: Médiation et Univers Par Robert Linssen


29 Jan 2011

(Revue Être Libre. No 296. Juillet-Septembre 1983)

Robert Linssen (1911-2004)

Au seuil du 3ème millénaire nous assistons à la manifestation simultanée de deux courants contradictoires. Le premier se traduit par un essor sans précédent des sciences par leur mise en évidence de l’importance des valeurs spirituelles. Une augmentation considérable de l’intérêt pour les problèmes de la vie intérieure, de la méditation se produit également.

Le second courant fait frémir ! C’est celui de la montée de plus en plus grande de la violence, de la criminalité, de la corruption, de la dégradation des mœurs, de la misère matérielle et morale, des instruments de destruction de plus en plus raffinés et complets, de la pollution, de la drogue etc.

Ainsi que le déclare le Prix Nobel Konrad Lorentz, la décadence progressive de notre civilisation est pathologique et revêt le caractère d’une véritable maladie de l’esprit. Cette opinion est de plus en plus partagée par la plupart des psychologues, hommes de science.

L’évolution des sciences physiques, biologiques nous montre que l’univers et l’homme ne sont pas uniquement ce que nos perceptions sensorielles nous révèlent ni ce que nos anciennes habitudes de penser nous suggèrent.

Nous sommes au seuil d’une grande mutation. L’humanité est en possession de tous les éléments, de toutes les informations qui pourraient la sauver. Qu’attendons-nous pour être les artisans de l’ère nouvelle ?

Ainsi que le déclare Konrad Lorentz : « L’humanité est aujourd’hui dans une position plus dangereuse que jamais; mais, par la réflexion que lui permettent ses sciences naturelles, notre civilisation est en mesure d’échapper à l’effondrement dont toutes les grandes civilisations ont été jusqu’à présent victimes. C’est la première fois dans l’histoire du monde qu’il en « est ainsi ». (L’envers du miroir, éd. Flammarion).

Au seuil du 3ème millénaire, les physiciens considèrent que le monde extérieur qui nous est familier n’est que l’Envers multiforme et changeant d’un Endroit unique et fondamental qui en forme la base essentielle.

Cette Réalité essentielle est considérée par la plupart comme un champ de conscience universel en perpétuelle pulsation créatrice.

Ce champ de conscience est non seulement essentiel mais il est prioritaire par rapport au monde extérieur qui en est une manifestation dérivée.

Ainsi que le déclare Gary Zukav (La danse des éléments. Ed. Laffont – Paris) : « La théorie quantique du champ est une théorie physique efficace. Elle est fondée sur le postulat que la réalité physique est essentiellement non substantielle. Selon la théorie quantique des champs, seuls les champs sont réels. Ils sont la substance de l’univers et non la matière. La matière (les particules) n’est tout simplement que des manifestations éphémères de champs interagissant qui, pour intangibles et insubstantiels qu’ils soient, demeurent les seules choses réelles de l’univers. Leurs interactions prennent l’aspect de particules parce que les champs interagissant de façon très abrupte et dans des régions de l’espace très réduites.

Un sens des valeurs complètement différent de toutes nos habitudes de penser et de sentir se dégage de la nouvelle physique. On ne saurait jamais assez insister sur ce fait fondamental.

Nous avons toujours tenté d’expliquer le Tout à partir de ses parties. Cette première tentative est normale par le fait que nos premiers contacts avec le monde extérieur nous révèlent des objets apparemment solides et séparés auxquels une vision fragmentaire accorde un sens d’isolement et de séparativité absolus. Ces derniers sont ensuite encouragés par une éducation inadéquate.

La nécessité impérieuse d’une vision globale ou « holistique » de l’univers et de l’être humain se dégage de la nouvelle physique. Elle doit être considérée comme l’une des plus importantes conséquences de sa révolution.

Le célèbre physicien David Bohm souligne l’importance de ce nouveau sens des valeurs. Au cours d’un dialogue avec Krishnamurti (L’Eveil de l’Intelligence. Ed. Stock – Paris) : « Le Tout ne prend pas son départ à partir des fragments. Dès que le Tout agit, il n’y a plus de fragment. Le paradoxe surgit quand on suppose que les fragments sont réels, qu’ils existent indépendamment de la pensée. La totalité provient de la vision que les fragments sont, dans un sens inexistants. Ils ne sont pas substantiels ».

