Jean Herbert : Narada, Avatar de Vishnou


23 Jun 2008

(Revue Spiritualité. Numéros : 18, 15 mai 1946 ; 19-20, Juin-Juillet 1946 ; 21-22, Août-Septembre 1946)

J. Herbert & R. Linssen

Les Occidentaux, et ceux qui en Orient leur emboitent le pas, sont enclins à s’enorgueillir de ce qu’ils envisagent maintenant le monde avec les yeux de la « science » et de ce qu’ils ont mis au rebut, pour ce qui concerne la vie pratique, la plupart des conceptions mythologiques, religieuses, philosophiques, qui jadis servaient de guide aux hommes. Ils ne se laissent guère troubler par le fait que la science occidentale n’en est encore qu’à ses premiers bégaiements. La toute récente découverte de l’énergie atomique, loin de nous enorgueillir, aurait dû nous aider à comprendre l’étonnante exiguïté du domaine sur lequel portent actuellement nos connaissances scientifiques. La rapide succession des théories par lesquelles on explique la composition même de la matière n’est pas moins déconcertante que l’ignorance congénitale dans laquelle reste la science en ce qui concerne l’origine et la fin ultime de cette même matière et la nature même de tous les phénomènes et de toutes les substances qui ne relèvent pas du domaine purement matériel sur le plan que nous appelons « ici-bas ».

La mythologie, plus tard la religion, et plus tard encore la philosophie ont revendiqué des domaines plus vastes et rien ne permet jusqu’ici de conclure que ces prétentions étaient injustifiées; bien au contraire nombreux sont les points précis où la science a inopinément rejoint les enseignements des livres sacrés de la plus haute antiquité et de philosophies considérées depuis longtemps désuètes. La science est probablement le don le plus récent que Dieu ait fait à l’homme et nous devons sans cesse l’étudier et l’approfondir pour en tirer le maximum, mais il ne faut pas cesser pour cela d’utiliser avec foi et respect les autres voies sur lesquelles l’homme avait été engagé antérieurement et en particulier le Mythe, qu’un grand poète suisse, Carl Spitteler, appelait « le premier-né des enfants de Dieu ».

Les écritures sacrées hindoues sont particulièrement riches en ce que nous appelons des mythes. Si, au lieu de vouloir les disséquer comme des curiosités archéologiques avec des disciplines intellectuelles modernes qui ne sont pas destinées à cet usage, nous en cherchons l’inspiration profonde et ce que leur étude peut nous donner dans le domaine de la vie pratique, nous serons surpris des leçons qu’ils recèlent.

Sans doute serait-il vain pour des occidentaux de s’appesantir sur la valeur proprement historique de ces récits; et d’ailleurs, quand nous en sommes encore à nous demander si Shakespeare a vraiment écrit les pièces qu’on lui attribue ou si Hitler est véritablement mort, il n’y a rien de surprenant à ce que des sages qui se situeraient plusieurs millénaires avant notre ère n’aient laissé des preuves irréfutables pour la critique occidentale ni en ce qui concerne leur action et leur enseignement, ni même quand à leur existence.

On peut toutefois trouver dans ces textes sacrés, en dehors d’indications rituelles qui nous sont étrangères ou de cosmogonies qui restent pour nous sans attrait, de précieuses explications d’ordre métaphysique et aussi de profondes études de psychologie individuelle ou collective portant plus particulièrement sur les possibilités de développement spirituel.

L’un des mythes qui ont exercé la plus grande influence sur la vie de centaines de millions d’hommes, à toutes les époques depuis quelques milliers d’années, est celui des avatars de Vishnou. L’une des trois formes que prend pour les Hindous l’aspect personnel de la divinité est celle du grand Protecteur ou Conservateur, Vishnou, qui s’oppose aux formes créatrices, Brahmâ, et destructrices Shiva. Sous cet aspect de protecteur, le divin est plus ou moins fréquemment amené à intervenir directement dans le jeu même de l’univers en y prenant la forme d’une créature animale ou humaine. Ce sont ces incarnations que l’Inde appelle des avatars.

Contrairement à ce que souhaiterait notre souci de classification limitative, le nombre des avatars de Vishnou n’est fixé par aucun dogme et certains textes sacrés non seulement en donnent plusieurs listes différente et contradictoires, mais encore ne craignent pas de nous dire dans le même verset qu’il y en a peut-être 10, peut-être 20, peut-être 100, et peut-être une infinité. S’il s’agit d’une action extraordinaire du divin choisissant de se présenter sous une forme limitée, il n’est pas étonnant que les lois de la logique humaine pragmatique ne trouvent pas à s’appliquer. La liste la plus couramment admise comporte 10 avatars successifs dont les trois premiers se présentent respectivement sous la forme d’un poisson, d’une tortue et d’un sanglier. Le poisson (Matsya) sauve du déluge le grand ancêtre de la race humaine. La tortue (Kûrma) permet d’arracher à l’océan de la non-différenciation tout ce qui peut faire l’objet du désir humain. Le sanglier (Varâha) sauve la terre que des démons avaient fait sombrer dans l’océan. Il n’est pas interdit de voir dans ces trois interventions la descente du divin dans les trois plans que Shri Aurobindo appelle respectivement le mental, le vital et le matériel et sans doute beaucoup de chrétiens ne s’étonneront-ils pas que, sur le plan du microcosme tout au moins, l’étincelle divine qui sera l’homme préexiste à la conception qui la fait entrer dans la « vie » et à la croissance prénatale et post-natale qui la relie à la « matière ». La quatrième incarnation de Vishnou, l’homme lion (Nrisimha) vient permettre à cette âme humaine enchaînée dans la vie et la substance matérielle de s’arracher à une hérédité paralysante pour se tourner vers la recherche spirituelle.

