r.p. philippe vercoustre : Nécessité d’une conversion permanente


10 Feb 2010

(Extrait de L’homme et la connaissance, édition Le Courrier du Livre 1965)

R.P. PHILIPPE VERCOUSTRE

Le R.P. Philippe Vercoustre, dominicain, est entré dans l’ordre de Saint-Dominique en 1934 ; ordonné prêtre en 1939, son ministère s’est exercé parmi les étudiants à Paris, pendant dix ans. Puis, il a été nommé Prieur du Couvent de Rouen, 1962-1965.

Il s’intéresse plus particulièrement aux problèmes de la Vie Spirituelle. Il prêche de nombreuses retraites dans les Abbayes Bénédictines, Carmel, et autres Communautés religieuses.

J’ai intitulé cet entretien : Nécessité d’une conversion permanente.

Permettez-moi de faire deux remarques préalables qui vont éclairer immédiatement ce que je me propose de vous dire :

1° La recherche que vous attendez de moi ne peut s’inscrire qu’à travers la religion d’amour qui est la mienne, celle de Jésus-Christ, de son Evangile, de son Eglise, c’est dans et par son Eglise que je rejoins mon Dieu.

2° Le titre même suggéré par Mme André à l’ensemble des conférences me fournira le cadre, c’est-à-dire, ici, à la fois, la limite ou les limites de mon entretien et tout autant le but poursuivi. Rappelons-le : la prise de conscience ; évolution – révolution ;

a) la prise de conscience ce sera ce que j’ai appelé une conversion, ce sera donc pour émoi la conversion au Dieu de Jésus-Christ ;

b) évolution – révolution, je crois qu’il y a une évolution : tout être change, bouge, mais suivant des lois de croissance. Quand il s’agit du chrétien on peut parler de nécessité d’un « ordre intérieur » l’expression est de Rouault. On peut parler également de permanence, la permanence évoque l’idée de durée et de stabilité. Saint Paul parle de croissance, un chrétien ne grandit en vie spirituelle ou en vie intérieure (pour moi ces mots sont synonymes ainsi que vie contemplative vie d’oraison) que s’il poursuit toute sa vie l’œuvre de conversion.

I. LA PRISE DE CONSCIENCE OU LA CONVERSION

    Un texte de Camus servira de point de départ à notre réflexion. Je l’extrais du mythe de Sisyphe

    « Il arrive que les décors s’écroulent — Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le pourquoi s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement ». Commence, ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite… tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle…

    Vous savez que c’est à partir d’une telle prise de conscience sur l’absurdité du monde que Camus érige sa vision du monde qui fut à l’origine une croyance en l’absurde, [puis il évoluera, il choisira l’attitude du révolté en face du mal et dans cette attitude l’homme trouvera sa grandeur] : l’homme selon Camus, s’éveille à lui-même en revendiquant l’ordre, la justice et le bonheur dans un monde cruel et déraisonnable.

    Peu importe la voix de Camus, j’ai voulu ici souligner qu’au départ de toute vie [j’allais dire philosophique dans le sens de vie de sagesse, ou de toute vie] spirituelle il y a une indispensable prise de conscience.

    Précisons tout de suite : prise de conscience d’un monde dont il nous faut rechercher la signification essentielle. « Que sommes-nous venus faire sur cette planète » disait Villiers de L’Isle Adam à un de ses amis. Chaque homme porte en lui une nostalgie d’un monde plus beau, plus vrai, plus juste que celui dans lequel il vit. Il y a en l’homme un désir naturel de voir Dieu disent les théologiens, une puissance capable d’être assouvie par l’Absolu. Avez-vous remarqué que Camus emploie le mot éveil… nous trouvons ce terme dans les Indes, on parle du « chemin de l’éveil », le gourou éveillera son disciple.

    Dans son beau livre « Ashrams les Yogis et les Sages » Arnaud Desjardins parle de ces êtres qui se transmettent une tradition spirituelle depuis des milliers et des milliers d’années. « Ils vivent, toujours sur le flanc des montagnes et les rives du Gange, en robe blanche, en robe orange, ou bien à moitié ou complètement nus, ces êtres à la fois célèbres et mystérieux les yogis : jeunes hommes qui ont renoncé à tout pour répondre au grand appel intérieur et choisi le dépouillement absolu du Sannyasin, femmes sans âge, vieillards à la démarche toujours juvénile sur les pentes les plus raides et les plus périlleux sentiers » (p. 21).