Les personnes intéressées par le problème de la méditation auront intérêt à examiner la façon dont les processus de division, de fragmentation de la pensée interfèrent dans le cerveau en formant un écran empêchant la liberté de fonctionnement de la Totalité sans l’être humain.

D’instant en instant, émanent du champ de conscience universelle des paquets d’ondes de probabilité Ceux-ci forment le niveau ultime de toute matière y compris celle du cerveau humain. Celui-ci, grâce à son énorme complexité cellulaire et sa finesse de perception a la capacité de répondre à tout instant à ces paquets d’ondes par un accueil d’une certaine qualité. Cet accueil peut-être adéquat ou inadéquat.

Nous approchons ici au cœur du problème le plus important : celui de la libération spirituelle de l’être humain.

Les formes les plus élevées des mystiques religieuses ont évoqué la possibilité qu’a l’être humain d’être le réceptacle d’un principe de conscience cosmique. Les uns le désignent par « le Corps de Bouddha » les autres par « Brahman ». Plotin dans ses Ennéades le désignait comme « Mouvement Pur ».

Mais une exploration minutieuse de ces profondeurs nous révèle aussi bien par la « physique gnostique » actuelle que par la haute mystique qu’il s’agit non seulement d’un champ de conscience mais aussi et surtout d’un Acte de constante recréation.

Quoiqu’aucune séparation n’existe entre ce niveau des ultimes profondeurs et celui des apparences de notre monde extérieur il existe une foule de niveaux d’énergies ou d’interférences d’énergies intermédiaires. Une chaîne énorme et complexe formée d’une foule de maillons subtils relie le cerveau humain dans son fonctionnement spatio-temporel aux ultimes profondeurs d’où émanent constamment les paquets d’ondes, eux-mêmes échos de l’Acte Pur toujours renouvelé. Nous nous surprenons ici, en train d’utiliser encore un langage empreint de temps, de causalité. Nous énonçons immédiatement le correctif permettant au lecteur de faire avec nous le rétablissement nécessaire les paquets d’ondes ne sont pas seulement l’écho de l’Acte Pur, ils sont simultanés, consubstantiels.

Toujours est-il que pour la première fois dans l’histoire humaine plusieurs maillons de la chaîne complexe et subtile reliant l’esprit et la matière en passant par les paquets d’ondes de probabilité et le cerveau; sont sur le point d’être découverts.

D’une part, les Prix Nobel de neurophysiologie John Eccles et John Sperry considèrent qu’il existe une intelligence en dehors du cerveau.

Lors d’une conférence donnée en 1977 à l’Université de Berkeley David Bohm déclarait que « la perception ultime ne s’origine pas dans le cerveau ou dans une structure matérielle, bien qu’une structure matérielle soit la condition de sa manifestation » (Zukav Op. cit.)

L’activité humaine comporte simultanément deux niveaux : l’un est personnel, l’autre est cosmique. La physique quantique nous montre d’ailleurs que cette affirmation peut s’appliquer à l’ensemble des êtres et des choses.

Les travaux du physicien Henri Stapp de l’Université de Berkeley constituent l’une des tentatives les plus audacieuses et complètes en vue d’une mise en lumière des rapports entre les paquets d’ondes de probabilité, le cerveau et la possibilité pour l’être humain d’être co-participant et co-créateur dans l’Acte universel de re-création constante.

Le sens des valeurs qui se dégage des travaux du Professeur Henri Stapp rejoint le nôtre dans une perspective qui se situe au-delà du hasard et de l’anti-hasard.  (R. Linssen. Au-delà du hasard. Courrier du Livre – Paris)

Il déclare notamment (Henri Stapp : revue 3e millénaire, n° 8) : « La liberté résultant d’un jeu du hasard est, du point de vue moral, aussi mauvaise que l’absence de la liberté. En même temps, l’absence de hasard semble mener au déterminisme, donc à l’absence de liberté.

La théorie quantique donne une résolution de ce dilemme. Elle fournit une voie médiane, entre le hasard et le déterminisme.

Conformément à la conception quantique de la matière, le « Réel » évolue d’une façon qui n’est pas prédéterminée.

Mais, en revanche, la non-séparabilité des phénomènes nous oblige à considérer que les conditions qui déterminent « l’Evolution de ce qui est actuel » n’existent que dans la globalité du système universel. Cette globalité universelle interfère constamment avec les processus œuvrant dans des éléments, objets ou êtres apparemment séparés.