Les trois avatars suivants apportent la base morale sans laquelle cette recherche maintenant possible ne saurait être efficace. Vamana fait triompher la morale dans la vie politique en reprenant les trois mondes au roi des démons. Parashurâma le fait régner dans la vie sociale en détruisant les champions de la force physique pour transférer leur pouvoir aux apôtres de l’éthique. Rama la fait régner dans la vie de famille en l’employant pour résoudre tous les problèmes qui peuvent s’y opposer. Vient ensuite le huitième avatar Krishna, le plus parfait de tous, dont les enseignements laissent de côté la morale supposée acquise et emploient toutes les forces de la nature humaine et de la nature cosmique pour pousser l’âme vers la plus haute réalisation spirituelle.

Il est difficile de parler de Bouddha, le neuvième avatar, car la plupart de ses adorateurs se considèrent en dehors de l’hindouisme et ne voient pas en lui une incarnation de Vishnou. Peut-être son rôle était-il de permettre à l’homme de passer au delà de la conception du Dieu personnel. Quant au dixième avatar, Kalki, le cheval blanc, il n’est pas encore arrivé. On peut en parler d’autant moins que chaque incarnation divine a pour but de faire réaliser, par la création en général et l’humanité en particulier, un nouveau pas en avant qu’il était jusque là impossible de prévoir. Tout au plus la description qu’on en donne peut-elle laisser supposer qu’il présentera la puissance absolue, c’est-à-dire, dans la mesure où nous pouvons nous l’imaginer, celle qui ne peut se heurter à aucune opposition.

Une autre liste également célèbre dans l’Inde donne 22 avatars, dont plusieurs nous sont beaucoup moins familiers. Le premier est le Purusha, le grand être cosmique dont le démembrement donne naissance à divers éléments qui constituent l’univers. Le deuxième, le sanglier (Varâha) soulevant de son butoir la terre immergée dans l’océan, organise la création en tirant du chaos les éléments restés jusqu’alors sans rapports organiques entre eux. Le troisième est le chantre divin Nârada qui fait son apparition dès que le monde a pris forme. Il est permis de voir en lui l’âme individuelle (Jîva) dans la perfection essentielle de sa nature véritable et de son action propre ou, en d’autres termes, l’individuation consciente de soi dans la perfection de son principe comme de son objet [1]. Il est tout particulièrement caractérisé par la recherche et la manifestation d’une harmonie qu’il exprime constamment, non pas par la monotonie et l’uniformité, mais grâce à une orchestration pleine, complexe et subtile à laquelle chaque instrument doit apporter sa contribution particulière. Les enseignements de Nârada conduisent certes vers l’Unité de l’Absolu ceux qui la cherchent et qui sont prêts pour elle, mais comme ceux-ci ne représentent qu’une minorité numériquement infime et négligeable, l’essentiel de son action reste qu’il maintient, encourage et développe la multiplicité sur le plan de la manifestation. Par dessus tout, il est le type parfait de l’adorateur dans la dualité de l’amour pour Dieu.

Alors que beaucoup des principaux avatars ont pour rôle, soit d’intervenir violemment dans la vie même du monde, soit d’être des instruments parfaits pour la réalisation de la volonté divine, le rôle de Nârada consiste plutôt à révéler à chaque individu les intentions de Dieu en ce qui le concerne. Il est véritablement le messager entre Dieu et les hommes. Les innombrables passages de toutes les Ecritures qui nous parlent de lui le montre généralement, soit provoquant des instructions divines, tantôt par d’autres grands sages, tantôt directement de Dieu, soit donnant lui-même de telles instructions, tantôt en termes abstraits, tantôt sous forme de conseils précis et concrets. Toujours il conduit l’âme individuelle à la réalisation et à la plénitude de sa propre réalisation par son propre svadharma.

On a dit que de nouvelles légendes se constituent sans cesse autour de lui et c’est probablement vrai; mais il serait sans doute plus exact de dire qu’avec le temps on a compris son rôle de plus en plus complètement et on peut ainsi le décrire d’une façon toujours plus variée tout en restant dans les limites de la vérité.