    La prise de conscience fut un appel à un changement de vie pour pénétrer dans un autre Monde.

    Dans notre Occident christianisé, on emploie un autre mot celui de « conversion ». La conversion suit aussi une prise de conscience, alors que la majorité des gens vivent dans l’éphémère, dans l’anecdote   dirait-on en langage pictural  ou encore à la superficie d’eux-mêmes, emportés qu’ils sont dans le tourbillon de la vie moderne, le converti est celui qui comme le dit Saint Jean de la Croix « descend dans la profondeur » ; il a aussi une très belle expression symbolique pour désigner l’homme qui vit de la foi, c’est l’homme qui va au-delà de la surface argentée des choses. Au fond le converti ressemble à ce peintre auquel le badaud reprochait de ne pas comprendre ce qu’il peignait, et le peintre lui répond : « Je peins ce qui existe au-delà des choses ». Il n’y a pas que le monde visible, il y a aussi le monde invisible.

    Le converti est celui qui passe du monde de la civilisation matérialiste, du monde clos sur lui-même fut-ce le monde de l’investigation scientifique des autres planètes au monde ouvert, au monde de la réalité du Royaume de Dieu. Le prophète Osée exprime ce passage d’une réalité à une tout autre réalité — Dieu sera toujours le Tout Autre et nous sommes au fond balbutiants devant la réalité de son mystère —  Osée s’exprime ainsi faisant parler Dieu : « Je suis Dieu, moi et pas un homme ». Affirmation grandiose qui établit l’infinie distance, il ajoute : « au milieu de toi je suis le Saint, et je n’aime pas à détruire »… ce qui est rassurant et qui nous indique comme tant d’autres révélations l’amour de Dieu pour l’homme. Souvenons-nous de ces paroles de Dieu…

    « Je te fiancerai à moi pour toujours

    je te fiancerai dans la justice et dans le droit

    dans la tendresse et dans l’amour

    je te fiancerai à moi dans la fidélité

    et tu connaîtras Yahvé… »

    Le converti est celui qui entre dans l’orbite de cet Amour révélé.

    Mais ici il me faut ouvrir une indispensable parenthèse. Beaucoup de chrétiens, beaucoup de baptisés n’ont jamais été des convertis, ne sont pas des convertis ; ils vivent à la surface argentée, ce sont des chrétiens folkloriquement parlant ou sociologiquement parlant. Le converti est celui qui vit sa foi, et je puis dire tout autant que celui qui vit sa foi, à un moment donné en a « pris conscience », a été éveillé au monde de Dieu, un changement de vie s’est effectué. Au point de départ, il y a eu une inquiétude, un appétit de bonheur ou une révolte aussi contre le malheur, ou encore un appel à une générosité à se consacrer au service des autres, un appel plus intérieur du Dieu de Jésus-Christ pour son sacerdoce. Peu importe que la conversion soit rapide, en un clin d’œil (le prototype en est celle de Paul sur le chemin de Damas à partir de la vision du Seigneur) ou l’œuvre d’un long mûrissement, le résultat en est le même. L’homme converti passe des horizons du monde des hommes au monde de Dieu.

    La conversion du P. de Foucauld passa par un sursaut d’honneur, la découverte de la Transcendance de l’Islam, avant d’aboutir au Dieu de Jésus-Christ. Les chemins sont singulièrement emmêlés en lesquels l’homme avance dans la vie. Max Jacob ne demanda le baptême que plusieurs années après sa vision extraordinaire de Jésus et il lui fallut encore plus de 8 ans pour quitter tout un monde qui l’engluait… jusqu’au jour de sa retraite à Saint-Benoît-sur-Loire.

    L’homme ne va pas à Dieu en lui par tout ce qu’il y a de clair, il y va par tout ce qui est obscur, il y va par des cheminements indirects… lentement à travers toute une vie s’opère quelquefois une conversion. Dieu est patient. Il faudra toute une vie au fier Rodrigue du Soulier le Satin pour fêter dans le dénûment et la pauvreté ses fiançailles avec la liberté.

