Zéno Bianu et Vincent Bardet : L’ivre livre


30 Jun 2015

(Revue Question De. No 55. Janvier-Février-Mars 1984)

Sous le titre de Poèmes et proses des ivresses, les Éditions Seghers avaient publié une anthologie littéraire, planétaire, de la Bible et les Vedas jusqu’à nos jours, explorant les relations entre l’écriture et l’élargissement provoqué de la conscience. Les maîtres d’œuvre de ce recueil sans précédent, Vincent Bardet et Zeno Bianu, ont, à cette occasion, écrit un texte liminaire, que voici, en bonnes feuilles.

Quelle que soit la nature de l’ivresse, douce ou violente, esclave ou souveraine, il s’agit avant tout, comme le dit si justement Artaud, de « se reverser de l’autre côté des choses ». Partout et toujours, dans le temps comme dans l’espace, un changement d’état est visé.

Ce n’est plus aujourd’hui un secret pour personne que le recours à des substances modifiant le champ de la conscience et provoquant l’émergence d’états de « réalité non ordinaire » est l’une des pratiques fondatrices de la culture humaine. Du chant chamanique universel aux univers déréalisants de Phi­lip K. Dick, du soma védique au moksha d’Huxley, de la dive bouteille à la grande beuverie, de la connaissance par les gouffres à l’algèbre du besoin, l’ivresse postule un voyage hors de l’horizontalité, une ouverture en deçà ou au-delà, vers ce que Ernst Jünger désigne comme le « Grand Passage », soit la destruction du temps par la complétude.

Quête de l’expérience visionnaire – « Si les portes de la perception étaient nettoyées, tout apparaîtrait tel que c’est, infini et saint » (William Blake) –, spéléologie du fonctionnement de l’esprit – « fluide au milieu des fluides, on a perdu sa demeure (…) on a son creux ailleurs. » (Henri Michaux) —, exigence romantique de beauté – « il arrive au fumeur d’être un chef-d’œuvre (Jean Cocteau) » –, ou, plus simplement, recherche d’une vacance hors de l’immédiat, aussi ancienne que le désespoir – « Si je bois, c’est pour me saouler, non pour boire (Paul Verlaine) » –, l’ivresse partage avec l’écriture poétique une même subversion : celle du principe d’identité. Le je se fait antenne, explose, fusionne, passe du tu au il, du sin­gulier au pluriel, dérive hors du linéaire.

LE RESSORT DE L’ANALOGIE

Soyons clairs. Il va de soi que l’opium n’explique pas plus Artaud ou Gilbert-Lecomte que l’épilepsie ne per­met de saisir Dostoïevski, l’asthme Proust ou la tubercu­lose Kafka. L’absorption de drogues, et nous entendons ici ce terme au sens le plus large ne fait, dans le meilleur des cas, qu’amplifier l’alchimie naturelle de l’imaginaire. Quelque temps avant sa mort [1], Huxley rappelait que toute généralisation quant aux rapports entre le processus de création et les psychotropes était abusive et, plus près de nous, Burroughs ne cesse d’affirmer qu’opiacés et création artistique s’excluent mutuellement et totale­ment. Mais, pour ne donner que quelques exemples, Co­leridge aurait-il écrit Koubla Khan s’il n’avait pris deux grains d’opium ? Au-dessous du volcan, cette divine co­médie ivre, est-elle pensable sans la toute-puissance de l’alcool, « sacrement éternel » selon le Consul ? Enfin, Burroughs aurait-il mené son entreprise de désintoxication des mots – « Maintenant écoutez ça. Les mots s’estompaient. Ils grognaient, geignaient, aboyaient, comme s’ils étaient mis en question et obligés de révéler leur signification cachée » – s’il n’avait emprunté lui-même le tunnel de la désintoxication ?

Ce qui appartient à l’écriture comme à l’ivresse, c’est la perception poétique. Toutes deux instruments de connais­sance, « valises à rêver (René Crevel) », elles obéissent au ressort tout puissant de l’analogie, fonction décisive dans l’explora­tion poétique du réel. L’espace métamorphique de l’ivres­se où les objets changent de forme coïncide avec l’espace métaphorique de l’écriture où la forme change d’objets. Une fois ouvertes les portes de la perception, le réel en soi est stupéfiant, ou si l’on préfère, réalisant. Aussi aimerions-nous à travers notre anthologie conduire le lecteur dans un voyage au centre du réel où, d’un texte à l’autre, se révèlent l’unité et la continuité du monde physique et imaginaire, où enfer et paradis, folie et sa­gesse apportent de l’eau au moulin de la connaissance de soi.

L’INDESCRIPTIBLE VOYANCE

Dans quelle mesure l’ingestion de substances, quelles qu’elles soient, altérant le champ de conscience, influence-t-elle l’écriture du sujet ? Quel est l’impact de cette pra­tique éminemment chamanique sur la matérialité même de l’écriture ? À la naïveté concertée des clichés vision­naires des Illuminations, où les formules ont la pureté de l’aurore, fait écho l’atmosphère violente de catastro­phe cosmique de Nova Express, où l’écriture, par le cut up, se transforme en collage d’idéogrammes à l’image des Codex Maya, archives d’apocalypse d’un autre monde. Qu’est-ce qu’écrire, quelle est la fonction du verbe chez celui qui traverse le miroir ? Comment devient-on voyant, n’est-ce pas au prix de quelque pacte avec l’autre face du monde, cet indescriptible vide ?

La quête de la vision est pratiquée depuis toujours par les peuples de tradition immémoriale : en redécouvrant la forme essentielle de l’initiation primordiale, l’élu devient un guerrier de l’absolu. Il sait voir l’infini dans un grain de sable. La quête du peyotl ne le cède en rien à celle du Graal. Il faut être poète pour voir l’amour fou dans ce cristal. Le divin y est diffus et aventureux. On plonge dans l’abîme avec décision et courage.

Il y a ainsi un long texte ininterrompu qui, telle une nappe rocheuse affleurant çà et là dans l’histoire litté­raire, frappe le paysage intellectuel au sceau de la connaissance initiatique traditionnelle – écriture du corps et chant des neurones, quelle que soit l’issue, ver­tigineuse et/ou transcendantale, de cette quête organique d’une condition souveraine – tout à la fois plaisir, lumière et, surtout, extase d’être au monde.

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1 Entretien avec Paris Review, 1960, in Moksha, Rocher/Littérature, p. 217.