Bien qu’incarnation de Vishnou, Nârada est fils de Brahmâ, ce qui n’est pas pour nous surprendre puisqu’il est un des éléments fondamentaux de la création, qu’il joue un grand rôle dans son déroulement et qu’il doit disparaître avec elle. On dit parfois qu’il est sorti des cuisses ou des hanches du Créateur, quelquefois aussi de sa gorge. Les rapports entre son père et lui sont d’ailleurs fort agités. Les Orientalistes d’Occident n’ont pas eu de peine à crier au scandale à l’occasion de ce mythe particulier quand ils ne se contentaient pas de le considérer comme ridicule. Comme il convenait au créateur de la multiplicité, Brahmâ désirait que son fils prit forme et ainsi peuplât le monde; mais Nârada était avant tout poussé vers sa propre nature, celle de Vishnou. Aussi soutint-il avec énergie et obstination que son rôle, c’est-à-dire le rôle de l’âme humaine, était moins de procréer que de se réaliser par la dévotion au Seigneur. Devant l’insistance de son père, Nârada ne put faire autrement que de le considérer comme un maitre qui induit ses disciples en erreur. Ce sur quoi Brahmâ, restant parfaitement logique, condamna son fils à vivre dans la sensualité et à être dominé par les femmes. La nature particulière de cette malédiction résulte logiquement de la constatation que l’individu qui veut échapper à l’emprise de sa nature physique avant de savoir orienter les forces ainsi rendues disponibles, est menacé par l’obsession sensuelle. Nous verrons plus loin les conséquences de cette malédiction. Sur le moment, Nârada, loyal lui aussi envers sa propre nature et sa propre loi, maudit son père, le condamna à ne plus jamais être l’objet d’adoration et à désirer celle qu’il serait contre nature pour lui de désirer. Depuis ce jour, le Créateur du monde ne fut plus l’objet d’aucun culte; découvrant la beauté de sa propre fille, il la poursuivit de son désir. Et cela aussi est parfaitement logique. La malédiction que Brahmâ avait lancée contre son fils devait, comme toutes les malédictions, retomber sur son auteur. Aussi tomba-t-il amoureux de la propre création symbolisée par sa fille et oublia-t-il le rapport fondamental qui existait entre elle et lui. Certains textes nous disent même qu’afin de jouir d’elle pleinement il dut s’abaisser jusqu’à la condition infrahumaine et obliger sa fille à en faire autant. Rappelé à une plus haute réalité par les sages, le Créateur reprit conscience de sa véritable nature et son fils put de nouveau se prosterner devant lui.

Après quoi, soumis et obéissant, il prit, comme son père le lui avait ordonné, le corps d’un gandharva, c’est-à-dire d’un génie, d’un musicien céleste. Sous le nom d’Upavarhana, c’est-à-dire le très adorable, il vécut ainsi pendant 300.000 ans entouré de ses 50 épouses. On ne saurait mieux décrire cette étape de son évolution qu’en reprenant les termes mêmes de la malédiction paternelle, telle qu’elle nous est rapportée par le Brahmâ-vaivarta Purâna : « tu perdras toute connaissance de ta véritable nature; tel un cerf en rut, tu vivras une vie dissolue, aimé seulement des femmes. Tu seras adoré plus que leur vie par 50 épouses dans la fleur de leur jeunesse et de leur beauté. Tu seras sans cesse assoiffé de plaisirs sensuels après avoir captivé le cœur de ces femmes. Tu deviendras plus que maitre dans la science de l’amour. Tu désireras toujours le commerce charnel et sur la science de l’amour tu en sauras plus que le maitre lui-même des gens dissolus. Tu seras le maitre des Gandharvas, ta voix sera mélodieuse et ta jeunesse éternelle. Tu seras grand chanteur et grand joueur de luth. Tu seras sage, intelligent, ta parole sera mielleuse et ton caractère paisible. Lorsque tu auras joui de la société de ces femmes luxurieuses pendant 100.000 années célestes, dans la solitude de la forêt, tu abandonneras cette vie et tu reprendras naissance comme fils d’une esclave. Après cela, o mon fils, la compagnie des adorateurs de Vishnou et le fait de les servir, joint à la grâce du Tout-Puissant, te ramèneront à ton état original c’est-à-dire que tu redeviendras mon fils ».

Les Gandharvas sont dans la mythologie hindoue des génies qui, avec les Apsaras ou nymphes célestes, accompagnent les Dieux dans toutes les fêtes et toutes les réjouissances. Ils s’opposent parfois aussi avec violence aux mortels qui ont trop grande confiance en eux-mêmes et qui veulent triompher de toutes les difficultés par la force brutale. Ce ne sont pas seulement les courtisans de Kuvera, le dieu de la richesse. Ils sont aussi les plus grands facteurs et les plus grands champions de l’harmonie à laquelle on parvient par la beauté et qui constitue une offrande digne d’être déposée aux pieds de Dieu.

Pendant cette période de sa vie, on raconte que Nârada étudia la musique intensément durant 1.000 ans, mais lorsqu’il revint sur terre fier de ce qu’il avait appris il vit soudain des êtres difformes, horribles, repoussants qui, lorsqu’il leur demanda qui ils étaient répondirent : nous sommes tes chansons. Terriblement déçu, il continua ses études d’abord avec des maîtres que Dieu lui envoya et ensuite avec Dieu lui-même, et c’est ainsi qu’il en arriva au point où sa musique « remplissait toute la création d’une extase et d’une joie divines ».

C’est même à Nârada que l’on attribue l’invention de la vina, le plus parfait de tous les instruments de musique, qu’il porte toujours avec lui, cet instrument si prisé dans l’Inde aujourd’hui encore et dans lequel lorsqu’on fait vibrer une corde d’autres cordes vibrent non pas à l’unisson mais en harmonie. Et on ne saurait trouver de meilleur symbole de l’action du grand protecteur de la multiplicité, Vishnou.

L’expérience acquise par Nârada dans cette vie de Gandharva l’a certainement mis en état de mieux comprendre les mortels pris dans les rets de Mâyjâ et qui luttent contre toutes les tentations auxquelles notre genre est sujet. Il peut d’autant mieux s’apitoyer sur leur sort et leur apporter son appui. Certains textes précisent que Nârada termina sa vie de Gandharva à la suite d’une nouvelle malédiction paternelle. Brahmâ l’ayant vu incapable de se maîtriser devant une Apsaras qui dansait dans l’assemblée des dieux, il le condamna à naître dans la quatrième caste. Quoi qu’il en soit, les textes ne donnent aucun renseignement sur celui qui fut le père de Nârada dans cette vie humaine. On considère généralement que la mère de Nârada était une servante dans une maison brahmane. Sans doute est-il permis de voir dans cette situation de la mère un symbole à la fois de l’humilité dans laquelle elle joua un rôle essentiel mais accessoire pour l’avènement de l’avatar et de la pureté de l’ambiance dans laquelle elle vécut.