    II. — LA CONVERSION

    Mais nous voudrions analyser avec plus de rigueur cette conversion, entre le point de départ, la prise de conscience et l’arrivée, la vie dans le Royaume ; il y a tout l’entre-deux dirait Pascal, cet entre-deux qui s’appelle précisément conversion.

    Le mot conversion est la traduction d’un mot du grec Biblique « métanoia », littéralement = penser après ou prise de conscience d’où sens élargi : changer d’avis, d’où regretter, se repentir, se convertir, c’est le passage d’un état dans un autre ; (mais, parce que dans la Bible ce n’est pas une notion statique mais une réalité dynamique, parce que le chrétien n’a jamais fini de se convertir, j’ai ajouté nécessité permanente… il y a des gens qui se déconvertissent…).

    Il s’agit dans la métanoia (nous = signifie esprit) d’un retournement intérieur, d’un changement de mentalité.

    Pour faire clair je distinguerai deux faces à ce retournement intérieur, deux faces que nous décelons inéluctablement dans la psychologie des convertis.

    a)  une face positive, lumineuse, un appel ;

    b) une face négative : la repentance.

    a) la face positive est celle qui commande tout le déclenchement psychologique : l’Appel.

    Dans la parabole de l’Enfant Prodigue un certain état de misère déclenche un retour sur soi-même, une intériorité et dans cette intériorité brille la nostalgie de la Maison familiale paternelle : « j’irai vers mon Père ».

    On peut dire que dans toute conversion, d’une manière comme d’une autre Dieu s’est imposé dans la vie, mais pas n’importe quel Dieu, le Dieu Vivant. Au sens fort il y a eu rencontre, « rencontre » d’une personne avec la Personne même de Dieu, avant cette « rencontre » il y avait soit ignorance, soit coexistence correcte mais non rencontre…

    Cette rencontre qui modifie la vie peut être provoquée soit par une parole de Dieu lue dans la Bible. Le fameux « prends et lis » que Saint Augustin raconte dans ses confessions: « Tu as de ton Verbe, frappé mon cœur, et je t’ai aimé ».

    Et notons-le, dès ce moment le monde lui devient transparent, intelligent. « Le ciel et la terre avec tout ce qui est en eux me disent de t’aimer et ils ne cessent de le dire à tous en sorte que nul n’ait d’excuses » (p. 271) — Les ténèbres du doute se dissipent toutes « comme sous une lumière de sécurité infuse en mon cœur » (p. 223 – Saint Augustin, Confessions Le livre de poche chrétien).

    Un témoignage de vie ou encore le spectacle d’une communauté fraternelle priante. Qu’importe les soucis, les projets humains sont dépassés il y a eu une révélation d’une autre réalité, pour m’exprimer en termes évangéliques je dirais : celle du Royaume de Dieu, il y a un appel à la révélation eschatologique…

    Quelquefois même l’homme peut entendre cet appel en direct « Convertissez-vous car le Royaume de Dieu est proche » dit Jésus, on peut dire que ce fut là un des éléments les plus importants de sa prédication. L’annonce du salut est tout autant une invitation pressante à la conversion, saint Paul se défendant en face du roi Agrippa devant lequel il comparait résume la totalité de son ministère apostolique de la façon suivante : « Ainsi, je n’ai pas désobéi à la vision céleste mais à ceux de Damas, puis à Jérusalem… J’ai annoncé qu’ils accomplissent la métanoia ; qu’ils se tournent vers Dieu en faisant de dignes fruits de métanoia (conversion ou repentance) ». Actes des Apôtres XVII, 30.

    La Conversion c’est d’abord l’accueil du salut qui vient de Dieu.

    — Je signale qu’il serait intéressant de développer cette recherche en rapprochant la Conversion sous cet aspect et le Baptême qui est précisément nouvelle naissance, illumination —.

    Et l’Église Catholique depuis 20 siècles est appel à la conversion, c’est-à-dire invite l’homme à se tourner vers Dieu parce que Dieu est venu vers l’homme, parce que Dieu s’est tourné vers l’homme. Nous retiendrons que Dieu prend toujours l’initiative. L’homme est pressenti par le dedans, que ce soit Augustin, que ce soit Foucauld, une impulsion de l’Esprit pousse l’homme à se tourner vers Dieu, nous disons que c’est une grâce, un fruit de

    l’amour de Dieu. Paul le converti s’adresse aux habitants de Rome dans les termes suivants: « Méprises-tu les trésors de bonté, de patience, de longanimité de Dieu, et ignores-tu que cette bonté de Dieu t’invite au repentir ».