L’interférence entre les dynamismes de la globalité de l’univers avec les dynamismes œuvrant dans des éléments apparemment séparés donne une résultante qui se situe complètement en dehors de nos catégories traditionnelles de hasard et d’antihasard.

Ce nouveau sens des valeurs est partagé par un nombre de plus en plus grand de savants et philosophes.

Edgard Morin, répondant à une question sur le déterminisme la finalité et la liberté déclare : « La finalité surgit dans l’univers mais je ne dirais pas qu’une finalité a fait surgir l’univers. Finalité ne signifie pas providentialité. Rien ne nous convainc que le développement de l’univers répond à une intention et obéit à des fins préfixées. Pour ma part, j’ai le sentiment que le mystère de l’univers n’est ni décidable, ni dicible en terme de finalité ou de non-finalité.

Ainsi que nous l’avons souvent répété, la révolution du sens des valeurs que nous devons accorder au mot « Réalité » et le comportement de cette « Réalité » nécessitent la création d’un nouveau langage. La nécessité de ce nouveau langage se manifeste de façon évidente dans la technique d’expression de nombreux savants et penseurs d’avant-garde. O. Costa de Beauregard utilise le mot « ailleurs ». Krishnamurti désigne la Réalité par le terme anglais « otherness » que l’on pourrait traduire par « autreté » ou « altérité ».

Dans son ouvrage remarquable, « Patience dans l’Azur » l’astronome Hubert Reeves évoque également l’existence d’un univers ouvert manifestant de constantes improvisations situées au-delà de nos catégories traditionnelles de hasard et d’antihasard. Il déclare : « Nous nous interrogeons sur la musique de l’univers. Est-elle écrite à l’avance ou s’improvise-t-elle au fur et à mesure ? La seconde éventualité semble plus en accord avec les progrès récents de la biologie moderne. Le hasard y joue un rôle fondamental, mais un hasard dressé à ne retenir que ses bons coups.

Il n’est pas inutile de souligner à quel point cette optique se rapproche de celle du Prix Nobel « Ilya Prigogine » (La nouvelle alliance. Ed. Gallimard – Paris.)

Quelles sont les conséquences de ce nouveau sens des valeurs pour l’être humain. Peut-il percevoir ou se sensibiliser aux dynamismes imprévisibles et créateurs de l’essence de l’univers ? Et dans ce cas, existerait-il certaines conditions favorisant cette disponibilité ou cette coopération ?

Des réponses complètes à ces questions fondamentales nécessiteraient des volumes. Du point de vue scientifique, elles seraient actuellement incomplètes quoique de nombreux savants, spécialistes de la neurophysiologie du cerveau et physiciens se consacrent à l’étude de ces problèmes. Il apparaît cependant évident que la solution complète ne sera jamais donnée par les seules démarches de la pensée analytique et de la science.

Max Planck, que l’on peut considérer avec Einstein comme l’un des plus grands génies et précurseurs de la physique nouvelle déclarait lui-même (Cité par Gary Zukav) : « La science signifie un effort constant et un développement continuel vers un but que l’intuition poétique peut appréhender mais que l’intellect ne peut jamais complètement saisir.

Parmi les physiciens les plus éminents du monde actuel, Georges Chew, principal fondateur de la théorie du « Bootstrap » déclare de son côté (idem) : « Notre combat présent avec certains aspects de la physique avancée, n’est peut-être qu’un avant-goût d’une forme complètement originale d’effort intellectuel humain, qui s’établirait non seulement en dehors de la physique mais qui ne pourrait même plus être décrit comme « scientifique ».

L’approche scientifique, en dépit de son caractère inévitablement limité, partiel et fragmentaire, reste néanmoins digne d’intérêt. Les physiciens d’avant-garde mettent en évidence l’existence aux ultimes profondeurs de la matière de paquets d’ondes de probabilité surgissant constamment du champ de conscience cosmique.

Ces paquets d’ondes sont continuellement transformés ou détruits pour renaître sous la forme d’ACTES. Ceci est évoqué en physique quantique par l’expression de « réduction du paquet d’ondes ».

L’existence de ce mouvement constant de « création-destruction » a été fréquemment évoqué, non seulement dans les anciennes traditions mystiques mais aussi dans les œuvres de physiciens éminents.