Nârada raconte lui-même que tant que vécut sa mère elle « s’accrocha à lui » et que lui « n’étant parvenu à l’âge de discrétion et craignant de briser le cœur de sa mère resta auprès d’elle ». Elle mourut d’ailleurs dès qu’il eut atteint l’âge de 8 ans, époque à laquelle on considère dans l’Inde que le rôle de la mère est terminé. Les circonstances de sa mort sont remarquables. Un soir qu’elle sortait de la maison pour aller traire les vaches, elle posa le pied sur un serpent qui la mordit et elle en mourut. Il n’est probablement pas téméraire de donner aux vaches et à la traite des vaches, le sens qu’Aurobindo leur donne dans son exégèse du mythe védique des Panis, c’est-à-dire d’y voir la source des rayons de lumière spirituelle et l’obtention de cette lumière ou l’admission dans son rayonnement. Quand au cobra, il est sans doute ce même gardien des vérités spirituelles que nous trouvons dans l’histoire de Ganesha ou dans celle de Bhîma : il les défend contre les présomptueux qui veulent s’en emparer sans en être dignes et il les confère à ceux qui les ont méritées. Probablement ce cobra accorde-t-il ces vérités à la femme qui les cherchait ainsi « dans la nuit ».

C’est pendant cette vie comme fils de la servante que l’on place le plus généralement les enseignements successifs que reçut Nârada de ses différents maîtres. Comme tous les avatars il n’atteint en effet à la pleine réalisation et à la libre et entière expression de sa nature divine qu’après s’être soumis à des disciplines sévères et nombreuses. Dans son cas, nous n’avons aucune indication scripturale sur l’ordre dans lequel se succédèrent ses instructeurs et peut-être ce silence est-il un signe de ce que les divers yogas qu’il suivit peuvent être pris dans n’importe quel ordre. A travers la grande diversité des descriptions qui nous sont données, il semble que l’on puisse dégager trois enseignements principaux que nous pourrions appeler respectivement l’ascétisme (Râja-yoga), le dualisme (Bhakti-yoga) et le monisme (Jnâna-yoga).

Sa discipline ascétique commença alors qu’il était très jeune encore et vivait avec sa mère. Comme le lui avait annoncé Brahmâ, il fut dirigé par des moines errants vishnouites qui lui donnèrent à la fois son premier mantra de méditation et la technique nécessaire pour l’utiliser. C’est beaucoup d’années plus tard cependant qu’il parvint à la pleine réalisation à laquelle conduit ce yoga. Un jour qu’il méditait sous un arbre pippala le Seigneur se révéla « dans le cœur de Nârada » et lui donna de précieuses instructions sur la façon d’adorer Dieu et de servir le prochain.

Nous avons des descriptions fort détaillées de son yoga dualiste. Il y fut orienté tout d’abord par une incarnation divine double appelée « Nara et Nârâyana » qui correspond au rapport idéal entre l’adorateur et l’Adoré, entre l’homme et le divin, incarnation d’autant plus intéressante qu’elle montre d’une part le caractère inséparable et l’unité foncière des deux éléments qui constituent cette dualité et d’autre part la nécessité de les séparer dans le domaine de l’apparence et de la vie pratique. Dans la liste des 22 avatars la plus communément adoptée, Nara et Nârâyana suivent immédiatement Nârada et doivent par conséquent être considérés comme correspond à une étape inférieure de l’évolution ; il est néanmoins parfaitement naturel que l’effort de Nârada pour parvenir à la réalisation par la voie de la dévotion à un dieu personnel ait été inspiré par une vision de l’incarnation double de cette dévotion. En fait, d’ailleurs, Nara et Nârâyana, lorsque Nârada les découvrit dans les Himalayas, se bornèrent pratiquement à lui dire qu’il parviendrait au but et que pour y arriver il devait se rendre dans l’ « Ile blanche » où il trouverait une race d’homme « sages avant lui » qui étaient parvenus à la perfection par la possession de la pleine foi en l’unique seigneur.

Cette « Ile blanche » au milieu du grand océan nous rappelle curieusement plusieurs des images qu’emploient Râmakrishna et d’autres grands sages hindous. Râmakrishna en particulier parle souvent du Dieu personnel comme d’un grand iceberg qui se forme dans le vaste océan de l’Absolu indifférencié. Il nous dit aussi que Dieu plonge dans ce grand océan et en ressort en différents lieux et à différentes époques sous l’aspect d’une incarnation. Quelle que soit la valeur de ces rapprochements, l’île est en tout cas le meilleur symbole que nous puissions trouver de l’adorateur perdu dans sa dévotion tout en conservant son identité individuelle et l’épithète « blanche » peut être considéré comme le symbole de la perfection.

Sur cette île, Nârada poursuivit les exercices yoguiques qu’il pratiquait depuis longtemps et en fut finalement récompensé par une vision du Dieu personnel, Vâsudeva, fort semblable à celle que Krishna accorde à Arjuna dans la Bhagavad-Gîtâ. Cette vision, comme l’indique son nom de Vishvarûpa, embrasse toutes les formes et toutes les manifestations possibles du divin. Bien que la description en soit donnée en termes vishnouites, il faut sans doute l’interpréter comme outrepassant les limites de toutes les écoles, de toutes les sectes et de tous les dogmes et comme synthétisant toutes les formes du Dieu personnel que l’homme est capable de saisir. L’enseignement que Vâsudeva donna alors à son adorateur dépasse d’ailleurs largement les bornes de toute philosophie et de toute religion.