    D’abord l’invitation à se tourner vers Dieu, et parallèlement l’invitation au repentir.

    Nous avons traité de la première face de la « conversion », nous allons dire la seconde : la « repentance ».

    b) la « repentance ».

    La rencontre avec Dieu, le contact avec l’absolu provoque tout autant le sens du précaire et du relatif des choses du monde… les renoncements sont indispensables…

    Teilhard de Chardin dans sa synthèse géniale n’en fait pas abstraction. « Dans chaque existence, si elle est fidèle, des désirs plus grands succèdent aux désirs moindres, le renoncement prime peu à peu sur les jouissances, la mort consomme la vie. Tantôt par le détachement d’esprit, tantôt par un détachement effectif la fidélité nous conduit tous plus ou moins vite, plus ou moins haut, vers une même zone de moindre égoïsme et de moindre jouissance là où pour la créature la plus extasiée, la lumière divine brille plus suffisante et plus limpide, au-delà des intermédiaires, non pas rejetés, mais franchis ». Milieu Divin, p. 176.

    L’homme qui ne vit pas de Dieu vit dans la « solitude intérieure » et non dans la communion.

    Tantôt il y a évolution dans sa vie nouvelle ; tantôt il y a révolution.

    Evolution car il s’agit d’un accomplissement de sa recherche et toujours de ses tendances ; mais révolution car il y a souvent des ruptures à opérer ; en tout état de cause il y a des mœurs nouvelles à acquérir, celles mêmes de Dieu.

    Il y aura combat, ascèse, quel est l’homme qui n’a pas à lutter contre les tendances mauvaises que saint Jean énumère dans sa 1ère Epître : convoitise de la chair, convoitise des yeux (le paraître) ostension des richesses…

    La repentance a valeur de moyen, elle conduit à la vie disait déjà Jean-le-Baptiste, cette lutte s’appelle également travail de libération… ce n’est pas du jour au lendemain que l’on passe de l’esclavage du péché à « l’état de fils libres sous la grâce ».

    Cette libération creuse en l’être l’intériorité, bienheureux ceux qui ont le cœur pur dit Jésus, il ne s’agit pas seulement d’une pureté ou chasteté du comportement mais il faut obtenir sincérité, droiture, douceur, humilité, tout un ensemble de qualités qui permettent au cœur de se fixer dans la vérité de Dieu sans que s’interpose L’écran du mauvais désir pour les réalités ou jouissances inconsistantes. C’est la pureté du cœur qui permet de se fixer sur le véritable trésor « Là où est ton trésor, là est ton cœur ». L’homme accède alors à une connaissance qui n’est pas celle décrite par la pensée grecque ni par la pensée scientifique moderne mais une connaissance qui dépasse tout sens.

    En effet, la pensée grecque s’efforce d’apercevoir l’ordre des relations logiques qui lie entre elles les différentes essences, la pensée scientifique est sensible aux conditions de la connaissance objective… elle détermine et analyse les phénomènes et les lois de la succession. La connaissance réalisée par la personne, par le cœur… la connaissance qui vise l’entrée en communion avec la personne, communion qui est liée irrésistiblement à l’amour. Toute communion implique une transformation de vie, c’est la liberté qui choisit son cheminement à l’exclusion de tel autre, c’est la preuve d’un amour.

    Ceci est par excellence valable dans les rapports entre Dieu et l’homme dans l’univers de la révélation Biblique.

    Toutes ces perspectives sont commandées par le fait que Dieu est le Dieu Vivant, qu’il a voulu se faire connaître aux hommes pour qu’ils aient part à sa vie : « Ce sont, comme il est écrit, des choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues et qui ne sont pas montées au cœur de l’homme, des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment » (I, Cor. II, 9).

    Il n’y a pour l’homme de connaissance du Dieu Vivant que dans la mesure où il accueille le témoignage que le Très Haut rend de lui-même dans l’histoire et en Jésus-Christ. Mais pour accueillir ce témoignage il faut une conversion, une repentance et cette repentance permet tout autant une ouverture, une disponibilité plus grande au don de Dieu.