Alexandra David Neel relate la déclaration d’un lama tibétain rencontré lors de ses nombreux voyages en cette région. Nous y trouvons un écho très intéressant du mouvement constant des particules ultimes de la matière. Les traditions orientales considèrent que les profondeurs de l’univers ne sont pas constituées d’atomes solides mais d’ondes rapides animées de pulsations de création et de destruction. A. David Neel déclare (Le Bouddhisme. Ed. Rocher – Monaco) : « Toutes choses sont des agrégats d’atomes qui dansent et qui, par leurs mouvements émettent des sons. Lorsque le rythme de la danse varie, le son produit change également. Chaque atome chante perpétuellement sa chanson et le son, à chaque instant, crée des formes lourdes et subtiles ».

Fr. Capra, l’auteur du Tao de la physique déclare à ce propos : « La similitude de cette vision et celle de la physique moderne est remarquable. Selon la théorie quantique des champs, chaque particule en effet chante perpétuellement sa chanson, produisant des systèmes rythmiques d’énergie (les particules virtuelles) sous des formes lourdes ou subtiles. »

Nous trouvons ici, de façon évidente, la signification profonde du symbolisme de la « Danse de Shiva ». Celle-ci évoque un mouvement rythmique de création et de destruction, de mort et de renaissance. La représentation la plus saisissante de ce processus se trouve concrétisée en Inde du Sud par le « Shiva Nataraja » évoquant un rythme perpétuel « vie/mort ».

Ainsi que l’écrit Fr. Capra : « La physique moderne a révélé que le rythme de création et de destruction ne se manifeste pas seulement dans le cycle des naissance et des morts de toutes les créatures vivantes mais est également l’essence même de la matière inorganique. Selon la théorie quantique de champs, toutes les interactions entre les composantes de la matière passent par l’émission et l’absorption de particules virtuelles. La physique moderne a révélé que chaque particule subatomique n’exécute pas seulement une danse d’énergie mais EST également cette danse, une pulsation de création et de destruction.

Le processus de création – destruction est donc d’une importance fondamentale dans l’univers. Il est donc nécessaire d’examiner quelles en sont les conséquences dans le comportement psychologique et spirituel de l’être humain. Krishnamurti s’intéresse profondément au processus créateur de la Vie mais d’une Vie qui englobe et domine ce que nous considérons comme vie et mort biologiques. Il le fait par une autre voie que celle de l’exploration de la physique. Il est cependant intéressant de noter que parmi ses plus proches collaborateurs et participants aux dialogues qui se poursuivent fréquemment à Brockwood, nous remarquons la présence de physiciens éminents tels David Bohm et d’autres.

Ceux-ci considèrent que les oppositions classiques entre matière vivante et matière dite « inanimée » sont dépassées. Cette ancienne conception a subi une première modification lors de la découverte des ultravirus. La biologie considérait en effet que l’une des caractéristiques spécifiques de la matière vivante consistait dans la faculté de reproduction. Celle de la matière dite inanimée consistait dans la faculté de cristallisation La découverte des ultravirus établissait une phase intermédiaire. Ceux-ci ont en effet la faculté de reproduction et de cristallisation.

En cette fin du XXème siècle, les progrès de la physique quantique ont mis en évidence le caractère prioritaire des propriétés des particules atomiques et subatomiques ainsi que leurs rôles dans la vie, et ce, à tous les niveaux. David Bohm se situe parmi les nombreux savants qui ont dépassé l’exploration des processus de la vie du niveau moléculaire pour aller bien plus en profondeur.

Ceci a permis au célèbre physicien, de donner une vision globale des processus d’une Vie fondamentale dépassant considérablement les cadres établis par les sciences physiques et biologiques depuis le début du siècle. Il n’est pas inutile d’en donner un résumé qui sera inévitablement incomplet en raison de son caractère sommaire.

RESUME PARTIEL DU TRAVAIL DE DAVID BOHM

R. Linssen & D. Bohm

Dans l’optique de David Bohm, l’univers manifesté, c’est-à-dire le monde extérieur qui nous est familier est considéré comme « l’ordre déplié », ou encore « l’ordre déroulé » ou encore « l’ordre explicité ». Ces répétitions de sens très proche sont intentionnelles.

Le monde intérieur ou ce que certains appellent « le dedans des choses », ou d’autres encore, le « noumène » est désigné par David Bohm comme « l’ordre impliqué », ou encore « l’ordre replié ». Ce sont là, deux aspects d’une seule et même réalité. Celle-ci est fréquemment désignée par le terme « ce qui est ». Dans le monde extérieur ou « ordre déplié », les êtres et les choses paraissent être isolés, indépendants et séparés. Dans le monde intérieur ou « ordre impliqué » tout est solidaire de tout, rien n’est séparé, l’univers apparait comme l’unité vivante d’un tissu de relations.