Pour son yoga moniste, Nârada fut guidé par le grand sage Sanat~Kumâra que certaines Ecritures donnent comme son frère, peut-être pour indiquer que maître et disciple sont originellement un et doivent être vus comme tels dans ce yoga particulier. Selon une Upanishad, Nârada énuméra d’abord à son maitre tout ce qu’il avait appris, c’est à dire la totalité des 18 sciences. Il se rendit compte cependant que tout cela n’était que des mots. N’y avait-il rien au delà ? Ce commentaire et cette interrogation reviennent avec insistance chaque fois que Nârada essaie de trouver une réponse satisfaisante à la question que lui pose son maitre. Et chacune des réponses, bien qu’elle n’ait pas un caractère final, constitue néanmoins une étape nécessaire par laquelle il faut passer pour arriver à l’étape suivante. Le texte du dialogue peut se lire en cinq minutes, mais sans doute a-t-il duré pendant de longues années, peut-être pendant de nombreux siècles avec de longues périodes de méditation après chaque répétition de l’obsédante question : « N’y a-t-il rien au delà ? » Dans le récit, nous voyons se constituer une série de 15 termes différents qui, sans être reliés l’un à l’autre par un rapport de causalité, sont néanmoins tels que chacun d’entre eux ne peut être introduit qu’après l’apparition de tous ceux qui le précèdent. Nous apprenons ainsi qu’au delà des mots et derrière eux se trouve la parole ; au delà de la parole, la réflexion ; au delà encore la volonté, puis l’intelligence, puis la méditation concentrée, puis successivement la connaissance, la puissance, la nourriture, l’eau, l’air, l’éther, le souvenir, l’espoir et la force vitale. Nous sommes ainsi conduits du monde intérieur au monde extérieur pour être ensuite ramenés à des états mentaux qui nous conduisent finalement à l’esprit cosmique. Nârada cesse alors de demander s’il est une autre vérité plus haute ; mais le maître apporte une autre série de termes puisque la réalisation du souffle vital implique la possession de la vérité absolue qui, à son tour, implique la compréhension, puis la pensée, puis la foi, la dévotion, le sacrifice, la béatitude et finalement l’Infini (Bhûman) que caractérisent la non-limitation et l’immortalité. Nous parvenons ainsi à un Etre absolu qui est identique à l’essence même de l’être humain que les Hindous appellent l’Atman.

On a donné du nom de Nârada beaucoup d’étymologies différentes. Les savants occidentaux, toujours désireux de rattacher les plus anciennes divinités à ce qu’ils appellent « le mythe solaire », prétendent que le nom de Nârada signifie « nuage » et plus particulièrement « nuage de pluie » et qu’il a usurpé la place d’une divinité plus ancienne encore qui donnait à l’homme les nuages et la pluie. Ils relèvent, à ce sujet, que dans le Rigveda et dans d’autres textes, Nârada est parfois associé à Parvata qui, à leurs yeux, est aussi un Dieu de la pluie. Nous trouvons une explication moins superficielle et plus satisfaisante dans l’étymologie qui interprète Nârada comme signifiant « celui qui donne la connaissance de Dieu ». Mais celle qui semble le mieux convenir au caractère du grand sage est celle selon laquelle son nom signifie « celui qui divise les hommes ». Comme nous le verrons plus loin, lorsqu’on étudie la vie et l’activité de Nârada, on est frappé par le fait qu’il semble souvent semer la discorde et cela justement parce que son principal caractère est de sans cesse maintenir et parfaire la multiplicité et la différenciation qui sont une nécessité vitale, tant pour le jeu harmonieux de la création que pour son existence elle-même. Il n’y a d’ailleurs pour les Hindous aucun inconvénient à accepter simultanément beaucoup de ces explications en apparence contradictoires, mais qui peuvent, les unes et les autres, êtres vues suivant le plan sur lequel on considère l’action du sage.

Aussi bien dans les Ecritures sacrées que dans l’iconographie, Nârada est généralement représenté sous les traits d’un adolescent d’une éblouissante beauté. Une étude récente faite sur lui le décrit fort bien dans les termes suivants « il possède un calme incommensurable ; sa personnalité toute entière respire la douceur de l’amour divin ; il est grave de la sagesse acquise en quittant Mâyâ comme un oiseau quitte son nid ; il est badin car il sait que toutes choses ne sont que le jeu du Créateur. Et ainsi il erre dans toute la création en jouant de sa vînâ dont la musique est infiniment suave et en chantant les louanges du Seigneur ». Pour le décrire, on emploie volontiers des images ayant trait au feu. Un texte nous informe que son teint est comme un flamboiement, ses yeux comme le soleil levant. Un autre le compare à un feu sacré dans lequel on verse des libations de beurre fondu. Un autre encore nous dit qu’il est aussi éblouissant que le soleil et que pareil au soleil il traverse les trois mondes.