    Ces deux aspects de la métanoia :

    la face se tourner vers… Dieu,

    1a face se détourner du monde en ce qu’il a de peccamineux sont indissolublement liés… nous sommes en définitive toujours poussés en avant : « Personne ne vit, ni ne meurt pour soi-seul, dit saint Paul — Mais soit par notre vie, soit par notre mort nous appartenons au Christ ».

    III. LA PERMANENCE

    Si j’ai intitulé cet entretien nécessité permanente, c’est que l’homme une fois son choix déterminé doit le renouveler toute sa vie durant.

    Dans toute la Tradition de l’Eglise Catholique nous rencontrons hommes et femmes qui pour vivre en plénitude leur conversion, pour mener une vie avec le Christ, quittent le monde… On appelait d’ailleurs au Moyen âge et jusqu’à nos jours certaines catégories de moines… des converts… c’est-à-dire des convertis au Seigneur l’état de vie religieux, monastique, aide à remplir les exigences d’une vie spirituelle.

    Je voudrais maintenant dans cette seconde partie expliquer ce que j’entends par la permanence. C’est forcément une sorte d’« épure » que je vous présenterai, et il m’a semblé que la meilleure façon d’aborder avec vous ce problème c’est de vous le présenter à partir de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ce qu’elle appelle « voie d’enfance » étant un cheminement convenant spécialement aux esprits de nos époques qui ont un tel goût de simplicité et de vérité.

    Qu’entend-on par permanence d’une conversion ? Et bien, il s’agit de vivre présent au monde de Dieu et pour vivre cette présence, le combat, l’ascèse seront nécessaires toute la vie…

    Approfondissons la notion de permanence, per-manere : ce qui reste, ce qui demeure stable à travers précisément le flux de la vie… le fleuve coule et les berges sont immobiles… mais ma comparaison est trop statique, on pourrait dire également le moi mystérieux de l’âme reste identique malgré l’âge et le déroulement de la vie : « On est tout ce que l’on est avant 7 ans, disait Picasso, après on se prolonge »…

    Dans l’exercice, la conduite d’une vie spirituelle, la permanence c’est l’orientation générale donnée à la vie, c’est la quête, la recherche de Dieu (quand des religieux font des vœux, ils professent tendre à la sainteté de Dieu) cette orientation voulue crée une disponibilité dans l’âme… « si quelqu’un m’aime, dit le Christ, il gardera ma parole, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure ».

    La permanence en vie spirituelle c’est l’âme habitée par Dieu. Saint Paul le traduit de la façon suivante : « Le Christ habite dans le chrétien par la Foi ». Saint Jean rapporte les paroles du Seigneur : « l’Esprit de Vérité demeure en vous ».

    Les moments privilégiés de cette recherche s’appellent oraison, ou contemplation, ce sont des moments où l’âme dans la foi prend conscience de la Mystérieuse réalité divine, moments où l’âme se tourne, se convertit vers son Seigneur dans le rayonnement de sa Lumière et de son Amour. Et c’est cet Amour, ce même Amour qui porte l’âme à aimer tout le prochain. Il n’y a qu’un Amour, aimait dire le P. Lacordaire.

    La pesanteur de la vie tend toujours à ramener l’esprit et le cœur vers le fugace, le périssable… est-il besoin d’insister c’est pourquoi nous avons parlé de combat… mais l’on peut affirmer également que l’âme s’enracine de plus en plus dans le monde de Dieu, s’y trouve dans son milieu et s’il y a combat c’est pour traverser ces nuits dont parle Saint-Jean de la Croix et qui favorisent toutes les purifications.

    Je vais maintenant essayer de traduire, autant que faire se peut l’expérience d’une Thérèse de l’Enfant Jésus qui a vécu au jour le jour dans une vie Carmélitaire cette permanente conversion.

    Thérèse écrivait à sa sœur, Mère Agnès : « J’ai remarqué bien des fois que Jésus ne veut pas me donner de provisions, il me nourrit à chaque instant d’une nourriture toute nouvelle, je la trouve en moi sans savoir comment, je crois que Jésus me fait la grâce d’agir en moi et me fait penser tout ce qu’il veut que je fasse au moment présent ».