Ainsi que l’écrit Gary Zukav (p. 319) : « La physique de Bohm demande un nouvel instrument conceptuel qui transformerait radicalement la conscience de l’observateur, la réorientant vers une perception de la totalité sans faille dont tout objet est une forme. »

Cependant une telle perception n’entraînerait pas une incapacité à voir l’ordre explicite. Il s’agit de nous orienter vers une faculté de perception globale immédiate dégagée de toute fragmentation qui nous permet de comprendre et de sentir à la fois que les objets du monde extérieur que nous avons toujours considéré jusqu’à présent comme séparés et autonomes sont intimement reliés. Ils sont englobés dans une Réalité unique, multidimensionnelle comprenant aussi bien le monde extérieur que le monde intérieur.

Mais David Bohm va bien au-delà de ce qui vient d’être évoqué. Il est d’ailleurs rejoint par la plupart des physiciens du « bootstrap » et notamment G. Chew, Fr. Capra et B. Nicolescu.

Gary Zukav déclare à ce propos : « Il est jusqu’aux termes « éléments intimement reliés (qui impliquent une séparabilité cartésienne) qui doit être éliminée, car cette séparabilité cartésienne n’existe pas. Au niveau fondamental de « ce qui est », les « éléments séparés » qui sont intimement reliés dans « l’ordre impliqué » SONT l’ordre « impliqué ».

Pour David Bohm, la Réalité de « ce qui est » est une Vie, infiniment plus riche et complète que ce que nous avons en général désigné par ce terme. Elle est mouvement de création intimement liée à l’ordre implicite et l’ordre explicite tout en les dominant.

Répondant à une question sur les rapports entre la vie, la matière animée et la matière dite inanimée ainsi que la conscience. David Bohm déclarait (Science et conscience – éd. Stock) : « La division entre vie et non vie est une abstraction, la matière vit probablement. La vie est fondamentalement universelle et la matière dite non vivante en est un cas particulier. La vie est implicite, enroulée et elle se délie au cours de l’évolution. De même, la terre, les plantes se déplient à partir d’elles et se replient dedans. La vie est implicitement dans la structure enroulée, elle est là, depuis toujours. »

Il n’est pas inutile de préciser ici, à titre de complément d’information que l’espace et les vides interplanétaires, sidéraux et d’autres sont considérés par David Bohm et de nombreux physiciens comme les domaines de la plus haute énergie. C’est à cet endroit que se situerait également « l’ordre impliqué ». Cette hypothèse se trouve confirmée par deux déclarations de David Bohm. Dans Science et conscience, David Bohm déclare en effet (p. 121) : « En toute chose l’essentiel des facteurs en jeu est l’immense « océan » d’énergie qui occupe ce qu’on appelle l’espace vide mais qui, en réalité, est « plein ». Tel que nous le connaissons, l’univers matériel est une simple « ride », dont les facteurs ne participent à l’ensemble que d’une façon insubstantielle et presqu’évanescente. »

Le rapport d’importance du monde manifesté ou « explicite » par comparaison au monde non-manifesté ou « implicite » est un peu de l’ordre du rapport existant entre le conscient superficiel et l’inconscient profond.

David Bohm écrit à ce propos : « De même que le vaste « océan » d’énergie qu’est l’espace traduit sa présence dans notre perception par un sentiment de vide et de néant, de la même manière l’immense horizon « inconscient » de la conscience explicite est présent en nous avec toutes ses implications. »

Le caractère presqu’évanescent et insubstantiel accordé au monde extérieur qui nous est familier, par David Bohm offre une grande similitude avec les enseignements de traditions bouddhiques et de l’advaïta vedanta.

Ainsi que l’écrit A. David Neel lors de ses commentaires sur la tradition orale secrète du Bouddhisme tibétain (…) : « L’impermanence est la loi générale. La cause périt lorsque l’effet se manifeste. C’est la destruction de la cause, sa transformation qui est l’effet. Rien n’existe, ayant une nature propre, tout est « assemblage ». L’Univers tel que les Maîtres Tibétains le conçoivent n’existe que par l’esprit et dans l’esprit. Il est une création de l’esprit. Une idée analogue apparaît chez quelques physiciens. Je lis dans Eddington : « C’est d’esprit que l’étoffe du monde est faite. »

Si nous remplaçons le mot « esprit » dans le texte qui vient d’être cité par « le monde implicite » ou encore par « l’ordre impliqué » de David Bohm, la similitude est encore plus frappante. Une conclusion se dégage des différentes considération qui viennent d’être sommairement commentées : c’est celle de la priorité absolue de l’esprit ou encore de ce que certains appellent le « champ de conscience universel ».