Nous avons déjà dit qu’il apparaît à toutes les périodes de l’histoire et dans ce sens on peut dire qu’il est éternel. Bien que le mythe en fasse un des premiers avatars, antérieur même au poisson et à la tortue, on nous dit parfois qu’il prit naissance à l’époque védique, parfois qu’il fût contemporain de Râma, et parfois qu’il existait à l’époque de la grande guerre de Kurukshetra. A son sujet, un grand sage, Shankara, commentant le verset : « pour ceux qui ont une mission à remplir, l’existence se prolonge tant que la mission n’est pas remplie », écrit « Nârada reprend naissance », ce qu’il ne faut d’ailleurs pas interpréter dans un sens littéral et matériel, puisque la mission de Nârada semble devoir durer autant que l’existence même de la création et des dualités, il est normal que jusqu’à nos jours le grand rishi divin ait continué de se révéler à ceux qui sont dignes de recevoir la plus haute sagesse.

Les Occidentaux, habitués à la hiérarchie fixe et figée du Panthéon gréco-romain, sont toujours tentés de chercher une ordonnance analogue dans les autres mythologies. Rien n’est plus décevant en ce qui concerne l’Inde où chacun des aspects de la divinité représente une force en relations étroites mais variables et multiples avec toutes les autres forces et où, par conséquent, les rapports familiaux et autres entre les différents dieux sont susceptibles de revêtir les aspects les plus contradictoires. De Nârada, néanmoins, on peut constater que, tout avatar de Vishnou qu’il soit, il est le plus souvent considéré comme le premier des sages ou rishis. Dans le Mahâbhârata, nous le voyons à la tète de toute leur troupe, lorsqu’ils viennent assister à une cérémonie ou à un sacrifice particulièrement important ; nous le voyons parler en leur nom à tous pour raconter à Krishna ce qu’ils ont vu dans les Himalayas ; nous le voyons encore être le porte-parole non seulement de tous les sages mais même de tous les dieux pour interdire à Arjuna de se servir de ses armes divines sans nécessité absolue. Dans la Gitâ, Krishna le définit sans aucune ambigüité comme le plus grand de tous les sages divins lorsqu’il dit « Parmi les sages divins, je suis Nârada ». Il n’est pas sans intérêt de citer aussi le début d’une Upanishad qui montre à la fois le respect qu’ont les autres sages pour Nârada et la façon dont il se présente : « Un jour, Nârada, le joyau des ascètes, après avoir parcouru tous les mondes et les avoir purifiés rien qu’en regardant les lieux de pèlerinage où l’on puise de saints mérites, observa, d’un esprit qui avait atteint la pureté, sans haine, calme et patient, indifférent à tous objets, la forêt de Naimisha que remplissaient des sages occupés à contempler la Réalité après avoir atteint la grandeur dans l’ordre de la béatitude. En récitant l’histoire de Hari et en s’accompagnant d’accords mélodieux, capables d’inspirer l’indifférence aux objets et de faire considérer avec une divine dévotion l’univers mental et physique, Nârada entra dans la forêt et tous les êtres humains et animaux qui la peuplaient furent fascinés par lui. Les grands sages qui y récitaient les Vedas depuis douze ans, les omniscients, ceux qui savaient pratiquer les austérités, observèrent Nârada, fils de Brahmâ et adorateur du Seigneur et, s’étant levés, se prosternèrent devant lui. Puis, l’ayant respectueusement prié de s’asseoir, ils s’assirent à leur tour et lui dire : O Seigneur, fils de Brahmâ, quelle est pour nous la voie du salut ? Il siérait que tu nous le dises ».

Même les plus grands dieux le reçoivent avec respect. Un jour qu’il apparut devant Krishna « le Seigneur de gloire se leva aussitôt, s’agenouilla devant le sage et les mains jointes le pria de s’asseoir sur le trône royal, puis, avec une voix plus douce que le nectar, il lui dit : « O adorable, quel service puis-je te rendre ? « Lui, le Père suprême de l’univers, lava les pieds du sage ».

Quels que soient le respect et même le culte qu’il reçoive, Nârada reste cependant avant tout le plus parfait adorateur du divin. On donne toujours en exemple ses prières, ses invocations et tous ses actes d’adoration. Un texte nous rapporte que l’intensité de sa dévotion lui permit de découvrir en Râdhâ l’incarnation de Lakshmi avant qu’elle ne se fût révélée au monde. C’est à lui qu’on attribue le plus parfait manuel d’amour divin que possède l’Inde, les Nâradîya Bhakti-Sûtras. Il insiste tout particulièrement sur la nécessité de l’humilité, tant dans les enseignements qu’il sollicite de Dieu que dans ceux qu’il donne lui-même.

Dans le Mahâbhârata, il énumère toutes les catégories d’hommes pour qui il éprouve du respect, et la liste en est longue. Souvent il attribue ses propres enseignements à d’autres grands sages. Un jour que le roi des dieux passait par une maligne crise d’orgueil, Nârada, agissant sur les instructions de Krishna, réussit à l’en guérir. Un jour que le roi Yudhishthira s’enorgueillissait des splendeurs de sa cour, Nârada le ramena à une plus juste appréciation des choses en lui décrivant les cours des plus grands dieux qu’il avait visitées. Une autre fois, rencontrant deux grands rois dont chacun revendiquait la préséance sur l’autre, il leur fit voir leur erreur.