    Nous voudrions commenter ce texte qui livre l’âme tout entière de Thérèse et la densité de son expérience spirituelle.

    A. ­— Il est question d’abord d’une prise de conscience radicale de sa pauvreté, une pauvreté absolue, elle n’a pas de provisions. Jésus ne veut pas me donner de provisions évoque l’Exode dans la Bible (XVI-15) la nourriture des Hébreux au désert, la manne nourriture inconnue reçue uniquement selon le besoin exact et immédiat de chacun ne pouvant être mis en réserve. Thérèse nous indique que pour elle comme pour les Hébreux c’est Dieu qui prend l’initiative… et l’âme se perçoit d’autant plus pauvre alors… pauvreté passagère puisqu’elle est comblée par Dieu même.

    Il faudrait insister ici sur cette pauvreté qui est tout autant humilité du cœur, dépendance du créé par rapport à l’Incréé, enfance — petitesse…

    B. — Il me nourrit à chaque instant d’une nourriture toujours nouvelle. Thérèse n’est pas pauvre puisque Dieu la nourrit à chaque instant. Elle dit l’action divine en son âme qui est le mystère du temps — simultanément Dieu dépouille et revêt. L’éternité mesure le temps. Dieu est dans un perpétuel aujourd’hui, en vivant dans l’instant l’âme rejoint Dieu.

    Et c’est une nourriture toujours nouvelle… le Christ à la Samaritaine parle de cette nourriture que nous ne connaissons pas, qui est vie éternelle « qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissante en vie éternelle ». Jean, IV, 14.

    La vie du Dieu Vivant en l’âme est toujours nouvelle, le don de l’Amour infini est inépuisable. Précisons en langage chrétien. La nourriture que le Christ propose n’est autre que Lui-même, mais la nourriture du Christ c’est d’accomplir la volonté du Père. Cette volonté Jésus ne l’anticipe pas dans sa vie éternelle, il l’accueille que ce soit à l’heure de sa vie publique : « Ma nourriture c’est d’accomplir la volonté de mon Père qui est dans les cieux » ou à l’heure de l’Agonie.

    Thérèse se nourrit du Christ, de la volonté du Christ, il y a une imitation plus encore un transfert de l’énergie divine en l’âme de Thérèse… disons simplement qu’elle aime le Christ comme le Christ a aimé le Père, elle réalise là le fond de la prière du Christ.

    Il faut rattacher ici ce qu’elle dit : « je crois que Jésus me fait la grâce d’agir en moi ». « Il me fait penser tout ce qu’il veut que je fasse ». Il est rare de trouver une analyse aussi précise chez les mystiques chrétiens, elle est à la fois pleinement consciente d’elle-même et tout autant elle perçoit la Présence du Tout-Autre qui agit en elle. On pense à l’intuition de saint Augustin, le Dieu plus intime à moi-même que je le suis à moi-même et en même temps le Dieu « Superior »… autre plus grand.

    J’ai laissé en finale, la dernière expression : « je le trouve en moi sans savoir comment ». Il y a une sorte de contradiction avec tout ce que je viens d’avancer. Mais on peut dire qu’ici c’est une connaissance au-delà de la connaissance en d’autres termes ce n’est pas une connaissance réductible en termes intellectuels, c’est une connaissance du type de l’amour qui apporte un autre degré de certitude, une certitude expérimentale, que Thérèse trouve dans la Foi.

    Telle est la vie du converti, nous pourrions la résumer d’un mot qui prend maintenant, au terme de cet exposé toute sa plénitude, c’est la demande du Notre Père : « que votre volonté soit faite sur terre », que votre amour demeure en moi en permanence, rendez-moi permanent à l’Amour.

    En conclusion nous dirons que la vie spirituelle est la vie de l’intériorité… les manières extérieures, l’agir, naissent de l’intérieur « à chaque instant ». La prière ou l’action de l’homme de la vie intérieure sont vie et finalement rien ne saurait rendre compte de cette mystérieuse vie de Dieu en l’homme.

    Quelques livres de l’auteur :

    La vérité de l’invisible (1981)

    NOUVEAU GUIDE SPIRITUEL DE TERRE SAINTE (1987)

    MEMOIRES DE ST JEAN L’APOTRE BIEN AIME (1991)