David Bohm met clairement en évidence, non seulement ce caractère de priorité de l’essence profonde de l’univers mais aussi et surtout le renversement complet du sens des valeurs que nous accordons en général au mot « Réalité » (p. 105) : « Essentiellement, ce qui est manifesté, c’est ce qu’on peut saisir par la main, quelque chose de solide, de tangible et d’évidemment stable. L’« ordre impliqué » pris dans son intégralité embrasse quelque chose de hautement subtil et d’intangible. Or, c’est ce fondement subtil et impalpable que nous proposons de prendre comme base et source fondamentale d’action. Ce qui est solide et tangible en est ensuite abstrait comme un sous-ensemble qui n’est que relativement indépendant et stable. C’est là, un renversement complet de la procédure habituelle : au lieu de dériver le subtil comme une forme abstraite du tangible, nous dérivons le tangible comme une forme abstraite du subtil. Le monde manifesté de la physique tout entier, doit être dérivé de « l’ordre impliqué » en tant que sous-ensemble de formes relativement stables. Ce sous-ensemble n’a pas d’existence indépendante. C’est plutôt une « apparence » de quelque chose de plus profond qui est indépendant. »

EXPLICITATION, IMPLICITATION, REPLICATION

Les travaux de David Bohm ne se bornent pas seulement à expliquer les processus d’explicitation et d’implicitation, ou, si l’on veut, de manifestation et de non-manifestation, ou encore : d’évolution et d’involution. Ils font état d’un processus d’une importance fondamentale qui se poursuit constamment, non seulement dans le monde extérieur au niveau des organismes vivants. Ils se déroulent également au cœur de la matière au niveau des électrons : c’est le processus de réplication.

Les considérations de David Bohm dans ce domaine sont à la fois originales et profondes. Elles bouleversent la plupart des cadres et limites dans lesquelles les sciences avaient situé la matière de organismes vivants par rapport à la matière dite « inanimée ».

David Bohm considère qu’un processus constant de « réplication » préside à l’existence de l’univers à tous les niveaux de celui-ci. Les électrons n’ont pas une mode d’existence linéaire, continu. Ils se « répliqueraient » constamment.

Selon David Bohm, l’électron se « réplique » conformément à l’information qu’il contenait antérieurement: L’idée d’une « information de l’électron », émise par David Bohm nous fait inévitablement penser aux théories de Jean Charon. Celui-ci postule l’existence, au cœur de l’électron, d’un espace-temps psychique porteur de toutes les informations de l’univers depuis sa formation. Tous les événements illustrant l’histoire de l’univers depuis sa naissance auraient été enregistrés dans un espace-temps psychique et formeraient un réseau considérable d’informations. Celles-ci seraient stockées sous forme d’une mémoire à laquelle Jean Charon donne le nom d’« éon » ou de mémoire « éonique ». Elles feraient l’objet d’un processus de « néguentropie » se caractérisant par la formation d’un patrimoine informationnel en croissance constante.

Certains auteurs considèrent que les hypothèses de Jean Charon sont trop audacieuses. Les exposés relatifs à l’existence de « mini-trous-noirs » porteurs d’une « mémoire éonique » semblent plausibles et plusieurs physiciens célèbres les considèrent comme valables en dépit de l’opposition véhémente de quelques autres.

En bref, David Bohm considère également que la matière n’est que de l’information stockée. Stockée où et comment ? Nous avons une réponse partielle de Jean Charon.

Le processus de réplication de l’électron en fonction de ses informations, postulé par David Bohm, permet à celui-ci d’évoquer les similitudes existant entre les processus de la matière dite « inanimée, non vivante et la matière vivante ».