Son enseignement toutefois est loin de se limiter à cette vertu particulière. Champion de la perfection individuelle, Nârada est avant tout celui qui pousse chaque être humain, divin, ou même démoniaque, à se réaliser pleinement. Il se dresse contre tout ce qui tend à l’uniformisation ou à la standardisation. Il pousse chaque individu à jouer parfaitement le rôle particulier qui lui a été assigné dans l’ensemble de la création divine. A chacun il apporte le concours qui lui permettra de résoudre les problèmes du moment. Parfois, il vient simplement soulager ceux qui souffrent physiquement ou moralement; parfois aussi il donne des instructions morales et parfois même un enseignement spirituel. C’est lui qui donne à Valmiki l’inspiration nécessaire pour composer le grand poème épique Râmâyana, et à Vyâsa, celle dont il a besoin pour écrire le Mâhâbhârata. C’est lui qui aide les grands dévots Prahlâda et Dhruva, dans leurs efforts pour atteindre la communion divine, en leur fournissant au moment voulu l’appui qu’il leur fallait. C’est lui qui donne à Shuka, le sage né parfait, le complément d’instruction dont il avait besoin après l’enseignement reçu de son père Vyâsa et du roi Janaka.

Lorsque les cinq fils de Pandu risquent de se quereller parce qu’ils doivent partager la même épouse. Nârada leur raconte un précédent tragique, celui des deux démons Sunda et Upasunda qui se sont entre-tués pour l’amour de la nymphe Tilottana et les amène ainsi à se protéger contre une semblable éventualité. Il aide même les dieux. Nous lisons dans un texte sacré le récit suivant : « L’habileté de Nârada à donner d’incomparables conseils était telle que Krishna ­— car le Seigneur choisit parfois de paraître impuissant aux yeux de ses adorateurs — n’hésita pas à lui poser certaines questions. Un jour, il demanda à Nârada : « Tout comme les baguettes de bois dur sont râpées l’une contre l’autre par celui qui veut faire du feu, ainsi je suis écorché sans cesse par les paroles cruelles des membres de mon conseil. En vérité, ô divin sage, leurs paroles me brûlent le cœur jour et nuit. Je suis comme une mère dont les fils sans cesse se disputent. Dis-moi ce que je dois faire ». Nârada répondit ; « Une œuvre difficile est attendue de toi, sinon des dissensions ultérieures risquent de conduire ton royaume à sa perte totale. Emploie une arme qui ne soit pas faite d’acier, une arme tendre et pourtant capable de blesser tous les cœurs. Aiguisant sans cesse cette arme, ôte la méchanceté à la langue de tes concitoyens. — Quelle est cette arme, ô sage ? — La distribution d’aliments dans toute la mesure où tu le peux, le pardon, la sincérité, la douceur, les témoignages d’honneur et de respect là où ils sont mérités. Tout cela constitue une arme qui n’est pas faite d’acier. Avec de douces paroles, écarte la colère de tes concitoyens et adoucis leurs cœurs, leurs esprits et leurs langues calomnieuses. Seul un grand homme peut porter un lourd fardeau. Charge-toi de ce lourd fardeau du gouvernement et porte-le. Tous les bœufs peuvent trainer de lourdes charges sur de bonnes routes; mais seuls les bœufs forts peuvent les tirer sur de mauvais chemins ».

Et il est au fond absolument naturel que le Divin, perplexe devant la calomnie et la cruauté qui divisent les hommes, demande conseil à celui qui représente et qui incarne la perfection de l’individuation consciente. II serait même difficile de concevoir qu’il pût s’adresser ailleurs.

Comme tous les mythes hindous, celui de Nârada se déroule logiquement jusqu’au bout sans crainte de l’apparente incongruité des conséquences. Son rôle de champion de l’individuation et de l’épanouissement total de chacun selon sa propre nature le conduit inévitablement à encourager dans bien des cas la lutte et la distorde. Pour la continuité même de l’univers de multiplicité dans la conscience duquel nous vivons, il faut que se poursuive la lutte entre les éléments antagonistes, et ceux que nous appelons bons, selon les normes humaines, ont autant d’importance que ceux qui nous paraissent mauvais d’après le même critère. Si, comme nous l’explique Ramakrishna, le bien est nécessaire pour la destruction du mal, il n’en reste pas moins que le bien disparaîtra en même temps que le mal qu’il aura détruit et que cessera en même temps toute vie différenciée. Les Hindous se gardent de confondre, comme nous le faisons volontiers en Occident, le bien relatif et humain qui n’existe que par rapport au mal et en opposition avec lui et le Bien absolu qui est au-delà du bien relatif comme du mal relatif et dans lequel il n’y a plus d’opposition ni de multiplicité. Lorsque Vishnou, sous la forme du nain Vamana, reprend au démon Bali l’empire des trois mondes, non seulement il ne détruit pas Bali, comme il pourrait le faire, mais il lui rend l’un des trois mondes afin que l’univers puisse continuer d’exister dans la dualité. Lorsque, sous la forme de Krishna, il décapite le démon Shishupâla il absorbe en lui-même la lumière qui était dans son adversaire. De même que Judas et sa trahison ont été nécessaires pour que Jésus soit crucifié et l’humanité rédimée, de même les démons hindous sont nécessaires dans le jeu divin de l’univers.

Et c’est pourquoi il ne faut ni nous étonner ni nous indigner de ce que les Ecritures sacrées voient en Nârada « un météore qui apporte le trouble », un esprit de discorde, ce qui lui vaut le nom de Kalipriya. Revenant d’une visite aux enfers, il chante aux dieux les délices que l’on y éprouve. Lors du baratement de l’océan de lait, il persuade les dieux de ne pas détruire les démons sans lesquels, ils ne pourraient parvenir à leurs fins. Il avertit le tyran Kamsa que le huitième enfant de sa sœur le tuera et il déchaîne ainsi l’effroyable tragédie qui entoure la naissance de l’enfant Krishna. Il pousse quatre grands dieux à prendre la forme du roi Nala quand celui-ci se présente pour solliciter la main de la princesse Damayantî, provoquant ainsi un autre drame. Contre un voleur, il lance un jour cette curieuse malédiction : « Qu’il confonde le corps et l’âme ! Qu’il étudie les écritures sacrées avec un maître indigne ! Qu’il chante les védas en faisant des fautes à chaque verset ! Qu’il méprise ses supérieurs ! ».

