du libéralisme est liée à l’économie et au progrès technique, matériel ?

C. P. : L’idée même du progrès technique, l’extraordinaire importance donnée à l’économie traduit en termes très concrets et quotidiens la transformation révolutionnaire introduite dans l’idée de liberté. Qu’est-ce que l’économie de nos jours, sinon les moyens de plus en plus grands et indéfiniment croissants, donnés à une liberté qui n’a d’autre problème que de se manifester, que de s’exprimer, que de s’extérioriser? L’économique est le moyen d’une liberté qui n’a pas de norme en soi et par conséquent qui ne se pose pas d’autre problème que celui de ses moyens d’exercice. C’est une pure et simple efficience.

A. : Pouvez-vous éclairer cette distinction faite entre la norme traditionnelle et la modernité ?

C. P. : Ce qui fait l’essence de ce que j’appelle la tradition classique sous quelque forme qu’elle se présente, c’est le fait que l’individu considère qu’il y a des lois, des impératifs, qui ne dépendent en aucune manière de lui mais qui pourtant s’imposent à lui comme étant évidentes. Tout tient dans un mot que l’on pourrait développer indéfiniment, c’est celui de transcendance. Cette transcendance, qui justement qualifie la pensée classique en référence à la norme, est vécue comme une distance par rapport à l’individu qui se reconnaît aussi, en même temps, comme une co-naturalité avec cette norme. L’individu trouve, au dedans de soi, quelque chose qui est plus que ce qu’il est comme un donné et qui l’attire; mais qui est, en même temps, plus profondément soi, par quoi il devient plus riche et plus ce qu’il doit être.

A. : On pourrait dire qu’il y a comme une orientation. Ne pensez-vous pas que cela implique aussi la notion de devoir ?

P. C. : Toutes ces notions se recoupent. La modernité se distingue notamment du classicisme par l’abolition de la notion du devoir. Bien entendu, on continue à parler de devoir, le mot n’a pas disparu du langage; mais ce que l’on entend par là n’a plus rien de commun avec ce qu’un classique aurait voulu faire passer avec cette notion. Le devoir au sens moderne du terme n’est pas autre chose qu’un impératif hypothétique, qu’une condition pour parvenir au but que l’on se fixe et, en définitive, qu’une contrainte technique.

A. : Alors que, dans le sens d’une compréhension classique, ou traditionnelle, le devoir permet, d’une certaine façon, de s’affranchir de l’esclavage …

C. P. : Bien sûr ! C’est la vieille image très simple que l’on trouve illustrée par toutes les sagesses antiques, notamment par le stoïcisme qui a donné un lustre particulier à la chose: «le sage est plus libre enchaîné que le tyran à la tête de la cité». Il a su se libérer de ce qui n’est pas important, de l’accessoire, du contingent, du superficiel, du passionnel qui résume et rassemble tous ces caractères.

A. : C’est un peu comme si, pour parvenir à l’état d’adulte, il y avait deux devoirs à accomplir. Une première démarche qui serait la connaissance de soi et une deuxième qui serait l’apprentissage du devoir social, de ce que l’on a à accomplir dans la société à l’égard d’autrui?

C. P.: En effet, en comprenant toutefois que ces deux devoirs ne sont pas distincts. C’est une nécessité de se connaître soi-même, de connaître au dedans de soi une nature qui n’est pas immédiatement révélée et qui nous rattache à un ensemble dont nous faisons partie. L’homme moderne n’a plus rien à connaître en lui-même, il n’a qu’à faire; il n’a plus qu’à s’extérioriser. L’affirmation de la sociabilité de l’homme ne fait qu’un, d’une certaine manière, avec la présence de cette intériorité, cette reconnaissance en lui d’une nature qui se manifeste comme une exigence juste, comme un devoir.

En ce sens, devoir, intériorité, sociabilité sont des notions qui s’impliquent les unes les autres. Se connaissant lui-même, il sait comment entrer en relation avec les autres. Se connaissant dans ce qu’il a de contingent, de non-superficiel, de positif et, par conséquent, de commun avec autrui. Ce qui amène la question philosophique de savoir comment il y a coïncidence entre le moi profond et le moi social. Dans la philosophie grecque, il est clair que la découverte de ce moi profond, est la découverte de ce qui, dans l’individu, fait partie d’une nature ordonnée. Ce qui présuppose un ordre métaphysique correspondant à un ordre humain.

Cette nature que l’individu découvre en soi a pour caractéristique essentielle l’intelligibilité; c’est le monde intelligible de Platon. Un monde accessible à la raison humaine qui est aussi un lien entre les hommes parce que précisément il est accessible à la raison de tout homme.

Évidemment il ne s’agit pas ici de la raison individuelle qui fait dire à Pirandello «chacun sa vérité» comme on pourrait dire : chacun sa raison. La notion même de raison présuppose l’unité de la raison en tout individu.

A. : Pensez-vous que ce sentiment d’unité et d’appartenance à un ordre qui était le ciment des sociétés traditionnelles puisse se manifester à nouveau dans la vie des hommes ?

C. P. : Ce qui est important, ce n’est pas de croire que l’on possède la vérité, c’est de la rechercher, d’être sur ce chemin. Cela n’existe plus que très rarement à l’époque actuelle. Je suis persuadé qu’une modification de l’attitude ou des comportements modernes ne peut intervenir que sur une base initialement individuelle. Et, à partir d’une conversion individuelle, des regroupements seront possibles.

A. : Ce besoin de changer, de se tourner vers la vérité, ne viendra que si la nécessité se fait sentir. Pensez-vous que l’homme «unidimensionnel» de nos sociétés occidentales puisse prendre bientôt conscience de sa mutilation ?

C. P. : Dire que la société française par exemple, en 1984, est mûre pour la renaissance spirituelle, je n’en suis pas persuadé. Mais je suis très optimiste sur le fait qu’elle puisse se réaliser à long terme.

A. : Vous pensez qu’il y a une nature des choses qui, malgré les idéologies, parle en sourdine à l’individu. Comment la reconnaître et la cultiver?

C. P.: La vérité se reconnaît d’une part, par l’évidence; il y a des idées qui s’imposent, qu’on ne peut pas ne pas tenir pour vraies, et d’autre part, le fait que la vérité peut se démontrer.

Pour l’homme moderne, l’idée de la soumission à la vérité, c’est le début de l’esclavage alors, qu’en fait, l’éprouver c’est une libération. Je suis frappé par l’idée communément admise selon laquelle, dès l’instant où il y a une vérité, il y a des tyrans qui l’imposent et des victimes.

A. : Vous parlez d’une distinction entre la qualité de l’être et la qualification du faire. Pouvez-vous éclairer ce point important ?

C.P. : Aujourd’hui, l’individu ne se définit plus que par ce qu’il possède ou par ce qu’il fait. Mais les hommes sont ce qu’ils sont; ils ne sont pas ce qu’ils font. L’individu, au point de départ, n’est qu’indétermination, que dispersion et, par conséquent, il se détourne de l’être. C’est une idée que les «modernes» ne comprennent plus.