David Bohm déclare à ce propos : « Dans la théorie que nous proposons, celui-ci (l’électron) se réplique d’une façon qui n’est pas tellement différente des cellules et des virus. La vie contient une certaine information, si bien que ce n’est pas la matière inanimée qui se réplique elle-même mais la vie qui commence à se la faire répliquer comme animée. Par conséquent, il y a une nouvelle information qui commence à répliquer d’une façon différente, pour s’organiser elle-même. L’électron est instruit par un électron, la cellule est instruite par une cellule, l’être humain par un être humain. »

David Bohm évoque ici l’action d’une Vie universelle englobant et dominant les organismes vivants, la matière inanimée et même la conscience.

Une lecture incomplète des travaux de David Bohm pourrait donner l’impression que l’univers qui nous est familier, c’est-à-dire le monde manifesté « explicite ou déplié » ne serait que le simple déroulement, mécanique et entièrement prédéterminé, de l’univers « implicité ou replié » à partir duquel il serait sorti dès l’explosion initiale souvent appelée « big-bang ».

David Bohm précise son point de vue concernant le processus de l’évolution et déclare : « (…) Le temps doit être considéré comme la projection d’une réalité multidimensionnelle en une série de moments ». Ce processus de moments successifs, explique David Bohm, comporte un élément de créativité qui ne peut être assimilé à un processus mécanique habituel.

Chaque moment nouveau ne peut être complètement dérivé du moment antérieur selon un processus de cause à effet semblable à la causalité qui nous est familière.

En plus de ce processus de cause à effet, il y a l’insertion d’énergies multidimensionnelles d’autres niveaux. Celles-ci donnent lieu à des développements nouveaux, créatifs et imprévisibles.

Telles sont les raisons pour lesquelles David Bohm écrit : « (…) Il doit être d’abord précisé que le terme « évolution » (qui signifie littéralement déroulement) suggère un sens des valeurs trop mécanique pour être utilisé adéquatement dans notre contexte. Ainsi que nous l’avons déjà souligné précédemment, nous dirions plutôt que les différentes successions de formes vivantes se déploient d’une façon créatrice dans un sens où les formes les plus récentes ne sont pas complètement dérivables de celles qui les précèdent, par un processus dans lequel les effets résultent de causes (quoique d’une façon approximative un tel processus causal puisse expliquer certains aspects limités de la séquence). La loi du développement de l’évolution ne peut être correctement comprise sans considérer l’immense réalité multidimensionnelle dont ce déroulement est une projection. »

(…) David Bohm, Wholeness and the implicate order, pp. 110, 112, éd. Kegan – London 1982.

(BREF RESUME DES TRAVAUX D’HENRY P. STAPP) FONCTION D’ONDE DE PROBABILITE, CERVEAU, MEDITATION ET ACTION

Une complémentarité du plus haut intérêt existe entre le sens des valeurs formulé par David Bohm et les conclusions qui se dégagent des travaux du physicien Henry P. Stapp, Professeur de physique à l’Université de Berkeley et collègue des Professeurs G. Chew et Fr. Capra, dont nous avons fréquemment commenté des écrits.

Henry P. Stapp souligne le contraste existant entre les concepts de la physique classique et ceux de la nouvelle physique quantique. Dans le cadre de la physique classique, l’univers est considéré comme une gigantesque mécanique aux rouages nettement individualisés. Cet ensemble aurait été mis en mouvement par une impulsion originelle unique. Tous les événements qui auraient suivi cet événement cataclysmique seraient prédéterminés et se dérouleraient automatiquement selon un processus mécanique de causes à effets résultants de l’acte créateur initial.

Henry P. Stapp se demande avec raison, si, dans cette optique, on est en droit de se demander s’il se passe réellement quelque chose, car le cours des évènements serait fixé d’avance. Il serait, dans un tel cas, préexistant.

En cette fin du vingtième siècle, les progrès importants de la physique, de la biologie obligent les hommes de science appartenant aux disciplines les plus variées, à s’écarter de l’ancienne vision mécaniste et réductionniste de l’univers. Les travaux du Prix Nobel Ilya Prigogine sur les structures dissipatives sont éloquents à cet égard.

Nous trouvons un climat assez semblable dans les commentaires du professeur Henry P. Stapp. Celui-ci considère qu’il n’existe pas un acte créateur initial unique mais plutôt une série constante d’actes créateurs s’exprimant en dehors de tout processus linéaire de causes à effets.

Chaque acte réduit ou actualise tout l’ensemble des mondes possibles. Mais les possibilités nouvelles ne résultent pas nécessairement des anciennes dans l’optique d’un processus rigide de causes à effets manifestant une providentialité quelle qu’elle soit.