De cette complexité et de ces apparentes contradictions que lui impose la logique même de son action, il ne faudrait pas conclure que Nârada manque de rigueur ou de sévérité dans la voie sur laquelle il oriente ceux qui se fient à lui. Peut-être l’anecdote suivante, puisée dans la Mahâbhârata, suffira-t-elle à le prouver. Un jour, Nârada se trouvant dans le même char que quatre autres grand rishis, ceux-ci lui dirent : « Il nous a été permis à nous cinq de vivre fort longtemps et d’acquérir toutes les vertus; aussi pourrons-nous entrer dans un certain paradis et y faire un très long séjour. Lequel d’entre nous en retombera le premier ? ». Nârada répondit. « Ce sera Ashtaka. En effet, un jour que je lui demandais à qui appartenait un immense troupeau de vaches que nous apercevions dans la campagne il répondit qu’il les avait données, chantant ainsi ses propres louanges ». Questionné de nouveau, il ajouta qu’ensuite ce serait le rishi Prataddana qui tomberait et cela pour la raison suivante. Un jour que ce rishi voyageait dans son char attelé de quatre chevaux, un brahmane lui en demanda un et il le donna; puis un autre brahmane lui en demanda un autre et il le donna, puis un troisième brahmane lui en demanda un autre et il le donna; mais quand un quatrième brahmane lui demanda le cheval restant il répondit : « je te le donnerai bientôt », et il fallut que le brahmane insistât pour que le sage se décidât à dételer le cheval restant et à tirer son char lui-même. Questionné une fois de plus, Nârada répondit que ce serait ensuite au tour de Vasumanas de retomber du paradis et cela pour la faute suivante : un jour que Nârada avait admiré son char fleuri, Vasumanas lui en avait aussitôt fait don; une autre fois que Nârada avait admiré un autre char fleuri, Vasumanas le lui avait aussi donné; mais une troisième fois que Nârada avait exprimé pour un troisième char la même admiration, Vasumanas n’avait pas eu le même geste spontané. Ses compagnons demandèrent alors à Nârada lequel des deux restant, lui ou le roi Shivi, tomberait ensuite, et Nârada répondit « C’est moi car voici ce qu’a fait le roi Shivi : un brahmane vint un jour lui demander à manger. Comme le roi le priait de dire quel mets il désirait, le brahmane répondit : tue ton fils, fais le cuire et sers-le moi. Le roi fit ce qui lui était demandé et se mit à la recherche du brahmane pour le servir, mais celui-ci avait disparu. On dit alors au roi qu’il avait mis le feu à son palais, détruit son trésor et son arsenal brûlé l’appartement de ses femmes, les écuries de ses chevaux et de ses éléphants. Sans changer de couleur, le roi vint trouver le brahmane, s’inclina devant lui et lui dit « Seigneur, le repas est prêt ». Le brahmane lui répondit « mange-le toi-même ». Et le roi s’apprêtait à le faire lorsque le brahmane l’arrêta : tu as triomphé de la colère, lui dit-il, et il se prosterna devant lui. Le roi vit alors son fils revêtu d’une lumière divine, couvert de fleurs et de joyaux, répandant un céleste parfum. Le brahmane n’était autre que le dieu Vidhari, venu pour mettre le roi à l’épreuve ».

Outre les sûtras auxquels nous avons déjà fait allusion, beaucoup d’ouvrages de toutes sortes sont attribués à Nârada. Les sanskritistes occidentaux n’ont pas eu de peine à montrer que certains d’entre eux étaient de composition relativement récente et ne pouvaient avoir pour auteur un sage qui vivait à une époque très reculée. Quelque mythique ou fantaisiste que puissent nous paraître ces attributions, il n’est cependant pas superflu de s’y arrêter quelques instants car elles prouvent que les auteurs, au sens occidental et moderne du terme, ont tenu à se placer sous la protection sinon même sous l’inspiration directe et concrète de Nârada. Nous pouvons donc en tirer d’utiles indications sur ce que le grand sage représente pour certains des plus notables de ses adorateurs. On lui attribue des purânas, une Upanishad, un code juridique et jusqu’à des manuels d’architecture. Relevons simplement que, de l’avis même dit grand sanskritiste français Barth, le Nârada-Pancharâtra est « un des livres qui professent la doctrine de la bhakti avec le plus d’exaltation et que si l’on excepte les monuments de la législation romaine, l’antiquité ne nous a peut-être rien laissé qui soit aussi strictement juridique » que les « Institutes de Nârada », qui ont un caractère « simple, clair, méthodique ». Cela suffira sans doute à montrer que dans un domaine sensiblement plus vaste que n’est généralement pour nous celui de la religion, Nârada donne depuis de nombreux siècles une haute et précieuse inspiration à ceux qui savent le chercher et le trouver et que, par conséquent, il serait un peu simpliste de ne vouloir reconnaître en lui qu’une création de la fantaisie humaine.

[1] Une excellente étude sur Nârada a paru dans « The Voice of India » (San Francisco, mai 1945). Plusieurs des citations et des idées du présent article y ont été puisés.